LUI. -- Tant mieux, le besoin est toujours une peine

MOI. -- Ils usent tout. Leur âme s'hébète. L'ennui s'en empare.

Celui qui leur ôterait la vie, au milieu de leur abondance

accablante, les servirait. C'est qu'ils ne connaissent du bonheur

que la partie qui s'émousse le plus vite. le ne méprise pas les

plaisirs des sens. l'ai un palais aussi, et il est flatté d'un

mets délicat, ou d'un vin délicieux. l'ai un coeur et des yeux; et

j'aime à voir une jolie femme. J'aime à sentir sous ma main la

fermeté et là rondeur de sa gorge; à presser ses lèvres des

miennes; à puiser la volupté dans ses regards, et à en expirer

entre ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de débauche,

même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas. Mais je ne vous

dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir

secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné

un conseil salutaire, fait une lecture agréable; une promenade

avec un homme ou une femme chère à mon coeur; passé quelques

heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli

les devoirs de mon état; dit à celle que j'aime quelques choses

tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon col. Je

connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que

je possède. C'est un sublime ouvrage que Mahomet; j'aimerais mieux

avoir réhabilité la mémoire des Calas. Un homme de ma connaissance

s'était réfugié à Carthagène. C'était un cadet de famille, dans un

pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend

que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa

mère, trop faciles, de tout ce qu'ils possédaient, les avait

expulsés de leur château, et que les bons vieillards languissaient

indigents, dans une petite ville de la province. Que fait alors ce

cadet qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la

fortune au loin, il leur envoie des secours; il se hâte d'arranger

ses affaires. Il revient opulent. Il ramène son père et sa mère

dans leur domicile. Il marie ses soeurs. Ah, mon cher Rameau; cet

homme regardait cet intervalle, comme le plus heureux de sa vie.

C'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait: et moi, je sens en

vous faisant ce récit, mon coeur se troubler de joie, et le

plaisir me couper la parole.

LUI. -- Vous êtes des êtres bien singuliers!

MOI. -- Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n'imaginez

pas qu'on s'est élevé au-dessus du sort, et qu'il est impossible

d'être malheureux, à l'abri de deux belles actions, telles que

celle-ci.

LUI. -- Voilà une espèce de félicité avec laquelle j'aurai de la

peine à me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais à

votre compte, il faudrait donc être d'honnêtes gens?

MOI. -- Pour être heureux? Assurément.

LUI. -- Cependant, je vois une infinité d'honnêtes gens qui ne

sont pas heureux; et une infinité de gens qui sont heureux sans

être honnêtes.

MOI. -- Il vous semble.

LUI. -- Et n'est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la

franchise un moment, que je ne sais où aller souper ce soir?

MOI. -- Hé non, c'est pour n'en avoir pas toujours eu. C'est pour

n'avoir pas senti de bonne heure qu'il fallait d'abord se faire

une ressource indépendante de la servitude.

LUI. -- Indépendante ou non, celle que je me suis faite est au

moins la plus aisée. Et de faire ce que vous ne désapprouvez pas

au simple, et ce qui me répugne un peu au figuré?

MOI. -- C'est mon avis.

LUI. -- Indépendamment de cette métaphore qui me déplaît dans ce

moment, et qui ne me déplaira pas dans un autre.

MOI. -- Quelle singularité!

LUI. -- Il n'y a rien de singulier à cela. Je veux bien être

abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien

descendre de ma dignité... Vous riez?

MOI. -- Oui, votre dignité me fait rire.

LUI. -- Chacun a la sienne; je veux bien oublier la mienne, mais à

ma discrétion, et non à l'ordre d'autrui. Faut-il qu'on puisse me

dire: rampe, et que je sois obligé de ramper? C'est l'allure du

ver; c'est mon allure; nous la suivons l'un et l'autre, quand on

nous laisse aller; mais nous nous redressons, quand on nous marche

sur la queue. On m'a marché sur la queue, et je me redresserai. Et

puis vous n'avez pas d'idée de la pétaudière dont il s'agit.

Imaginez un mélancolique et maussade personnage, dévoré de

vapeurs, enveloppé dans deux ou trois tours de robe de chambre;

qui se déplaît à lui-même, à qui tout déplaît; qu'on fait à peine

sourire, en se disloquant le corps et l'esprit, en cent manières

diverses; qui considère froidement les grimaces plaisantes de mon

visage, et celles de mon jugement qui sont plus plaisantes encore;

car entre nous, ce père Noël, ce vilain bénédictin si renommé pour

les grimaces; malgré ses succès à la Cour, n'est, sans me vanter

ni lui non plus, à comparaison de moi, qu'un polichinelle de bois.

J'ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites-

Maisons, rien n'y fait. Rira-t-il? ne rira-t-il pas? Voilà ce que

je suis forcé de me dire au milieu de mes contorsions; et vous

pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon

hypocondre, la tête renfoncée dans un bonnet de nuit qui lui

couvre les yeux, a l'air d'une pagode immobile à laquelle on

aurait attaché un fil au menton, d'où il descendrait jusque sous

son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire

point; ou s'il arrive que la mâchoire s'entrouvre, c'est pour

articuler un mot désolant, un mot qui vous apprend que vous n'avez

point été aperçu, et que toutes vos singeries sont perdues; ce mot

est la réponse à une question que vous lui aurez faite il y a

quatre jours; ce mot dit, le ressort mastoïde se détend et la

mâchoire se referme...

Puis il se mit à contrefaire son homme; il s'était placé dans une

chaise, la tête fixe, le chapeau jusque sur ses paupières, les

yeux à demi clos, les bras pendants, remuant sa mâchoire, comme un

automate, et disant:

«Oui, vous avez raison, Mademoiselle. Il faut mettre de la finesse

là.» C'est que cela décide; que cela décide toujours, et sans

appel; le soir, le matin, à la toilette, à dîner, au café; au jeu,

au théâtre, à souper, au lit, et Dieu me le pardonne, je crois

entre les bras de sa maîtresse Je ne suis pas à portée d'entendre

ces dernières décisions-ci; mais je suis diablement las des

autres. Triste, obscur, et tranché, comme le destin; tel est notre

patron.

Vis-à-vis, c'est une bégueule qui joue l'importance à qui l'on se

résoudrait à dire qu'elle est jolie, parce qu'elle l'est encore;

quoiqu'elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-là, et

qu'elle courre après le volume de Madame Bouvillon. J'aime les

chairs, quand elles sont belles; mais aussi trop est trop; et le

mouvement est si essentiel à la matière! Item, elle est plus

méchante plus fière et plus bête qu'une oie. Item, elle veut avoir

dé l'esprit. Item, il faut lui persuader qu'on lui en croit comme

à personne. Item, cela ne sait rien, et cela décide aussi. Item,

il faut applaudir à ces décisions, des pieds et des mains, sauter

d'aise, se transir d'admiration que cela est beau, délicat, bien

dit, finement vu, singulièrement senti. Où les femmes prennent-

elles cela? Sans étude, par la seule force de l'instinct, par la

seule lumière naturelle cela tient du prodige. Et puis qu'on

vienne nous dire que l'expérience, l'étude, la réflexion,

l'éducation y font quelque chose, et autres pareilles sottises; et

pleurer de joie. Dix fois dans la journée, se courber, un genou

fléchi en devant, l'autre jambe tirée en arrière. Les bras étendus

vers la déesse, chercher son désir dans ses yeux, rester suspendu

à sa lèvre, attendre son ordre et partir comme un éclair. Qui est-

ce qui peut s'assujettir à un rôle pareil, si ce n'est le

misérable qui trouve là, deux ou trois fois la semaine, de quoi

calmer la tribulation de ses intestins? Que penser des autres,

tels que le Palissot, le Fréron, les Poinsinets, le Baculard qui

ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s'excuser par

le borborygme d'un estomac qui souffre?

MOI. -- Je ne vous aurais jamais cru si difficile.

LUI. -- Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les

autres, et je faisais comme eux, même un peu mieux; parce que je

suis plus franchement impudent, meilleur comédien, plus affamé,

fourni de meilleurs poumons. le descends apparemment en droite

ligne du fameux Stentor.

Et pour me donner une juste idée de la force de ce viscère, il se

mit à tousser d'une violence à ébranler les vitres du café, et à

suspendre l'attention des joueurs d'échecs.

MOI. -- Mais à quoi bon ce talent?

LUI. -- Vous ne le devinez pas?

MOI. -- Non. le suis un peu borné.

LUI. -- Supposez la dispute engagée et la victoire incertaine: je

me lève, et déployant mon tonnerre, je dis: «Cela est, comme

Mademoiselle l'assure. C'est là ce qui s'appelle juger. Je le

donne en cent à tous nos beaux esprits. L'expression est de

génie.» Mais il ne faut pas toujours approuver de la même manière.

On serait monotone. On aurait l'air faux. On deviendrait insipide.

On ne se sauve de là que par du jugement, de la fécondité: il faut

savoir préparer et placer ces tons majeurs et péremptoires, saisir

l'occasion et le moment; lors par exemple, qu'il y a partage entre

les sentiments; que la dispute s'est élevée à son dernier degré de

violence; qu'on ne s'entend plus; que tous parlent à la fois; il

faut être placé à l'écart, dans l'angle de l'appartement le plus

éloigné du champ de bataille, avoir préparé son explosion par un

long silence, et tomber subitement comme une comminge, au milieu

des contendants. Personne n'a eu cet art comme moi. Mais où je

suis surprenant, c'est dans l'opposé; j'ai des petits tons que

j'accompagne d'un sourire; une variété infinie de mines

approbatives: là, le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en

jeu; j'ai une souplesse de reins; une manière de contourner

l'épine du dos, de hausser ou de baisser les épaules, d'étendre

les doigts, d'incliner la tête, de fermer les yeux, et d'être

stupéfait, comme si j'avais entendu descendre du ciel une voix

angélique et divine. C'est là ce qui flatte. le ne sais si vous

saisissez bien toute l'énergie de cette dernière attitude-là. le

ne l'ai point inventée, mais personne ne m'a surpassé dans

l'exécution. Voyez. Voyez.

MOI. -- Il est vrai que cela est unique.

LUI. -- Croyez-vous qu'il y ait cervelle de femme un peu vaine qui

tienne à cela?

MOI. -- Non. Il faut convenir que vous avez porté le talent de

faire des fous, et de s'avilir aussi loin qu'il est possible.

LUI. -- Ils auront beau faire, tous tant qu'ils sont, ils n'en

viendront jamais là. Le meilleur d'entre eux, Palissot, par

exemple, ne sera jamais qu'un bon écolier. Mais si ce rôle amuse

d'abord, et si l'on goûte quelque plaisir à se moquer en dedans,

de la bêtise de ceux qu'on enivre, à la longue cela ne pique plus;

et puis après un certain nombre de découvertes, on est forcé de se

répéter. L'esprit et l'art ont leurs limites. Il n'y a que Dieu ou

quelques génies rares pour qui la carrière s'étend, à mesure

qu'ils y avancent. Bouret en est un peut-être. Il y a de celui-ci

des traits qui m'en donnent, à moi, oui à moi-même, la plus

sublime idée. Le petit chien, le Livre de la Félicité les

flambeaux sur la route de Versailles sont de ces choses qui me

confondent et m'humilient. Ce serait capable de dégoûter du

métier.

MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre petit chien?

LUI. -- D'où venez-vous donc? Quoi, sérieusement vous ignorez

comment cet homme rare s'y prit pour détacher de lui et attacher

au garde des sceaux un petit chien qui plaisait à celui-ci?

MOI. -- Je l'ignore, je le confesse.

LUI. -- Tant mieux. C'est une des plus belles choses qu'on ait

imaginées; toute l'Europe en a été émerveillée, et il n'y a pas un

courtisan dont elle n'ait excité l'envie. Vous qui ne manquez pas

de sagacité, voyons comment vous vous y seriez pris à sa place.

Songez que Bouret était aimé de son chien. Songez que le vêtement

bizarre du ministre effrayait le petit animal. Songez qu'il

n'avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut

connaître toutes les conditions du problème, pour bien sentir le

mérite de la solution. Eh bien?

MOI. -- Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce genre, les

choses les plus faciles m'embarrasseraient.

