MOI. -- Sous le tonneau percé.‘

LUI. -- Sous le tonneau percé; c'était un Juif opulent et

dissipateur qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais,

comme il plaît à Dieu; je faisais le fou; je ne manquais de rien.

Mon Juif était un homme qui savait sa loi et qui l'observait raide

comme une barre, quelquefois avec l'ami, toujours avec l'étranger.

Il se fit une mauvaise affaire qu'il faut que je vous raconte, car

elle est plaisante. Il y avait à Utrecht une courtisane charmante.

Il fut tenté de la chrétienne; il lui dépêcha un grison avec une

lettre de change assez forte. La bizarre créature rejeta son

offre. Le Juif en fut désespéré. Le grison lui dit: «Pourquoi vous

affliger ainsi? vous voulez coucher avec une jolie femme; rien

n'est plus aisé, et même de coucher avec une plus jolie que celle

que vous poursuivez. C'est la mienne, que je vous céderai au même

prix.» Fait et dit. Le grison garde la lettre de change, et mon

Juif couche avec la femme du grison. L'échéance de la lettre de

change arrive. Le Juif la laisse protester et s'inscrit en faux.

Procès. Le Juif disait: jamais cet homme n'osera dire à quel titre

il possède ma lettre, et je ne la paierai pas. A l'audience, il

interpelle le grison: «Cette lettre de change, de qui la tenez-

vous? -- De vous. -- Est-ce pour de l'argent prête? -- Non. --

Est-ce pour fourniture de marchandise? -- Non. -- Est-ce pour

services rendus? -- Non. Mais il ne s'agit point de cela. J'en

suis possesseur. Vous l'avez signée, et vous l'acquitterez. -- Je

ne l'ai point signée. -- Je suis donc un faussaire? -- Vous ou un

autre dont vous êtes l'agent. -- Je suis un lâche, mais vous êtes

un coquin. Croyez-moi, ne me poussez pas à bout. Je dirai tout. Je

me déshonorerai, mais je vous perdrai.» Le Juif ne tint compte de

la menace; et le grison révéla toute l'affaire, à la séance qui

suivit. Ils furent blâmés tous les deux; et le Juif condamné à

payer la lettre de change, dont la valeur fut appliquée au

soulagement des pauvres. Alors je me séparai de lui. Je revins

ici. Quoi faire? car il fallait périr de misère, ou faire quelque

chose. Il me passa toutes sortes de projets par la tête. Un jour,

je partais le lendemain pour me jeter dans une troupe de province,

également bon ou mauvais pour le théâtre ou pour l'orchestre; le

lendemain, je songeais à me faire peindre un de ces tableaux

attachés à une perche qu'on plante dans un carrefour, et où

j'aurais crié à tue-tête: «Voilà la ville où il est né; le voilà

qui prend congé de son père l'apothicaire; le voilà qui arrive

dans la capitale, cherchant la demeure de son oncle; le voilà aux

genoux de son oncle qui le chasse; le voilà avec un Juif, et

cætera et cætera. Le jour suivant, je me levais bien résolu de

m'associer aux chanteurs des rues; ce n'est pas ce que j'aurais

fait de plus mal; nous serions allés concerter sous les fenêtres

du cher oncle qui en serait crevé de rage. Je pris un autre parti.

Là il s'arrêta, passant successivement de l'attitude d'un homme

qui tient un violon, serrant les cordes à tour de bras, à celle

d'un pauvre diable exténué de fatigue, à qui les forces manquent,

dont les jambes flageolent, prêt à expirer, si on ne lui jette un

morceau de pain; il désignait son extrême besoin, par le geste

d'un doigt dirigé vers sa bouche entrouverte; puis il ajouta: Cela

s'entend. On me jetait le lopin. Nous nous le disputions à trois

ou quatre affamés que nous étions; et puis pensez grandement;

faites de belles choses au milieu d'une pareille détresse.

MOI. -- Cela est difficile.

