F. G.

(La suite à un prochain numéro.)

Le Commissaire-Priseur.

On trouve dans les poètes antiques vingt-quatre manières différentes de

représenter le Destin. Je viens d'en inventer une vingt-cinquième. Mon

intention n'est pas de demander un brevet.

Suivant moi, qui ne suis ni un poète antique, ni un poète moderne, le

Destin porte un habit noir, une cravate blanche, des breloques et pas de

sous-pieds. Le Destin a du ventre et une voix de basse-taille; il flotte

entre trente et soixante ans; il prise dans une tabatière qui peut être

en or, mais qui n'est jamais en buis, et il porte à la main un marteau,

emblème de sa puissance.

Le Destin, selon moi, est un commissaire-priseur. J'ai vu bien des gens

suspendus à ses lèvres comme à celles d'un oracle, attendre avec une

impatience fiévreuse le premier mot, ou plutôt le dernier mot qui allait

sortir de sa bouche. Je conçois l'orgueil du commissaire-priseur; il y a

des moments où il peut se croire dieu.

J'ai vu adjuger ces jours derniers une statue d'une célébrité

européenne. Le combat a duré longtemps. A la fin, deux athlètes

restaient seuls sur le turf artistique; tous deux vigoureux, tous deux

décidés à vaincre ou à mourir. Trente! trente-cinq! quarante! cinquante

mille francs! Les bottes sont vigoureuses, l'attitude des combattants

pleine de fermeté; mais voici que les forces baissent, les assaillants

ne se portent plus que des coups de mille, deux mille, trois mille

francs de plus! Dans ce moment suprême, à qui le sort accorde-t-il la

victoire? Sur quelle somme le Destin frappera-t-elle le fatal coup de

marteau? Demandez-le au commissaire-priseur.

Je suppose que deux nations se disputent un chef-d'oeuvre, que le roi de

Grèce Othon, par exemple, fasse mettre aux enchères les bas-reliefs du

Parthénon; le rôle du commissaire-priseur atteint des proportions

surhumaines. Il dispense souverainement la gloire à un pays.

Mais ce n'est pas tout encore. On a parlé de l'influence du notaire et

du médecin sur la société moderne. Je soutiens que le

commissaire-priseur pourrait avoir pour le moins autant d'influence

qu'eux. Par l'inventaire, il pénètre dans le coeur des familles; par les

secrets de l'ameublement, il devine les secrets du caractère; par la

mise à prix, il mesure le degré des sentiments. Comment dérober quelque

chose à l'examen d'un homme pour lequel les armoires n'ont pas de

tiroirs secrets, qui sait tout ce qui se cache derrière les plus gros

in-folio des bibliothèques, qui met la main sur des paquets noués de

faveurs roses oubliés au fond d'un guéridon! Le commissaire-priseur sait

le prix que vous mettez à vos reliques de famille, au portrait de votre

mère, aux bagues de votre femme, à l'épée de votre aïeul. Le

commissaire-priseur est un confesseur.

Malheureusement il est sceptique.

La monographie du commissaire-priseur nous entraînerait trop loin. Le

métier est un des plus difficiles à exercer qui soient au monde. Il

demande de l'éloquence et de la probité.

Le commissaire-priseur serait presque artiste, si la sensibilité ne lui

était pas interdite. Il faut qu'il vende avec la même impassibilité le

lit doré du riche que ses enfants mettent à l'encan, et le grabat du

pauvre saisi par un avide créancier. Son indifférence est une partie de

son talent. Ce n'est pas la seule profession de notre temps qui demande

les mêmes qualités, ou plutôt les mêmes défauts.

L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843 · 第 12 / 19 题