LUI. -- Écoutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur

l'épaule, car il est familier; écoutez et admirez. Il se fait

faire un masque qui ressemble au garde des sceaux; il emprunte

d'un valet de chambre la volumineuse simarre. Il se couvre le

visage du masque. Il endosse la simarre. Il appelle son chien; il

le caresse. Il lui donne la gimblette. Puis tout à coup, changeant

de décoration, ce n'est plus le garde des sceaux; c'est Bouret qui

appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois

jours de cet exercice continué du matin au soir, le chien sait

fuir Bouret le fermier général, et courir à Bouret le garde des

sceaux. Mais je suis trop bon. Vous êtes un profane qui ne méritez

pas d'être instruit des miracles qui s'opèrent à côté de vous.

MOI. -- Malgré cela, je vous prie, le livre, les flambeaux?

LUI. -- Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous diront ces

choses-là; et profitez de la circonstance qui nous a rapprochés,

pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.

MOI. -- Vous avez raison.

LUI. -- Emprunter la robe et la perruque, j'avais oublié la

perruque, du garde des sceaux! Se faire un masque qui lui

ressemble! Le masque surtout me tourne la tête. Aussi cet homme

jouit-il de la plus haute considération. Aussi possède-t-il des

millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n'ont pas de pain;

aussi pourquoi courir après la croix, au hasard de se faire

échiner, et ne pas se tourner vers un état sans péril qui ne

manque jamais sa récompense? Voilà ce qui s'appelle aller au

grand. Ce' modèles-là sont décourageants. On a pitié de soi; et

l'on s'ennuie. Le masque! le masque! Je donnerais un de mes

doigts, pour avoir trouvé le masque.

MOI. -- Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses, et

cette fertilité de génie que vous possédez, est-ce que vous n'avez

rien inventé?

LUI. -- Pardonnez-moi; par exemple, l'attitude admirative du dos

dont je vous ai parlé; je la regarde comme mienne, quoiqu'elle

puisse peut-être m'être contestée par des envieux. Je crois bien

qu'on l'a employée auparavant; mais qui est-ce qui a senti combien

elle était commode pour rire en dessous de l'impertinent qu'on

admirait? J'ai plus de cent façons d'entamer la séduction d'une

jeune fille, à côté de sa mère, sans que celle-ci s'en aperçoive,

et même de la rendre complice. A peine entrais-je dans la carrière

que je dédaignai toutes les manières vulgaires de glisser un

billet doux. J'ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces

moyens, j'ose me flatter qu'il y en a de nouveaux. Je possède

surtout le talent d'encourager un jeune homme timide, j'en ai fait

réussir qui n'avaient ni esprit ni figure. Si cela était écrit je

crois qu'on m'accorderait quelque génie.

MOI. -- Vous ferait un honneur singulier?

LUI. -- Je n'en doute pas.

MOI. -- A votre place, je jetterais ces choses-là sur le papier.

Ce serait dommage qu'elles se perdissent.

LUI. -- Il est vrai; mais vous ne soupçonnez pas combien je fais

peu de cas de la méthode et des préceptes. Celui qui a besoin d'un

protocole n'ira jamais loin. Les génies lisent peu, pratiquent

beaucoup, et se font d'eux-mêmes. Voyez César, Turenne, Vauban, la

marquise de Tencin, son frère le cardinal, et le secrétaire de

celui-ci l'abbé Trublet. Et Bouret? qui est-ce qui a donné des

leçons à Bouret? personne. C'est la nature qui forme ces hommes

rares-là. Croyez-vous que l'histoire du chien et du masque soit

écrite quelque part?

MOI. -- Mais à vos heures perdues; lorsque l'angoisse de votre

estomac vide ou la fatigue de votre estomac surchargé éloigne le

sommeil...

LUI. -- J'y penserai; il vaut mieux écrire de grandes choses que

d'en exécuter de petites. Alors l'âme s'élève; l'imagination

s'échauffe, s'enflamme et s'étend; au lieu qu'elle se rétrécit à

s'étonner auprès de la petite Hus des applaudissements que ce sot

public s'obstine à prodiguer à cette minaudière de Dangeville, qui

joue si platement, qui marche presque courbée en deux sur la

scène, qui a l'affectation de regarder sans cesse dans les yeux de

celui à qui elle parle, et de jouer en dessous, et qui prend elle-

même ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de la

grâce; à cette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus

apprêtée, plus étudiée, plus empesée qu'on ne saurait dire. Cet

imbécile parterre les claque à tout rompre, et ne s'aperçoit pas

que nous sommes un peloton d'agréments; il est vrai que le peloton

grossit un peu; mais qu'importe? que nous avons la plus belle

peau; les plus beaux yeux, le plus joli bec; peu d'entrailles à la

vérité; une démarche qui n'est pas légère, mais qui n'est pas non

plus aussi gauche qu'on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il

n'y en a aucune à qui nous ne damions le pion.

MOI. -- Comment dites-vous tout cela? Est-ce ironie, ou vérité?

LUI. -- Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans,

et qu'il n'en transpire pas une lueur au-dehors. Mais moi qui vous

parle, je sais et je sais bien qu'elle en a. Si ce n'est pas cela

précisément, c'est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand

l'humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les

femmes de chambres sont souffletées, comme nous menons à grands

coups de pied les Parties Casuelles, pour peu qu'elles s'écartent

du respect qui nous est dû. C'est un petit diable, vous dis-je,

tout plein de sentiment et de dignité... Ho, ça; vous ne savez où

vous en êtes, n'est-ce pas?

MOI. -- J'avoue que je ne saurais démêler si c'est de bonne foi ou

méchamment que vous parlez. Je suis un bon homme; ayez la bonté

d'en user avec moi plus rondement; et de laisser là votre art.

LUI. -- Cela, c'est ce que nous débitons à la petite Hus, de la

Dangeville et de la Clairon, mêlé par-ci par-là de quelques mots

qui vous donnassent l'éveil. Je consens que vous me preniez pour

un vaurien; mais non pour un sot; et il n'y aurait qu'un sot ou un

homme perdu d'amour qui pût dire sérieusement tant

d'impertinences.

MOI. -- Mais comment se résout-on à les dire?

LUI. -- Cela ne se fait pas tout d'un coup; mais petit à petit, on

y vient. Ingenii largitor venter.

MOI. -- Il faut être pressé d'une cruelle faim.

LUI. -- Cela se peut. Cependant, quelques fortes qu'elles vous

paraissent, croyez que ceux à qui elles s'adressent sont plutôt

accoutumés à les entendre que nous à les hasarder.

MOI. -- Est-ce qu'il y a là quelqu'un qui ait le courage d'être de

votre avis?

LUI. -- Qu'appelez-vous quelqu'un? C'est le sentiment et le

langage de toute la société.

MOI. -- Ceux d'entre vous qui ne sont pas de grands vauriens,

doivent être de grands sots.

LUI. -- Des sots là? Je vous jure qu'il n'y en a qu'un; c'est

celui qui nous fête, pour lui en imposer.

MOI. -- Mais comment s'en laisse-t-on si grossièrement imposer?

car enfin la supériorité des talents de la Dangeville et de la

Clairon est décidée.

LUI. -- On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte; et

l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Et puis

nous avons l'air si pénétré, si vrai!

MOI. -- Il faut cependant que vous ayez péché une fois contre les

principes de l'art et qu'il vous soit échappé par mégarde

quelques-unes de ces vérités amères qui blessent; car en dépit du

rôle misérable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois

qu'au fond, vous avez l'âme délicate.

LUI. -- Moi, point du tout. Que le diable m'emporte si je sais au

fond ce que je suis. En général, j'ai l'esprit rond comme une

boule, et le caractère franc comme l'osier; jamais faux, pour peu

que j'aie intérêt d'être vrai; jamais vrai pour peu que j'aie

intérêt d'être faux. Je dis les choses comme elles me viennent,

sensées, tant mieux; impertinentes, on n'y prend pas garde. J'use

en plein de mon franc-parler. Je n'ai pensé de ma vie ni avant que

de dire, ni en disant, ni après avoir dit. Aussi je n'offense

personne.

MOI. -- Cela vous est pourtant arrivé avec les honnêtes gens chez

qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bontés.

LUI. -- Que voulez-vous? C'est un malheur; un mauvais moment,

comme il y en a dans la vie. Point de félicité continue; j'étais

trop bien. Cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la

compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C'est une école

d'humanité, le renouvellement de l'antique hospitalité. Tous les

poètes qui tombent, nous les ramassons. Nous eûmes Palissot après

sa Zara; Bret, après le Faux généreux; tous les musiciens décriés;

tous les auteurs qu'on ne lit point; toutes les actrices sifflées;

tous les acteurs hués; un tas de pauvres honteux, plats parasites

à la tête desquels j'ai l'honneur d'être, brave chef d'une troupe

timide. C'est moi qui les exhorte à manger la première fois qu'ils

viennent; c'est moi qui demande à boire pour eux. Ils tiennent si

peu de place! quelques jeunes gens déguenillés qui ne savent où

donner de la tête, mais qui ont de la figure, d'autres scélérats

qui cajolent le patron et qui l'endorment, afin de glaner après

lui sur la patronne. Nous paraissons gais; mais au fond nous avons

tous de l'humeur et grand appétit. Des loups ne sont pas plus

affamés; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous dévorons comme

des loups, lorsque la terre a été longtemps couverte de neige;

nous déchirons comme des tigres, tout ce qui réussit. Quelquefois,

les cohues Bertin, Montsauge et Villemorien se réunissent; c'est

alors qu'il se fait un beau bruit dans la ménagerie. Jamais on ne

vit ensemble tant de bêtes tristes, acariâtres, malfaisantes et

courroucées. On n'entend que les noms de Buffon, de Duclos, de

Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de D'Alembert, de Diderot,

et Dieu sait de quelles épithètes ils sont accompagnés. Nul n'aura

de l'esprit, s'il n'est aussi sot que nous. C'est là que le plan

de la comédie des Philosophes a été conçu; la scène du colporteur,

c'est moi qui l'ai fournie, d'après la Théologie en Quenouille,

Vous n'êtes pas épargné là plus qu'un autre.

MOI. -- Tant mieux. Peut-être me fait-on plus d'honneur que je

n'en mérite. Je serais humilié, si ceux qui disent du mal de tant

d'habiles et honnêtes gens, s'avisaient de dire du bien de moi.

LUI. -- Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son écot.

Après le sacrifice des grands animaux, nous immolons les autres.

MOI. -- Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain

bien cher.

LUI. -- Je vous l'ai déjà dit, nous sommes sans conséquence. Nous

injurions tout le monde et nous n'affligeons personne. Nous avons

quelquefois le pesant abbé d'Olivet, le gros abbé Le Blanc,

l'hypocrite Batteux. Le gros abbé n'est méchant qu'avant dîner.

Son café pris il se jette dans un fauteuil, les pieds appuyés

contre là tablette de la cheminée, et s'endort comme un vieux

perroquet sur son bâton. Si le vacarme devient violent, il bâille;

il étend ses bras; il frotte ses yeux, et dit: Eh bien, qu'est-ce?

Qu'est-ce? -- il s'agit de savoir si Piron à plus d'esprit que de

Voltaire. -- Entendons-nous. C'est de l'esprit que vous dites? il

ne s'agit pas de goût, car du goût, votre Piron ne s'en doute pas.

-- Ne s'en doute pas? -- Non. -- Et puis nous voilà embarqués dans

une dissertation sur le goût. Alors le patron fait signe de la

main qu'on l'écoute; car c'est surtout de goût qu'il se pique.» Le

goût, dit-il... le goût est une chose...» ma foi, je ne sais

quelle chose il disait que c'était; ni lui, non plus.

Nous avons quelquefois l'ami Robbé. Il nous régale de ses contes

cyniques, des miracles des convulsionnaires dont il a été le

témoin oculaire; et de quelques chants de son poème sur un sujet

qu'il connaît à fond. Je hais ses vers; mais j'aime à l'entendre

réciter. Il a l'air d'un énergumène. Tous s'écrient autour de lui:

«voilà ce qu'on appelle un poète». Entre nous, cette poésie-là

n'est qu'un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage

barbare des habitants de la tour de Babel.

