NOUVELLE. (Suite.--Voyez pages 73, 89 et 103.)

§ V.--La Terre-Sainte.

Léonor n'avait pu cacher à don Christoval son entretien avec

l'Égyptienne; celui-ci avait tourné la chose en plaisanterie et s'était

moqué de la crédulité de sa compagne. Mais le lendemain, quand ils se

furent remis en route, il s'aperçut que Léonor était silencieuse,

qu'elle avait l'air abattu et préoccupé. Il jugea bien que la scène de

la veille avait produit une impression profonde sur cette imagination

trop sensible. Leur voiture gravissait en ce moment une montagne

escarpée, à travers une vieille forêt, Christoval pensa qu'un peu

d'exercice, l'air frais du matin, le charme du paysage éclairé des

premiers rayons du soleil, feraient une diversion salutaire. Sous

prétexte que la lenteur des chevaux l'impatientait, il proposa à Léonor

de marcher un peu; elle y consentit, et, quand ils furent seuls dans le

sentier agreste qui côtoyait la route, Christoval, pressant doucement

sous son bras le bras de Léonor, prit la parole en ces termes:

«Ma chère Léonor, c'est toujours une imprudence de chercher à connaître

l'avenir. Je suis fâché que vous ayez cédé à cette curiosité; mais enfin

le mal est fait; tachons qu'il n'ait pas de suites prolongées. Quoique

je n'attache pas de valeur aux prédictions de ces sortes de gens,

j'avoue néanmoins que dans ce fatras de mensonges et de paroles

hasardées il peut se rencontrer quelque chose qui mérite qu'on s'y

arrête. Je ne crois pas à l'art des devins et des sorciers, mais je

crois que la Providence peut se servir quelquefois de ces pauvres

instruments aveugles pour annoncer mystérieusement ses desseins et

transmettre un avertissement aux hommes. On a vu dans ce genre des faits

très-singuliers. Ainsi, quoique j'aie affecté hier soir de rire de votre

superstition, je n'en ai pas moins réfléchi sérieusement aux détails que

vous m'avez racontés. J'ai été frappé particulièrement d'un mot: «Le

repos, dit la bohémienne, vous attend en Terre-Sainte!» Eh bien, il faut

y aller. Que risquons-nous? Du moment que nous quittons notre patrie,

tous les pays nous sont indifférents. Courons donc la chance de trouver

le bonheur en Terre-Sainte. Mais quelle est cette Terre-Sainte? La

Palestine? Point du tout!

«Lorsque je faisais mes caravanes, je me souviens d'avoir visité, en

Suisse, une petite île délicieusement située dans le lac de Constance:

on l'appelle l'île de Reichenau, et, par un surnom qui date de huit ou

dix siècles, l'île Sainte ou la Terre-Sainte. Cela vient d'une abbaye de

bénédictins, florissante et superbe du temps de Charlemagne; aujourd'hui

noire et triste ruine. Ce nom de l'île Sainte est resté dans la bouche

du peuple, pour attester qu'autrefois les moines propriétaires de

Reichenau y firent fleurir la vertu et la piété, sans laquelle il n'y a

point de vertu.

«Nous avions le projet de nous fixer quelque part en France; mais la

France est trop rapprochée de l'Espagne, et les relations sont trop

fréquentes entre les deux pays. Votre oncle finirait par découvrir notre

asile et trouverait le moyen de nous y tracasser, car vous savez s'il

est actif et vindicatif; Faisons mieux: si vous l'avez pour agréable,

chère amie, nous nous établirons à Reichenau. Il faut considérer votre

fortune comme perdue; mais la mienne sera plus que suffisante pour nous

deux. J'écrirai à don Sébastien; cet ami fidèle et discret nous fera

passer nos quartiers de rente, et nous vivrons heureux _en terre

sainte_, dans ce repli caché de l'univers, à l'abri de tous les oncles,

de tous les archevêques et de tous les méchants du monde.»

Léonor s'accorda à tout ce que disait don Christoval. La sérénité

reparut sur son visage; il lui sembla démontré que les paroles de la

bohémienne renfermaient un avis de la Providence, et elle ne se lassait

pas d'admirer avec quel bonheur don Christoval l'avait reconnu et en

avait démêlé le sens.

