«En ce temps-là, dom Sulzer n'était pas encore dom Sulzer, mais simple
novice, petit abbé à sa première soutane, âgé de quinze à dix-sept ans,
je suppose; car il ne m'a jamais lui-même raconté ce fait. Il n'en
saurait entendre parler, et plusieurs personnes ayant essayé, à de longs
intervalles, d'y faire allusion en sa présence, il a toujours été près
de se trouver mal, tant les souvenirs de cette terrible histoire lui
font encore d'impression après plus de soixante années!
«A cette époque que je dis, il y avait dans l'île un homme de moeurs
irréligieuses et même débauchées. C'était un riche bourgeois de
Constance, qui s'était venu établir chez nous pour y vivre grassement de
son bien. Quoiqu'il ne fût pas marié, il y avait toujours des femmes
dans sa maison; il faisait des repas qui ressemblaient à des noces.
Enfin, dans notre petit pays, où la vie a toujours été si réglée, il
était un scandale pour tous, et pour plusieurs une pierre d'achoppement,
car la contagion de son libertinage commençait à se répandre. Assez bon
homme, au demeurant, et même très-charitable, à ce qu'on dit; mais
quoique ce soit beaucoup, ce n'est pas tout!
«Sous les règles de nos grands et sages abbés, comme l'abbé Hatton,
l'abbé Waldo, ou Frédéric de Wartenberg, lorsque la discipline était
dans toute sa vigueur et son énergie, vous pensez bien qu'il n'y en
aurait pas eu pour longtemps à couper la racine de cet abus et à faire
déguerpir de l'île cet intrus envoyé du démon. Mais alors c'était l'abbé
Frédéric de Rosenegg, dont le mauvais gouvernement avait laissé dépérir
le spirituel et le temporel du monastère. Le relâchement le plus
funeste, sous le nom de tolérance, le relâchement précurseur de la
décadence s'était introduit dans l'abbaye. Les pratiques extérieures
étaient à peine maintenues, et le peu qu'on en conservait, par un reste
de pudeur et de bienséance, paraissait encore bien lourd à porter.
L'esprit des anciens moines s'était retiré de leurs successeurs. Ne
vit-on pas,--vous pouvez me croire, car c'est un fait authentique,--ne
vit-on pas l'abbé de Reichenau, ce même Frédéric de Rosenegg, aller
manger chez ce libertin, dont par malheur le nom s'est perdu! Il existe
encore quelques vieillards qui vous attesteront avoir vu passer l'abbé
sur son petit cheval blanc, lorsqu'il se rendait chez ce réprouvé, qu'il
nommait publiquement son ami. Aussi le ciel ne pouvait manquer de faire
un exemple!
«L'homme dont je vous parle avait un confesseur. Vous entendez bien que
c'était pour la forme, à moins que ce ne fût pour augmenter d'autant le
scandale de sa mauvaise vie. Ce confesseur était un moine de chez nous,
honnête au fond du coeur, mais faible à l'excès. Il remontrait bien
quelquefois à son pénitent la profondeur de l'abîme et la nécessité de
s'en retirer par la pénitence tandis que le salut était encore possible;
mais l'autre, avec des promesses et des ajournements, savait si bien
tourner son homme, que le pauvre moine finissait toujours par céder, en
sorte que le directeur était emporté par celui qu'il aurait dû retenir,
et quitta le rôle de juge pour celui de complice. Vous allez voir le
succès de ces déportements.
«Une nuit, sur le coup d'une heure, voilà qu'on heurte, on sonne, on
fait un étrange vacarme à notre porte. Le portier surpris se lève. «Eh
vite! eh vite! monsieur un tel se meurt! il a été pris d'un mal subit et
inconnu; il demande son confesseur, le père Dominique.» On court
éveiller le père Dominique. Tandis qu'il s'habille, dom Sulzer, qui
était comme son _famulus_, court à la sacristie chercher le viatique et
les saintes huiles. Mais notez bien qu'il les garda sur lui, non pas
avec intention, mais par hasard, ou plutôt par l'ordre secret de la
Providence. Le père Dominique ne prit que son bréviaire sous le bras et
son bâton à la main. Ils se mettent en route tout seuls; les domestiques
étaient retournés près de leur maître, sachant bien que le père
Dominique n'avait pas besoin de guide pour trouver la maison. C'était au
milieu de l'automne, pendant la pleine lune; la nuit était douce et
claire, et l'on distinguait très-loin dans la campagne, car il faisait
blanc comme de jour. Ils suivaient côte à côte un chemin bordé de haies.
Quand je dis qu'ils étaient seuls, je ne compte pas un jeune chien élevé
par dom Sulzer, qui les suivait, et qui tout à coup se mit à hurler
d'une façon lamentable. Après avoir inutilement essayé de le faire
taire, ils prirent le parti de le laisser pleurer. Trente pas plus loin,
le chien se tut de lui-même et se blottit dans un buisson. «Diable soit
de la bête! dit le père Dominique impatienté. Il va nous retarder.
Laisse-le!» Comme il achevait ces paroles, ils virent devant eux,
plantée au milieu du chemin, la figure de celui qu'ils croyaient
agonisant dans son lit. «Où allez-vous? leur demanda-t-il d'une voix
grave.--On est venu nous dire que vous étiez à toute extrémité.
J'allais vous confesser et vous donner l'extrême-onction.--N'allez pas
plus loin! Je suis mort! La justice de Dieu m'a surpris dans
l'impénitence finale: je suis damné! damné pour avoir différé ma
conversion; damné à cause de votre faiblesse coupable et de votre lâche
indulgence. C'est vous qui m'avez précipité dans une éternité de
douleurs. Vous qui êtes l'auteur de ma misère, il est juste que vous la
partagiez. Venez donc!» En parlant ainsi, le mort allongea le bras et
toucha l'épaule du père Dominique. Au même instant, sans bruit, sans
secousse, ils disparurent tous deux, comme une fumée qui s'évanouit en
l'air!... Dom Sulzer revint à l'abbaye. Il fut trois mois malade de la
terreur qu'il avait éprouvée. On croyait qu'il succomberait; il guérit
cependant; mais personne, depuis cette époque, ne l'a jamais vu rire.
«Et savez-vous la place exacte où s'est accompli ce miracle? C'est celle
où nous sommes assis. Retournez-vous: voilà, sur notre tête, la croix
qui a été élevée en commémoration. On l'appelle la croix; _du damné!_»