dans une œuvre qui lui appartient en propre, l'image impérissable de ce
qu'avaient été son temps, son peuple et lui-même.
* * * * *
Un moment de silence suivit ces mots. Diotime avait parlé longtemps. Les
heures s'étaient écoulées. Déjà le soleil, descendu très-bas à
l'horizon, plongeait à demi dans les flots.
Le premier, Marcel en fit la remarque:--La nuit vient, dit-il en
s'arrêtant brusquement. Nous n'avons pas moins de trois lieues à faire
pour regagner Portrieux.
VIVIANE.
Te voilà bien pressé! Moi, je ne quitte pas la grève qu'on n'ait promis
d'y revenir demain. Je ne me sentirais pas ailleurs aussi recueillie,
aussi bien disposée à entendre ce que Diotime doit nous dire encore.
DIOTIME.
Vous me voyez couverte de confusion. J'ai disserté sans fin, et je
m'aperçois qu'à peine j'ai abordé mon sujet.
VIVIANE.
C'est bien pourquoi il nous faudra revenir. Le silence de cette grève
m'attire. Le lointain accompagnement des vagues fait merveille quand
vous prononcez ces grands noms, Dante et Gœthe.
DIOTIME.
En ceci, comme en toutes choses, qu'il soit fait selon le bon plaisir de
la fée Viviane.
* * * * *
Pendant qu'on échangeait encore quelques paroles et qu'on jetait un
dernier regard vers les splendeurs du soleil couchant, Marcel était allé
chercher les chevaux. De son côté, le cocher, après avoir attendu à
Tréveneuc bien au delà de l'heure fixée, venait au-devant des
promeneurs. Un moment, Grifagno hésita; il ne savait s'il suivrait la
voiture d'où l'appelait Élie, ou bien Viviane qui, du bout de sa
cravache, lui montrait le chemin des cavaliers. Mais lorsqu'il vit son
ami, le petit cheval breton, partir gaiement au galop en secouant au
vent sa crinière, la tentation fut trop forte; Grifagno désobéit à son
maître et s'élança de toute sa vitesse vers la rapide Viviane.
À huit heures, les amis s'asseyaient à une table où les attendait un
repas frugal de poissons et de coquillages. Un monstrueux homard, que la
bonne hôtesse du _Talus_, Mme Évenous, descendante, à en croire son nom,
des anciens rois d'Écosse, avait jeté tout vivant, ni plus ni moins que
si c'eût été un hérétique, dans la chaudière d'eau bouillante, en était
ressorti couleur d'écarlate, les yeux hors de tête, dans une attitude
crispée. Pendant que Marcel, aussi bon gastronome qu'il était mauvais
métaphysicien, l'accommodait d'un condiment de son invention, fort goûté
dans tous les châteaux des Côtes-du-Nord, Viviane était montée à sa
chambre où elle avait noué d'un ruban aux trois couleurs italiennes sa
guirlande de verveines. S'avançant, sans être vue, derrière Diotime,
elle posa doucement sur le front de son amie cette agreste couronne.
C'était le signal. Les verres s'emplirent.
--Vive à jamais Diotime! s'écrièrent Élie et Marcel.
--Vive la Nina du vrai Dante! reprit l'aimable Viviane.
DEUXIÈME DIALOGUE.
DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.
Le lendemain, en se réunissant dans la matinée pour l'excursion projetée
au cap Plouha, on s'aperçut que le temps n'y était pas favorable. Le
vent soufflait de l'ouest; les nuages s'amoncelaient, bas et lourds; par
intervalles, une pluie fine tombait. Les mouettes volaient au ras des
flots et poussaient leur cri aigu. On délibéra s'il serait prudent de se
mettre en route; et, comme la fatigue du jour précédent se faisait
encore sentir, on s'accorda vite sur les motifs de rester à Portrieux,
et l'on s'établit dans le pavillon.
Ce pavillon, bâti sur une légère élévation de terrain isolé, abrité d'un
bouquet d'arbres, était très en renom dans le pays. On y venait de fort
loin, dans les longs jours d'été, respirer la brise de mer et s'égayer
au concert des oiseaux qui nichaient en multitude sous l'épaisse
feuillée. La bonne Mme Évenous, qui tirait quelque vanité de ce lieu de
plaisance où se donnaient les plus beaux repas de la saison, l'avait
fait décorer avec beaucoup de soin; mais pour nos amis son agrément
était tout entier dans ses deux fenêtres d'où la vue s'étendait, d'une
part, jusqu'à la jetée, de l'autre, jusqu'à un promontoire de roches
granitiques que le flot, à la marée haute, recouvre et qu'il laisse en
se retirant tout enveloppées de goëmons, ce qui leur donne un air
échevelé et pleureur singulièrement pittoresque.