Leur premier soin, en arrivant en France, fut de faire consacrer et

bénir leur union par l'Église. Cela était fort nécessaire, surtout pour

Léonor, qui sentait de grands scrupules de conscience.

[Illustration.]

Ils prirent leur route par Lyon; puis ils gagnèrent Strasbourg. Ils

allaient à petites journées, mais sans aucunement s'arrêter pour visiter

les curiosités qui se trouvaient sur leur chemin. Léonor sentit un

frisson au coeur lorsque, à l'entrée du mont de Kelh, se présentèrent à

ses yeux les montagnes vaporeuses de la Forêt-Noire. Ce large fleuve,

dont les ondes fortes s'enfuyaient en bruissant sous ses pieds, sur sa

tête ce ciel d'un bleu clair et profond, cette vallée semée de villages

aux maisons blanches, aux clochers aigus, peuplée d'aunes noirs, de

saules au feuillage pâle et mélancolique; ces hommes avec leurs têtes

blondes et leurs visages rosés, faisant retentir à ses oreilles un

idiome guttural, étrange, tout lui causait une impression de peine et de

malaise indéfinissable. Ce n'était plus l'Espagne! Elle comprit qu'elle

changeait d'atmosphère, qu'elle passait d'une nature ardente au sein

d'une nature langoureuse. En traversant cet immense pont de bateaux, il

lui semblait renoncer pour jamais à sa chère patrie. Sa patrie serait

désormais ce qu'elle avait devant les yeux. Elle ne put s'empêcher de

tourner la tête, comme pour adresser un dernier regard, un regard

d'adieu à l'Andalousie; mais ce regard ne rencontra qu'un vaste marais

au delà duquel montait la flèche de Strasbourg, dans un horizon chargé

de petits nuages laiteux. Elle sentit une larme rouler sous sa paupière;

heureusement, don Christoval, occupé à acquitter le péage, ne s'en

aperçut pas. Un moment après, tandis qu'il se récriait sur la beauté du

pays qui s'ouvrait devant eux, Léonor se mit à réciter mentalement une

prière en espagnol, pour marquer d'une action de piété son premier pas

sur la terre étrangère et y commencer son séjour sous des auspices

favorables.

Ils voyagèrent toute la nuit. Le lendemain, vers cinq heures du soir, la

diligence les déposa quelques lieues avant Constance, dans la petite

ville de Radolfszell, située au bord du lac Inférieur, en face de

Reichenau. On fit avancer une barque, et en quelques minutes les deux

époux se virent séparés du continent, voguant vers cette étroite bande

de terre, perdue au milieu de l'eau, où ils venaient de si loin chercher

la paix. L'heure était solennelle et tout portait à la méditation; le

lac s'embrasant des derniers feux du soleil, ressemblait à un océan de

cuivre en fusion. A l'autre bord, le regard, se relevant sur les

collines verdoyantes de Thurgovie couronnées de jolies fabriques,

glissait jusqu'au rocher de Hohentwiel, dont la masse gigantesque et

bizarre apparaissait toute noire au sein d'une poussière lumineuse.

Léonor éprouva un serrement de coeur, une angoisse de tristesse amère,

en se voyant au milieu de cette vaste étendue d'eau, sous un ciel

étranger, bien loin de sa patrie, de sa famille et de ses amis, et sans

aucun espoir de les revoir ou d'en entendre jamais parler. Désormais

elle était seule au monde, seule avec son mari, qui, à vrai dire,

abandonnait aussi pour elle le reste de l'univers. Tandis que la nacelle

se balançait mollement sur les vagues, au bruit cadencé des rames, elle

se rappelait ces vers d'un ancien poète qui semblaient s'adresser à elle

et à don Christoval:

Soyez-vous l'un à l'autre un monde vaste et beau,

Toujours charmant, toujours nouveau!

Le lac sur lequel ils voguaient rappelait à sa pensée ce lac funéraire

qui, dans l'ancienne mythologie, séparait la terre des vivants du pâle

royaume des morts. Toute sa vie passée se déroulait devant elle comme un

rêve. Que de périls, que d'alarmes depuis le jour où elle avait fui son

couvent! Mais là-bas, se disait elle, nous allons recommencer notre

existence sous une forme nouvelle. Puisse l'avenir nous dédommager du

passé! Puisse cette île, cette terre sainte, nous donner en effet le

repos que nous y promet la prédiction de la bohémienne!

