décida, et on prolongea la négociation, qui durait depuis une douzaine
de jours, pour donner à cette princesse le temps de faire le trajet.
Elle arriva le 6 juillet à Tilsit. Une heure après son arrivée,
Napoléon la prévint en allant lui rendre visite. La reine de Prusse
comptait alors trente-deux ans. Sa beauté, autrefois éclatante,
paraissait légèrement ternie par l'âge. Mais elle était encore l'une
des plus belles personnes de son temps. Elle joignait à beaucoup
d'esprit une certaine habitude des affaires, qu'elle avait contractée
en y prenant une part indiscrète, et une parfaite noblesse de
caractère et d'attitude. Cependant le désir trop vif de réussir auprès
du grand homme dont elle dépendait, nuisit à son succès même. Elle
parla de la grandeur de Napoléon, de son génie, du malheur de l'avoir
méconnu, en termes qui n'étaient pas assez simples pour le toucher.
Mais la force de caractère et d'esprit de cette princesse se fit
bientôt sentir dans cet entretien, au point d'embarrasser Napoléon
lui-même, qui s'appliqua, en lui prodiguant les égards et les
respects, à ne pas laisser échapper une seule parole qui pût
l'engager.
[En marge: Efforts de la reine de Prusse pour arracher quelques
concessions à Napoléon.]
Elle vint dîner chez Napoléon, qui la reçut à la porte de sa demeure
impériale. Pendant le dîner, elle s'efforça de le vaincre, de lui
arracher au moins une parole dont elle pût tirer une espérance,
surtout à l'égard de Magdebourg. Napoléon, de son côté, toujours
respectueux, courtois, mais évasif, la désespéra par une résistance
qui ressemblait à une fuite continuelle. Elle devina la tactique de
son puissant adversaire, et se plaignit vivement de ce qu'il ne
voulait pas, en la quittant, laisser dans son âme un souvenir, qui lui
permît de joindre à l'admiration pour le grand homme, un inviolable
attachement pour le vainqueur généreux. Peut-être si Napoléon, moins
préoccupé du soin d'agrandir des royautés ingrates, ou de créer des
royautés éphémères, s'était laissé fléchir en cette occasion, et avait
concédé non-seulement ce qui lui était demandé, mais ce qu'il aurait
pu accorder encore, sans nuire à ses autres projets, peut-être il se
fût attaché le coeur ardent de cette reine, et le coeur honnête de son
époux. Mais il résista à la princesse qui le sollicitait, en lui
opposant d'invincibles respects.
[En marge: Napoléon, pour échapper aux instances de la reine de
Prusse, se hâte de terminer les négociations de Tilsit, en faisant de
légères concessions.]
Embarrassé de cette lutte avec une personne à laquelle il était
difficile de tenir tête, pressé de terminer son nouvel ouvrage, et de
rentrer dans ses États, il voulut en finir sous vingt-quatre heures.
Il avait tracé avec son immuable volonté tout ce qui était relatif à
la Prusse, à la Pologne, à la Westphalie; il avait consenti à une
démarcation entre la Pologne et la Poméranie, qui, suivant les bords
de la Netze et le canal de Bromberg, allait joindre la Vistule
au-dessous de Bromberg. Il fit, quant à Magdebourg, une concession; il
accorda que, dans le cas où le Hanovre resterait à la France, soit que
la paix ne se conclût pas avec l'Angleterre, soit qu'elle se conclût
sans rendre le Hanovre, on rétrocéderait à la Prusse sur la gauche de
l'Elbe, et aux environs de Magdebourg, un territoire de trois ou
quatre cent mille âmes, ce qui emportait la restitution de la place
elle-même.
Il ne voulut rien accorder de plus. M. de Talleyrand eut ordre de
s'aboucher avec MM. de Kourakin et de Labanoff, et de terminer toutes
les contestations dans la journée du 7, de sorte que la reine, mandée
à Tilsit afin d'améliorer le sort de la Prusse, ne fit qu'accélérer le
résultat qu'on cherchait à prévenir, par l'embarras même qu'elle
causait à Napoléon, par le succès qu'avait failli obtenir son
insistance, à la fois gracieuse et opiniâtre. Les négociateurs russes
et prussiens, se voyant sommés péremptoirement de consentir ou de
refuser, finirent par céder. Le traité conclu le 7, fut signé le 8, et
prit le titre, demeuré célèbre, de TRAITÉ DE TILSIT.