Il nous vient aussi un certain niais qui a l'air plat et bête,

mais qui a de l'esprit comme un démon et qui est plus malin qu'un

vieux singe; c'est une de ces figures qui appellent la

plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction

des gens qui jugent à la mine, et à qui leur miroir aurait dû

apprendre qu'il est aussi aisé d'être un homme d'esprit et d'avoir

l'air d'un sot que de cacher un sot sous une physionomie

spirituelle. C'est une lâcheté bien commune que celle d'immoler un

bon homme à l'amusement des autres. On ne manque jamais de

s'adresser à celui-ci. C'est un piège que nous tendons aux

nouveaux venus, et je n'en ai presque pas vu un seul qui n'y

donnât.

J'étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce

fou, sur les hommes et sur les caractères; et je le lui témoignai.

C'est, me répondit-il, qu'on tire parti de la mauvaise compagnie,

comme du libertinage. On est dédommagé de la perte de son

innocence, par celle de ses préjugés. Dans la société des

méchants, où le vice se montre à masque levé, on apprend à les

connaître. Et puis j'ai un peu lu.

MOI. -- Qu'avez-vous lu?

LUI. -- J'ai lu et je lis et relis sans cesse Théophraste, La

Bruyère et Molière.

MOI. -- Ce sont d'excellents livres.

LUI. -- Ils sont bien meilleurs qu'on ne pense; mais qui est-ce

qui sait les lire?

MOI. -- Tout le monde, selon la mesure de son esprit.

LUI. -- Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu'on y

cherche?

MOI. -- L'amusement et l'instruction.

LUI. -- Mais quelle instruction; car c'est là le point?

MOI. -- La connaissance de ses devoirs; l'amour de la vertu, la

haine du vice.

LUI. -- Moi, j'y recueille tout ce qu'il faut faire, et tout ce

qu'il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l'Avare; je me dis:

sois avare, si tu veux; mais garde-toi de parler comme l'avare.

Quand je lis le Tartuffe, je me dis: sois hypocrite, si tu veux;

mais ne parle pas comme l'hypocrite. Garde des vices qui te sont

utiles; mais n'en aie ni le ton ni les apparences qui te

rendraient ridicule. Pour se garantir de ce ton, de ces

apparences, il faut les connaître. Or, ces auteurs en ont fait des

peintures excellentes. le suis moi et je reste ce que je suis;

mais j'agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces

gens qui méprisent les moralistes. Il y a beaucoup à profiter,

surtout en ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse

les hommes que par intervalle. Les caractères apparents du vice

les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un

insolent que d'en avoir la physionomie; l'insolent de caractère

n'insulte que de temps en temps; l'insolent de physionomie insulte

toujours. Au reste n'allez pas imaginer que je sois le seul

lecteur de mon espèce. Je n'ai d'autre mérite ici, que d'avoir

fait par système, par justesse d'esprit, par une vue raisonnable

et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De là

vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi;

mais qu'ils restent ridicules, en dépit d'eux, au lieu que je ne

le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin

derrière moi; car le même art qui m'apprend à me sauver du

ridicule en certaines occasions, m'apprend aussi dans d'autres à

l'attraper supérieurement. Je me rappelle alors tout ce que les

autres ont dit, tout ce que j'ai lu, et j'y ajoute tout ce qui

sort de mon fonds qui est en ce genre d'une fécondité surprenante.

MOI. -- Vous avez bien fait de me révéler ces mystères; sans quoi,

je vous aurais cru en contradiction.

LUI. -- Je n'y suis point; car pour une fois où il faut éviter le

ridicule; heureusement, il y en a cent où il faut s'en donner. Il

n'y a point de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou.

Longtemps il y a eu le fou du roi en titre; en aucun, il n'y a eu

en titre le sage du roi. Moi je suis le fou de Bertin et de

beaucoup d'autres, le vôtre peut-être dans ce moment; ou peut-être

vous, le mien. Celui qui serait sage n'aurait point de fou. Celui

donc qui a un fou n'est pas sage; s'il n'est pas sage, il est fou,

et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-

vous que dans un sujet aussi variable que les moeurs, il n'y a

d'absolument, d'essentiellement, de généralement vrai ou faux,

sinon qu'il faut être ce que l'intérêt veut qu'on soit; bon ou

mauvais; sage ou fou, décent ou ridicule; honnête ou vicieux. Si

par hasard la vertu avait conduit à la fortune; ou j'aurais été

vertueux, ou j'aurais simulé la vertu comme un autre. On m'a voulu

ridicule, et je me le suis fait; pour vicieux, nature seule en

avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c'est pour parler

votre langue; car si nous venions à nous expliquer, il pourrait

arriver que vous appelassiez vice ce que j'appelle vertu, et vertu

ce que j'appelle vice.

Nous avons aussi les auteurs de l'Opéra-Comique, leurs acteurs, et

leurs actrices; et plus souvent leurs entrepreneurs Corby,

Moette... tous gens de ressource et d'un mérite supérieur!

Et j'oubliais les grands critiques de la littérature. L'Avant-

Coureur, Les Petites Affiches, L'Année littéraire, L'Observateur

littéraire, Le Censeur hebdomadaire, toute la clique des

feuillistes.

MOI. -- L'Année littéraire; L'Observateur littéraire. Cela ne se

peut. Ils se détestent.

LUI. -- Il est vrai. Mais tous les gueux se réconcilient à la

gamelle. Ce maudit Observateur littéraire. Que le diable l'eût

emporté, lui et ses feuilles. C'est ce chien de petit prêtre

avare, puant et usurier qui est la cause de mon désastre. Il parut

sur notre horizon, hier, pour la première fois. Il arriva à

l'heure qui nous chasse tous de nos repaires, l'heure du dîner.

Quand il fait mauvais temps, heureux celui d'entre nous qui a la

pièce de vingt-quatre sols dans sa poche. Tel s'est moqué de son

confrère qui était arrivé le matin crotté jusqu'à l'échine et

mouillé jusqu'aux os, qui le soir rentre chez lui dans le même

état. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a

quelques mois, un démêlé violent avec le Savoyard qui s'est établi

à notre porte. Ils étaient en compte courant; le créancier voulait

que son débiteur se liquidât, et celui-ci n'était pas en fonds. On

sert; on fait les honneurs de la table à l'abbé, on le place au

haut bout. J'entre, je l'aperçois.» Comment, l'abbé, lui dis-je,

vous présidez? voilà qui est fort bien pour aujourd'hui; mais

demain, vous descendrez, s'il vous plaît, d'une assiette; après-

demain, d'une autre assiette; et ainsi d'assiette en assiette,

soit à droite, soit à gauche, jusqu'à ce que de la place que j'ai

occupée une fois avant vous, Fréron une fois après moi, Dorat une

fois après Fréron, Palissot une fois après Dorat, vous deveniez

stationnaire à côté de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui

siedo sempre come un maestoso cazzo fra duoi coglioni.» L'abbé qui

est bon diable et qui prend tout bien, se mit à rire.

Mademoiselle, pénétrée de la vérité de mon observation et de la

justesse de ma comparaison, se mit à rire; tous ceux qui

siégeaient à droite et à gauche de l'abbé et qu'il avait reculés

d'un cran, se mirent à rire; tout le monde rit excepté monsieur

qui se fâche et me tient des propos qui n'auraient rien signifié,

si nous avions été seuls: «Rameau vous êtes un impertinent. -- Je

le sais bien, et c'est à cette condition que vous m'avez reçu. --

Un faquin. -- Comme un autre. -- Un gueux. -- Est-ce que je serais

ici, sans cela? -- Je vous ferai chasser. -- Après dîner, je m'en

irai de moi-même. -- Je vous le conseille.»-- On dîna; je n'en

perdis pas un coup de dent. Après avoir bien mangé, bu largement;

car après tout il n'en aurait été ni plus ni moins, messer Gaster

est un personnage contre lequel je n'ai jamais boudé; je pris mon

parti et je me disposais à m'en aller. J'avais engagé ma parole en

présence de tant de monde qu'il fallait bien la tenir. Je fus un

temps considérable à rôder dans l'appartement, cherchant ma canne

et mon chapeau où ils n'étaient pas, et comptant toujours que le

patron se répandrait dans un nouveau torrent d'injures, que

quelqu'un s'interposerait, et que nous finirions par nous

raccommoder, à force de nous fâcher. Je tournais, je tournais; car

moi je n'avais rien sur le coeur; mais le patron, lui, plus sombre

et plus noir que l'Apollon d'Homère, lorsqu'il décoche ses traits

sur l'armée des Grecs son bonnet une fois plus renfoncé que de

coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le

menton. Mademoiselle s'approche de moi. -- «Mais Mademoiselle,

qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire? Ai-je été différent

aujourd'hui de moi-même. -- Je veux qu'il sorte. -- Je sortirai,

je ne lui ai pas manqué. -- Pardonnez-moi; on invite monsieur

l'abbé, et... -- C'est lui qui s'est manqué à lui-même en invitant

l'abbé, en me recevant et avec moi tant d'autres bélitres tels que

moi. -- Allons, mon petit Rameau; il faut demander pardon à

monsieur l'abbé. -- Je n'ai que faire de son pardon... -- Allons;

allons, tout cela s'apaisera...» On me prend par la main, on

m'entraîne vers le fauteuil de l'abbé; j'étends les bras, je

contemple l'abbé avec une espèce d'admiration, car qui est-ce qui

a jamais demandé pardon à l'abbé?» L'abbé, lui dis-je; L'abbé tout

ceci est bien ridicule, n'est-il pas vrai?» Et puis je me mets à

rire, et l'abbé aussi. Me voilà donc excusé de ce côté-là; mais il

fallait aborder l'autre, et ce que j'avais à lui dire était une

autre paire de manches. le ne sais plus trop comment je tournai

mon excuse...» Monsieur, voilà ce fou. -- Il y a trop longtemps

qu'il me fait souffrir; je n'en veux plus entendre parler. -- Il

est fâché. -- Oui je suis très fâché. -- Cela ne lui arrivera

plus. -- Qu'au premier faquin.» le ne sais s'il était dans un de

ces jours d'humeur où Mademoiselle craint d'en approcher et n'ose

le toucher qu'avec ses mitaines de velours, ou s'il entendit mal

ce que je disais, ou si je dis mal; ce fut pis qu'auparavant. Que

diable, est-ce qu'il ne me connaît pas? Est-ce qu'il ne sait pas

que je suis comme les enfants, et qu'il y a des circonstances où

je laisse tout aller sous moi? Et puis, je crois Dieu me pardonne,

que je n'aurais pas un moment de relâche. On userait un pantin

d'acier à tirer la ficelle du matin au soir et du soir au matin.

Il faut que je les désennuie; c'est la condition; mais il faut que

je m'amuse quelquefois. Au milieu de cet imbroglio, il me passa

par la tête une pensée funeste, une pensée qui me donna de la

morgue, une pensée qui m'inspira de la fierté et de l'insolence:

c'est qu'on ne pouvait se passer de moi, que j'étais un homme

essentiel.

MOI. -- Oui, je crois que vous leur êtes très utile, mais qu'ils

vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous

voudrez, une aussi bonne maison; mais eux, pour un fou qui leur

manque, ils en retrouveront cent.

LUI. -- Cent fous comme moi! Monsieur le philosophe, ils ne sont

pas si communs. Oui des plats fous. On est plus difficile en

sottise qu'en talent ou en vertu. le suis rare dans mon espèce,

oui, très rare. A présent qu'ils ne m'ont plus, que font-ils? Ils

s'ennuient comme des chiens. le suis un sac inépuisable

d'impertinences. l'avais à chaque instant une boutade qui les

faisait rire aux larmes, j'étais pour eux les Petites Maisons tout

entières.

MOI. -- Aussi vous aviez la table, le lit, l'habit, veste et

culotte, les souliers, et la pistole par mois.