À ce moment, le bateau qui, chaque semaine, vient faire à Portrieux les
approvisionnements de l'île de Jersey, était dans le port, prêt à
remettre à la voile. De longues files de bœufs s'avançaient sur la
plage, lentement, tristement, avertis de je ne sais quel mauvais destin
par les mugissements qui partaient de l'extrémité de la jetée, où l'on
procédait à l'embarquement des animaux. Quelques-uns s'arrêtaient comme
frappés de stupeur, et demeuraient dans un état d'immobilité presque
incroyable. Des enfants de pêcheurs suivaient cette procession morne,
les plus grands portant les plus petits, tous déguenillés, infirmes,
chétifs et hâves, plus hébétés d'aspect que le bétail, et consternants à
voir pour qui veut croire à la providence divine et à la bonté humaine.
Grifagno, à qui ces enfants et ces bœufs ne plaisaient pas, avait essayé
de les poursuivre et de mettre, par ses aboiements, quelque désordre
dans cette monotonie; mais les enfants de la campagne ne s'émeuvent de
rien, et le premier d'entre les bœufs à qui s'attaqua le gai lévrier lui
ayant fait sentir d'une atteinte de ses cornes qu'il n'entendait pas la
plaisanterie, Grifagno s'était résigné. Il regardait à distance et en
bâillant ces lenteurs champêtres, que le bruit du fléau aux mains de
quatre vieilles femmes qui battaient le blé dans une aire voisine
accompagnait de son rhythme pesant et sourd.
Viviane avait pris ses crayons. Assise à la fenêtre, elle essayait de
rendre l'effet étrange de ces profils d'animaux qui se découpaient en
noire silhouette sur l'immense pâleur de la mer et du ciel. À la prière
de sa jeune amie, Diotime était allée chercher son portefeuille et les
deux petits volumes dont il avait été question la veille. Après qu'Élie
en eut curieusement examiné la reliure romaine en blanc parchemin, quand
Marcel, avec l'agrément des deux dames, eut allumé sa longue pipe de
cerisier, on fit silence. Puis, selon sa promesse, la _Nina di Dante_
reprit ainsi:
DIOTIME.
Si j'ai tenu, avant de vous parler du poëme de Dante, à vous remettre
sous les yeux sa vie, c'est que, selon moi, après les innombrables
commentaires qui, depuis plus de cinq siècles, s'efforcent d'expliquer
la _Divine Comédie_, le plus sûr est encore de s'en tenir à Dante
lui-même. La connaissance de sa personne et de sa destinée, voilà le
commentaire véritable de son œuvre. C'est la condition première d'une
interprétation discrète, à laquelle rien ne supplée, mais qui peut
suppléer à tout.
MARCEL.
À la bonne heure! on ne saurait mieux dire, et me voici délivré d'un
grand souci. Il faut bien que je vous le confesse, la vue de ce gros
portefeuille, tout bourré de notes, à ce que je suppose, ne me
présageait rien de bon; car je ne connais pas, pour ma part, de peste
plus noire que ces cuistres, ces triples pédants qu'on baptise du nom de
commentateurs, et qui s'abattent sur les œuvres du génie comme les
sauterelles sur les moissons d'Égypte.
DIOTIME.
Vous me louez trop vite, Marcel, de ce que je n'ai point dit. Il s'en
faut que j'aie cette haine vigoureuse que vous portez aux commentateurs.
À mon sens, ceux de la _Comédie_ ont rendu de vrais services. Sans eux,
je parle des anciens surtout, nous aurions aujourd'hui perdu toute trace
d'une multitude de particularités de la vie florentine, auxquelles Dante
fait allusion dans son poëme et qui rompent très-heureusement, par un
accent de vérité familière, la solennité de l'ensemble. Selon l'opinion
de Fauriel, qui compare les commentateurs de Dante à ceux d'Homère, ils
auraient eu un mérite plus grand encore: ils auraient contribué, pour
leur bonne part, au maintien de la nationalité littéraire de l'Italie.
ÉLIE.
Comment cela?
DIOTIME.
Quand le classicisme grec ou latin menaçait d'étouffer l'idiome
national, quand une littérature académique, sans tempérament de race ou
de peuple, s'imposait au goût perverti, ces querelles d'érudits ont, à
diverses reprises, ramené les esprits égarés à la source vive de poésie
que Dante a fait jaillir du sol toscan.