Puis elle était obsédée par un souvenir musical, celui de la chanson

qui, deux fois déjà, s'était trouvée aux événements les plus graves de

son existence. Une sorte de voix surnaturelle, à laquelle elle ne

pouvait imposer silence, lui murmurait à l'oreille cet air populaire:

Marinero del alma

Ayolè!

En un arrojo

Hecha te al golfo,

Que tu dicha consiste

En un arrojo.

«Marinier de mon âme, prends ton élan et mets la barque dans le golfe,

car ton bonheur dépend de cet élan.»

Le sens de ce couplet s'adaptait naturellement à la situation. Dieu

veuille, pensait Léonor, que la chanson dise cette fois la vérité!

Don Christoval, de son côté, paraissait absorbé dans des réflexions non

moins sérieuses.

Enfin, leur bateau prit terre dans une petite crique. Ils descendirent,

et, suivis du guide, qui portait leur bagage, ils montèrent par une

pente douce à la seule auberge qui se trouve dans l'île; auberge comme

on en voit peu: vaste, calme, silencieuse, jamais troublée par les ris

et les chants des buveurs; elle s'élève au milieu des ruines et sur le

terrain de l'abbaye. Le bâtiment est un carré long, dont la façade

étroite regarde le sentier (il n'y a point de route dans l'île); les

fenêtres de la maison donnent à droite sur un joli jardin, dont les

allées, bien sablées et bordées de buis, conduisent les voyageurs au

perron de la porte d'entrée. Là foisonnent tout l'été ces fleurs

vulgaires, si distinguées par leur éclat ou leur parfum: des roses, des

pensées, du réséda; au printemps, quelques lignes de tulipes; ensuite

des lis et des anémones; en automne, des dahlias et des tournesols.

Enfin, plus tard, on est trop heureux de voir poindre sur la neige

quelque triste ellébore, la rose de Noël, ou de découvrir dans un coin,

exposé au midi, le bouquet embaumé de l'héliotrope d'hiver.

Les fenêtres du côté opposé donnent aussi sur un jardin; mais que

celui-là est différent de l'autre? Il n'y vient qu'une forêt de plantes

ombellifères, basses, maigres, décolorées, frissonnantes au moindre

souffle du vent, au milieu desquelles se lèvent pressées dans une

lugubre symétrie des croix de bois noir. Le propriétaire de cet enclos

c'est la mort; le fossoyeur est son jardinier.

On ne s'aperçoit de la population de l'île que par les croix de bois

noir, et l'on s'étonne qu'il y ait tant de défunts dans un endroit ou

l'on voit si peu de vivants.

Au reste, le domaine de la mort ne se borne pas à ce champ resserré: on

retrouve à chaque pas l'empreinte de l'impitoyable suzeraine; et lorsque

parmi ces chaumières neuves, ces beaux tilleuls, ces grands noyers, au

milieu de ces prairies émaillées, de ces riants vignobles, on découvre

ici un pan de mur, là un chapiteau sculpté, plus loin un tronçon de

colonne, quelque saint mutilé couché dans l'herbe, les mains jointes, ou

l'entrée basse et voûtée d'un souterrain fermé par les décombres, on

sent que Reichenau tout entière appartient à la mort, et l'on croit, au

pied de tout objet ayant vie, entrevoir la faulx impatiente de frapper.

Léonor et Christoval avaient devant leur croisée attenante au jardin de

l'auberge, une vieille tour quadrangulaire en pierres grises dont les

siècles avaient rongé le ciment, mais retenues aux arêtes et dans le

milieu par des lignes de briques rouges qui rayaient l'édifice dans

toute sa hauteur. Cette tour avait encore deux étages, comme

l'attestaient au dehors deux rangs de petites fenêtres romanes

assemblées. Ils apprirent que c'était la tour du monastère bâti par

Charles Martel. L'église dans laquelle elle donnait entrée n'était que

du temps de Charlemagne, et le choeur même avait été refait sous un roi

dont l'âge a détruit la mémoire.