LUI. -- De cascade en cascade, j'étais tombé là. J'y étais comme

un coq en pâte. J'en suis sorti. Il faudra derechef scier le

boyau, et revenir au geste du doigt vers la bouche béante. Rien de

stable dans ce monde. Aujourd'hui, au sommet; demain au bas de la

roue. De maudites circonstances nous mènent; et nous mènent fort

mal.

Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille et

s'adressant à son voisin: Monsieur, par charité, une petite prise.

Vous avez là une belle boîte? Vous n'êtes pas musicien? -- Non. --

Tant mieux pour vous; car ce sont de pauvres bougres bien à

plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi; tandis qu'il y a,

à Montmartre peut-être, dans un moulin, un meunier, un valet de

meunier qui n'entendra jamais que bruit du cliquet, et qui aurait

trouvé les plus beaux chants. Rameau, au moulin? au moulin, c'est

là ta place.

MOI. -- A quoi que ce soit que l'homme s'applique, la Nature l'y

destinait.

LUI. -- Elle fait d'étranges bévues. Pour moi je ne vois pas de

cette hauteur où tout se confond, l'homme qui émonde un arbre avec

des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d'où l'on ne

voit que deux insectes différents, chacun à son devoir. Perchez-

vous sur l'épicycle de Mercure, et de là, distribuez, si cela vous

convient, et à l'imitation de Réaumur, lui la classe des mouches

en couturières, arpenteuses, faucheuses, vous, l'espèce des

hommes, en hommes menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs,

chanteurs, c'est votre affaire. Je ne m'en mêle pas. Je suis dans

ce monde et j'y reste. Mais s'il est dans la nature d'avoir

appétit; car c'est toujours à l'appétit que j'en reviens, à la

sensation qui m'est toujours présente, je trouve qu'il n'est pas

du bon ordre de n'avoir pas toujours de quoi manger. Que diable

d'économie, des hommes qui regorgent de tout, tandis que d'autres

qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme

eux, et pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c'est la posture

contrainte où nous tient le besoin. L'homme nécessiteux ne marche

pas comme un autre; il saute, il rampe, il se tortille, il se

traîne; il passe sa vie à prendre et à exécuter des positions.

MOI. -- Qu'est-ce que des positions?

LUI. -- Allez le demander à Noverre, Le monde en offre bien plus

que son art n'en peut imiter.

MOI. -- Et vous voilà, aussi, pour me servir de votre expression,

ou de celle de Montaigne, perché sur l'épicycle de Mercure, et

considérant les différentes pantomimes de l'espèce humaine.

LUI. -- Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour m'élever si

haut. J'abandonne aux grues le séjour des brouillards. Je vais

terre à terre. Je regarde autour de moi; et je prends mes

positions, ou je m'amuse des positions que je vois prendre aux

autres. Je suis excellent pantomime; comme vous en allez juger.

Puis il se met à sourire, à contrefaire l'homme admirateur,

l'homme suppliant, l'homme complaisant; il a le pied droit en

avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le

regard comme attaché sur d'autres yeux, la bouche entrouverte, les

bras portés vers quelque objet; il attend un ordre, il le reçoit;

il part comme un trait; il revient, il est exécuté; il en rend

compte. Il est attentif à tout; il ramasse ce qui tombe; il place

un oreiller ou un tabouret sous des pieds; il tient une soucoupe,

il approche une chaise, il ouvre une porte; il ferme une fenêtre;

il tire des rideaux; il observe le maître et la maîtresse; il est

immobile, les bras pendants; les jambes parallèles; il écoute; il

cherche à lire sur des visages; et il ajoute: Voilà ma pantomime,

à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des

valets et des gueux.

Les folies de cet homme, les contes de l'abbé Galiani, les

extravagances de Rabelais, m'ont quelquefois fait rêver

profondément. Ce sont trois magasins où je me suis pourvu de

masques ridicules que je place sur le visage des plus graves

personnages; et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un

président, un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un

ministre, une oie dans son premier commis.

MOI. -- Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des

gueux dans ce monde-ci; et je ne connais personne qui ne sache

quelques pas de votre danse.