MARCEL.
C'est possible; mais enfin vous l'avez à peu près dit tout à l'heure:
s'il fallait, pour comprendre Dante, lire tout ce fatras de
dissertations, une vie d'homme n'y suffirait pas.
VIVIANE.
Et puis, tous ces commentateurs ne se contredisent-ils pas l'un l'autre?
Il me semble que, bien loin d'éclaircir les textes, ils doivent
embrouiller très-fort la cervelle du pauvre lecteur.
DIOTIME.
Il y a du vrai dans ce que vous dites là, Viviane. Durant cette longue
controverse qui n'a pas encore pris fin et qui remplirait à elle seule
toute une bibliothèque, on a subtilisé, sophistiqué à l'envi sur un
hémistiche ou sur un mot, sans parvenir à s'entendre, et les opinions
les plus modernes ne sont pas, peut-être, les moins opposées.
VIVIANE.
Et vous avez eu le courage de lire tout cela?
DIOTIME.
Presque tout, et je ne le regrette pas; car c'est précisément parce que
ma passion pour Dante m'a fait entreprendre ce dur labeur
qu'aujourd'hui, comme je vous le disais quand Marcel m'a interrompue, il
me sera facile, je l'espère, de vous faire comprendre de prime abord
tout ce qu'il y a d'essentiel et de vraiment beau dans la _Comédie_.
Après cela, si vous y prenez goût et que vous souhaitiez d'en apprendre
davantage, vous n'aurez plus qu'à consulter les meilleurs entre les
commentaires.
VIVIANE.
Malgré toute la clarté de votre esprit, j'ai quelque peine à croire
qu'il vous soit facile de dégager la pensée de Dante de ses nuages. À
différentes reprises, j'ai essayé, à moi toute seule, de lire la _Divine
Comédie_, je n'ai jamais pu aller jusqu'au bout. Dès les premiers
chants, les aspérités du sens et du style se dressaient devant moi; les
froideurs de l'allégorie, ces interminables expositions de dogmes et de
doctrines, ces arguties scolastiques, toute cette longue suite de
visions que ne vient jamais animer une action quelconque, produisaient
sur moi un effet de monotonie insupportable. J'étais déconcertée par
l'impossibilité du suivre à la fois le sens triple ou quadruple de ces
tercines apocalyptiques. Je ne voyais pas comment je pourrais
m'intéresser à des personnages énigmatiques à ce point qu'on ne sait
jamais, par exemple, si c'est Virgile ou la raison, Béatrice ou la
théologie, qui parlent. Je vous assure que j'y ai mis une grande
persévérance, mais c'était plus fort que moi; et, chaque fois que je m'y
reprenais, le livre me tombait des mains.
DIOTIME.
Nous le relèverons respectueusement, Viviane, et, si vous m'en croyez,
nous suivrons l'exemple de ce sage prélat qui un jour, à Oxford, sommé
par des théologiens qui disputaient sur la Bible, d'entrer dans leurs
querelles, prit de leurs mains les saintes Écritures et y déposa un
pieux baiser.
VIVIANE.
Mais la _Comédie_ n'est pas la Bible.
DIOTIME.
Elle a été longtemps appelée le poëme sacro-saint, _il sacratissimo
poema_, et, assurément, elle est, elle restera toujours le _Livre_ par
excellence de ce peuple florentin qui, lui aussi, se nommait le Peuple
de Dieu.
MARCEL.
Comment! ces Florentins du diable ont eu le front de s'appeler le Peuple
de Dieu?
DIOTIME.
Tout comme les Hébreux, mon cher Marcel, qui ne les valaient certes pas.