[En marge: Traités patents et secrets signés à Tilsit le 8 juillet.]
Il y eut trois genres de stipulations:
Un traité patent de la France avec la Russie, et un autre de la France
avec la Prusse;
Des articles secrets ajoutés à ce double traité;
Enfin un traité occulte d'alliance offensive et défensive, entre la
France et la Russie, qu'on s'engageait à envelopper d'un secret
absolu, tant que les deux parties ne seraient pas d'accord pour le
publier.
[En marge: Restitutions faites à la Prusse.]
Les deux traités patents entre la France, la Russie et la Prusse,
contenaient les stipulations suivantes:
Restitution au roi de Prusse, _en considération de l'empereur de
Russie_, de la vieille Prusse, de la Poméranie, du Brandebourg, de la
haute et basse Silésie;
[En marge: Création du royaume de Westphalie au profit du prince
Jérôme Bonaparte.]
Abandon à la France de toutes les provinces à la gauche de l'Elbe,
pour en composer, avec le grand-duché de Hesse, un royaume de
Westphalie, au profit du plus jeune des frères de Napoléon, le prince
Jérôme Bonaparte;
[En marge: Création du grand-duché de Varsovie au profit du roi de
Saxe.]
Abandon des duchés de Posen et de Varsovie, pour en former un État
polonais, qui, sous le titre de grand-duché de Varsovie, serait
attribué au roi de Saxe, avec une route militaire à travers la
Silésie, qui donnât passage d'Allemagne en Pologne;
[En marge: Reconnaissance par la Prusse et la Russie, des rois Louis,
Joseph et Jérôme, de la Confédération du Rhin, et de toutes les
créations européennes de Napoléon.]
Reconnaissance par la Russie et par la Prusse de Louis Bonaparte en
qualité de roi de Hollande, de Joseph Bonaparte en qualité de roi de
Naples, de Jérôme Bonaparte en qualité de roi de Westphalie;
reconnaissance de la Confédération du Rhin, et en général de tous les
États créés par Napoléon;
Rétablissement dans leurs souverainetés des princes d'Oldenbourg et de
Mecklembourg, mais occupation de leur territoire par les troupes
françaises, pour l'exécution du blocus continental;
[En marge: Médiation de la Russie entre la France et l'Angleterre.]
Enfin, médiation de la Russie, pour rétablir la paix entre la France
et l'Angleterre;
[En marge: Médiation de la France entre la Russie et la Porte.]
Médiation de la France, pour rétablir la paix entre la Porte et la
Russie.
[En marge: Articles secrets ajoutés au traité de Tilsit.]
Les articles secrets contenaient les stipulations suivantes:
[En marge: Restitution des bouches du Cattaro.]
Restitution aux Français des bouches du Cattaro.
Abandon des Sept-Îles, qui devaient désormais appartenir à la France
en toute propriété;
[En marge: Promesse de reconnaître plus tard Joseph comme roi des
Deux-Siciles.]
Promesse à l'égard de Joseph, déjà reconnu roi de Naples dans le
traité patent, de le reconnaître aussi roi des Deux-Siciles, quand les
Bourbons de Naples auraient été indemnisés au moyen des Baléares, ou
de Candie;
[En marge: Promesse de restituer le duché de Magdebourg à la Prusse,
si le Hanovre reste au royaume de Westphalie.]
Promesse, en cas de réunion du Hanovre au royaume de Westphalie, de
restituer à la Prusse, sur la gauche de l'Elbe, un territoire peuplé
de trois ou quatre cent mille habitants;
Traitements viagers enfin, assurés aux chefs dépossédés des maisons de
Hesse, de Brunswick, de Nassau-Orange.
[En marge: Stipulations du traité occulte d'alliance entre La France
et la Russie.]