LUI. -- Voilà le beau côté. Voilà le bénéfice; mais les charges,

vous n'en dites mot. D'abord, s'il était bruit d'une pièce

nouvelle, quelque temps qu'il fit, il fallait fureter dans tous

les greniers de Paris jusqu'à ce que j'en eusse trouvé l'auteur;

que je me procurasse la lecture de l'ouvrage, et que j'insinuasse

adroitement qu'il y avait un rôle qui serait supérieurement rendu

par quelqu'un de ma connaissance.» Et par qui, s'il vous plaît? --

Par qui? belle question! Ce sont les grâces, la gentillesse, la

finesse. -- Vous voulez dire, mademoiselle Dangeville? Par hasard

la connaîtriez-vous? -- Oui, un peu; mais ce n'est pas elle. -- Et

qui donc?» le nommais tout bas.» Elle! -- Oui, elle», répétais-je

un peu honteux, car j'ai quelquefois de la pudeur; et à ce nom

répété, il fallait voir comme la physionomie du poète

s'allongeait, et d'autres fois comme on m'éclatait au nez.

Cependant, bon gré, mal gré qu'il en eût, il fallait que

j'amenasse mon homme à dîner; et lui qui craignait de s'engager,

rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j'étais traité,

quand je ne réussissais pas dans ma négociation: j'étais un butor,

un sot, un balourd, je n'étais bon à rien; je ne valais pas le

verre d'eau qu'on me donnait à boire. C'était bien pis lorsqu'on

jouait, et qu'il fallait aller intrépidement, au milieu des huées

d'un public qui juge bien, quoi qu'on en dise, faire entendre mes

claquements de mains isolés; attacher les regards sur moi;

quelquefois dérober les sifflets à l'actrice; et ouïr chuchoter à

côté de soi: «C'est un des valets déguisés de celui qui couche; ce

maraud-là se taira-t-il?» On ignore ce qui peut déterminer à cela,

on croit que c'est ineptie, tandis que c'est un motif qui excuse

tout.

MOI. -- Jusqu'à l'infraction des lois civiles.

LUI. -- A la fin cependant j'étais connu, et l'on disait: «Oh!

c'est Rameau.» Ma ressource était de jeter quelques mots ironiques

qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire, qu'on

interprétait à contre sens. Convenez qu'il faut un puissant

intérêt pour braver ainsi le public assemblé, et que chacune de

ces corvées valait mieux qu'un petit écu.

MOI. -- Que ne vous faisiez-vous prêter main-forte?

LUI. -- Cela m'arrivait aussi, je glanais un peu là-dessus. Avant

que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la

mémoire des endroits brillants, où il importait de donner le ton.

S'il m'arrivait de les oublier et de me méprendre, j'en avais le

tremblement à mon retour; c'était un vacarme dont vous n'avez pas

d'idée. Et puis à la maison une meute de chiens à soigner; il est

vrai que je m'étais sottement imposé cette tâche; des chats dont

j'avais la surintendance; j'étais trop heureux si Micou me

favorisait d'un coup de griffe qui déchirât ma manchette ou ma

main. Criquette est sujette à la colique; c'est moi qui lui frotte

le ventre. Autrefois, Mademoiselle avait des vapeurs; ce sont

aujourd'hui des nerfs. Je ne parle point d'autres indispositions

légères dont on ne se gêne pas devant moi. Pour ceci, passe; je

n'ai jamais prétendu contraindre. J'ai lu, je ne sais où, qu'un

prince surnommé le grand restait quelquefois appuyé sur le dossier

de la chaise percée de sa maîtresse. On en use à son aise avec ses

familiers, et j'en étais ces jours-là, plus que personne. Je suis

l'apôtre de la familiarité et de l'aisance. Je les prêchais là

d'exemple, sans qu'on s'en formalisât; il n'y avait qu'à me

laisser aller. Je vous ai ébauché le patron. Mademoiselle commence

à devenir pesante; il faut entendre les bons contes qu'ils en

font.

MOI. -- Vous n'êtes pas de ces gens-là?

LUI. -- Pourquoi non?

MOI. -- C'est qu'il est au moins indécent de donner des ridicules

à ses bienfaiteurs.

LUI. -- Mais n'est-ce pas pis encore de s'autoriser de ses

bienfaits pour avilir son protégé?

MOI. -- Mais si le protégé n'était pas vil par lui-même, rien ne

donnerait au protecteur cette autorité.

LUI. -- Mais si les personnages n'étaient pas ridicules par eux-

mêmes, on n'en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute

s'ils s'encanaillent? Est-ce ma faute lorsqu'ils se sont

encanaillés, si on les trahit, si on les bafoue? Quand on se

résout à vivre avec des gens comme nous, et qu'on a le sens

commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut

s'attendre. Quand on nous prend, ne nous connaît-on pas pour ce

que nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et perfides? Si

l'on nous connaît, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu'on

nous fera du bien, et que tôt ou tard, nous rendrons le mal pour

le bien qu'on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre

l'homme et son singe ou son perroquet? Brun jette les hauts cris

que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre

lui. Palissot a dû faire les couplets et c'est Brun qui a tort.

Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte

les couplets qu'il avait faits contre Brun. Palissot a dû mettre

sur le compte de Poinsinet les couplets qu'il avait faits contre

Brun; et c'est Poinsinet qui a tort. Le petit abbé Rey jette les

hauts cris de ce que son ami Palissot lui a soufflé sa maîtresse

auprès de laquelle il l'avait introduit. C'est qu'il ne fallait

point introduire un Palissot chez sa maîtresse, ou se résoudre à

la perdre. Palissot a fait son devoir; et c'est l'abbé Rey qui a

tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associé

Palissot a couché ou voulu coucher avec sa femme; la femme du

libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laissé

croire à qui l'a voulu qu'il avait couché avec elle; que Palissot

ait couché ou non avec la femme du libraire, ce qui est difficile

à décider, car la femme a dû nier ce qui était, et Palissot a pu

laisser croire ce qui n'était pas. Quoi qu'il en soit, Palissot a

fait son rôle et c'est David et sa femme qui ont tort.

Qu'Helvétius jette les hauts cris que Palissot le traduise sur la

scène comme un malhonnête homme, lui à qui il doit encore l'argent

qu'il lui prêta pour se faire traiter de la mauvaise santé, se

nourrir et se vêtir. A-t-il dû se promettre un autre procédé, de

la part d'un homme souillé de toutes sortes d'infamies, qui par

passe-temps fait abjurer la religion à son ami, qui s'empare du

bien de ses associés; qui n'a ni foi, ni loi, ni sentiment; qui

court à la fortune, per fas et ne fas; qui compte ses jours par

ses scélératesses; et qui s'est traduit lui-même sur la scène

comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois

pas qu'il y ait eu dans le passé un premier exemple, ni qu'il y en

ait un second dans l'avenir. Non. Ce n'est donc pas Palissot, mais

c'est Helvétius qui a tort. Si l'on mène un jeune provincial à la

Ménagerie de Versailles, et qu'il s'avise par sottise, de passer

la main à travers les barreaux de la loge du tigre ou de la

panthère; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de

l'animal féroce, qui est-ce qui a tort? Tout cela est écrit dans

le pacte tacite. Tant pis pour celui qui l'ignore ou l'oublie.

Combien je justifierais par ce pacte universel et sacré, de gens

qu'on accuse de méchanceté; tandis que c'est soi qu'on devrait

accuser de sottise. Oui, grosse comtesse, c'est vous qui avez

tort, lorsque vous rassemblez autour de vous, ce qu'on appelle

parmi les gens de votre sorte, des espèces, et que ces espèces

vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au

ressentiment des honnêtes gens. Les honnêtes gens font ce qu'ils

doivent; les espèces aussi; et c'est vous qui avez tort de les

accueillir. Si Bertinhus vivait doucement, paisiblement avec sa

maîtresse; si par l'honnêteté de leurs caractères, ils s'étaient

fait des connaissances honnêtes; s'ils avaient appelé autour d'eux

des hommes à talents, des gens connus dans la société par leur

vertu; s'ils avaient réservé pour une petite compagnie éclairée et

choisie, les heures de distraction qu'ils auraient dérobées à la

douceur d'être ensemble, de s'aimer, de se le dire, dans le

silence de la retraite; croyez-vous qu'on en eût fait ni bons ni

mauvais contes. Que leur est-il donc arrivé? ce qu'ils méritaient.

Ils ont été punis de leur imprudence; et c'est nous que la

Providence avait destinés de toute éternité à faire justice des

Bertins du jour, et ce sont nos pareils d'entre nos neveux qu'elle

a destinés à faire justice des Montsauges et des Bertins à venir.

Mais tandis que nous exécutons ses justes décrets sur la sottise,

vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous exécutez ses

justes décrets sur nous. Que penseriez-vous de nous, si nous

prétendions avec des moeurs honteuses, jouir de la considération

publique; que nous sommes des insensés. Et ceux qui s'attendent à

des procédés honnêtes, de la part de gens nés vicieux, de

caractères vils et bas, sont-ils sages? Tout a son vrai loyer dans

ce monde. Il y a deux procureurs généraux, l'un à votre porte qui

châtie les délits contre la société. La nature est l'autre. Celle-

ci connaît de tous les vices qui échappent aux lois. Vous vous

livrez à la débauche des femmes; vous serez hydropique. Vous êtes

crapuleux; vous serez poumonique. Vous ouvrez votre porte à des

marauds, et vous vivez avec eux; vous serez trahis, persiflés,

méprisés. Le plus court est de se résigner à l'équité de ces

jugements; et de se dire à soi-même, c'est bien fait, de secouer

ses oreilles, et de s'amender ou de rester ce qu'on est, mais aux

conditions susdites.

MOI -- Vous avez raison.

LUI -- Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je n'en invente

aucun; je m'en tiens au rôle de colporteur. Ils disent qu'il y a

quelques jours, sur les cinq heures du matin, on entendit un

vacarme enragé; toutes les sonnettes étaient en branle; c'étaient

les cris interrompus et sourds d'un homme qui étouffe: «A moi,

moi, je suffoque; je meurs.» Ces cris partaient de l'appartement

du patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse créature dont la

tête était égarée, qui n'y était plus, qui ne voyait plus, comme

il arrive dans ce moment, continuait de presser son mouvement,

s'élevait sur ses deux mains, et du plus haut qu'elle pouvait

laissait retomber sur les parties casuelles un poids de deux à

trois cents livres, animé de toute la vitesse que donne la fureur

du plaisir. On eut beaucoup de peine à le dégager de là. Que

diable de fantaisie a un petit marteau de se placer sous une

lourde enclume.

MOI. -- Vous êtes un polisson. Parlons d'autre chose. Depuis que

nous causons, j'ai une question sur la lèvre.

LUI. -- Pourquoi l'avoir arrêtée là si longtemps?

MOI. -- C'est que j'ai craint qu'elle ne fût indiscrète.

LUI. -- Après ce que je viens de vous révéler, j'ignore quel

secret je puis avoir pour vous.

MOI. -- Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre

caractère.

LUI. -- Nullement. le suis à vos yeux un être très abject, très

méprisable, et je le suis aussi quelquefois aux miens; mais

rarement. Je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m'en

blâme. Vous êtes plus constant dans votre mépris.

MOI. -- Il est vrai; mais pourquoi me montrer toute votre

turpitude.

LUI. -- D'abord, c'est que vous en connaissiez une bonne partie,

et que je voyais plus à gagner qu'à perdre, à vous avouer le

reste.

MOI. -- Comment cela, s'il vous plaît.

LUI. -- S'il importe d'être sublime en quelque genre, c'est

surtout en mal. On crache sur un petit filou; mais on ne peut

refuser une sorte de considération à un grand criminel. Son

courage vous étonne. Son atrocité vous fait frémir. On prise en

tout l'unité de caractère.

MOI. -- Mais cette estimable unité de caractère, vous ne l'avez

pas encore. le vous trouve de temps en temps vacillant dans vos

principes. Il est incertain, si vous tenez votre méchanceté de la

nature, ou de l'étude; et si l'étude vous a porté aussi loin qu'il

est possible.

LUI. -- J'en conviens; mais j'y ai fait de mon mieux. N'ai-je pas

eu la modestie de reconnaître des êtres plus parfaits que moi? Ne

vous ai-je pas parlé de Bouret avec l'admiration la plus profonde?

Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit.

MOI. -- Mais immédiatement après Bouret; c'est vous.

LUI. -- Non.

MOI. -- C'est donc Palissot?

LUI. -- C'est Palissot, mais ce n'est pas Palissot seul.

MOI. -- Et qui peut être digne de partager le second rang avec

lui?

LUI. -- Le renégat d'Avignon.