Savonarole, en leur donnant pour roi Jésus-Christ, ne les appelle pas
autrement; et, cent ans auparavant, le cardeur de laine Michel Lando,
quand triomphait à Florence le tumulte des _Ciompi_, se faisait
proclamer, dans la grande salle du Palais de la Seigneurie, _Gonfalonier
de la République du Peuple de Dieu_... Mais je reviens à vos objections,
Viviane. Avec votre justesse habituelle, vous faites de la _Comédie_ une
critique qui allége singulièrement ma tache. D'un trait vous avez marqué
les défauts, les grands défauts de la trilogie dantesque; je n'y veux
pas contredire. Je ne suis pas de ces idolâtres qui transforment en
beautés les défauts du maître. Je ne confonds pas l'obscurité avec la
profondeur; je ne pense pas que la monotonie soit un effet de la
perfection. Pas plus que vous je ne parviens à ranimer dans mon esprit
cette triple orthodoxie théologique, métaphysique et scientifique que
saint Thomas, Aristote et Ptolémée imposaient au moyen âge, et dont le
génie de Dante lui-même était si bien pénétré, que, à part certaines
opinions particulières et quelques idées empruntées aux Arabes et à
Platon (au Platon d'Alexandrie s'entend), il ne pouvait rien imaginer en
dehors d'elle. J'admire Dante non pas à cause des doctrines et des
symboles qui lui sont suggérés par son siècle, mais en dépit de tout
cela. Je l'admire pour la merveilleuse puissance de son génie qui, dans
ce monde d'abstractions, dans ces régions d'un surnaturel qui n'a plus
aucune prise sur notre imagination, fait palpiter la douleur, la haine,
la vengeance, la joie, l'amour, toutes les passions de la vie réelle, et
l'éternelle jeunesse d'un cœur héroïque. Songez donc, Viviane, à tout ce
que la _Comédie_ a inspiré aux arts de chefs-d'œuvre qui nous charment
encore! Rappelez-vous ces églises, ces palais de Florence, que nous
visitions ensemble l'an passé! ces fresques du Dôme, de Santa Maria
Novella, du Bargello, les peintures de Saint-François d'Assise, celles
d'Orvieto, de Padoue, du Campo-Santo, les stances du Vatican, la
chapelle Sixtine, où la personne et l'œuvre de l'Allighieri ont reçu de
la main des Giotto, des Gaddi, des Angelico, des Orgagna, des Masaccio,
des Michel-Ange et des Raphaël, une réalité pittoresque et sculpturale
qui suffirait à elle seule, à supposer que la _Comédie_ eût péri, pour
la rendre immortelle! et de nos jours, tout à l'heure, les plus grands
artistes, Flaxman, Cornelius, Ingres, Scheffer, Delacroix, y trouvant le
sujet de compositions qui deviennent aussitôt populaires! et le culte
passionné d'un Alfieri, d'un Goberti, d'un Giusti pour le _gran' Padre
Allighieri_! et l'enthousiasme de la _Jeune Italie_ qui fait de la
_Divine Comédie_ son Évangile! et la piété d'un Manin qui consacre les
veilles de l'exil à l'étude et à l'enseignement du poëme dantesque! et
les supplications répétées de Florence pour obtenir de Ravenne, qui les
veut garder comme un glorieux dépôt, les ossements sacrés de
l'Allighieri! et la fête solennelle qui se prépare en ce moment même, à
Florence, par les soins de toutes les municipalités italiennes, pour
célébrer l'anniversaire du _Grand Italien_! Tout cela, que serait-ce
donc, Viviane, si ce n'était le signe manifeste de cette puissance de
vie que cinq siècles de durée n'ont point affaiblie, qui nous attire,
nous aussi, quoi que nous en ayons, et que vous allez bientôt sentir,
soyez-en sûre, se communiquer à vous, si vous ne craignez pas de tenter
une fois encore avec moi le voyage dantesque?
VIVIANE.
À vos côtés je ne craindrai jamais ni fatigue ni ennui. Me voici prête à
vous suivre de l'enfer au ciel.
DIOTIME.
Mais vous, Marcel, qu'en dites-vous? N'allez-vous pas faire comme ce
_bon monsieur Gervais_ dont parle votre ami Voltaire, à qui l'on
proposait le même voyage, mais qui _recula de deux pas, trouvant le
chemin un peu long_?
MARCEL.
Non vraiment. Par le temps qu'il fait, cette excursion métaphysique me
semble fort à propos. Vous me permettrez bien, d'ailleurs, de loin à
loin, pour me rafraîchir l'esprit de tant de sublimités, quelque légère
critique, et vous ne me laisserez pas dans les flammes de l'enfer pour
cause d'incrédulité, n'est-ce pas, Diotime?... Et tenez, avant de nous
mettre en route, expliquez-moi donc ce titre de _Comédie_, qui, tout
d'abord, me choque; car enfin, à part quelques diableries assez drôles,
je ne vois pas le plus petit mot pour rire dans cette fameuse _Comédie_.
DIOTIME.
