Récit dialogué de Denis Diderot (1713-1784), commencé vers 1761.
Plusieurs fois remanié, il fut publié d'après une copie autographe
par G. Monval à Paris chez Plon-Nourrit en 1891.
Avant cette date, le texte n'était connu que par une traduction de
Goethe (1805), elle-même retraduite en français (1821); puis par
une copie autographe, mais défigurée par des interventions de la
fille de Diderot, Mme de Vandeul (1823); enfin par les éditions,
sensiblement plus fidèles, d'Assézat (1875) et de Tourneux (1884).
Le sous-titre de l'oeuvre est _Satire seconde_ parce qu'elle vient
après la _Satire première_ sur les caractères et les mots de
caractère. Étant donné sa forme, on peut entendre le terme de
satire dans son sens antique de pot-pourri de libres propos; mais
il est possible aussi de le comprendre dans son acception actuelle
de critique mordante de moeurs ou de personnes, puisque le _Neveu
de Rameau_ est à l'origine une réaction contre les
antiphilosophes, spécialement Palissot, qui en 1760 avait
ridiculisé Diderot et ses amis dans la comédie les Philosophes.
LE NEVEU DE RAMEAU
_Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis_ (Horat., Lib. II, Satyr.
VII)
Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur
les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi
qu'on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je
m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de
philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le
laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se
présente, comme on voit dans l'allée de Foy nos jeunes dissolus
marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage
riant, à l'oeil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une
autre, les attaquant toutes et ne s'attachant à aucune. Mes
pensées, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, ou trop
pluvieux, je me réfugie au café de la Régence; là je m'amuse à
voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde, et le café de
la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce jeu.
C'est chez Rey que font assaut Légal le profond, Philidor le
subtil, le solide Mayot, qu'on voit les coups les plus
surprenants, et qu'on entend les plus mauvais propos; car si l'on
peut être homme d'esprit et grand joueur d'échecs, comme Légal; on
peut être aussi un grand joueur d'échecs, et un sot, comme Foubert
et Mayot. Un après-dîner, j'étais là, regardant beaucoup, parlant
peu, et écoutant le moins que je pouvais; lorsque je fus abordé
par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n'en a pas
laissé manquer. C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon
sens et de déraison. Il faut que les notions de l'honnête et du
déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête; car il
montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités, sans
ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises, sans pudeur. Au
reste il est doué d'une organisation forte, d'une chaleur
d'imagination singulière, et d'une vigueur de poumons peu commune.
Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête
pas; ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous
enfuirez. Dieux, quels terribles poumons. Rien ne dissemble plus
de lui que lui-même. Quelquefois, il est maigre et hâve, comme un
malade au dernier degré de la consomption; on compterait ses dents
à travers ses joues. On dirait qu'il a passé plusieurs jours sans
manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras
et replet, comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier,
ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins.
Aujourd'hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de
lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se
dérobe, on serait tenté de l'appeler, pour lui donner l'aumône.
Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête
haute, il se montre et vous le prendriez au peu prés pour un
honnête homme. Il vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les
circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est
de savoir où il dînera; après dîner, il pense où il ira souper. La
nuit amène aussi son inquiétude. Ou il regagne, à pied, un petit
grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse ennuyée d'attendre son
loyer, ne lui en ait redemandé la clef; ou il se rabat dans une
taverne du faubourg où il attend le jour, entre un morceau de pain
et un pot de bière. Quand il n'a pas six sols dans sa poche, ce
qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses
amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui donne un lit sur
de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une
partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il
arpente toute la nuit, le Cours ou les Champs-Élysées. Il reparaît
avec le jour, à la ville, habillé de la veille pour le lendemain,
et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je
n'estime pas ces originaux-là. D'autres en font leurs
connaissances familières, même leurs amis. Ils m'arrêtent une fois
l'an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche
avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse
uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos
bienséances d'usage ont introduite. S'il en paraît un dans une
compagnie; c'est un grain de levain qui fermente qui restitue à
chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il
agite; il fait approuver ou blâmer; il fait sortir la vérité; il
fait connaître les gens de bien; il démasque les coquins; c'est
alors que l'homme de bon sens écoute, et démêle son monde. Je
connaissais celui-ci de longue main. Il fréquentait dans une
maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une
fille unique. Il jurait au père et à la mère qu'il épouserait leur
fille. Ceux-ci haussaient les épaules, lui riaient au nez; lui
disaient qu'il était fou, et je vis le moment que la chose était
faite. Il m'empruntait quelques écus que je lui donnais. Il
s'était introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons
honnêtes, où il avait son couvert, mais à la condition qu'il ne
parlerait pas, sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait,
et mangeait de rage. Il était excellent à voir dans cette
contrainte. S'il lui prenait envie de manquer au traité, et qu'il
ouvrit la bouche; au premier mot, tous les convives s'écriaient, ô
Rameau! Alors la fureur étincelait dans ses yeux, et il se
remettait à manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de savoir
le nom de l'homme, et vous le savez. C'est le neveu de ce musicien
célèbre qui nous a délivrés du plain-chant de Lulli que nous
psalmodions depuis plus de cent ans; qui a tant écrit de visions
inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la
musique, où ni lui ni personne n'entendit jamais rien, et de qui
nous avons un certain nombre d'opéras où il y a de l'harmonie, des
bouts de chants, des idées décousues, du fracas, des vols, des
triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires à
perte d'haleine; des airs de danse qui dureront éternellement, et
qui, après avoir enterré le Florentin sera enterré par les
virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et le rendait sombre,
triste, hargneux; car personne n'a autant d'humeur, pas même une
jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu'un auteur
menacé de survivre à sa réputation; témoins Marivaux et Crébillon
le fils.
Il m'aborde... Ah, ah, vous voilà, monsieur le philosophe, et que
faites-vous ici parmi ce tas de fainéants? Est-ce que vous perdez
aussi votre temps à pousser le bois? C'est ainsi qu'on appelle par
mépris jouer aux échecs ou aux dames.
MOI. -- Non, mais quand je n'ai rien de mieux à faire, je m'amuse
à regarder un instant, ceux qui le poussent bien.
LUI. -- En ce cas, vous vous amusez rarement; excepté Légal et
Philidor, le reste n'y entend rien.
MOI. -- Et monsieur de Bissy donc?
LUI. -- Celui-là est en joueur d'échecs, ce que mademoiselle
Clairon est en acteur. Ils savent de ces jeux, l'un et l'autre,
tout ce qu'on en peut apprendre.
MOI. -- Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce
qu'aux hommes sublimes.
LUI. -- Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en
musique, et autres fadaises comme cela. A quoi bon la médiocrité
dans ces genres.
MOI. -- A peu de chose, j'en conviens. Mais c'est qu'il faut qu'il
y ait un grand nombre d'hommes qui s'y appliquent, pour faire
sortir l'homme de génie. Il est un dans la multitude. Mais
laissons cela. Il y a une éternité que je ne vous ai vu. Je ne
pense guère à vous, quand je ne vous vois pas. Mais vous me
plaisez toujours à revoir. Qu'avez-vous fait?
LUI. -- Ce que vous, moi et tous les autres font; du bien, du mal
et rien. Et puis j'ai eu faim, et j'ai mangé, quand l'occasion
s'en est présentée; après avoir mangé, j'ai eu soif, et j'ai bu
quelquefois. Cependant la barbe me venait; et quand elle a été
venue, je l'ai fait raser.
MOI. -- Vous avez mal fait. C'est la seule chose qui vous manque,
pour être un sage.
LUI. -- Oui-da. J'ai le front grand et ridé; l'oeil ardent; le nez
saillant; les joues larges; le sourcil noir et fourni; la bouche
bien fendue; la lèvre rebordée; et la face carrée. Si ce vaste
menton était couvert d'une longue barbe; savez-vous que cela
figurerait très bien en bronze ou en marbre.
MOI. -- A côté d'un César, d'un Marc-Aurèle, d'un Socrate.
LUI. -- Non, je serais mieux entre Diogène et Phryné. Je suis
effronté comme l'un, et je fréquente volontiers chez les autres.
MOI. -- Vous portez-vous toujours bien?
LUI. -- Oui, ordinairement; mais pas merveilleusement aujourd'hui.
MOI. -- Comment? Vous voilà avec un ventre de Silène; et un
visage...