MOI. -- Je n'ai jamais entendu parler de ce renégat d'Avignon;

mais ce doit être un homme bien étonnant.

LUI. -- Aussi l'est-il.

MOI. -- L'histoire des grands personnages m'a toujours intéressé.

LUI. -- Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honnête

de ces descendants d'Abraham, promis au père des Croyants, en

nombre égal à celui des étoiles.

MOI. -- Chez un Juif?

LUI. -- Chez un Juif. Il en avait surpris d'abord la

commisération, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la

plus entière. Car voilà comme il en arrive toujours. Nous comptons

tellement sur nos bienfaits, qu'il est rare que nous cachions

notre secret, à celui que nous avons comblé de nos bontés. Le

moyen qu'il n'y ait pas des ingrats; quand nous exposons l'homme,

à la tentation de l'être impunément. C'est une réflexion juste que

notre Juif ne fit pas. Il confia donc au renégat qu'il ne pouvait

en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti

qu'un esprit fécond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se

passèrent pendant lesquels notre renégat redoubla d'attachement.

Quand il crut son Juif bien touché, bien captivé, bien convaincu

par ses soins, qu'il n'avait pas un meilleur ami dans toutes les

tribus d'Israël... Admirez la circonspection de cet homme. Il ne

se hâte pas. Il laisse mûrir la poire, avant que de secouer la

branche. Trop d'ardeur pouvait faire échouer son projet. C'est

qu'ordinairement la grandeur de caractère résulte de la balance

naturelle de plusieurs qualités opposées.

MOI. -- Eh laissez là vos réflexions, et continuez votre histoire.

LUI. -- Cela ne se peut. Il y a des jours où il faut que je

réfléchisse. C'est une maladie qu'il faut abandonner à son cours.

Où en étais-je?

MOI. -- A l'intimité bien établie, entre le Juif et le renégat.

LUI. -- Alors la poire était mûre... Mais vous ne m'écoutez pas. A

quoi rêvez-vous?

MOI. -- Je rêve à l'inégalité de votre ton; tantôt haut tantôt

bas.

LUI. -- Est-ce que le ton de l'homme vicieux peut être un? -- Il

arrive un soir chez son bon ami, l'air effaré, la voix

entrecoupée, le visage pâle comme la mort, tremblant de tous ses

membres.» Qu'avez-vous? -- Nous sommes perdus. -- Perdus, et

comment? -- Perdus, vous dis-je; perdus sans ressource. --

Expliquez-vous. -- Un moment, que je me remette de mon effroi. --

Allons, remettez-vous», lui dit le Juif; au lieu de lui dire, tu

es un fieffé fripon; je ne sais ce que tu as à m'apprendre, mais

tu es un fieffé fripon; tu joues la terreur.

MOI et pourquoi devait-il lui parler ainsi?

LUI. -- C'est qu'il était faux, et qu'il avait passé la mesure.

Cela est clair pour moi, et ne m'interrompez pas davantage. --

«Nous sommes perdus, perdus sans ressource.» Est-ce que vous ne

sentez pas l'affectation de ces perdus répétés.» Un traître nous a

déférés à la sainte Inquisition, vous comme Juif, moi comme

renégat, comme un infâme renégat.» Voyez comme le traître ne

rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut

plus de courage qu'on ne pense pour s'appeler de son nom. Vous ne

savez pas ce qu'il en coûte pour en venir là.

MOI. -- Non certes. Mais cet infâme renégat...

LUI. -- Est faux; mais c'est une fausseté bien adroite. Le Juif

s'effraye, il s'arrache la barbe, il se roule à terre. Il voit les

sbires à sa porte; il se voit affublé du san bénito; il voit son

autodafé préparé.» Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel

parti prendre...-- Quel parti? de se montrer, d'affecter la plus

grande sécurité, de se conduire comme à l'ordinaire. La procédure

de ce tribunal est secrète, mais lente. Il faut user de ses délais

pour tout vendre. J'irai louer ou je ferais louer un bâtiment par

un tiers; oui, par un tiers, ce sera le mieux. Nous y déposerons

votre fortune; car c'est à votre fortune principalement qu'ils en

veulent; et nous irons, vous et moi, chercher, sous un autre ciel,

la liberté de servir notre Dieu et de suivre en sûreté la loi

d'Abraham et de notre conscience. Le point important dans la

circonstance périlleuse où nous nous trouvons, est de ne point

faire d'imprudence.» Fait et dit. Le bâtiment est loué et pourvu

de vivres et de matelots. La fortune du Juif est à bord. Demain, à

la pointe du jour, ils mettent à la voile. Ils peuvent souper

gaiement et dormir en sûreté. Demain, ils échappent à leurs

persécuteurs. Pendant la nuit, le renégat se lève, dépouille le

Juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux; se rend à

bord, et le voilà parti. Et vous croyez que c'est là tout? Bon,

vous n'y êtes pas. Lorsqu'on me raconta cette histoire; moi, je

devinai ce que je vous ai tu, pour essayer votre sagacité. Vous

avez bien fait d'être un honnête homme; vous n'auriez été qu'un

friponneau. Jusqu'ici le renégat n'est que cela. C'est un coquin

méprisable à qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa

méchanceté, c'est d'avoir été lui-même le délateur de son bon ami

l'israélite, dont la sainte Inquisition s'empara à son réveil, et

dont, quelques jours après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut

ainsi que le renégat devint tranquille possesseur de la fortune de

ce descendant maudit de ceux qui ont crucifié Notre Seigneur.

MOI. -- Je ne sais lequel des deux me fait le plus d'horreur, ou

de la scélératesse de votre renégat, ou du ton dont vous en

parlez.

LUI. -- Et voilà ce que je vous disais. L'atrocité de l'action

vous porte au-delà du mépris; et c'est la raison de ma sincérité.

J'ai voulu que vous connussiez jusqu'où j'excellais dans mon art;

vous arracher l'aveu que j'étais au moins original dans mon

avilissement, me placer dans votre tête sur la ligne des grands

vauriens, et m'écrier ensuite, «Vivat Mascarillus, fourbum

imperator! Allons, gai, Monsieur le philosophe; chorus. Vivat

Mascarillus, fourbum imperator!»

Et là-dessus, il se mit à faire un chant en fugue, tout à fait

singulier. Tantôt la mélodie était grave et pleine de majesté;

tantôt légère et folâtre; dans un instant il imitait la basse;

dans un autre, une des parties du dessus; il m'indiquait de son

bras et de son col allongés, les endroits des tenues; et

s'exécutait, se composait à lui-même, un chant de triomphe, où

l'on voyait qu'il s'entendait mieux en bonne musique qu'en bonnes

moeurs.

Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou

m'indigner. Je restai, dans le dessein de tourner la conversation

sur quelque sujet qui chassât de mon âme l'horreur dont elle était

remplie. Je commençais à supporter avec peine la présence d'un

homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait,

comme un connaisseur en peinture ou en poésie, examine les beautés

d'un ouvrage de goût; ou comme un moraliste ou un historien relève

et fait éclater les circonstances d'une action héroïque. Je devins

sombre, malgré moi. Il s'en aperçut et me dit:

LUI. -- Qu'avez-vous? est-ce que vous vous trouvez mal?

MOI. -- Un peu; mais cela passera.

LUI. -- Vous avez l'air soucieux d'un homme tracassé de quelque

idée fâcheuse.

MOI. -- C'est cela.

Après un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant

lequel il se promenait en sifflant et en chantant; pour le ramener

à son talent, je lui dis: Que faites-vous à présent?

LUI. -- Rien.

MOI. -- Cela est très fatigant.

LUI. -- J'étais déjà suffisamment bête. J'ai été entendre cette

musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs; qui m'a achevé.

MOI. -- Vous approuvez donc ce genre.

LUI. -- Sans doute.

MOI. -- Et vous trouvez de la beauté dans ces nouveaux chants?

LUI. -- Si j'y en trouve; pardieu, je vous en réponds. Comme cela

est déclamé! quelle vérité! quelle expression.

MOI. -- Tout art d'imitation a son modèle dans la nature. Quel est

le modèle du musicien, quand il fait un chant?

LUI. -- Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut? Qu'est-ce

qu'un chant?

MOI. -- Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes

forces. Voilà comme nous sommes tous. Nous n'avons dans la mémoire

que des mots que nous croyons entendre, par l'usage fréquent et

l'application même juste que nous en faisons; dans l'esprit, que

des notions vagues. Quand je prononce le mot chant, je n'ai pas

des notions plus nettes que vous, et la plupart de vos semblables,

quand ils disent, réputation, blâme, honneur, vice, vertu, pudeur,

décence, honte, ridicule.

LUI -- Le chant est une imitation, par les sons d'une échelle

inventée par l'art ou inspirée par la nature, comme il vous

plaira, ou par la voix ou par l'instrument, des bruits physiques

ou des accents de la passion; et vous voyez qu'en changeant là-

dedans, les choses à changer, la définition conviendrait

exactement à la peinture, à l'éloquence, à la sculpture, et à la

poésie. Maintenant, pour en venir à votre question. Quel est le

modèle du musicien ou du chant? c'est la déclamation, si le modèle

est vivant et pensant; c'est le bruit, si le modèle est inanimé.

Il faut considérer la déclamation comme une ligne, et le chant

comme une autre ligne qui serpenterait sur la première. Plus cette

déclamation, type du chant, sera forte et vraie; plus le chant qui

s'y conforme la coupera en un plus grand nombre de points; plus le

chant sera vrai; et plus il sera beau. Et c'est ce qu'ont très

bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend, Je suis un

pauvre diable, on croit reconnaître la plainte d'un avare; s'il ne

chantait pas, c'est sur les mêmes tons qu'il parlerait à la terre,

quand il lui confie son or et qu'il lui dit, O terre, reçois mon

trésor. Et cette petite fille qui sent palpiter son coeur, qui

rougit, qui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser

partir, s'exprimerait-elle autrement. Il y a dans ces ouvrages,

toutes sortes de caractères; une variété infinie de déclamations.

Cela est sublime; c'est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre

le morceau où le jeune homme qui se sent mourir, s'écrie: Mon

coeur s'en va. -- Écoutez le chant; écoutez la symphonie, et vous

me direz après quelle différence il y a, entre les vraies voies

d'un moribond et le tour de ce chant. Vous verrez si la ligne de

la mélodie ne coïncide pas tout entière avec la ligne de la

déclamation. Je ne vous parle pas de la mesure qui est encore une

des conditions du chant; je m'en tiens à l'expression, et il n'y a

rien de plus évident que le passage suivant que j'ai lu quelque

part, musices seminarium accentus. L'accent est la pépinière de la

mélodie. Jugez de là de quelle difficulté et de quelle importance

il est de savoir bien faire le récitatif. Il n'y a point de bel

air, dont on ne puisse faire un beau récitatif, et point de beau

récitatif, dont un habile homme ne puisse tirer un bel air. Je ne

voudrais pas assurer que celui qui récite bien, chantera bien,

mais je serais surpris que celui qui chante bien, ne sût pas bien

réciter. Et croyez tout ce que je vous dis là; car c'est le vrai.

MOI. -- Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je

n'étais arrêté par un petit inconvénient.

LUI. -- Et cet inconvénient?

MOI. -- C'est que, si cette musique est sublime, il faut que celle

du divin Lulli, de Campra, de Destouches, de Mouret, et même soit

dit entre nous, celle du cher oncle soit un peu plate.