L'intention de Dante ne fut pas un moment de vous faire rire, mon cher
Marcel; il ne prétendait aucunement amuser, il voulait non pas
_divertir_, mais _avertir_, et, s'il se pouvait, _convertir_ ceux qui le
liraient. À la façon des prophètes hébraïques dont il a le génie
visionnaire et imprécateur, il veut émouvoir d'une terreur salutaire les
âmes endurcies; il cherche à ranimer la foi des croyants en mettant sous
leurs yeux les récompenses et les châtiments réservé dans l'autre vie
aux fidèles et aux pécheurs, en rendant visible et palpable la vérité
des jugements de Dieu. Dans ce poëme extraordinaire, Dante raconte sa
propre conversion, de quelle manière son âme, égarée dans les
dissipations de la vie mondaine, fut ramenée au bien par l'étude et la
contemplation des choses divines. Il veut, à son exemple, retirer ses
contemporains du vice et de l'erreur, leur offrir, pour nourrir leur
âme, tout l'ensemble des vérités qu'il a acquises, la _somme_, comme on
eût dit alors, de son savoir, ce qu'il appelle lui-même, dans son
langage métaphorique, le pain spirituel. Il veut aussi, avec toute
l'ardeur de son ambition poétique, faire de son œuvre une apothéose de
la femme qu'il a aimée, et s'éterniser avec elle. Il veut enfin, comme
de nos jours l'auteur de _Faust_, à qui je le compare, unir à jamais
couronner, dans la gloire céleste, les trois aspirations suprêmes de
l'homme vers Dieu, la foi, la science et l'amour.
VIVIANE.
Mais alors, je dis comme Marcel: pourquoi ce titre de _Comédie_ qui
trompe?
ÉLIE.
Il faut savoir, Viviane, que le mot _comédie_ n'avait pas au moyen âge
le sens qu'il a pris plus tard. Les comédies ou plutôt les spectacles de
marionnettes qui se donnaient dans les foires, sous les porches des
églises, et dont le sujet était presque toujours emprunté à la Bible ou
à la légende, étaient généralement des pantomimes. Placé sur le devant
de la scène, un coryphée récitait ou chantait, en prose ou en vers,
l'action que les personnages de bois exprimaient par leurs gestes. On
appelait ces explications narratives des _cantiques_.
DIOTIME.
Votre observation est juste, Élie; et, quant à moi, je ne doute pas que
la division du poëme de Dante en _cantiques_ et son titre de _comédie_
ne vienne de ces représentations scéniques que les Florentins avaient
héritées des Romains, leurs ancêtres, et qu'ils aimaient passionnément.
ÉLIE.
Mais j'y songe..., vous rappelez-vous les vers que chantait Trimalcion à
ses convives, pendant que passait à la ronde, sur la table du festin, le
fameux squelette d'argent décrit par Pétrone? Ce squelette, qui faisait
des gestes et prenait des attitudes expressives, c'était une marionnette
funèbre, un personnage de comédie; ces vers étaient un _canticum_:
Heu! heu! nos miseros, quam totus homuncio nil est.
Cela n'avait rien de fort gai ni de précisément comique, comme vous
voyez, Viviane.
DIOTIME.
Il y a, d'ailleurs, une autre raison encore de ce titre de _Comédie_ qui
a dérouté même la critique allemande, que Schelling et Gervinus
déclarent inexplicable, et dont Schopenhauer s'égaye comme d'une ironie;
selon l'opinion du temps, ce titre convenait aux compositions d'un genre
mixte et tempéré, écrites dans un style simple. C'est pourquoi, au
vingtième chant de l'Enfer, Dante fait dire à Virgile parlant de
l'Énéide _l'alta mia tragedia_, et que, de son propre poëme, il dit, au
chant suivant, _la mia commedia_.
ÉLIE.
En cherchant bien, je crois que nous trouverions plus d'un exemple de ce
titre de _Comédie_ appliqué à des sujets fort graves; à l'instant, il me
revient d'avoir vu, je ne sais plus où, sur un catalogue de livres
portugais du XVe siècle, _la Comedieta di Ponza_, par le marquis de
Santillane, et la préface que j'ai feuilletée appelait ce poëme une
allégorie tragique.
MARCEL.
Voilà qui est plaisant! Mais, si modeste que fût, à l'en croire, l'idée
que se faisait Dante du genre et du style de sa _Comédie_, il ne lui en
attribue pas moins une qualification fort peu modeste en l'appelant
divine.
DIOTIME.