LUI. -- Un visage qu'on prendrait pour son antagoniste. C'est que
l'humeur qui fait sécher mon cher oncle engraisse apparemment son
cher neveu.
MOI. -- A propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois?
LUI. -- Oui, passer dans la rue.
MOI. -- Est-ce qu'il ne vous fait aucun bien?
LUI. -- S'il en fait à quelqu'un, c'est sans s'en douter. C'est un
philosophe dans son espèce. Il ne pense qu'à lui; le reste de
l'univers lui est comme d'un clou à soufflet. Sa fille et sa femme
n'ont qu'à mourir, quand elles voudront; pourvu que les cloches de
la paroisse, qu'on sonnera pour elles, continuent de résonner la
douzième et la dix-septième tout sera bien. Cela est heureux pour
lui. Et c'est ce que je prise particulièrement dans les gens de
génie. Ils ne sont bons qu'à une chose. Passé cela, rien. Ils ne
savent ce que c'est d'être citoyens, pères, mères, frères,
parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point;
mais ne pas désirer que la graine en soit commune. Il faut des
hommes; mais pour des hommes de génie; point. Non, ma foi, il n'en
faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe; et dans les
plus petites choses, la sottise est si commune et si puissante
qu'on ne la réforme pas sans charivari. Il s'établit partie de ce
qu'ils ont imaginé. Partie reste comme il était; de là deux
évangiles; un habit d'Arlequin. La sagesse du moine de Rabelais,
est la vraie sagesse, pour son repos et pour celui des autres:
faire son devoir, tellement quelle ment; toujours dire du bien de
Monsieur le prieur; et laisser aller le monde à sa fantaisie. Il
va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais
l'histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-
bas, par quelque homme de génie. Mais je ne sais pas l'histoire,
parce que je ne sais rien. Le diable m'emporte, si j'ai jamais
rien appris; et si pour n'avoir rien appris, je m'en trouve plus
mal. J'étais un jour à la table d'un ministre du roi de France qui
a de l'esprit comme quatre; eh bien, il nous démontra clair comme
un et un font deux, que rien n'était plus utile aux peuples que le
mensonge; rien de plus nuisible que la vérité. Je ne me rappelle
pas bien ses preuves; mais il s'ensuivait évidemment que les gens
de génie sont détestables, et que si un enfant apportait en
naissant, sur son front, la caractéristique de ce dangereux
présent de la nature, il faudrait ou l'étouffer, ou le jeter au
cagnard.
MOI. -- Cependant ces personnages-là, si ennemis du génie,
prétendent tous en avoir.
LUI. -- Je crois bien qu'ils le pensent au-dedans d'eux-mêmes;
mais je ne crois pas qu'ils osassent l'avouer.
MOI. -- C'est par modestie. Vous conçûtes donc là, une terrible
haine contre le génie.
LUI. -- A n'en jamais revenir.
MOI. -- Mais j'ai vu un temps que vous vous désespériez de n'être
qu'un homme commun. Vous ne serez jamais heureux, si le pour et le
contre vous afflige également. Il faudrait prendre son parti, et y
demeurer attaché. Tout en convenant avec vous que les hommes de
génie sont communément singuliers, ou comme dit le proverbe, qu'il
n'y a point de grands esprits sans un grain de folie, on n'en
reviendra pas. On méprisera les siècles qui n'en auront pas
produit. Ils feront l'honneur des peuples chez lesquels ils auront
existé; tôt ou tard, on leur élève des statues, et on les regarde
comme les bienfaiteurs du genre humain. N'en déplaise au ministre
sublime que vous m'avez cité, je crois que si le mensonge peut
servir un moment, il est nécessairement nuisible à la longue; et
qu'au contraire, la vérité sert nécessairement à la longue; bien
qu'il puisse arriver qu'elle nuise dans le moment. D'où je serais
tenté de conclure que l'homme de génie qui décrie une erreur
générale, ou qui accrédite une grande vérité, est toujours un être
digne de notre vénération. Il peut arriver que cet être soit la
victime du préjugé et des lois; mais il y a deux sortes de lois,
les unes d'une équité, d'une généralité absolues; d'autres
bizarres qui ne doivent leur sanction qu'à l'aveuglement ou la
nécessité des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui
les enfreint que d'une ignominie passagère; ignominie que le temps
reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester à jamais.
De Socrate, ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, quel est
aujourd'hui le déshonoré?
LUI. -- Le voilà bien avancé! en a-t-il été moins condamné? en a-
t-il moins été mis à mort? en a-t-il moins été un citoyen
turbulent? par le mépris d'une mauvaise loi, en a-t-il moins
encouragé les fous au mépris des bonnes? en a-t-il moins été un
particulier audacieux et bizarre? Vous n'étiez pas éloigné tout à
l'heure d'un aveu peu favorable aux hommes de génie.
MOI. -- Écoutez-moi, cher homme. Une société ne devrait point
avoir de mauvaises lois; et si elle n'en avait que de bonnes, elle
ne serait jamais dans le cas de persécuter un homme de génie. Je
ne vous ai pas dit que le génie fût indivisiblement attaché à la
méchanceté, ni la méchanceté au génie. Un sot sera plus souvent un
méchant qu'un homme d'esprit. Quand un homme de génie serait
communément d'un commerce dur, difficile, épineux, insupportable,
quand même ce serait un méchant, qu'en concluriez-vous?
LUI. -- Qu'il est bon à noyer.
MOI. -- Doucement; cher homme. Ça, dites-moi; je ne prendrai pas
votre oncle pour exemple; c'est un homme dur; c'est un brutal; il
est sans humanité; il est avare. Il est mauvais père, mauvais
époux; mauvais oncle; mais il n'est pas assez décidé que ce soit
un homme de génie; qu'il ait poussé son art fort loin, et qu'il
soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine? Celui-là
certes avait du génie, et ne passait pas pour un trop bon homme.
Mais de Voltaire?
LUI. -- Ne me pressez pas; car je suis conséquent.
MOI. -- Lequel des deux préféreriez-vous? Ou qu'il eût été un bon
homme, identifié avec son comptoir comme Briasson ou avec son
aune, comme Barbier, faisant régulièrement tous les ans un enfant
légitime à sa femme, bon mari; bon père, bon oncle, bon voisin,
honnête commerçant, mais rien de plus; ou qu'il eût été fourbe,
traître, ambitieux, envieux, méchant; mais auteur d'Andromaque, de
Britannicus, d'Iphigénie, de Phèdre, d'Athalie.
LUI. -- Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux hommes, il eût
mieux valu qu'il eût été le premier.
MOI. -- Cela est même infiniment plus vrai que vous ne le sentez.
LUI. -- Oh! vous voilà, vous autres! Si nous disons quelque chose
de bien, c'est comme des fous, ou des inspirés; par hasard. Il n'y
a que vous autres qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe.
Je m'entends; et je m'entends ainsi que vous vous entendez.
MOI. -- Voyons; eh bien, pourquoi pour lui?
LUI. -- C'est que toutes ces belles choses-là qu'il a faites ne
lui ont pas rendu vingt mille francs; et que s'il eût été un bon
marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honoré, un bon
épicier en gros, un apothicaire bien achalandé, il eût amassé une
fortune immense, et qu'en l'amassant, il n'y aurait eu sorte de
plaisirs dont il n'eût joui; qu'il aurait donné de temps en temps
la pistole à un pauvre diable de bouffon comme moi qui l'aurait
fait rire, qui lui aurait procuré dans l'occasion une jeune fille
qui l'aurait désennuyé de l'éternelle cohabitation avec sa femme;
que nous aurions fait d'excellents repas chez lui, joué gros jeu;
bu d'excellents vins, d'excellentes liqueurs, d'excellents cafés,
fait des parties de campagne; et vous voyez que je m'entendais.
Vous riez. Mais laissez-moi dire. Il eût été mieux pour ses
entours.
MOI. -- Sans contredit; pourvu qu'il n'eût pas employé d'une façon
déshonnête l'opulence qu'il aurait acquise par un commerce
légitime; qu'il eût éloigné de sa maison tous ces joueurs; tous
ces parasites; tous ces fades complaisants; tous ces fainéants,
tous ces pervers inutiles; et qu'il eût fait assommer à coups de
bâtons, par ses garçons de boutique, l'homme officieux qui
soulage, par la variété, les maris, du dégoût d'une cohabitation
habituelle avec leurs femmes.