Le traité occulte, le plus important de tous ceux qui étaient signés
dans le moment, et qu'on se promettait d'envelopper d'un secret
inviolable, contenait l'engagement de la part de la Russie et de la
France, de faire cause commune en toute circonstance, d'unir leurs
forces de terre et de mer dans toute guerre qu'elles auraient à
soutenir; de prendre les armes contre l'Angleterre, si elle ne
souscrivait pas aux conditions que nous avons rapportées, contre la
Porte si celle-ci n'acceptait pas la médiation de la France, et, dans
ce dernier cas, de _soustraire_, disait le texte, _les provinces
d'Europe aux vexations de la Porte, excepté Constantinople et la
Roumélie_. Les deux puissances s'engageaient à sommer en commun la
Suède, le Danemark, le Portugal, l'Autriche elle-même, de concourir
aux projets de la France et de la Russie, c'est-à-dire de fermer leurs
ports à l'Angleterre, et de lui déclarer la guerre[45].
[Note 45: Je publie non le texte, mais l'analyse rigoureusement exacte
du traité, dont le véritable sens est resté inconnu jusqu'ici.]
Les deux États ne pouvaient pas se lier d'une manière plus intime et
plus complète. Le changement de politique de la part d'Alexandre ne
pouvait être ni plus prompt, ni plus extraordinaire.
[En marge: Départ de la reine de Prusse.]
La signature donnée par les Russes entraînant celle des Prussiens,
causa à ces derniers une vive émotion. La reine de Prusse voulut
partir immédiatement. Après avoir comme de coutume dîné le 8, chez
Napoléon, après lui avoir adressé quelques plaintes remplies de
fierté, et quelques-unes à Alexandre remplies d'amertume, elle sortit,
accompagnée par Duroc, qui n'avait cessé de lui porter un vif
attachement, et elle se jeta dans sa voiture en sanglotant. Elle
repartit tout de suite pour Memel, où elle alla pleurer son
imprudence, ses passions politiques, la fâcheuse influence qu'elle
avait exercée sur les affaires, la fatale confiance qu'elle avait mise
dans la fidélité des chefs d'empire à leur parole et à leurs amitiés.
La fortune devait changer pour son pays et pour son époux, mais cette
princesse infortunée devait mourir sans avoir vu ce changement!
[En marge: Alexandre débarrassé des Prussiens, se livre à
l'enthousiasme de ses nouveaux projets.]
[En marge: Alexandre et Napoléon se jurent une éternelle amitié, et se
promettent de se revoir bientôt.]
Alexandre débarrassé d'amis malheureux, dont la tristesse lui pesait,
se livra tout entier à l'enthousiasme de ses nouveaux projets. Il
était vaincu, mais ses armées s'étaient honorées; et au lieu
d'essuyer des pertes à la suite d'une guerre où il n'avait eu que des
revers, il quittait Tilsit avec l'espérance de réaliser prochainement
les grands desseins de Catherine. La chose dépendait de lui, car il
pouvait faire tourner à la paix ou à la guerre, la médiation de la
Russie auprès du cabinet britannique, et la médiation de la France
auprès du Divan. L'une devait lui procurer la Finlande, l'autre tout
ou partie des provinces danubiennes. Il était charmé de son nouvel
allié. Ils se promirent d'être inviolablement attachés l'un à l'autre,
de ne se rien cacher, de se revoir bientôt, pour continuer ces
relations directes, qui avaient déjà porté des fruits si heureux.
Alexandre n'osait proposer à Napoléon de venir voir au fond du Nord,
la capitale d'un empire trop jeune encore pour mériter ses regards;
mais il voulait aller à Paris, visiter la capitale de l'empire le plus
civilisé de l'univers, où s'offrait le spectacle du plus grand
gouvernement succédant à la plus affreuse anarchie, et où il espérait,
disait-il, apprendre en assistant aux séances du conseil d'État, le
grand art de régner, que l'empereur des Français exerçait d'une
manière si supérieure.
[En marge: Séparation solennelle d'Alexandre et de Napoléon.]
[En marge: Napoléon quitte Tilsit et arrive à Koenigsberg le 10
juillet.]
Le 9 juillet, lendemain même de la signature des traités, eut lieu
l'échange solennel des ratifications, et la séparation des deux
souverains. Napoléon, portant le grand cordon de Saint-André, se
rendit à la demeure qu'occupait Alexandre. Il fut reçu par ce prince,
qui portait le grand cordon de la Légion d'honneur, et qui avait
autour de lui sa garde sous les armes. Les deux empereurs ayant
échangé les ratifications, montèrent à cheval, et vinrent se montrer
à leurs troupes. Napoléon demanda qu'on fît sortir des rangs le soldat
de la garde impériale russe réputé le plus brave, et lui donna
lui-même la croix de la Légion d'honneur. Puis, après s'être
long-temps entretenu avec Alexandre, il l'accompagna vers le Niémen.