LUI. -- Vous avez raison. Il n'y a dans tout un royaume qu'un

homme qui marche. C'est le souverain. Tout le reste prend des

positions.

MOI. -- Le souverain? encore y a-t-il quelque chose à dire? Et

croyez-vous qu'il ne se trouve pas, de temps en temps, à côté de

lui, un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse

faire un peu de la pantomime? Quiconque a besoin d'un autre, est

indigent et prend une position. Le roi prend une position devant

sa maîtresse et devant Dieu; il fait son pas de pantomime. Le

ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de

gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions,

en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le

ministre. L'abbé de condition en rabat, et en manteau long, au

moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille des

bénéfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux, est

le grand branle de la terre. Chacun a sa petite Hus et son Bertin.

LUI. -- Cela me console.

Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire, les

positions des personnages que je nommais; par exemple, pour le

petit abbé, il tenait son chapeau sous le bras, et son bréviaire

de la main gauche; de la droite, il relevait la queue de son

manteau; il s'avançait la tête un peu penchée sur l'épaule, les

yeux baissés, imitant si parfaitement l'hypocrite que je crus voir

l'auteur des Réfutations devant l'évêque d'Orléans. Aux flatteurs,

aux ambitieux, il était ventre à terre. C'était Bouret, au

contrôle général.

MOI. -- Cela est supérieurement exécuté, lui dis-je. Mais il y a

pourtant un être dispensé de la pantomime. C'est le philosophe qui

n'a rien et qui ne demande rien.

LUI. -- Et où est cet animal-là? S'il n'a rien il souffre; s'il ne

sollicite rien, il n'obtiendra rien, et il souffrira toujours.

MOI. -- Non. Diogène se moquait des besoins.

LUI. -- Mais, il faut être vêtu.

MOI. -- Non. Il allait tout nu.

LUI. -- Quelquefois il faisait froid dans Athènes.

MOI. -- Moins qu'ici.

LUI. -- On y mangeait.

MOI. -- Sans doute.

LUI. -- Aux dépens de qui?

MOI. -- De la nature. A qui s'adresse le sauvage? à la terre, aux

animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux

ruisseaux.

LUI. -- Mauvaise table.

MOI. -- Elle est grande.

LUI. -- Mais mal servie.

MOI. -- C'est pourtant celle qu'on dessert, pour couvrir les

nôtres.

LUI. -- Mais vous conviendrez que l'industrie de nos cuisiniers,

pâtissiers, rôtisseurs, traiteurs, confiseurs y met un peu du

sien. Avec la diète austère de votre Diogène, il ne devait pas

avoir des organes fort indociles.

MOI. -- Vous vous trompez. L'habit du cynique était autrefois,

notre habit monastique avec la même vertu. Les cyniques étaient

les carmes et les cordeliers d'Athènes.

LUI. -- Je vous y prends. Diogène a donc aussi dansé la pantomime;

si ce n'est devant Périclès, du moins devant Laïs ou Phryné.

MOI. -- Vous vous trompez encore. Les autres achetaient bien cher

la courtisane qui se livrait à lui pour le plaisir.

LUI. -- Mais s'il arrivait que la courtisane fût occupée, et le

cynique pressé?

MOI. -- Il rentrait dans son tonneau, et se passait d'elle.

LUI. -- Et vous me conseilleriez de l'imiter?

MOI. -- Je veux mourir, si cela ne vaudrait mieux que de ramper,

de s'avilir, et se prostituer.

LUI. -- Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement

chaud en hiver; un vêtement frais, en été; du repos, de l'argent,

et beaucoup d'autres choses, que je préfère de devoir à la

bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail.

MOI. -- C'est que vous êtes un fainéant, un gourmand, un lâche,

une âme de boue.

LUI. -- Je crois vous l'avoir dit.

MOI. -- Les choses de la vie ont un prix sans doute; mais vous

ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous

dansez, vous avez dansé et vous continuerez de danser la vile

pantomime.