LUI. -- Assommer! monsieur, assommer! on n'assomme personne dans
une ville bien policée. C'est un état honnête. Beaucoup de gens,
même titrés, s'en mêlent. Et à quoi diable, voulez-vous donc qu'on
emploie son argent, si ce n'est à avoir bonne table, bonne
compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les
couleurs, amusements de toutes les espèces. J'aimerais autant être
gueux que de posséder une grande fortune, sans aucune de ces
jouissances. Mais revenons à Racine. Cet homme n'a été bon que
pour des inconnus, et que pour le temps où il n'était plus.
MOI. -- D'accord. Mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans
d'ici, il fera verser des larmes; il sera l'admiration des hommes.
Dans toutes les contrées de la terre il inspirera l'humanité, la
commisération, la tendresse; on demandera qui il était, de quel
pays, et on l'enviera à la France. Il a fait souffrir quelques
êtres qui ne sont plus; auxquels nous ne prenons presque aucun
intérêt; nous n'avons rien à redouter ni de ses vices ni de ses
défauts. Il eût été mieux sans doute qu'il eût reçu de la nature
les vertus d'un homme de bien, avec les talents d'un grand homme.
C'est un arbre qui a fait sécher quelques arbres plantés dans son
voisinage; qui a étouffé les plantes qui croissaient à ses pieds;
mais il a porté sa cime jusque dans la nue; ses branches se sont
étendues au loin; il a prêté son ombre à ceux qui venaient, qui
viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc
majestueux; il a produit des fruits d'un goût exquis et qui se
renouvellent sans cesse. Il serait à souhaiter que de Voltaire eût
encore la douceur de Duclos, l'ingénuité de l'abbé Trublet, la
droiture de l'abbé d'Olivet; mais puisque cela ne se peut;
regardons la chose du côté vraiment intéressant; oublions pour un
moment le point que nous occupons dans l'espace et dans la durée;
et étendons notre vue sur les siècles à venir, les régions les
plus éloignées, et les peuples à naître. Songeons au bien de notre
espèce. Si nous ne sommes pas assez généreux; pardonnons au moins
à la nature d'avoir été plus sage que nous. Si vous jetez de l'eau
froide sur la tête de Greuze, vous éteindrez peut-être son talent
avec sa vanité. Si vous rendez de Voltaire moins sensible à la
critique, il ne saura plus descendre dans l'âme de Mérope. Il ne
vous touchera plus.
LUI. -- Mais si la nature était aussi puissante que sage; pourquoi
ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu'elle les a faits grands?
MOI. -- Mais ne voyez-vous pas qu'avec un pareil raisonnement vous
renversez l'ordre général, et que si tout ici-bas était excellent,
il n'y aurait rien d'excellent.
LUI. -- Vous avez raison. Le point important est que vous et moi
nous soyons, et que nous soyons vous et moi. Que tout aille
d'ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon
avis, est celui où je devais être; et foin du plus parfait des
mondes, si je n'en suis pas. l'aime mieux être, et même être
impertinent raisonneur que de n'être pas.
MOI. -- Il n'y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse
le procès à l'ordre qui est; sans s'apercevoir qu'il renonce à sa
propre existence.
LUI. -- Il est vrai.
MOI. -- Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce
qu'elles nous coûtent et ce qu'elles nous rendent; et laissons là
le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le
blâmer; et qui n'est peut-être ni bien ni mal; s'il est
nécessaire, comme beaucoup d'honnêtes gens l'imaginent.
LUI. -- Je n'entends pas grand-chose à tout ce que vous me débitez
là. C'est apparemment de la philosophie; je vous préviens que je
ne m'en mêle pas. Tout ce que je sais, c'est que je voudrais bien
être un autre, au hasard d'être un homme de génie, un grand homme.
Oui, il faut que j'en convienne, il y a là quelque chose qui me le
dit. Je n'en ai jamais entendu louer un seul que son éloge ne
m'ait fait secrètement enrager. le suis envieux. Lorsque
j'apprends de leur vie privée quelque trait qui les dégrade, je
l'écoute avec plaisir. Cela nous rapproche: j'en supporte plus
aisément ma médiocrité. Je me dis: certes tu n'aurais jamais fait
Mahomet; mais ni l'éloge du Maupeou. J'ai donc été; je suis donc
fâché d'être médiocre. Oui, oui, je suis médiocre et fâché. Je
n'ai jamais entendu jouer l'ouverture des Indes galantes; jamais
entendu chanter, Profonds Abîmes du Ténare, Nuit, éternelle Nuit,
sans me dire avec douleur; voilà ce que tu ne feras jamais.
J'étais donc jaloux de mon oncle, et s'il y avait eu à sa mort,
quelques belles pièces de clavecin, dans son portefeuille, je
n'aurais pas balancé à rester moi, et à être lui.
MOI. -- S'il n'y a que cela qui vous chagrine, cela n'en vaut pas
trop la peine.
LUI. -- Ce n'est rien. Ce sont des moments qui passent.
Puis il se remettait à chanter l'ouverture des Indes galantes, et
l'air Profonds Abîmes; et il ajoutait:
Le quelque chose qui est là et qui me parle, me dit: Rameau, tu
voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-là; si tu avais fait
ces deux morceaux-là, tu en ferais bien deux autres; et quand tu
en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait
partout; quand tu marcherais, tu aurais la tête droite; la
conscience te rendrait témoignage à toi-même de ton propre mérite;
les autres, te désigneraient du doigt. On dirait, c'est lui qui a
fait les jolies gavottes et il chantait les gavottes; puis avec
l'air d'un homme touché, qui nage dans la joie, et qui en a les
yeux humides, il ajoutait, en se frottant les mains; tu aurais une
bonne maison, et il en mesurait l'étendue avec ses bras, un bon
lit, et il s'y étendait nonchalamment, de bons vins, qu'il goûtait
en faisant claquer sa langue contre son palais, un bon équipage et
il levait le pied pour y monter, de jolies femmes à qui il prenait
déjà la gorge et qu'il regardait voluptueusement, cent faquins me
viendraient encenser tous les jours; et il croyait les voir autour
de lui; il voyait Palissot, Poincinet, les Frérons père et fils,
La Porte; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait,
leur souriait, les dédaignait, les méprisait, les chassait, les
rappelait; puis il continuait: et c'est ainsi que l'on te dirait
le matin que tu es un grand homme; tu lirais dans l'histoire des
Trois Siècles que tu es un grand homme; tu serais convaincu le
soir que tu es un grand homme; et le grand homme, Rameau le neveu
s'endormirait au doux murmure de l'éloge qui retentirait dans son
oreille; même en dormant, il aurait l'air satisfait; sa poitrine
se dilaterait, s'élèverait, s'abaisserait avec aisance; il
ronflerait, comme un grand homme; et en parlant ainsi; il se
laissait aller mollement sur une banquette; il fermait les yeux,
et il imitait le sommeil heureux qu'il imaginait. Après avoir
goûté quelques instants la douceur de ce repos, il se réveillait,
étendait ses bras, bâillait, se frottait les yeux, et cherchait
encore autour de lui ses adulateurs insipides.
MOI. -- Vous croyez donc que l'homme heureux a son sommeil?
LUI. -- Si je le crois! Moi, pauvre hère, lorsque le soir j'ai
regagné mon grenier et que je me suis fourré dans mon grabat, je
suis ratatiné sous ma couverture; j'ai la poitrine étroite et la
respiration gênée; c'est une espèce de plainte faible qu'on entend
à peine; au lieu qu'un financier fait retentir son appartement, et
étonne toute sa rue. Mais ce qui m'afflige aujourd'hui, ce n'est
pas de ronfler et de dormir mesquinement, comme un misérable.
MOI. -- Cela est pourtant triste.
LUI. -- Ce qui m'est arrivé l'est bien davantage.
MOI. -- Qu'est-ce donc?
LUI. -- Vous avez toujours pris quelque intérêt à moi, parce que
je suis un bon diable que vous méprisez dans le fond, mais qui
vous amuse.
MOI. -- C'est la vérité.
LUI. -- Et je vais vous le dire.
Avant que de commencer, il pousse un profond soupir et porte ses
deux mains à son front. Ensuite, il reprend un air tranquille, et
me dit:
Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un
impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un
fieffé truand, un escroc, un gourmand...
MOI. -- Quel panégyrique!