L'un et l'autre s'embrassèrent une dernière fois, au milieu des
applaudissements de tous les spectateurs, et se séparèrent. Napoléon
resta au bord du Niémen jusqu'à ce qu'il eût vu son nouvel ami
débarquer sur l'autre rive. Il se retira seulement alors, et, après
avoir fait ses adieux à ses soldats, qui par leur héroïsme avaient
rendu possibles tant de merveilles, il partit pour Koenigsberg, où il
arriva le lendemain 10 juillet.
[En marge: Napoléon règle, à Koenigsberg, le mode et les dates de
l'évacuation de la Prusse.]
[En marge: Somme totale des contributions imposées sur le pays
conquis.]
Il régla dans cette ville tous les détails de l'évacuation de la
Prusse, et chargea le prince Berthier d'en faire le sujet d'une
convention, qui serait signée avec M. de Kalkreuth. Les bords du
Niémen devaient être évacués le 21 juillet, ceux de la Prégel le 25,
ceux de la Passarge le 20 août, ceux de la Vistule le 5 septembre,
ceux de l'Oder le 1er octobre, ceux de l'Elbe le 1er novembre, à
condition toutefois que les contributions dues par la Prusse, tant les
contributions ordinaires que les contributions extraordinaires,
seraient intégralement acquittées ou en espèces, ou en engagements
acceptés par l'intendant de l'armée. Il y en avait pour cinq ou six
cents millions, portant sur les villes anséatiques, sur les États
allemands des princes dépossédés, sur le Hanovre, et enfin sur la
Prusse proprement dite. Cette somme comprenait à la fois ce que les
troupes françaises ou alliées avaient consommé en nature, et ce qui
devait être soldé en argent. Le trésor de l'armée, commencé à
Austerlitz, allait donc recevoir une considérable augmentation, et des
ressources suffisantes pour récompenser le dévouement de soldats
héroïques au plus magnifique de tous les maîtres.
[En marge: Distribution de l'armée en quatre grands commandements.]
Napoléon distribua l'armée en quatre commandements, sous les maréchaux
Davout, Soult, Masséna et Brune. Le maréchal Davout avec le troisième
corps, les Saxons, les Polonais, et plusieurs divisions de dragons et
de cavalerie légère, devait former le premier commandement, et occuper
la Pologne jusqu'à ce qu'elle fût organisée. Le maréchal Soult avec le
quatrième corps, la réserve d'infanterie qui avait appartenu au
maréchal Lannes, une partie des dragons et de la cavalerie légère,
devait former le second commandement, occuper la vieille Prusse de
Koenigsberg à Dantzig, et se charger de tous les détails de
l'évacuation. Le maréchal Masséna avec le cinquième corps, avec les
troupes des maréchaux Ney et Mortier, avec la division bavaroise de
Wrède, devait former le troisième commandement, et occuper la Silésie
jusqu'à l'évacuation générale. Enfin le maréchal Brune formant le
quatrième commandement avec toutes les troupes laissées sur les
derrières, avait mission de veiller sur les côtes de la Baltique, et
si les Anglais y paraissaient, de les recevoir, comme il les avait
autrefois reçus au Helder. La garde, et le corps de Victor,
précédemment de Bernadotte, furent acheminés sur Berlin.
[En marge: Napoléon quitte Koenigsberg, et se rend à Dresde.]
[En marge: Retour de Napoléon à Paris.]
Napoléon partit de Koenigsberg le 13 juillet, se rendit tout droit à
Dresde, pour y passer quelques jours auprès de son nouvel allié le roi
de Saxe, créé grand-duc de Varsovie, et convenir avec lui de la
constitution à donner aux Polonais. Ce bon et sage prince, peu
ambitieux, mais flatté ainsi que tout son peuple, des grandeurs
rendues à sa famille, accueillit Napoléon avec des transports
d'effusion et de reconnaissance. Napoléon le quitta pour rentrer dans
Paris, qui l'attendait impatiemment, et qui ne l'avait pas vu depuis
près d'une année. Il y arriva le 27 juillet à six heures du matin.