Dès le lendemain de leur arrivée ils s'empressèrent d'aller visiter ce

monument vénérable. Le sacristain qui les conduisait était un vieillard

au visage semblable à celui d'un trépassé, mais avec des traits

extrêmement doux et une physionomie mélancolique. Il parlait très-bien

le français, que Léonor et don Christoval entendaient à peu près comme

leur langue maternelle, possédait des connaissances en histoire et en

architecture, et, grâce à l'obscurité de l'île, aujourd'hui très-peu

visitée, n'avait rien de commun avec les _ciceroni_ officiels, race

insupportable par son bavardage autant que par ses mensonges.

«Regardez cette tour, leur dit-il; elle a précédé neuf autres tours qui

ornaient les bâtiments de l'ancien monastère et qui ont disparu avec

eux; vous en verrez le tableau tout à l'heure dans l'église. La tour de

Charles Martel a déjà duré deux siècles de plus que n'a duré en Espagne

le royaume des Maures, fondé en même temps qu'elle; elle est beaucoup

plus vieille que l'établissement des Normands en Angleterre. Cependant

elle a été incendiée deux fois par le feu des hommes et une fois par le

feu du ciel; ses malheurs l'ont beaucoup diminuée. La voilà! telle

qu'elle est, elle durera encore plus que vous et moi.

«Nous voici dans le vaisseau, à l'entrée des trois nefs. Remarquez le

péristyle où nous sommes; on ne le trouve que dans les églises de la

plus haute antiquité. C'est dans ce péristyle, ou plutôt ce _narthex_,

que se tenaient, aux jours de la primitive Église, les pénitents et les

catéchumènes, séparés du reste des fidèles par cette rangée de piliers.

Ce pilier-ci est encore de la première fondation, contemporain de la

tour; les autres sont plus jeunes, comme vous pouvez le reconnaître à la

différence de la forme.

«Avançons dans cette nef latérale de gauche. Hélas! les vitraux sont

brisés, le toit laisse voir le ciel en plusieurs endroits; les dalles du

pavé sont descellées et manquent çà et là. Il n'y a que les pierres

tombales qui soient restées fidèles au sol où le doigt de la mort les

avait fixées. Voilà, contre ces piliers, les tableaux dont je vous

parlais: celui-ci représente le miracle de saint Pirminius, prenant

possession de l'île, au septième siècle, et en chassant tous les

reptiles venimeux. Vous les voyez fuyant à la nage sur les eaux du lac,

qui en sont couvertes. Ici, le saint fait construire son monastère, et

là, vous voyez l'ensemble des bâtiments au temps de leur splendeur,

lorsque l'abbaye, semblable à une petite cité, renfermait huit cents

moines et resplendissait de l'éclat des vertus et de la science;

lorsqu'elle avait pour amis des rois et des empereurs, et pour sujets

des ducs, des comtes et des évêques; lorsqu'elle recevait dans son sein

Charles le Gros, déposé par la diète de Tribur,--voilà sa tombe et son

image en pied;--lorsque, enfin, elle était si puissante et si riche, que

l'abbé pouvait aller à Rome sans cesser de marcher sur ses terres! Alors

Reichenau était grande sur la terre et dans le ciel; Dieu l'honorait par

de fréquents miracles, dont vous voyez les principaux retracés dans ces

peintures à demi rongées par l'humidité; les grands de la terre la

comblaient de privilèges et de présents de toute sorte. Que reste-t-il

de tant d'honneurs et d'opulence? La tour de Charles Martel et un moine,

un seul, âgé de quatre-vingts ans! Mais, n'importe! tant que la tour et

le chanoine Sulzer subsisteront, l'abbaye sera représentée. Quand dom

Sulzer aura cessé de vivre, quand la tour aura croulé... tout sera fini!

Puissent mes yeux ne pas être témoins de cette double catastrophe!»