LUI. -- Il est vrai de tout point. Il n'y en a pas un mot à
rabattre. Point de contestation là-dessus, s'il vous plaît.
Personne ne me connaît mieux que moi; et je ne dis pas tout.
MOI. -- Je ne veux point vous fâcher; et je conviendrai de tout.
LUI. -- Eh bien, je vivais avec des gens qui m'avaient pris en
gré, précisément parce que j'étais doué, à un rare degré, de
toutes ces qualités.
MOI. -- Cela est singulier. Jusqu'à présent j'avais cru ou qu'on
se les cachait à soi-même, ou qu'on se les pardonnait, et qu'on
les méprisait dans les autres.
LUI. -- Se les cacher, est-ce qu'on le peut? Soyez sûr que, quand
Palissot est seul et qu'il revient sur lui-même, il se dit bien
d'autres choses. Soyez sûr qu'en tête à tête avec son collègue,
ils s'avouent franchement qu'ils ne sont que deux insignes
maroufles. Les mépriser dans les autres! mes gens étaient plus
équitables, et leur caractère me réussissait merveilleusement
auprès d'eux. J'étais comme un coq en pâte. On me fêtait. On ne me
perdait pas un moment, sans me regretter. J'étais leur petit
Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou l'impertinent,
l'ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bête.
Il n'y avait pas une de ces épithètes familières qui ne me valût
un sourire, une caresse, un petit coup sur l'épaule, un soufflet,
un coup de pied, à table un bon morceau qu'on me jetait sur mon
assiette, hors de table une liberté que je prenais sans
conséquence, car moi, je suis sans conséquence. On fait de moi,
avec moi, devant moi, tout ce qu'on veut, sans que je m'en
formalise; et les petits présents qui me pleuvaient? Le grand
chien que je suis; j'ai tout perdu! J'ai tout perdu pour avoir eu
le sens commun, une fois, une seule fois en ma vie; ah, si cela
m'arrive jamais!
MOI. -- De quoi s'agissait-il donc?
LUI. -- C'est une sottise incomparable, incompréhensible,
irrémissible.
MOI. -- Quelle sottise encore?
LUI. -- Rameau, Rameau, vous avait-on pris pour cela! La sottise
d'avoir eu un peu de goût, un peu d'esprit, un peu de raison.
Rameau, mon ami, cela vous apprendra à rester ce que Dieu vous fit
et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l'on vous a pris
par les épaules, on vous a conduit à la porte; on vous a dit,
«Faquin, tirez; ne reparaissez plus. Cela veut avoir du sens, de
la raison, je crois! Tirez. Nous avons de ces qualités là, de
reste.» Vous vous en êtes allé en vous mordant les doigts; c'est
votre langue maudite qu'il fallait mordre auparavant. Pour ne vous
en être pas avisé, vous voilà sur le pavé, sans le sol, et ne
sachant où donner de la tête. Vous étiez nourri à bouche que veux-
tu, et vous retournerez au regrat; bien logé, et vous serez trop
heureux si l'on vous rend votre grenier; bien couché, et la paille
vous attend entre le cocher de Monsieur de Soubise et l'ami Robbé.
Au lieu d'un sommeil doux et tranquille, comme vous l'aviez, vous
entendrez d'une oreille le hennissement et le piétinement des
chevaux, de l'autre, le bruit mille fois plus insupportable des
vers secs, durs et barbares. Malheureux, malavisé, possédé d'un
million de diables!
MOI. -- Mais n'y aurait-il pas moyen de se rapatrier? La faute que
vous avez commise est-elle si impardonnable? A votre place,
j'irais retrouver mes gens. Vous leur êtes plus nécessaire que
vous ne croyez.
LUI. -- Oh, je suis sûr qu'à présent qu'ils ne m'ont pas, pour les
faire rire, ils s'ennuient comme des chiens.
MOI. -- J'irais donc les retrouver. Je ne leur laisserais pas le
temps de se passer de moi; de se tourner vers quelque amusement
honnête: car qui sait ce qui peut arriver?
LUI. -- Ce n'est pas là ce que je crains. Cela n'arrivera pas.
MOI. -- Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous
remplacer.
LUI. -- Difficilement.
MOI. -- D'accord. Cependant j'irais avec ce visage défait, ces
yeux égarés, ce col débraillé, ces cheveux ébouriffés, dans l'état
vraiment tragique où vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la
divinité. Je me collerais la face contre terre; et sans me
relever, je lui dirais d'une voix basse et sanglotante: «Pardon,
madame! pardon! je suis un indigne, un infâme. Ce fut un
malheureux instant; car vous savez que je ne suis pas sujet à
avoir du sens commun, et je vous promets de n'en avoir de ma vie.»
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, tandis que je lui tenais ce
discours, il en exécutait la pantomime. Il s'était prosterné; il
avait collé son visage contre terre; il paraissait tenir entre ses
deux mains le bout d'une pantoufle; il pleurait; il sanglotait; il
disait, «oui, ma petite reine; oui, je le promets; je n'en aurai
de ma vie, de ma vie». Puis se relevant brusquement, il ajouta
d'un ton sérieux et réfléchi:
LUI. -- Oui: vous avez raison. Je crois que c'est le mieux. Elle
est bonne. Monsieur Viellard dit qu'elle est si bonne. Moi, je
sais un peu qu'elle l'est. Mais cependant aller s'humilier devant
une guenon! Crier miséricorde aux pieds d'une misérable petite
histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre!
Moi, Rameau! fils de Monsieur Rameau, apothicaire de Dijon, qui
est un homme de bien et qui n'a jamais fléchi le genou devant qui
que ce soit! Moi, Rameau, le neveu de celui qu'on appelle le grand
Rameau, qu'on voit se promener droit et les bras en l'air, au
Palais-Royal, depuis que monsieur Carmontelle l'a dessiné courbé,
et les mains sous les basques de son habit! Moi qui ai composé des
pièces de clavecins que personne ne joue, mais qui seront peut-
être les seules qui passeront à la postérité qui les jouera; moi!
moi enfin! J'irais!... Tenez, Monsieur, cela ne se peut. Et
mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait: le me sens là
quelque chose qui s'élève et qui me dit, «Rameau, tu n'en feras
rien». Il faut qu'il y ait une certaine dignité attachée à la
nature de l'homme, que rien ne peut étouffer. Cela se réveille à
propos de bottes. Oui, à propos de bottes; car il y a d'autres
jours où il ne m'en coûterait rien pour être vil tant qu'on
voudrait; ces jours-là, pour un liard, je baiserais le cul à la
petite Hus.
MOI. -- Hé, mais, l'ami; elle est blanche, jolie, jeune, douce,
potelée; et c'est un acte d'humilité auquel un plus délicat que
vous pourrait quelquefois s'abaisser.
LUI. -- Entendons-nous; c'est qu'il y a baiser le cul au simple,
et baiser le cul au figuré. Demandez au gros Bergier qui baise le
cul de madame de La Marck au simple et au figuré; et ma foi, le
simple et le figuré me déplairaient également là.
MOI. -- Si l'expédient que je vous suggère ne vous convient pas;
ayez donc le courage d'être gueux.
LUI. -- Il est dur d'être gueux, tandis qu'il y a tant de sots
opulents aux dépens desquels on peut vivre. Et puis le mépris de
soi; il est insupportable.
MOI. -- Est-ce que vous connaissez ce sentiment-là?