[En marge: État de l'Empire français après la paix de Tilsit.]
Jamais plus d'éclat n'avait entouré la personne et le nom de Napoléon;
jamais plus de puissance apparente n'avait été acquise à son sceptre
impérial. Du détroit de Gibraltar à la Vistule, des montagnes de la
Bohême à la mer du Nord, des Alpes à la mer Adriatique, il dominait,
ou directement ou indirectement, ou par lui-même ou par des princes
qui étaient, les uns ses créatures, les autres ses dépendants. Au delà
se trouvaient des alliés, ou des ennemis subjugués, l'Angleterre seule
exceptée. Ainsi le continent presque entier relevait de lui, car la
Russie après lui avoir résisté un moment, venait d'adopter ses
desseins avec chaleur, et l'Autriche se voyait contrainte de les
laisser accomplir, menacée même d'y concourir. L'Angleterre enfin,
garantie de cette vaste domination par l'Océan, allait être placée
entre l'acceptation de la paix, ou une guerre avec l'univers.
[En marge: Politique de Napoléon de 1805 à 1807.]
Tels étaient les dehors de cette puissance gigantesque: ils avaient de
quoi éblouir la terre, et en effet ils l'éblouirent! mais la réalité
était moins solide qu'elle n'était brillante. Il aurait suffi d'un
instant de froide réflexion pour s'en convaincre. Napoléon détourné de
sa lutte avec l'Angleterre par la troisième coalition, attiré des
bords de l'Océan à ceux du Danube, avait puni la maison d'Autriche en
lui enlevant à la suite de la campagne d'Austerlitz, les États
vénitiens, le Tyrol, la Souabe, et avait ainsi complété le territoire
de l'Italie, agrandi nos alliés de l'Allemagne méridionale, éloigné
les frontières autrichiennes des nôtres. Jusque-là tout était bien,
car achever l'affranchissement territorial de l'Italie, nous ménager
des amis en Allemagne, placer de nouveaux espaces entre l'Autriche et
la France, était conforme assurément à la saine politique. Mais dans
l'enivrement produit par la prodigieuse campagne de 1805, changer
arbitrairement la face de l'Europe, et, au lieu de se borner à
modifier le passé, ce qui est le plus grand triomphe accordé à la main
de l'homme, vouloir le détruire; au lieu de continuer à notre profit
la vieille rivalité de la Prusse et de l'Autriche, par des avantages
accordés à l'une sur l'autre, arracher le sceptre germanique à
l'Autriche sans le donner à la Prusse; convertir leur antagonisme en
une haine commune contre la France; créer sous le titre de
Confédération du Rhin, une prétendue Allemagne française, composée de
princes français antipathiques à leurs sujets, de princes allemands
peu reconnaissants de nos bienfaits, et après avoir rendu, par cet
injuste déplacement de la limite du Rhin, la guerre avec la Prusse
inévitable, guerre aussi impolitique qu'elle fut glorieuse, se
laisser entraîner par le torrent de la victoire, jusqu'aux bords de la
Vistule, arrivé là, essayer la restauration de la Pologne, en ayant
sur ses derrières la Prusse vaincue mais frémissante, l'Autriche
secrètement implacable, tout cela, admirable comme oeuvre militaire,
était comme oeuvre politique, imprudent, excessif, chimérique!