LUI. -- Il est vrai. Mais il m'en a peu coûté, et il ne m'en coûte

plus rien pour cela. Et c'est par cette raison que je ferais mal

de prendre une autre allure qui me peinerait, et que je ne

garderais pas. Mais, je vois à ce que vous me dites là que ma

pauvre petite femme était une espèce de philosophe. Elle avait du

courage comme un lion. Quelquefois nous manquions de pain, et nous

étions sans le sol. Nous avions vendu presque toutes nos nippes.

Je m'étais jeté sur les pieds de notre lit, là je me creusais à

chercher quelqu'un qui me prêtât un écu que je ne lui rendrais

pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait à son clavecin,

chantait et s'accompagnait. C'était un gosier de rossignol; je

regrette que vous ne l'ayez pas entendue. Quand j'étais de quelque

concert, je l'emmenais avec moi. Chemin faisant, je lui disais:

«Allons, madame, faites-vous admirer; déployez votre talent et vos

charmes. Enlevez. Renversez.» Nous arrivions; elle chantait, elle

enlevait, elle renversait. Hélas, je l'ai perdue, la pauvre

petite. Outre son talent, c'est qu'elle avait une bouche à

recevoir à peine le petit doigt; des dents, une rangée de perles;

des yeux, des pieds, une peau, des joues, des tétons, des jambes

de cerf, des cuisses et des fesses à modeler. Elle aurait eu, tôt

ou tard, le fermier général, tout au moins. C'était une démarche,

une croupe! ah Dieu, quelle croupe!

Puis le voilà qui se met à contrefaire la démarche de sa femme; il

allait à petits pas; il portait sa tête au vent; il jouait de

l'éventail; il se démenait de la croupe; c'était la charge de nos

petites coquettes la plus plaisante et la plus ridicule.

Puis, reprenant la suite de son discours, il ajoutait: Je la

promenais partout, aux Tuileries, au Palais Royal, aux Boulevards.

Il était impossible qu'elle me demeurât. Quand elle traversait la

rue, le matin, en cheveux, et en pet-en-l'air; vous vous seriez

arrêté pour la voir, et vous l'auriez embrassée entre quatre

doigts, sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient

trotter avec ses petits pieds; et qui mesuraient cette large

croupe dont ses jupons légers dessinaient la forme, doublaient le

pas; elle les laissait arriver; puis elle détournait prestement

sur eux, ses deux grands yeux noirs et brillants qui les

arrêtaient tout court. C'est que l'endroit de la médaille ne

déparait pas le revers. Mais hélas je l'ai perdue; et mes

espérances de fortune se sont toutes évanouies avec elle. Je ne

l'avais prise que pour cela, je lui avais confié mes projets; et

elle avait trop de sagacité pour n'en pas concevoir la certitude,

et trop de jugement pour ne les pas approuver.

Et puis le voilà qui sanglote et qui pleure, en disant:

Non, non, je ne m'en consolerai jamais. Depuis, j'ai pris le rabat

et la calotte.

MOI. -- De douleur?

LUI. -- Si vous le voulez. Mais le vrai, pour avoir mon écuelle

sur ma tête... Mais voyez un peu l'heure qu'il est, car il faut

que j'aille à l'Opéra.

MOI. -- Qu'est-ce qu'on donne?

LUI. -- Le Dauvergne. Il y a d'assez belles choses dans sa

musique; c'est dommage qu'il ne les ait pas dites le premier.

Parmi ces morts, il y en a toujours quelques-uns qui désolent les

vivants. Que voulez-vous? Quisque suos patimur manes.

Mais il est cinq heures et demie. J'entends la cloche qui sonne

les vêpres de l'abbé de Canaye et les miennes. Adieu, monsieur le

philosophe. N'est-il pas vrai que je suis toujours le même?

MOI. -- Hélas oui, malheureusement.

LUI. -- Que j'aie ce malheur-là seulement encore une quarantaine

d'années. Rira bien qui rira le dernier.

Le neveu de Rameau · 第 5 / 5 题