LUI. -- Si je le connais; combien de fois, je me suis dit:
«Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables à Paris, à quinze
ou vingt couverts chacune; et de ces couverts-là, il n'y en a pas
un pour toi! Il y a des bourses pleines d'or qui se versent de
droite et de gauche, et il n'en tombe pas une pièce sur toi! Mille
petits beaux esprits, sans talent, sans mérite; mille petites
créatures, sans charmes; mille plats intrigants, sont bien vêtus,
et tu irais tout nu? Et tu serais imbécile à ce point? est-ce que
tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou
manquer comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas te mettre à
quatre pattes, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas
favoriser l'intrigue de Madame, et porter le billet doux de
Monsieur, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas encourager
ce jeune homme à parler à Mademoiselle, et persuader à
Mademoiselle de l'écouter, comme un autre? est-ce que tu ne
saurais pas faire entendre à la fille d'un de nos bourgeois,
qu'elle est mal mise; que de belles boucles d'oreilles, un peu de
rouge, des dentelles, une robe à la polonaise, lui siéraient à
ravir? que ces petits pieds-là ne sont pas faits pour marcher dans
la rue? qu'il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a un habit
galonné d'or, un superbe équipage, six grands laquais, qui l'a vue
en passant, qui la trouve charmante; et que depuis ce jour-là il
en a perdu le boire et le manger; qu'il n'en dort plus, et qu'il
en mourra?» Mais mon papa. -- Bon, bon; votre papa! il s'en
fâchera d'abord un peu. -- Et maman qui me recommande tant d'être
honnête fille? qui me dit qu'il n'y a rien dans ce monde que
l'honneur? -- Vieux propos qui ne signifient rien. -- Et mon
confesseur? -- Vous ne le verrez plus; ou si vous persistez dans
la fantaisie d'aller lui faire l'histoire de vos amusements; il
vous en coûtera quelques livres de sucre et de café. -- C'est un
homme sévère qui m'a déjà refusé l'absolution, pour la chanson,
viens dans ma cellule. -- C'est que vous n'aviez rien à lui
donner... Mais quand vous lui apparaîtrez en dentelles. -- J'aurai
donc des dentelles? -- Sans doute et de toutes les sortes... en
belles boucles de diamants. -- J'aurai donc de belles boucles de
diamants? -- Oui. -- Comme celles de cette marquise qui vient
quelquefois prendre des gants, dans notre boutique? --
Précisément. Dans un bel équipage, avec des chevaux gris pommelés;
deux grands laquais, un petit nègre, et le coureur en avant, du
rouge, des mouches, la queue portée. -- Au bal? -- Au bal... à
l'Opéra, à la Comédie...» Déjà le coeur lui tressaillit de joie.
Tu joues avec un papier entre tes doigts.» Qu'est cela? -- Ce
n'est rien -- Il me semble que si. -- C'est un billet. -- Et pour
qui? -- Pour vous, si vous étiez un peu curieuse. -- Curieuse, je
le suis beaucoup. Voyons.» Elle lit.» Une entrevue, cela ne se
peut. -- En allant à la messe. -- Maman m'accompagne toujours;
mais s'il venait ici, un peu matin; je me lève la première; et je
suis au comptoir, avant qu'on soit levé.» Il vient: il plaît; un
beau jour, à la brune, la petite disparaît, et l'on me compte mes
deux mille écus... Et quoi tu possèdes ce talent-là; et tu manques
de pain! N'as-tu pas de honte, malheureux? Je me rappelais un tas
de coquins, qui né m'allaient pas à la cheville et qui
regorgeaient de richesses. J'étais en surtout de baracan, et ils
étaient couverts de velours; ils s'appuyaient sur la canne à pomme
d'or et en bec de corbin; et ils avaient l'Aristote ou le Platon
au doigt. Qu'étaient-ce pourtant? la plupart de misérables croque-
notes, aujourd'hui ce sont des espèces de seigneurs. Alors je me
sentais du courage; l'âme élevée; l'esprit subtil, et capable de
tout. Mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient pas;
car jusqu'à présent, je n'ai pu faire un certain chemin. Quoi
qu'il en soit, voilà le texte de mes fréquents soliloques que vous
pouvez paraphraser à votre fantaisie; pourvu que vous en concluiez
que je connais le mépris de soi-même, ou ce tourment de la
conscience qui naît de l'inutilité des dons que le Ciel nous a
départis; c'est le plus cruel de tous. Il vaudrait presque autant
que l'homme ne fût pas né.
Je l'écoutais, et à mesure qu'il faisait la scène du proxénète et
de la jeune fille qu'il séduisait; l'âme agitée de deux mouvements
opposés, je ne savais si je m'abandonnerais à l'envie de rire, ou
au transport de l'indignation. le souffrais. Vingt fois un éclat
de rire empêcha ma colère d'éclater; vingt fois la colère qui
s'élevait au fond de mon coeur se termina par un éclat de rire.
l'étais confondu de tant de sagacité, et de tant de bassesse;
d'idées si justes et alternativement si fausses; d'une perversité
si générale de sentiments, d'une turpitude si complète, et d'une
franchise si peu commune. Il s'aperçut du conflit qui se passait
en moi.
Qu'avez-vous? me dit-il.
MOI. -- Rien.
LUI. -- Vous me paraissez troublé.
MOI. -- Je le suis aussi.
LUI. -- Mais enfin que me conseillez-vous?
MOI. -- De changer de propos. Ah, malheureux, dans quel état
d'abjection, vous êtes né ou tombé.
LUI. -- J'en conviens. Mais cependant que mon état ne vous touche
pas trop. Mon projet, en m'ouvrant à vous, n'était point de vous
affliger. Je me suis fait chez ces gens quelque épargne. Songez
que je n'avais besoin de rien, mais de rien absolument; et que
l'on m'accordait tant pour mes menus plaisirs.
Alors il recommença à se frapper le front, avec un de ses poings,
à se mordre la lèvre, et rouler au plafond ses yeux égarés;
ajoutant, mais c'est une affaire faite. l'ai mis quelque chose de
côté. Le temps s'est écoulé; et c'est toujours autant d'amassé.
MOI. -- Vous voulez dire de perdu.
LUI. -- Non, non, d'amassé. On s'enrichit à chaque instant. Un
jour de moins à vivre, ou un écu de plus; c'est tout un. Le point
important est d'aller aisément, librement, agréablement,
copieusement, tous les soirs à la garde-robe. O stercus pretiosum!
Voilà le grand résultat de la vie dans tous les états. Au dernier
moment, tous sont également riches; et Samuel Bernard qui à force
de vols, de pillages, de banqueroutes laisse vingt-sept millions
en or, et Rameau qui ne laissera rien; Rameau à qui la charité
fournira la serpillière dont on l'enveloppera. Le mort n'entend
pas sonner les cloches. C'est en vain que cent prêtres
s'égosillent pour lui: qu'il est précédé et suivi d'une longue
file de torches ardentes; son âme ne marche pas à côté du maître
des cérémonies. Pourrir sous du marbre, pourrir sous de la terre,
c'est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les Enfants
rouges, et les Enfants bleus, ou n'avoir personne, qu'est-ce que
cela fait. Et puis vous voyez bien ce poignet; il était raide
comme un diable. Ces dix doigts, c'étaient autant de bâtons fichés
dans un métacarpe de bois; et ces tendons, c'étaient de vieilles
cordes à boyau plus sèches, plus raides, plus inflexibles que
celles qui ont servi à la roue d'un tourneur. Mais je vous les ai
tant tourmentées, tant brisées, tant rompues. Tu ne veux pas
aller; et moi, mordieu, je dis que tu iras; et cela sera.
Et tout en disant cela, de la main droite, il s'était saisi les
doigts et le poignet de la main gauche; et il les renversait en
dessus; en dessous; l'extrémité des doigts touchait au bras; les
jointures en craquaient; je craignais que les os n'en demeurassent
disloqués.
MOI. -- Prenez garde, lui dis-je; vous allez vous estropier.
LUI. -- Ne craignez rien. Ils y sont faits; depuis dix ans, je
leur en ai bien donné d'une autre façon. Malgré qu'ils en eussent,
il a bien fallu que les bougres s'y accoutumassent, et qu'ils
apprissent à se placer sur les touches et à voltiger sur les
cordes. Aussi à présent cela va. Oui, cela va.
En même temps, il se met dans l'attitude d'un joueur de violon; il
fredonne de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite
le mouvement de l'archet; sa main gauche et ses doigts semblent se
promener sur la longueur du manche; s'il fait un ton faux; il
s'arrête; il remonte ou baisse la corde; il la pince de l'ongle,
pour s'assurer qu'elle est juste; il reprend le morceau où il l'a
laissé; il bat la mesure du pied; il se démène de la tête, des
pieds, des mains, des bras, du corps. Comme vous avez vu
quelquefois au Concert spirituel, Ferrari ou Chiabran, ou quelque
autre virtuose, dans les mêmes convulsions, m'offrant l'image du
même supplice, et me causant à peu près la même peine; car n'est-
ce pas une chose pénible à voir que le tourment, dans celui qui
s'occupe à me peindre le plaisir; tirez entre cet homme et moi, un
rideau qui me le cache, s'il faut qu'il me montre un patient
appliqué à la question. Au milieu de ses agitations et de ses
cris, s'il se présentait une tenue, un de ces endroits harmonieux
où l'archet se meut lentement sur plusieurs cordes à la fois, son
visage prenait l'air de l'extase sa voix s'adoucissait, il
s'écoutait avec ravissement. Il est sûr que les accords
résonnaient dans ses oreilles et dans les miennes. Puis, remettant
son instrument sous son bras gauche, de la même main dont il le
tenait, et laissant tomber sa main droite, avec son archet. Eh
bien, me disait-il, qu'en pensez-vous?