Son génie aidant, Napoléon se soutint à ces extrémités périlleuses,
triompha de tous les obstacles, des distances, du climat, des boues,
du froid, et acheva sur le Niémen la défaite des puissances
continentales. Mais au fond il était pressé de mettre un terme à cette
course audacieuse, et toute sa conduite à Tilsit se ressentit de cette
situation. S'étant aliéné pour jamais le coeur de la Prusse, qu'il
n'eut pas la bonne pensée de se rattacher à jamais par un grand acte
de générosité, éclairé sur les sentiments de l'Autriche, éprouvant,
quelque victorieux qu'il fût, le besoin de se faire une alliance, il
accepta celle de la Russie qui s'offrait dans le moment, et imagina un
nouveau système politique, fondé sur un seul principe, l'entente des
deux ambitions russe et française, pour se permettre tout dans le
monde, entente funeste, car il importait à la France de ne pas tout
permettre à la Russie, et bien plus encore de ne pas tout se permettre
à elle-même. Après avoir ajouté par ce traité de Tilsit, aux profonds
déplaisirs de l'Allemagne, en créant chez elle une royauté française,
qui devait nous coûter en dépenses d'hommes et d'argent, en haines à
surmonter, en vains conseils, tout ce que nous coûtaient déjà celles
de Naples et de Hollande; après avoir reconstitué la Prusse à moitié,
au lieu de la restaurer ou de la détruire entièrement; après avoir de
même reconstitué la Pologne à moitié, et tout fait d'une manière
incomplète, parce qu'à ces distances le temps pressait, les forces
commençaient à défaillir, Napoléon s'acquit des ennemis
irréconciliables, des amis impuissants ou douteux, éleva en un mot un
édifice immense, édifice où tout était nouveau, de la base au sommet,
édifice construit si vite que les fondements n'avaient pas eu le temps
de s'asseoir, le ciment de durcir.
[En marge: Caractère des opérations militaires de 1805 à 1807.]
Mais si tout est critiquable à notre avis dans l'oeuvre politique de
Tilsit, quelque brillante qu'elle puisse paraître, tout est admirable
au contraire dans la conduite des opérations militaires. Cette armée
du camp de Boulogne, qui portée du détroit de Calais aux sources du
Danube avec une promptitude incroyable, enveloppa les Autrichiens à
Ulm, refoula les Russes sur Vienne, acheva d'écraser les uns et les
autres à Austerlitz, reposée ensuite quelques mois en Franconie,
recommença bientôt sa marche victorieuse, entra en Saxe, surprit
l'armée prussienne en retraite, la brisa d'un seul coup à Iéna, la
suivit sans relâche, la déborda, la prit jusqu'au dernier homme aux
bords de la Baltique; cette armée qui détournée du nord à l'est,
courut au-devant des Russes, les rejeta sur la Prégel, ne s'arrêta que
parce que des boues impraticables la retinrent, donna alors le
spectacle inouï d'une armée française campée tranquillement sur la
Vistule, puis troublée tout à coup au milieu de ses quartiers, en
sortit pour punir les Russes, les atteignit à Eylau, leur livra,
quoique mourante de froid et de faim, une bataille sanglante, revint
après cette bataille dans ses quartiers, et là campée de nouveau sur
la neige, de manière que son repos seul couvrait un grand siége,
nourrie, recrutée pendant un long hiver à des distances où toute
administration succombe, reprit les armes au printemps, et cette fois
la nature aidant le génie, se plaça entre les Russes et leur base
d'opération, les réduisit, pour regagner Koenigsberg, à passer une
rivière devant elle, les y précipita à Friedland, termina ainsi par
une victoire immortelle, et aux bords même du Niémen, la course la
plus longue, la plus audacieuse, non à travers la Perse ou l'Inde sans
défense, comme l'armée d'Alexandre, mais à travers l'Europe couverte
de soldats aussi disciplinés que braves, voilà ce qui est sans exemple
dans l'histoire des siècles, voilà ce qui est digne de l'éternelle
admiration des hommes, voilà ce qui réunit toutes les qualités, la
promptitude et la lenteur, l'audace et la sagesse, l'art des combats
et l'art des marches, le génie de la guerre et celui de
l'administration, et ces choses si diverses, si rarement unies,
toujours à propos, toujours au moment où il les faut, pour assurer le
succès! Chacun se demandera comment on pouvait déployer tant de
prudence dans la guerre, si peu dans la politique! Et la réponse sera
facile, c'est que Napoléon fit la guerre avec son génie, la politique
avec ses passions.
Nous ajouterons toutefois, en finissant, que l'édifice colossal élevé
à Tilsit, aurait duré peut-être, si de nouveaux poids accumulés
bientôt sur ses fondements déjà si chargés, n'étaient venus précipiter
sa ruine. La fortune de la France, quoique compromise à Tilsit,
n'était donc point inévitablement perdue, et sa gloire était immense.
FIN DU LIVRE VINGT-SEPTIÈME
ET DU SEPTIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME SEPTIÈME.
LIVRE VINGT-CINQUIÈME.
IÉNA.