LUI, s'approchant de mon oreille, me répondit: -- Je ne voudrais

pas être entendu; car il y a ici beaucoup de gens qui me

connaissent; c'est qu'elle l'est aussi. Ce n'est pas que je me

soucie du cher oncle, puisque cher il y a. C'est une pierre. Il me

verrait tirer la langue d'un pied, qu'il ne me donnerait pas un

verre d'eau; mais il a beau faire à l'octave, à la septième, hon,

hon; hin, hin; tu, tu, tu; turelututu, avec un charivari du

diable; ceux qui commencent à s'y connaître, et qui ne prennent

plus du tintamarre pour de la musique, ne s'accommoderont jamais

de cela. On devait défendre par une ordonnance de police, à

quelque personne, de quelque qualité ou condition qu'elle fût, de

faire chanter le Stabat du Pergolèse. Ce Stabat, il fallait le

faire brûler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits

bouffons, avec leur Servante Maîtresse, leur Tracollo, nous en ont

donné rudement dans le cul. Autrefois, un Trancrède, un Issé, une

Europe galante, les Indes, et Castor, les Talents lyriques,

allaient à quatre, cinq, six mois. On ne voyait point la fin des

représentations d'une Armide. A présent tout cela vous tombe les

uns sur les autres, comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et

Francoeur jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est

perdu, qu'ils sont ruinés; et que si l'on tolère plus longtemps

cette canaille chantante de la Foire, la musique nationale est au

diable; et que l'Académie royale du cul-de-sac n'a qu'à fermer

boutique. Il y a bien quelque chose de vrai, là-dedans. Les

vieilles perruques qui viennent là depuis trente à quarante ans

tous les vendredis, au lieu de s'amuser comme ils ont fait par le

passé, s'ennuient et bâillent, sans trop savoir pourquoi. Ils se

le demandent et ne sauraient se répondre. Que ne s'adressent-ils à

moi? La prédiction de Duni s'accomplira; et du train que cela

prend, je veux mourir si, dans quatre à cinq ans à dater du

peintre amoureux de son modèle, il y a un chat à fesser dans la

célèbre Impasse. Les bonnes gens, ils ont renoncé à leurs

symphonies, pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru

qu'ils feraient leurs oreilles à celles-ci, sans conséquence pour

leur musique vocale, comme si la symphonie n'était pas au chant, à

un peu de libertinage près inspiré par l'étendue de l'instrument

et la mobilité des doigts? ce que le chant est à la déclamation

réelle. Comme si le violon n'était pas le singe du chanteur, qui

deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau,

le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli, fut l'apôtre de

la nouvelle musique. A d'autres, à d'autres. On nous accoutumera à

l'imitation des accents de la passion ou des phénomènes de la

nature, par le chant et la voix, par l'instrument, car voilà toute

l'étendue de l'objet de la musique, et nous conserverons notre

goût pour les vols, les lances, les gloires, les triomphes, les

victoires? Va-t'en voir s'ils viennent, Jean. Ils ont imaginé

qu'ils pleureraient ou riraient à des scènes de tragédie ou de

comédie, musiquées; qu'on porterait à leurs oreilles, les accents

de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de

l'amour, les ironies, les plaisanteries du théâtre italien ou

français; et qu'ils resteraient admirateurs de Ragonde et de

Platée. Je t'en réponds: tarare, pon pon; qu'ils éprouveraient

sans cesse, avec quelle facilité, quelle flexibilité, quelle

mollesse, l'harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de

la langue italienne se prêtaient à l'art, au mouvement, à

l'expression, aux tours du chant, et à la valeur mesurée des sons,

et qu'ils continueraient d'ignorer combien la leur est raide,

sourde, lourde, pesante, pédantesque et monotone. Eh oui, oui. Ils

se sont persuadé qu'après avoir mêlé leurs larmes aux pleurs d'une

mère qui se désole sur la mort de son fils; après avoir frémi de

l'ordre d'un tyran qui ordonne un meurtre; ils ne s'ennuieraient

pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs petits

madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais goût du

poète, que la misère de l'art qui s'en accommode. Les bonnes gens!

cela n'est pas et ne peut être. Le vrai, le bon, le beau ont leurs

droits. On les conteste, mais on finit par admirer. Ce qui n'est

pas marqué à ce coin, on l'admire un temps; mais on finit par

bâiller. Bâillez donc, messieurs; bâillez à votre aise. Ne vous

gênez pas. L'empire de la nature et de ma trinité, contre laquelle

les portes de l'enfer ne prévaudront jamais; le vrai qui est le

père, et qui engendre le bon qui est le fils; d'où procède le beau

qui est le Saint-Esprit, s'établit tout doucement. Le dieu

étranger se place humblement sur l'autel à côté de l'idole du

pays; peu à peu, il s'y affermit; un beau jour, il pousse du coude

son camarade; et patatras, voilà l'idole en bas. C'est comme cela

qu'on dit que les Jésuites ont planté le christianisme à la Chine

et aux Indes. Et ces Jansénistes ont beau dire, cette méthode

politique qui marche à son but, sans bruit, sans effusion de sang,

sans martyr, sans un toupet de cheveux arraché, me semble la

meilleure.

MOI. -- Il y a de la raison, à peu près, dans tout ce que vous

venez de dire.

LUI. -- De la raison! tant mieux. le veux que le diable m'emporte,

si j'y tâche. Cela va, comme je te pousse. le suis comme les

musiciens de l'Impasse, quand mon oncle parut; si j'adresse à la

bonne heure, c'est qu'un garçon charbonnier parlera toujours mieux

de son métier que toute une académie, et que tous les Duhamel du

monde.

Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son

gosier, quelques-uns des airs de l'Île des Fous, du Peintre

amoureux de son Modèle, du Maréchal-ferrant, de la Plaideuse, et

de temps en temps, il s'écriait, en levant les mains et les yeux

au ciel: Si cela est beau, mordieu! Si cela est beau! Comment

peut-on porter à sa tête une paire d'oreilles et faire une

pareille question. Il commençait à entrer en passion, et à chanter

tout bas. Il élevait le ton, à mesure qu'il se passionnait

davantage; vinrent ensuite, les gestes, les grimaces du visage et

les contorsions du corps; et je dis, bon; voilà la tête qui se

perd, et quelque scène nouvelle qui se prépare; en effet, il part

d'un éclat de voix, «Je suis un pauvre misérable... Monseigneur,

Monseigneur, laissez-moi partir... O terre, reçois mon or;

conserve bien mon trésor... Mon âme, mon âme, ma vie, O terre!...

Le voilà le petit ami, le voilà le petit ami! Aspettare e non

venire... A Zerbina penserete... Sempre in contrasti con te si

sta...» Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens,

français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères.

Tantôt avec une voix de basse-taille, il descendait jusqu'aux

enfers; tantôt s'égosillant et contrefaisant le fausset, il

déchirait le haut des airs, imitant de la démarche, du maintien,

du geste, les différents personnages chantants; successivement

furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici, c'est une jeune fille

qui pleure, et il en rend toute la minauderie; là il est prêtre,

il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s'emporte, il

est esclave, il obéit. Il s'apaise, il se désole, il se plaint, il

rit jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du

caractère de l'air. Tous les pousse-bois avaient quitté leurs

échiquiers et s'étaient rassemblés autour de lui. Les fenêtres du

café étaient occupées, en dehors, par les passants qui s'étaient

arrêtés au bruit. On faisait des éclats de rire à entrouvrir le

plafond. Lui n'apercevait rien; il continuait, saisi d'une

aliénation d'esprit, d'un enthousiasme si voisin de la folie qu'il

est incertain qu'il en revienne; s'il ne faudra pas le jeter dans

un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons. En chantant un

lambeau des Lamentations de Jomelli, il répétait avec une

précision, une vérité et une chaleur incroyable les plus beaux

endroits de chaque morceau; ce beau récitatif obligé où le

prophète peint la désolation de Jérusalem, il l'arrosa d'un

torrent de larmes qui en arrachèrent de tous les yeux. Tout y

était, et la délicatesse du chant, et la force de l'expression, et

la douleur. Il insistait sur les endroits où le musicien s'était

particulièrement montré un grand maître. S'il quittait la partie

du chant, c'était pour prendre celle des instruments qu'il

laissait subitement pour revenir à la voix, entrelaçant l'une à

l'autre de manière à conserver les liaisons et l'unité du tout;

s'emparant de nos âmes et les tenant suspendues dans la situation

la plus singulière que j'aie jamais éprouvée... Admirais-je? Oui,

j'admirais! Étais-je touché de pitié? J'étais touché de pitié;

mais une teinte de ridicule était fondue dans ces sentiments et

les dénaturait.

Mais vous vous seriez échappé en éclats de rire à la manière dont

il contrefaisait les différents instruments. Avec des joues

renflées et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les

cors et les bassons; il prenait un son éclatant et nasillard pour

les hautbois; précipitant sa voix avec une rapidité incroyable

pour les instruments à corde dont il cherchait les sons les plus

approchés; il sifflait les petites flûtes, il recoulait les

traversières, criant, chantant, se démenant comme un forcené;

faisant lui seul, les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les

chanteuses, tout un orchestre, tout un théâtre lyrique, et se

divisant en vingt rôles divers, courant, s'arrêtant, avec l'air

d'un énergumène, étincelant des yeux, écumant de la bouche. Il

faisait une chaleur à périr; et la sueur qui suivait les plis de

son front et la longueur de ses joues, se mêlait à la poudre de

ses cheveux, ruisselait, et sillonnait le haut de son habit. Que

ne lui vis-je pas faire? Il pleurait, il riait, il soupirait il

regardait, ou attendri, ou tranquille, ou furieux; c'était une

femme qui se pâme de douleur; c'était un malheureux livré à tout

son désespoir; un temple qui s'élève; des oiseaux qui se taisent

au soleil couchant; des eaux ou qui murmurent dans un lieu

solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des

montagnes; un orage; une tempête, la plainte de ceux qui vont

périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre;

c'était la nuit, avec ses ténèbres; c'était l'ombre et le silence,

car le silence même se peint par des sons. Sa tête était tout à

fait perdue. Épuisée de fatigue, tel qu'un homme qui sort d'un

profond sommeil ou d'une longue distraction; il resta immobile,

stupide, étonné. Il tournait ses regards autour de lui, comme un

homme égaré qui cherche à reconnaître le lieu où il se trouve. Il

attendait le retour de ses forces et de ses esprits; il essuyait

machinalement son visage. Semblable à celui qui verrait à son

réveil, son lit environné d'un grand nombre de personnes; dans un

entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu'il a fait, il

s'écria dans le premier moment: Eh bien, Messieurs, qu'est-ce

qu'il y a? D'où viennent vos ris et votre surprise? Qu'est-ce

qu'il y a? Ensuite il ajouta, voilà ce qu'on doit appeler de la

musique et un musicien. Cependant, Messieurs, il ne faut pas

mépriser certains morceaux de Lulli. Qu'on fasse mieux la scène

«Ah! j'attendrai» sans changer les paroles; j'en défie. Il ne faut

pas mépriser quelques endroits de Campra les airs de violon de mon

oncle, ses gavottes; ses entrées de soldats, de prêtres, de

sacrificateurs...» Pâles flambeaux, nuit plus affreuse que les

ténèbres... Dieux du Tartare, Dieu de l'oubli.» Là, il enflait sa

voix; il soutenait ses sons; les voisins se mettaient aux

fenêtres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait,

c'est ici qu'il faut des poumons; un grand organe; un volume

d'air. Mais avant peu, serviteur à l'Assomption; le Carême et les

Rois sont passés. Ils ne savent pas encore ce qu'il faut mettre en

musique, ni par conséquent ce qui convient au musicien. La poésie

lyrique est encore à naître. Mais ils y viendront; à force

d'entendre le Pergolèse, le Saxon, Terradoglias, Traetta, et les

autres, à force de lire le Métastase, il faudra bien qu'ils y

viennent.

MOI. -- Quoi donc, est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n'y

ont rien entendu.

LUI. -- Non pour le nouveau style. Il n'y a pas six vers de suite

dans tous leurs charmants poèmes qu'on puisse musiquer. Ce sont

des sentences ingénieuses; des madrigaux légers, tendres et

délicats; mais pour savoir combien cela est vide de ressource pour

notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de

Démosthène faites-vous réciter ces morceaux, combien ils vous

paraîtront, froids, languissants, monotones. C'est qu'il n'y a

rien là qui puisse servir de modèle au chant. J'aimerais autant

avoir à musiquer les Maximes de La Rochefoucauld, ou les Pensées

de Pascal. C'est au cri animal de la passion, à dicter la ligne

qui nous convient. Il faut que ces expressions soient pressées les

unes sur les autres; il faut que la phrase soit courte; que le

sens en soit coupé, suspendu; que le musicien puisse disposer du

tout et de chacune de ses parties; en omettre un mot, ou le

répéter; y en ajouter un qui lui manque; la tourner et retourner,

comme un polype, sans la détruire; ce qui rend la poésie lyrique

française beaucoup plus difficile que dans les langues à

inversions qui présentent d'elles-mêmes tous ces avantages...