MOI. -- A merveille.
LUI. -- Cela va, ce me semble; cela résonne à peu près, comme les
autres.
Et aussitôt, il s'accroupit, comme un musicien qui se met au
clavecin. le vous demande grâce, pour vous et pour moi, lui dis-
je.
LUI. -- Non, non; puisque je vous tiens, vous m'entendrez. Je ne
veux point d'un suffrage qu'on m'accorde sans savoir pourquoi.
Vous me louerez d'un ton plus assuré, et cela me vaudra quelque
écolier.
MOI. -- Je suis si peu répandu, et vous allez vous fatiguer en
pure perte.
LUI. -- Je ne me fatigue jamais.
Comme je vis que je voudrais inutilement avoir pitié de mon homme,
car la sonate sur le violon l'avait mis tout en eau, je pris le
parti de le laisser faire. Le voilà donc assis au clavecin; les
jambes fléchies, la tête élevée vers le plafond où l'on eût dit
qu'il voyait une partition notée, chantant; préludant, exécutant
une pièce d'Alberti, ou de Galuppi, je ne sais lequel des deux. Sa
voix allait comme le vent, et ses doigts voltigeaient sur les
touches; tantôt laissant le dessus, pour prendre la basse; tantôt
quittant la partie d'accompagnement, pour revenir au-dessus. Les
passions se succédaient sur son visage. On y distinguait la
tendresse, la colère, le plaisir, la douleur. On sentait les
piano, les forte. Et je suis sûr qu'un plus habile que moi, aurait
reconnu le morceau, au mouvement, au caractère, à ses mines et à
quelques traits de chant qui lui échappaient par intervalle. Mais
ce qu'il y avait de bizarre; c'est que de temps en temps, il
tâtonnait; se reprenait; comme s'il eût manqué et se dépitait dé
n'avoir plus la pièce dans les doigts. Enfin, vous voyez, dit-il,
en se redressant et en essuyant les gouttes de sueur qui
descendaient le long de ses joues, que nous savons aussi placer un
triton, une quinte superflue, et que l'enchaînement des dominantes
nous est familier. Ces passages enharmoniques dont le cher oncle a
fait tant de train, ce n'est pas la mer à boire, nous nous en
tirons.
MOI. -- Vous vous êtes donné bien de la peine, pour me montrer que
vous étiez fort habile; j'étais homme à vous croire sur votre
parole.
LUI. -- Fort habile? oh non! pour mon métier, je le sais à peu
près, et c'est plus qu'il ne faut. Car dans ce pays-ci est-ce
qu'on est obligé de savoir ce qu'on montre?
MOI. -- Pas plus que de savoir ce qu'on apprend.
LUI. -- Cela est juste, morbleu, et très juste. Là, Monsieur le
philosophe: la main sur la conscience, parlez net. Il y eut un
temps où vous n'étiez pas cossu comme aujourd'hui.
MOI. -- Je ne le suis pas encore trop.
LUI. -- Mais vous n'iriez plus au Luxembourg en été, vous vous en
souvenez...
MOI. -- Laissons cela; oui, je m en souviens.
LUI. -- En redingote de peluche grise.
MOI. -- Oui, oui.
LUI. -- Éreintée par un des côtés; avec la manchette déchirée, et
les bas de laine, noirs et recousus par derrière avec du fil
blanc.
MOI. -- Et oui, oui, tout comme il vous plaira.
LUI. -- Que faisiez-vous alors dans l'allée des Soupirs?
MOI. -- Une assez triste figure.
LUI. -- Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé.
MOI. -- D'accord.
LUI. -- Vous donniez des leçons de mathématiques.
MOI. -- Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous en vouliez
venir?
LUI. -- Justement.
MOI. -- J'apprenais en montrant aux autres, et j'ai fait quelques
bons écoliers.
LUI. -- Cela se peut, mais il n'en est pas de la musique comme de
l'algèbre ou de la géométrie. Aujourd'hui que vous êtes un gros
monsieur...
MOI. -- Pas si gros.
LUI. -- Que vous avez du foin dans vos bottes...
MOI. -- Très peu.
LUI. -- Vous donnez des maîtres à votre fille.
MOI. -- Pas encore. C'est sa mère qui se mêle de son éducation;
car il faut avoir la paix chez soi.
LUI. -- La paix chez soi? morbleu, on ne l'a que quand on est le
serviteur ou le maître; et c'est le maître qu'il faut être. J'ai
eu une femme. Dieu veuille avoir son âme mais quand il lui
arrivait quelquefois de se rebéquer je m'élevais sur mes ergots;
je déployais mon tonnerre; je disais, comme Dieu, que la lumière
se fasse et la lumière était faite. Aussi en quatre années de
temps, nous n'avons pas eu dix fois un mot, l'un plus haut que
l'autre. Quel âge a votre enfant?
MOI. -- Cela ne fait rien à l'affaire.
LUI. -- Quel âge a votre enfant?
MOI. -- Et que diable, laissons là mon enfant et son âge, et
revenons aux maîtres qu'elle aura.
LUI. -- Pardieu, je ne sache rien de si têtu qu'un philosophe. En
vous suppliant très humblement, ne pourrait-on savoir de
Monseigneur le philosophe, quel âge à peu près peut avoir
Mademoiselle sa fille.
MOI. -- Supposez-lui huit ans.
LUI. -- Huit ans! il y a quatre ans que cela devrait avoir les
doigts sur les touches.
MOI. -- Mais peut-être ne me soucié-je pas trop de faire entrer
dans le plan de son éducation, une étude qui occupe si longtemps
et qui sert si peu.
LUI. -- Et que lui apprendrez-vous donc, s'il vous plaît?
MOI. -- A raisonner juste, si je puis; chose si peu commune parmi
les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.
LUI. -- Et laissez-la déraisonner, tant qu'elle voudra. Pourvu
qu'elle soit jolie, amusante et coquette.
MOI. -- Puisque la nature a été assez ingrate envers elle pour lui
donner une organisation délicate, avec une âme sensible, et
l'exposer aux mêmes peines de la vie que si elle avait une
organisation forte, et un coeur de bronze, je lui apprendrai, si
je puis, à les supporter avec courage.
LUI. -- Et laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs
agacés, comme les autres; pourvu qu'elle soit jolie, amusante et
coquette. Quoi, point de danse?
MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut pour faire une révérence, avoir
un maintien décent, se bien présenter, et savoir marcher.
LUI. -- Point de chant?
MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut, pour bien prononcer.
LUI. -- Point de musique?
MOI. -- S'il y avait un bon maître d'harmonie, je la lui
confierais volontiers, deux heures par jour, pendant un ou deux
ans; pas davantage.
LUI. -- Et à la place des choses essentielles que vous
supprimez...
MOI. -- Je mets de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la
géographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale.
LUI. -- Combien il me serait facile de vous prouver l'inutilité de
toutes ces connaissances-là, dans un monde tel que le nôtre; que
dis-je, l'inutilité, peut-être le danger. Mais je m'en tiendrai
pour ce moment à une question, ne lui faudrait-il pas un ou deux
maîtres?
MOI. -- Sans doute.
LUI. -- Ah, nous y revoilà. Et ces maîtres, vous espérez qu'ils
sauront la grammaire, la fable, l'histoire, la géographie, la
morale dont ils lui donneront des leçons? Chansons, mon cher
maître, chansons. S'ils possédaient ces choses assez pour les
montrer, ils ne les montreraient pas.
MOI. -- Et pourquoi?
LUI. -- C'est qu'ils auraient passé leur vie à les étudier Il faut
être profond dans l'art ou dans la science, pour en bien posséder
les éléments. Les ouvrages classiques ne peuvent être bien faits,
que par ceux qui ont blanchi sous le harnais. C'est le milieu et
la fin qui éclaircissent les ténèbres du commencement. Demandez à
votre ami, monsieur d'Alembert, le coryphée de la science
mathématique, s'il serait trop bon pour en faire des éléments. Ce
n'est qu'après trente à quarante ans d'exercice que mon oncle a
entrevu les premières lueurs de la théorie musicale.