L'aspect désolé de cette église ne justifiait que trop les plaintes

douloureuses du sacristain. Toutefois, comme les personnes déchues d'un

rang élevé, après l'avoir occupé longtemps, l'église de Reichenau

retenait, au sein de son deuil et de sa misère, un je ne sais quel air

d'importante majesté. La grandeur des dimensions, la forme du

maître-autel, le choeur, entièrement revêtu de chêne noir et fermé dans

toute sa largeur par une grille d'un travail exquis, jusqu'à ces

peintures envahies par les lichens verdâtres qui servaient de tapisserie

à la muraille nue, tout cela avertissait le visiteur d'une splendeur

éteinte et d'une gloire rentrée dans le néant. Le bon sacristain faisait

admirer ces détails à Christoval et à Léonor. Il n'oublia pas d'exposer

à leur vénération les reliques conservées dans le trésor de l'église: du

sang de notre Sauveur; un fragment de sa croix; le vase de marbre dans

lequel Jésus-Christ fit son premier miracle, aux noces de Cana; la

crosse d'ivoire et de vermeil de l'abbé Mangold de Brandis; l'émeraude

du poids de vingt-sept livres, don de Charlemagne, laquelle n'est, au

dire des experts, qu'une masse de verre coloré; mais elle a été donnée

et reçue pour une émeraude; pendant mille ans elle a été réputé

émeraude, c'en est une: il y a prescription sur la qualité.

Tandis qu'ils examinaient curieusement ces intéressantes merveilles, une

porte s'ouvrit dans la boiserie et un personnage de haute taille, un peu

voûté, en costume de bénédictin, s'avança, traversa le choeur à pas

lents, les yeux fixés à terre, et s'alla mettre à genoux sur les degrés

de l'autel. «C'est dom Sulzer, dit tout bas le sacristain; il vient

toujours faire sa prière à cette heure. Venez,» ajouta-t-il en posant le

doigt sur ses lèvres; et, par une autre porte, il les emmena hors de

l'église.

Naturellement le sacristain fut questionné sur dom Sulzer; il en fit un

éloge complet. «Dom Sulzer, dit-il, est aussi bon qu'il est savant, et

c'est beaucoup dire! Si vous passez ici quelques jours, je vous

conseille de l'aller voir. Il demeure là, dans cette maison blanche, à

côté de la tour. Vous voyez le préau par la porte ouverte: ce sont les

écoles; dom Sulzer les dirige. C'est par ses écoles que Reichenau se

rendit jadis si célèbre dans le monde, et ses écoles subsistent encore.

Il n'en sort plus, comme au temps passé, des papes, des cardinaux et des

évêques. Hélas! elles ne forment plus que de pauvres enfants destinés à

mener la charrue. Cependant, qui sait? Parmi ces enfants, Dieu peut,

s'il lui plaît, susciter des princes de l'Église! Reichenau n'est pas

encore tout à fait éteinte; il peut la rallumer et la faire luire de

nouveau sur le monde. Peut-être ce que nous voyons n'est-il qu'un moment

d'épreuve; peut-être, au milieu des rustiques écoliers de dom Sulzer, se

cache celui qui doit un jour mettre le terme à cette épreuve cruelle! Le

ciel a trop aimé Reichenau pour que je puisse croire qu'il l'abandonne à

un malheur sans fin!... Pardon! Je retombe toujours dans ces illusions

qui doivent vous paraître un radotage, une folie! C'est qu'à force de

vivre avec dom Sulzer, j'ai pris ses sentiments de tendresse et de

compassion pour cette infortune si profonde et si inconnue. Dom Sulzer a

vécu soixante ans dans l'abbaye. Il y est entré petit garçon, car les

pères avaient ainsi coutume de s'attacher ainsi les enfants qui

annonçaient des facultés brillantes et du penchant à la piété. On les

nourrissait, on les instruisait, et, quand venait l'âge de faire

profession, ces jeunes gens se trouvaient tout façonnés à la vie

monastique, déjà riches en savoir, et capables de faire pendant longues

années honneur à l'ordre. Il possède toute l'histoire et les souvenirs

de l'abbaye depuis son origine, et son bonheur est de les raconter. Vous

verrez chez lui une foule de choses curieuses, notamment une collection

de peintures représentant tous les prodiges qui se sont accomplis à

Reichenau, à commencer par la vision du moine Wettin jusqu'à

l'épouvantable apparition dont fut témoin dom Sulzer lui-même.»

Léonor et Christoval ayant témoigné un vif désir d'entendre cette

histoire, on s'assit au soleil, en face de la vieille tour, ayant sous

les yeux l'extrémité verdoyante de l'île qui se perdait dans les eaux

étincelantes du lac, et le sacristain reprit la parole en ces termes:

L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843 · 第 10 / 19 题