«Barbare cruel, plonge ton poignard dans mon sein. Me voilà prête

à recevoir le coup fatal. Frappe. Ose... Ah; je languis, je

meurs... Un feu secret s'allume dans mes sens... Cruel amour, que

veux-tu de moi... Laisse-moi la douce paix dont j'ai joui...

Rends-moi la raison...» Il faut que les passions soient fortes; la

tendresse du musicien et du poète lyrique doit être extrême. L'air

est presque toujours la péroraison de la scène. Il nous faut des

exclamations, des interjections, des suspensions, des

interruptions, des affirmations, des négations; nous appelons,

nous invoquons, nous crions, nous gémissons, nous pleurons, nous

rions franchement. Point d'esprit, point d'épigrammes; point de

ces jolies pensées. Cela est trop loin de la simple nature. Or

n'allez pas croire que le jeu des acteurs de théâtre et leur

déclamation puissent nous servir de modèles. Fi donc. Il nous le

faut plus énergique, moins maniéré, plus vrai. Les discours

simples, les voix communes de la passion, nous sont d'autant plus

nécessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d'accent.

Le cri animal ou de l'homme passionné leur en donne.

Tandis qu'il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou

n'entendait rien ou prenant peu d'intérêt à ce qu'il disait, parce

qu'en général l'enfant comme l'homme, et l'homme comme l'enfant,

aime mieux s'amuser que s'instruire, s'était retirée; chacun était

à son jeu; et nous étions restés seuls dans notre coin. Assis sur

une banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras pendants,

les yeux à demi-fermés, il me dit: Je ne sais ce que j'ai, quand

je suis venu ici, j'étais frais et dispos; et me voilà roué,

brisé, comme si j'avais fait dix lieues. Cela m'a pris subitement.

MOI. -- Voulez-vous vous rafraîchir?

LUI. -- Volontiers. Je me sens enroué. Les forces me manquent; et

Je souffre un peu de la poitrine. Cela m'arrive presque tous les

jours, comme cela; sans que je sache pourquoi.

MOI. -- Que voulez-vous?

LUI. -- Ce qui vous plaira. Je ne suis pas difficile. L'indigence

m'a appris à m'accommoder de tout.

On nous sert de la bière, de la limonade. Il en remplit un grand

verre qu'il vide deux ou trois fois de suite. Puis comme un homme

ranimé; il tousse fortement, il se démène, il reprend:

Mais à votre avis, Seigneur philosophe, n'est-ce pas une

bizarrerie bien étrange, qu'un étranger, un Italien, un Duni

vienne nous apprendre à donner de l'accent à notre musique, à

assujettir notre chant à tous les mouvements à toutes les mesures,

à tous les intervalles, à toutes les déclamations, sans blesser la

prosodie. Ce n'était pourtant pas la mer à boire. Quiconque avait

écouté un gueux lui demander l'aumône dans la rue, un homme dans

le transport de la colère, une femme jalouse et furieuse, un amant

désespéré, un flatteur, oui un flatteur radoucissant son ton,

traînant ses syllabes, d'une voix mielleuse, en un mot une

passion, n'importe laquelle, pourvu que par son énergie, elle

méritât de servir de modèle au musicien, aurait dû s'apercevoir de

deux choses: l'une que les syllabes, longues ou brèves, n'ont

aucune durée fixe, pas même de rapport déterminé entre leurs

durées; que la passion dispose de la prosodie, presque comme il

lui plaît; qu'elle exécute les plus grands intervalles, et que

celui qui s'écrie dans le fort de sa douleur: «Ah, malheureux que

Je suis», monte la syllabe d'exclamation au ton le plus élevé et

le plus aigu, et descend les autres aux tons les plus graves et

les plus bas, faisant l'octave ou même un plus grand intervalle,

et donnant à chaque son la quantité qui convient au tour de la

mélodie, sans que l'oreille soit offensée, sans que ni la syllabe

longue, ni la syllabe brève aient conservé la longueur ou la

brièveté du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait

depuis le temps où nous citions la parenthèse d'Armide, Le

vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être, l'Obéissons sans

balancer, des Indes galantes, comme des prodiges de déclamation

musicale! A présent, ces prodiges-là me font hausser les épaules

de pitié. Du train dont l'art s'avance, je ne sais où il aboutira.

En attendant, buvons un coup.

Il en boit deux, trois, sans savoir ce qu'il faisait. Il allait se

noyer, comme s'il s'était épuisé, sans s'en apercevoir, si je

n'avais déplacé la bouteille qu'il cherchait de distraction. Alors

je lui dis:

MOI. -- Comment se fait-il qu'avec un tact aussi fin, une si

grande sensibilité pour les beautés de l'art musical; vous soyez

aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible

aux charmes de la vertu?

LUI. -- C'est apparemment qu'il y a pour les unes un sens que je

n'ai pas; une fibre qui ne m'a point été donnée, une fibre lâche

qu'on a beau pincer et qui ne vibre pas; ou peut-être c'est que

j'ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens;

d'où il est arrivé que mon oreille est devenue très fine, et que

mon coeur est devenu sourd. Et puis c'est qu'il y avait quelque

chose de race. Le sang de mon père et le sang de mon oncle est le

même sang. Mon sang est le même que celui de mon père. La molécule

paternelle était dure et obtuse; et cette maudite molécule

première s'est assimilé tout le reste.

MOI. -- Aimez-vous votre enfant?

LUI. -- Si je l'aime, le petit sauvage. J'en suis fou.

MOI. -- Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement

d'arrêter en lui l'effet de la maudite molécule paternelle.

LUI. -- J'y travaillerais, je crois, bien inutilement. S'il est

destiné à devenir un homme de bien, je n'y nuirai pas. Mais si la

molécule voulait qu'il fût un vaurien comme son père, les peines

que j'aurais prises pour en faire un homme honnête lui seraient

très nuisibles; l'éducation croisant sans cesse la pente de la

molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires, et

marcherait tout de guingois, dans le chemin de la vie, comme j'en

vois une infinité, également gauches dans le bien et dans le mal;

c'est ce que nous appelons des espèces, de toutes les épithètes la

plus redoutable, parce qu'elle marque la médiocrité, et le dernier

degré du mépris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n'est

point une espèce. Avant que la molécule paternelle n'eût repris le

dessus et ne l'eût amené à la parfaite abjection où j'en suis, il

lui faudrait un temps infini: il perdrait ses plus belles années.

Je n'y fais rien à présent. Je le laisse venir. Je l'examine. Il

est déjà gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains

bien qu'il ne chasse de race.

MOI. -- Et vous en ferez un musicien, afin qu'il ne manque rien à

la ressemblance?

LUI. -- Un musicien! un musicien! quelquefois je le regarde, en

grinçant les dents; et je dis, si tu devais jamais savoir une

note, je crois que je te tordrais le col.

MOI. -- Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

LUI. -- Cela ne mène à rien.

MOI. -- Cela mène à tout.

LUI. -- Oui, quand on excelle; mais qui est-ce qui peut se

promettre de son enfant qu'il excellera? Il y a dix mille à parier

contre un qu'il ne serait qu'un misérable racleur de cordes, comme

moi. Savez-vous qu'il serait peut-être plus aisé de trouver un

enfant propre à gouverner un royaume, à faire un grand roi qu'un

grand violon.

MOI. -- Il me semble que les talents agréables, même médiocres,

chez un peuple sans moeurs, perdu de débauche et de luxe, avancent

rapidement un homme dans le chemin de la fortune. Moi qui vous

parle, j'ai entendu la conversation qui suit, entre une espèce de

protecteur et une espèce de protégé. Celui-ci avait été adressé au

premier, comme à un homme obligeant qui pourrait le servir. --

Monsieur, que savez-vous? -- Je sais passablement les

mathématiques. -- Hé bien, montrez les mathématiques; après vous

être crotté dix à douze ans sur le pavé de Paris, vous aurez droit

à quatre cents livres de rente. -- J'ai étudié les lois, et je

suis versé dans le droit. -- Si Puffendorf et Grotius revenaient

au monde, ils mourraient de faim, contre une borne. -- Je sais

très bien l'histoire et la géographie. -- S'il y avait des parents

qui eussent à coeur la bonne éducation de leurs enfants, votre

fortune serait faite; mais il n'y en a point. -- Je suis assez bon

musicien. -- Et que ne disiez-vous cela d'abord! Et pour vous

faire voir le parti qu'on peut tirer de ce dernier talent, j'ai

une fille. Venez tous les jours depuis sept heures et demie du

soir, jusqu'à neuf; vous lui donnerez leçon, et je vous donnerai

vingt-cinq louis par an. Vous déjeunerez, dînerez, goûterez,

souperez avec nous. Le reste de votre journée vous appartiendra.

Vous en disposerez à votre profit.

LUI. -- Et cet homme qu'est-il devenu.

MOI. -- S'il eût été sage, il eût fait fortune, la seule chose

qu'il paraît que vous ayez en vue.

LUI. -- Sans doute. De l'or, de l'or. L'or est tout; et le reste,

sans or, n'est rien. Aussi au lieu de lui farcir la tête de belles

maximes qu'il faudrait qu'il oubliât, sous peine de n'être qu'un

gueux; lorsque je possède un louis, ce qui ne m'arrive pas

souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je

le lui montre avec admiration. J'élève les yeux au ciel. Je baise

le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux encore

l'importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix; je lui

désigne du doigt tout ce qu'on en peut acquérir, un beau fourreau,

un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma

poche. Je me promène avec fierté; je relève la basque de ma veste;

je frappe de la main sur mon gousset; et c'est ainsi que je lui

fais concevoir que c'est du louis qui est là, que naît l'assurance

qu'il me voit.

MOI. -- On ne peut rien de mieux. Mais s'il arrivait que,

profondément pénétré de la valeur du louis, un jour...

LUI. -- Je vous entends. Il faut fermer les yeux là-dessus. Il n'y

a point de principe de morale qui n'ait son inconvénient. Au pis

aller, c'est un mauvais quart d'heure, et tout est fini.

MOI. -- Même d'après des vues si courageuses et si sages, je

persiste à croire qu'il serait bon d'en faire un musicien. Je ne

connais pas de moyen d'approcher plus rapidement des grands, de

servir leurs vices, et de mettre à profit les siens.

LUI. -- Il est vrai; mais j'ai des projets d'un succès plus prompt

et plus sûr. Ah! si c'était aussi bien une fille!

Mais comme on ne fait pas ce qu'on veut, il faut prendre ce qui

vient; en tirer le meilleur parti; et pour cela, ne pas donner

bêtement, comme la plupart des pères qui ne feraient rien de pis,

quand ils auraient médité le malheur de leurs enfants, l'éducation

de Lacédémone, à un enfant destiné à vivre à Paris. Si elle est

mauvaise, c'est la faute des moeurs de ma nation, et non la

mienne. En répondra qui pourra. Je veux que mon fils soit heureux;

ou ce qui revient au même honoré, riche et puissant. Je connais un

peu les voies les plus faciles d'arriver à ce but; et je les lui

enseignerai de bonne heure. Si vous me blâmez, vous autres sages,

la multitude et le succès m'absoudront. Il aura de l'or; c'est moi

qui vous le dis. S'il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas

même votre estime et votre respect.

MOI. -- Vous pourriez vous tromper.

LUI. -- Ou il s'en passera, comme bien d'autres.

Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu'on pense,

d'après lesquelles on se conduit; mais qu'on ne dit pas. Voilà, en

vérité, la différence la plus marquée entre mon homme et la

plupart de nos entours. Il avouait les vices qu'il avait, que les

autres ont; mais il n'était pas hypocrite. Il n'était ni plus ni

moins abominable qu'eux; il était seulement plus franc, et plus

conséquent; et quelquefois profond dans sa dépravation. Je

tremblais de ce que son enfant deviendrait sous un pareil maître.

Il est certain que d'après des idées d'institution aussi

strictement calquées sur nos moeurs, il devait aller loin, à moins

qu'il ne fût prématurément arrêté en chemin.