MOI. -- Ô fou, archifou, m'écriai-je, comment se fait il que dans
ta mauvaise tête, il se trouve des idées si justes, pêle-mêle,
avec tant d'extravagances.
LUI. -- Qui diable sait cela? C'est le hasard qui vous les jette,
et elles demeurent. Tant y a, que, quand on ne sait pas tout, on
ne sait rien de bien. On ignore où une chose va; d'où une autre
vient; où celle-ci ou celle-la veulent être placées; laquelle doit
passer la première, où sera mieux la seconde. Montre-t-on bien
sans la méthode? Et la méthode, d'où naît-elle? Tenez, mon
philosophe, j'ai dans la tête que la physique sera toujours une
pauvre science; une goutte d'eau prise avec la pointe d'une
aiguille dans le vaste océan; un grain détaché de la chaîne des
Alpes; et les raisons des phénomènes? en vérité, il vaudrait
autant ignorer que de savoir si peu et si mal; et c'était
précisément où j'en étais, lorsque je me fis maître
d'accompagnement et de composition. A quoi rêvez-vous?
MOI. -- Je rêve que tout ce que vous venez de dire, est plus
spécieux que solide. Mais laissons cela. Vous avez montré, dites-
vous, l'accompagnement et la composition?
LUI. -- Oui.
MOI. -- Et vous n'en saviez rien du tout?
LUI. -- Non, ma foi; et c'est pour cela qu'il y en avait de pires
que moi: ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne
gâtais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi,
à un bon maître, comme ils n'avaient rien appris, du moins ils
n'avaient rien à désapprendre; et c'était toujours autant d'argent
et de temps épargnés.
MOI. -- Comment faisiez-vous?
LUI. -- Comme ils font tous. J'arrivais. Je me jetais dans une
chaise: «Que le temps est mauvais! que le pavé est fatigant!» Je
bavardais quelques nouvelles: «Mademoiselle Lemierre devait faire
un rôle de vestale dans l'opéra nouveau. Mais elle est grosse pour
la seconde fois. On ne sait qui la doublera. Mademoiselle Arnould
vient de quitter son petit comte. On dit qu'elle est en
négociation avec Bertin. Le petit comte a pourtant trouvé la
porcelaine de monsieur de Montamy. Il y avait au dernier Concert
des amateurs, une Italienne qui a chanté comme un ange. C'est un
rare corps que ce Préville. Il faut le voir dans le Mercure
galant; l'endroit de l'énigme est impayable. Cette pauvre Dumesnil
ne sait plus ni ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait. Allons,
Mademoiselle; prenez votre livre.» Tandis que Mademoiselle, qui ne
se presse pas, cherche son livre qu'elle a égaré, qu'on appelle
une femme de chambre, qu'on gronde, je continue, «La Clairon est
vraiment incompréhensible. On parle d'un mariage fort saugrenu.
C'est celui de mademoiselle, comment l'appelez-vous? une petite
créature qu'il entretenait, à qui il a fait deux ou trois enfants,
qui avait été entretenue par tant d'autres. -- Allons, Rameau;
cela ne se peut, vous radotez. -- Je ne radote point. On dit même
que la chose est faite. Le bruit court que de Voltaire est mort.
Tant mieux. -- Et pourquoi tant mieux? -- C'est qu'il va nous
donner quelque bonne folie. C'est son usage que de mourir une
quinzaine auparavant.» Que vous dirai-je encore? Je disais
quelques polissonneries, que je rapportais des maisons où j'avais
été; car nous sommes tous, grands colporteurs. Je faisais le fou.
On m'écoutait. On riait. On s'écriait, «il est toujours charmant».
Cependant, le livre de Mademoiselle s'était enfin retrouvé sous un
fauteuil où il avait été traîné, mâchonné, déchiré, par un jeune
doguin ou par un petit chat. Elle se mettait à son clavecin.
D'abord elle y faisait du bruit, toute seule. Ensuite, je
m'approchais, après avoir fait à la mère un signe d'approbation.
La mère: «Cela ne va pas mal; on n'aurait qu'à vouloir; mais on ne
veut pas. On aime mieux perdre son temps à jaser, à chiffonner, à
courir, à je ne sais quoi. Vous n'êtes pas sitôt parti que le
livre est fermé, pour ne le rouvrir qu'à votre retour. Aussi vous
ne la grondez jamais...»
Cependant comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les
mains que je lui plaçais autrement. Je me dépitais. le criais
«Sol, sol, sol; Mademoiselle, c'est un sol.» La mère:
«Mademoiselle, est-ce que vous n'avez point d'oreille? Moi qui ne
suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens
qu'il faut un sol. Vous donnez une peine infinie à Monsieur. Je ne
conçois pas sa patience. Vous ne retenez rien de ce qu'il vous
dit. Vous n'avancez point...» Alors je rabattais un peu les coups,
et hochant de la tête, je disais, «Pardonnez-moi, Madame,
pardonnez-moi. Cela pourrait aller mieux, si Mademoiselle voulait;
si elle étudiait un peu; mais cela ne va pas mal.» La mère: «A
votre place, je la tiendrais un an sur la même pièce. -- Oh pour
cela, elle n'en sortira pas qu'elle ne soit au-dessus de toutes
les difficultés; et cela ne sera pas si long que Madame le croit.»
La mère: «Monsieur Rameau, vous la flattez; vous êtes trop bon.
Voilà de sa leçon la seule chose qu'elle retiendra et qu'elle
saura bien me répéter dans l'occasion.»-- L'heure se passait. Mon
écolière me présentait le petit cachet, avec la grâce du bras et
la révérence qu'elle avait apprise du maître à danser. Je le
mettais dans ma poche, pendant que la mère disait: «Fort bien,
Mademoiselle. Si Javillier était là, il vous applaudirait.» Je
bavardais encore un moment par bienséance; je disparaissais
ensuite, et voilà ce qu'on appelait alors une leçon
d'accompagnement.
MOI. -- Et aujourd'hui, c'est donc autre chose.
LUI. -- Vertudieu, je le crois. J'arrive. Je suis grave. Je me
hâte d'ôter mon manchon. J'ouvre le clavecin. J'essaie les
touches. Je suis toujours pressé: si l'on me fait attendre un
moment, je crie comme si l'on me volait un écu. Dans une heure
d'ici, il faut que je sois là; dans deux heures, chez madame la
duchesse une telle. Je suis attendu à dîner chez une belle
marquise; et au sortir de là, c'est un concert chez monsieur le
baron de Bacq, rue Neuve-des-Petits-Champs.
MOI. -- Et cependant vous n'êtes attendu nulle part?
LUI. -- Il est vrai.
MOI. -- Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-là?
LUI. -- Viles? et pourquoi, s'il vous plaît? Elles sont d'usage
dans mon état. Je ne m'avilis point en faisant comme tout le
monde. Ce n'est pas moi qui les ai inventées. Et je serais bizarre
et maladroit de ne pas m'y conformer. Vraiment, je sais bien que
si vous allez appliquer à cela certains principes généraux de je
ne sais quelle morale qu'ils ont tous à la bouche, et qu'aucun
d'eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir,
et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe,
il y a une conscience générale. Comme il y une grammaire générale;
et puis des exceptions dans chaque langue que vous appelez, je
crois, vous autres savants, des... aidez-moi donc... des...
MOI. -- Idiotismes.
LUI. -- Tout juste. Eh bien, chaque état a ses exceptions à la
conscience générale auxquelles je donnerais volontiers le nom
d'idiotismes de métier.
MOI. -- J'entends. Fontenelle parle bien, écrit bien quoique son
style fourmille d'idiotismes français.
LUI. -- Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat,
le militaire, l'homme de lettres, l'avocat, le procureur, le
commerçant, le banquier, l'artisan, le maître à chanter, le maître
à danser, sont de fort honnêtes gens, quoique leur conduite
s'écarte en plusieurs points de la conscience générale, et soit
remplie d'idiotismes moraux. Plus l'institution des choses est
ancienne, plus il y a d'idiotismes; plus les temps sont
malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l'homme,
tant vaut le métier; et réciproquement, à la fin, tant vaut le
métier, tant vaut l'homme. On fait donc valoir le métier tant
qu'on peut.
MOI. -- Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage,
c'est qu'il y a peu de métiers honnêtement exercés, ou peu
d'honnêtes gens dans leurs métiers.