Ce n'est pas Dante, mon cher Marcel, qui a donné à sa _Comédie_
l'épithète de divine. Elle ne l'a reçue qu'après sa mort, de la foule
qui se pressait dans les églises pour l'entendre lire. Et encore, ce n'a
pas été tout de suite. Le décret de la commune de Florence qui institue
la première chaire pour l'exposition des Cantiques (c'était, si je ne me
trompe, en 1373), ne les appelle encore que _le Livre de Dante_.
MARCEL.
Et on les lisait en guise de prêche! Oh! mais cela change la question.
En tant que comédie, je ne les trouve point divertissantes vos
cantiques, mais en tant que sermon... Si M. le curé de Saint-Jacques
voulait bien nous lire en chaire quelques chants de l'Enfer de Dante, je
serais plus assidu à l'office, car enfin, si les démons de l'Allighieri
ne sont pas toujours amusants, il leur arrive du moins, par-ci par-là,
de dire de fort beaux vers, tandis que son diable à lui parle une bien
méchante prose.
DIOTIME.
Par-ci par-là! quelle indulgence pour ce barbare Allighieri!
MARCEL.
Voltaire comptait dans la _Comédie_ une trentaine de bonnes tercines.
ÉLIE.
Je crois me rappeler que Bettinelli en accorde cent cinquante environ;
M. de Lamartine, qui doit s'y connaître, assure que Dante a écrit
soixante très-beaux vers. Mais, dites-moi, cette exposition de la
_Comédie_, qui se faisait dans les églises, elle s'accorde mal, ce me
semble, avec ce que vous nous disiez hier, que Dante avait été de son
vivant suspecté d'hérésie.
DIOTIME.
La _Comédie_ a été tour à tour considérée comme un sujet d'édification
ou de scandale, selon le sentiment plus particulièrement chrétien ou
papiste dans lequel on la lisait. Elle a été recommandée ou prohibée à
Rome, selon qu'y soufflait un esprit plus zélé pour les intérêts
spirituels de l'Église ou plus jaloux des prérogatives du Saint-Siége.
Les prieurs de Florence, en conférant au vieux Boccace le soin d'exposer
publiquement dans l'église de San-Stefano la _Comédie_, pensaient que,
pour le peuple florentin, elle serait une école de vertu; et c'était
aussi la persuasion du gouvernement national qui restaura en Toscane la
liberté, quand, aux premières heures d'un pouvoir en proie aux plus
pressants soucis de la politique, il rouvrait avec éclat la chaire
dantesque supprimée par les princes étrangers qui auraient voulu imposer
à l'Italie jusqu'à l'oubli de son nom et de son histoire. Quant au
peuple, qui allait entendre dans les églises le récit de la vision
dantesque, il la tenait, non pour fiction, mais pour réalité. Il
révérait Dante comme un autre saint Paul. Les Dominicains, non plus,
lorsqu'ils expliquaient les cantiques à Santa Maria del fiore et à
San-Lorenzo, ne doutaient certes pas de leur orthodoxie. De très-saints
personnages les recommandaient comme lecture de carême. Ce fut à la
prière du concile qui condamnait Jean Huss, qu'un évêque italien,
Giovanni da Serravalle, entreprit une version latine de la _Comédie_.
D'autre part, à la vérité, on en jugeait différemment. Nous avons vu
Dante mandé devant l'inquisiteur. Après sa mort, on ne saurait laisser
en paix ses os. La cour de Rome en voulait à Dante, non-seulement pour
avoir jeté en enfer des cardinaux, des papes et jusqu'à un pontife
canonisé, mais encore, chose plus grave, pour avoir soutenu, dans son
traité _de la Monarchie_, que le pouvoir de l'empereur égale celui des
souverains pontifes, et que l'autorité de la tradition est moindre que
celle des saintes Écritures (propositions condamnées plus tard par le
concile de Trente). Ajoutons que l'Allighieri, lorsqu'il faisait partie
du Conseil des Anciens, s'était toujours opposé aux subsides demandés
par le pape à sa chère ville de Florence.
ÉLIE.
Atto Vannucci m'a fait voir un jour à la bibliothèque _Magliabechiana_,
sur les registres du Conseil des Anciens, ce vote laconique signé Dante
Allighieri: _Niente per il papa_.
DIOTIME.
C'était aussi de très-mauvais œil que l'on voyait à Rome la langue
populaire mise par Dante en honneur, au détriment du latin, qui était la
langue du parti guelfe et qui gardait inaccessible aux profanes le
trésor dangereux de la science et de la philosophie.
ÉLIE.
On aurait voulu à Rome arrêter l'essor de la langue italienne! Et
pourquoi?
DIOTIME.