LUI. -- Ho ne craignez rien, me dit-il. Le point important; le

point difficile auquel un bon père doit surtout s'attacher; ce

n'est pas de donner à son enfant des vices qui l'enrichissent, des

ridicules qui le rendent précieux aux grands; tout le monde le

fait, sinon de système comme moi, mais au moins d'exemple et de

leçon, mais de lui marquer la juste mesure, l'art d'esquiver à la

honte, au déshonneur et aux lois; ce sont des dissonances dans

l'harmonie sociale qu'il faut savoir placer, préparer et sauver.

Rien de si plat qu'une suite d'accords parfaits. Il faut quelque

chose qui pique, qui sépare le faisceau, et qui en éparpille les

rayons.

MOI. -- Fort bien. Par cette comparaison, vous me ramenez des

moeurs, à la musique dont je m'étais écarté malgré moi; et je vous

en remercie; car, à ne vous rien celer, je vous aime mieux

musicien que moraliste.

LUI. -- Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien

supérieur en morale.

MOI. -- J'en doute; mais quand cela serait, je suis un bon homme,

et vos principes ne sont pas les miens.

LUI. -- Tant pis pour vous. Ah si j'avais vos talents.

MOI. -- Laissons mes talents; et revenons aux vôtres.

LUI. -- Si je savais m'énoncer comme vous. Mais j'ai un diable de

ramage saugrenu, moitié des gens du monde et des lettres, moitié

de la Halle.

MOI. -- Je parle mal. Je ne sais que dire la vérité; et cela ne

prend pas toujours, comme vous savez.

LUI. -- Mais ce n'est pas pour dire la vérité; au contraire, c'est

pour bien dire le mensonge que j'ambitionne votre talent. Si je

savais écrire; fagoter un livre, tourner une épître dédicatoire,

bien enivrer un sot de son mérite; m'insinuer auprès des femmes.

MOI. -- Et tout cela, vous le savez mille fois mieux que moi. Je

ne serais pas même digne d'être votre écolier.

LUI. -- Combien de grandes qualités perdues, et dont vous ignorez

le prix!

MOI. -- Je recueille tout celui que j'y mets.

LUI. -- Si cela était, vous n'auriez pas cet habit grossier, cette

veste d'étamine, ces bas de laine, ces souliers épais, et cette

antique perruque.

MOI. -- D'accord. Il faut être bien maladroit, quand on n'est pas

riche, et que l'on se permet tout pour le devenir. Mais c'est

qu'il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse,

comme la chose du monde la plus précieuse; gens bizarres.

LUI. -- Très bizarres. On ne naît pas avec cette tournure-là. On

se la donne; car elle n'est pas dans la nature.

MOI. -- De l'homme?

LUI. -- De l'homme. Tout ce qui vit, sans l'en excepter, cherche

son bien-être aux dépens de qui il appartiendra; et je suis sûr

que, si je laissais venir le petit sauvage, sans lui parler de

rien: il voudrait être richement vêtu, splendidement nourri, chéri

des hommes, aimé des femmes, et rassembler sur lui tous les

bonheurs de la vie.

MOI. -- Si le petit sauvage était abandonné à lui-même; qu'il

conservât toute son imbécillité et qu'il réunit au peu de raison

de l'enfant au berceau, la violence des passions de l'homme de

trente ans, il tordrait le col à son père, et coucherait avec sa

mère.

LUI. -- Cela prouve la nécessité d'une bonne éducation; et qui

est-ce qui la conteste? et qu'est-ce qu'une bonne éducation, sinon

celle qui conduit à toutes sortes de jouissances, sans péril, et

sans inconvénient.

MOI. -- Peu s'en faut que je ne sois de votre avis; mais gardons-

nous de nous expliquer.

LUI. -- Pourquoi?

MOI. -- C'est que je crains que nous ne soyons d'accord qu'en

apparence; et que, si nous entrons une fois, dans la discussion

des périls et des inconvénients à éviter, nous ne nous entendions

plus.

LUI. -- Et qu'est-ce que cela fait?

MOI. -- Laissons cela, vous dis-je. Ce que je sais là-dessus, je

ne vous l'apprendrais pas; et vous m'instruirez plus aisément de

ce que j'ignore et que vous savez en musique. Cher Rameau, parlons

musique, et dites-moi comment il est arrivé qu'avec la facilité de

sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands

maîtres; avec l'enthousiasme qu'ils vous inspirent et que vous

transmettez aux autres, vous n'avez rien fait qui vaille.

Au lieu de me répondre, il se mit à hocher de la tête, et levant

le doigt au ciel, il ajouta, et l'astre! l'astre! Quand la nature

fit Leo, Vinci, Pergolèse, Duni, elle sourit. Elle prit un air

imposant et grave, en formant le cher oncle Rameau qu'on aura

appelé pendant une dizaine d'années le grand Rameau et dont

bientôt on ne parlera plus. Quand elle fagota son neveu, elle fit

la grimace et puis la grimace, et puis la grimace encore; et en

disant ces mots, il faisait toutes sortes de grimaces du visage;

c'était le mépris, le dédain, l'ironie; et il semblait pétrir

entre ses doigts un morceau de pâte, et sourire aux formes

ridicules qu'il lui donnait. Cela fait, il jeta la pagode

hétéroclite loin de lui, et il dit: C'est ainsi qu'elle me fit et

qu'elle me jeta, à côté d'autres pagodes, les unes à gros ventres

ratatinés, à cols courts, à gros yeux hors de la tête,

apoplectiques; d'autres à cols obliques; il y en avait de sèches,

à l'oeil vif, au nez crochu: toutes se mirent à crever de rire, en

me voyant; et moi, de mettre mes deux poings sur mes côtes et à

crever de rire, en les voyant; car les sots et les fous s'amusent

les uns des autres; ils se cherchent, ils s'attirent. Si, en

arrivant là, je n'avais pas trouvé tout fait le proverbe qui dit

que l'argent des sots est le patrimoine des gens d'esprit, on me

le devrait. Je sentis que nature avait mis ma légitime dans la

bourse des pagodes: et j'inventai mille moyens de m'en ressaisir.

MOI. -- Je sais ces moyens; vous m'en avez parlé, et je les ai

fort admirés. Mais entre tant de ressource, pourquoi n'avoir pas

tenté celle d'un bel ouvrage?

LUI. -- Ce propos est celui d'un homme du monde à l'abbé Le

Blanc... L'abbé disait: «La marquise de Pompadour me prend sur la

main; me porte jusque sur le seuil de l'Académie; là elle retire

sa main. le tombe, et je me casse les deux jambes.» L'homme du

monde lui répondait: «Eh bien, l'abbé, il faut se relever, et

enfoncer la porte d'un coup de tête.» L'abbé lui répliquait:

«C'est ce que j'ai tenté; et savez-vous ce qui m'en est revenu,

une bosse au front.»

Après cette historiette, mon homme se mit à marcher la tête

baissée, l'air pensif et abattu; il soupirait, pleurait, se

désolait, levait les mains et les yeux, se frappait la tête du

poing, à se briser le front ou les doigts, et il ajoutait: Il me

semble qu'il y a pourtant là quelque chose; mais j'ai beau

frapper, secouer, il ne sort rien. Puis il recommençait à secouer

sa tête et à se frapper le front de plus belle, et il disait, ou

il n'y a personne, ou l'on ne veut pas répondre.

Un instant après, il prenait un air fier, il relevait sa tête, il

s'appliquait la main droite sur le coeur; il marchait et disait:

le sens, oui, je sens. Il contrefaisait l'homme qui s'irrite, qui

s'indigne, qui s'attendrit, qui commande, qui supplie, et

prononçait, sans préparation des discours de colère, de

commisération, de haine, d'amour; il esquissait les caractères des

passions avec une finesse et une vérité surprenantes. Puis il

ajoutait: C'est cela, je crois. Voilà que cela vient; voilà ce que

c'est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, précipiter

les douleurs et faire sortir l'enfant; seul, je prends la plume;

je veux écrire. le me ronge les ongles; je m'use le front.

Serviteur. Bonsoir. Le dieu est absent; je m'étais persuadé que

j'avais du génie; au bout de ma ligne, je lis que je suis un sot,

un sot, un sot. Mais le moyen de sentir, de s'élever, de penser,

de peindre fortement, en fréquentant avec des gens, tels que ceux

qu'il faut voir pour vivre; au milieu des propos qu'on tient, et

de ceux qu'on entend; et de ce commérage: «Aujourd'hui, le

boulevard était charmant. Avez-vous entendu la petite Marmotte?

Elle joue à ravir. Monsieur un tel avait le plus bel attelage gris

pommelé qu'il soit possible d'imaginer. La belle madame celle-ci

commence à passer. Est-ce qu'à l'âge de quarante-cinq ans, on

porte une coiffure comme celle-là. La jeune une telle est couverte

de diamants qui ne lui coûtent guère. -- Vous voulez dire qui lui

coûtent cher? -- Mais non. -- Où l'avez-vous vue? -- A L'Enfant

d'Arlequin perdu et retrouvé. La scène du désespoir a été jouée

comme elle ne l'avait pas encore été. Le Polichinelle de la Foire

a du gosier, mais point de finesse, point d'âme. Madame une telle

est accouchée de deux enfants à la fois. Chaque père aura le

sien.» Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les

jours, échauffe et conduit aux grandes choses?

MOI. -- Non. Il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier,

boire de l'eau, manger du pain sec, et se chercher soi-même.

LUI. -- Peut-être; mais je n'en ai pas le courage; et puis

sacrifier son bonheur à un succès incertain. Et le nom que je

porte donc? Rameau! s'appeler Rameau, cela est gênant. Il n'en est

pas des talents comme de la noblesse qui se transmet et dont

l'illustration s'accroît en passant du grand-père au père, du père

au fils, du fils à son petit-fils, sans que l'aïeul impose quelque

mérite à son descendant. La vieille souche se ramifie en une

énorme tige de sots; mais qu'importe? Il n'en est pas ainsi du

talent. Pour n'obtenir que la renommée de son père, il faut être

plus habile que lui. Il faut avoir hérité de sa fibre. La fibre

m'a manqué; mais le poignet s'est dégourdi; l'archet marche, et le

pot bout. Si ce n'est pas de la gloire; c'est du bouillon.

MOI. -- A votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit;

j'essaierais.

LUI. -- Et vous croyez que je n'ai pas essayé. Je n'avais pas

quinze ans, lorsque je me dis, pour la première fois: Qu'as-tu

Rameau? tu rêves. Et à quoi rêves-tu? que tu voudrais bien avoir

fait ou faire quelque chose qui excitât l'admiration de l'univers.

Hé, oui; il n'y a qu'à souffler et remuer les doigts. Il n'y a

qu'à ourler le bec, et ce sera une cane. Dans un âge plus avancé,

j'ai répété le propos de mon enfance. Aujourd'hui je le répète

encore, et je reste autour de la statue de Memnon.

MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon?

LUI. -- Cela s'entend, ce me semble. Autour de la statue de

Memnon, il y en avait une infinité d'autres également frappées des

rayons du soleil; mais la sienne était la seule qui résonnât. Un

poète, c'est de Voltaire; et puis qui encore? de Voltaire; et le

troisième, de Voltaire; et le quatrième, de Voltaire. Un musicien,

c'est Rinaldo da Capoua, c'est Hasse; c'est Pergolèse; c'est

Alberti; c'est Tartini; c'est Locatelli; c'est Terradoglias; c'est

mon oncle; c'est ce petit Duni qui n'a ni mine, ni figure; mais

qui sent, mordieu, qui a du chant et de l'expression. Le reste,

autour de ce petit nombre de Memnon, autant de paires d'oreilles

fichées au bout d'un bâton. Aussi sommes-nous gueux, si gueux que

c'est une bénédiction. Ah, Monsieur le philosophe, la misère est

une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche béante, pour

recevoir quelques gouttes de l'eau glacée qui s'échappe du tonneau

des Danaïdes. Je ne sais si elle aiguise l'esprit du philosophe;

mais elle refroidit diablement la tête du poète. On ne chante pas

bien sous ce tonneau. Trop heureux encore, celui qui peut s'y

placer.

J'y étais; et je n'ai pas su m'y tenir. J'avais déjà fait cette

sottise une fois. J'ai voyagé en Bohème, en Allemagne, en Suisse,

en Hollande, en Flandre; au diable, au vert.

Le neveu de Rameau · 第 4 / 5 题