LUI. -- Bon, il n'y en a point; mais en revanche, il y a peu de
fripons hors de leur boutique; et tout irait assez bien, sans un
certain nombre de gens qu'on appelle assidus, exacts, remplissant
rigoureusement leurs devoirs, stricts, ou ce qui revient au même
toujours dans leurs boutiques, et faisant leur métier depuis le
matin jusqu'au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les
seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés.
MOI. -- A force d'idiotismes.
LUI. -- C'est cela. Je vois que vous m'avez compris. Or donc un
idiotisme de presque tous les états, car il y en a de communs à
tous les pays, à tous les temps, comme il y a des sottises
communes; un idiotisme commun est de se procurer le plus de
pratiques que l'on peut; une sottise commune est de croire que le
plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la
conscience générale auxquelles il faut se plier. C'est une espèce
de crédit. Ce n'est rien en soi; mais cela vaut par l'opinion. On
a dit que bonne renommée valait mieux que ceinture dorée.
Cependant qui a bonne renommée n'a pas ceinture dorée; et je vois
qu'aujourd'hui qui a ceinture dorée ne manque guère de renommée.
Il faut, autant qu'il est possible, avoir le renom et la ceinture.
Et c'est mon objet, lorsque je me fais valoir par ce que vous
qualifiez d'adresses viles, d'indignes petites ruses. le donne ma
leçon, et je la donne bien; voilà la règle générale. le fais
croire que j'en ai plus à donner que la journée n'a d'heures,
voilà l'idiotisme.
MOI. -- Et la leçon, vous la donnez bien.
LUI. -- Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher
oncle a bien simplifié tout cela. Autrefois je volais l'argent de
mon écolier; oui, je le volais; cela est sûr. Aujourd'hui, je le
gagne, du moins comme les autres.
MOI. -- Et le voliez-vous sans remords?
LUI. -- Oh, sans remords. On dit que si un voleur vole l'autre, le
diable s'en rie. Les parents regorgeaient d'une fortune acquise,
Dieu sait comment; c'étaient des gens de cour, des financiers, de
gros commerçants, des banquiers, des gens d'affaires. le les
aidais à restituer, moi, et une foule d'autres qu'ils employaient
comme moi. Dans la nature, toutes les espèces se dévorent; toutes
les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice
les uns des autres, sans que la loi s'en mêle. La Deschamps,
autrefois, aujourd'hui la Guimard venge le prince du financier; et
c'est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la
lingère, l'escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le
bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de
tout cela, il n'y a que l'imbécile ou l'oisif qui soit lésé, sans
avoir vexé personne; et c'est fort bien fait. D'où vous voyez que
ces exceptions à la conscience générale, ou ces idiotismes moraux
dont on fait tant de bruit, sous la dénomination de tours du bâton
ne sont rien; et qu'à tout, il n'y a que le coup d'oeil qu'il faut
avoir juste.
MOI. -- J'admire le vôtre.
LUI. -- Et puis la misère. La voix de la conscience et de
l'honneur, est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que
si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que
je suis bien résolu à restituer de toutes les manières possibles,
par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.
MOI. -- Mais j'ai peur que vous ne deveniez jamais riche.
LUI. -- Moi, j'en ai le soupçon.
MOI. -- Mais s'il en arrivait autrement, que feriez-vous?
LUI. -- Je ferais comme tous les gueux revêtus; je serais le plus
insolent maroufle qu'on eût encore vu. C'est alors que je me
rappellerais tout ce qu'ils m'ont fait souffrir; et je leur
rendrais bien les avanies qu'ils m'ont faites. J'aime à commander,
et je commanderai. J'aime qu'on me loue et l'on me louera. J'aurai
à mes gages toute la troupe villemorienne, et je leur dirai, comme
on me l'a dit, «Allons, faquins, qu'on m'amuse», et l'on
m'amusera; «qu'on me déchire les honnêtes gens», et on les
déchirera, si l'on en trouve encore; et puis nous aurons des
filles, nous nous tutoierons, quand nous serons ivres, nous nous
enivrerons; nous ferons des contes; nous aurons toutes sortes de
travers et de vices. Cela sera délicieux. Nous prouverons que de
Voltaire est sans génie; que Buffon toujours guindé sur des
échasses, n'est qu'un déclamateur ampoulé; que Montesquieu n'est
qu'un bel esprit; nous reléguerons d'Alembert dans ses
mathématiques, nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces
petits Catons, comme vous, qui nous méprisent par envie; dont la
modestie est le manteau de l'orgueil, et dont la sobriété la loi
du besoin. Et de la musique? C'est alors que nous en ferons.
MOI. -- Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois
combien c'est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez là
d'une manière bien honorable pour l'espèce humaine, bien utile à
vos concitoyens; bien glorieuse pour vous.
LUI. -- Mais je crois que vous vous moquez de moi; monsieur le
philosophe, vous ne savez pas à qui vous vous jouez; vous ne vous
doutez pas que dans ce moment je représente la partie la plus
importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les
états ou se sont dit à eux-mêmes ou ne sont pas dit les mêmes
choses que je vous ai confiées; mais le fait est que la vie que je
mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où vous en
êtes, vous autres. Vous croyez que le même bonheur est fait pour
tous. Quelle étrange vision! Le vôtre suppose un certain tour
d'esprit romanesque que nous n'avons pas; une âme singulière, un
goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu;
vous l'appelez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-
elles faites pour tout le monde. En a qui peut. En conserve qui
peut. Imaginez l'univers sage et philosophe; convenez qu'il serait
diablement triste. Tenez, vive la philosophie; vive la sagesse de
Salomon: Boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler
sur de jolies femmes; se reposer dans des lits bien mollets.
Excepté cela, le reste n'est que vanité.
MOI. -- Quoi, défendre sa patrie?
LUI. -- Vanité. Il n'y a plus de patrie. Je ne vois d'un pôle à
l'autre que des tyrans et des esclaves.
MOI. -- Servir ses amis?
LUI. -- Vanité. Est-ce qu'on a des amis? Quand on en aurait,
faudrait-il en faire des ingrats? Regardez-y bien, et vous verrez
que c'est presque toujours là ce qu'on recueille des services
rendus. La reconnaissance est un fardeau; et tout fardeau est fait
pour être secoué.
MOI. -- Avoir un état dans la société et en remplir les devoirs?
LUI. -- Vanité. Qu'importe qu'on ait un état, ou non; pourvu qu'on
soit riche; puisqu'on ne prend un état que pour le devenir.
Remplir ses devoirs, à quoi cela mène-t-il? A la jalousie, au
trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu'on s'avance? Faire sa
cour, morbleu; faire sa cour; voir les grands; étudier leurs
goûts; se prêter à leurs fantaisies; servir leurs vices; approuver
leurs injustices. Voilà le secret.
MOI. -- Veiller à l'éducation de ses enfants?
LUI. -- Vanité. C'est l'affaire d'un précepteur.
MOI. -- Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige
ses devoirs; qui est-ce qui en sera châtié?
LUI. -- Ma foi, ce ne sera pas moi; mais peut-être un jour, le
mari de ma fille, ou la femme de mon fils.
MOI. -- Mais si l'un et l'autre se précipitent dans la débauche et
les vices.
LUI. -- Cela est de leur état.
MOI. -- S'ils se déshonorent.
LUI. -- Quoi qu'on fasse, on ne peut se déshonorer, quand on est
riche.
MOI. -- S'ils se ruinent.
LUI. -- Tant pis pour eux.
MOI. -- Je vois que, si vous vous dispensez de veiller à la
conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous
pourriez aisément négliger vos affaires.
LUI. -- Pardonnez-moi; il est quelquefois difficile de trouver de
l'argent; et il est prudent de s'y prendre de loin.
MOI. -- Vous donnerez peu de soins à votre femme.
LUI. -- Aucun, s'il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois,
qu'on puisse avoir avec sa chère moitié, c'est de faire ce qui lui
convient. A votre avis, la société ne serait-elle pas fort
amusante, si chacun y était à sa chose?
MOI. -- Pourquoi pas? La soirée n'est jamais plus belle pour moi
que quand je suis content de ma matinée.
LUI. -- Et pour moi aussi.
MOI. -- Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs
amusements, c'est leur profonde oisiveté.
LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils s'agitent beaucoup.
MOI. -- Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent
jamais.
LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse excédés.
MOI. -- Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un
besoin.