Frédéric-Guillaume invita donc la reine à venir à Tilsit. Elle s'y

décida, et on prolongea la négociation, qui durait depuis une douzaine

de jours, pour donner à cette princesse le temps de faire le trajet.

Elle arriva le 6 juillet à Tilsit. Une heure après son arrivée,

Napoléon la prévint en allant lui rendre visite. La reine de Prusse

comptait alors trente-deux ans. Sa beauté, autrefois éclatante,

paraissait légèrement ternie par l'âge. Mais elle était encore l'une

des plus belles personnes de son temps. Elle joignait à beaucoup

d'esprit une certaine habitude des affaires, qu'elle avait contractée

en y prenant une part indiscrète, et une parfaite noblesse de

caractère et d'attitude. Cependant le désir trop vif de réussir auprès

du grand homme dont elle dépendait, nuisit à son succès même. Elle

parla de la grandeur de Napoléon, de son génie, du malheur de l'avoir

méconnu, en termes qui n'étaient pas assez simples pour le toucher.

Mais la force de caractère et d'esprit de cette princesse se fit

bientôt sentir dans cet entretien, au point d'embarrasser Napoléon

lui-même, qui s'appliqua, en lui prodiguant les égards et les

respects, à ne pas laisser échapper une seule parole qui pût

l'engager.

[En marge: Efforts de la reine de Prusse pour arracher quelques

concessions à Napoléon.]

Elle vint dîner chez Napoléon, qui la reçut à la porte de sa demeure

impériale. Pendant le dîner, elle s'efforça de le vaincre, de lui

arracher au moins une parole dont elle pût tirer une espérance,

surtout à l'égard de Magdebourg. Napoléon, de son côté, toujours

respectueux, courtois, mais évasif, la désespéra par une résistance

qui ressemblait à une fuite continuelle. Elle devina la tactique de

son puissant adversaire, et se plaignit vivement de ce qu'il ne

voulait pas, en la quittant, laisser dans son âme un souvenir, qui lui

permît de joindre à l'admiration pour le grand homme, un inviolable

attachement pour le vainqueur généreux. Peut-être si Napoléon, moins

préoccupé du soin d'agrandir des royautés ingrates, ou de créer des

royautés éphémères, s'était laissé fléchir en cette occasion, et avait

concédé non-seulement ce qui lui était demandé, mais ce qu'il aurait

pu accorder encore, sans nuire à ses autres projets, peut-être il se

fût attaché le coeur ardent de cette reine, et le coeur honnête de son

époux. Mais il résista à la princesse qui le sollicitait, en lui

opposant d'invincibles respects.

[En marge: Napoléon, pour échapper aux instances de la reine de

Prusse, se hâte de terminer les négociations de Tilsit, en faisant de

légères concessions.]

Embarrassé de cette lutte avec une personne à laquelle il était

difficile de tenir tête, pressé de terminer son nouvel ouvrage, et de

rentrer dans ses États, il voulut en finir sous vingt-quatre heures.

Il avait tracé avec son immuable volonté tout ce qui était relatif à

la Prusse, à la Pologne, à la Westphalie; il avait consenti à une

démarcation entre la Pologne et la Poméranie, qui, suivant les bords

de la Netze et le canal de Bromberg, allait joindre la Vistule

au-dessous de Bromberg. Il fit, quant à Magdebourg, une concession; il

accorda que, dans le cas où le Hanovre resterait à la France, soit que

la paix ne se conclût pas avec l'Angleterre, soit qu'elle se conclût

sans rendre le Hanovre, on rétrocéderait à la Prusse sur la gauche de

l'Elbe, et aux environs de Magdebourg, un territoire de trois ou

quatre cent mille âmes, ce qui emportait la restitution de la place

elle-même.

Il ne voulut rien accorder de plus. M. de Talleyrand eut ordre de

s'aboucher avec MM. de Kourakin et de Labanoff, et de terminer toutes

les contestations dans la journée du 7, de sorte que la reine, mandée

à Tilsit afin d'améliorer le sort de la Prusse, ne fit qu'accélérer le

résultat qu'on cherchait à prévenir, par l'embarras même qu'elle

causait à Napoléon, par le succès qu'avait failli obtenir son

insistance, à la fois gracieuse et opiniâtre. Les négociateurs russes

et prussiens, se voyant sommés péremptoirement de consentir ou de

refuser, finirent par céder. Le traité conclu le 7, fut signé le 8, et

prit le titre, demeuré célèbre, de TRAITÉ DE TILSIT.

[En marge: Traités patents et secrets signés à Tilsit le 8 juillet.]

Il y eut trois genres de stipulations:

Un traité patent de la France avec la Russie, et un autre de la France

avec la Prusse;

Des articles secrets ajoutés à ce double traité;

Enfin un traité occulte d'alliance offensive et défensive, entre la

France et la Russie, qu'on s'engageait à envelopper d'un secret

absolu, tant que les deux parties ne seraient pas d'accord pour le

publier.

[En marge: Restitutions faites à la Prusse.]

Les deux traités patents entre la France, la Russie et la Prusse,

contenaient les stipulations suivantes:

Restitution au roi de Prusse, _en considération de l'empereur de

Russie_, de la vieille Prusse, de la Poméranie, du Brandebourg, de la

haute et basse Silésie;

[En marge: Création du royaume de Westphalie au profit du prince

Jérôme Bonaparte.]

Abandon à la France de toutes les provinces à la gauche de l'Elbe,

pour en composer, avec le grand-duché de Hesse, un royaume de

Westphalie, au profit du plus jeune des frères de Napoléon, le prince

Jérôme Bonaparte;

[En marge: Création du grand-duché de Varsovie au profit du roi de

Saxe.]

Abandon des duchés de Posen et de Varsovie, pour en former un État

polonais, qui, sous le titre de grand-duché de Varsovie, serait

attribué au roi de Saxe, avec une route militaire à travers la

Silésie, qui donnât passage d'Allemagne en Pologne;

[En marge: Reconnaissance par la Prusse et la Russie, des rois Louis,

Joseph et Jérôme, de la Confédération du Rhin, et de toutes les

créations européennes de Napoléon.]

Reconnaissance par la Russie et par la Prusse de Louis Bonaparte en

qualité de roi de Hollande, de Joseph Bonaparte en qualité de roi de

Naples, de Jérôme Bonaparte en qualité de roi de Westphalie;

reconnaissance de la Confédération du Rhin, et en général de tous les

États créés par Napoléon;

Rétablissement dans leurs souverainetés des princes d'Oldenbourg et de

Mecklembourg, mais occupation de leur territoire par les troupes

françaises, pour l'exécution du blocus continental;

[En marge: Médiation de la Russie entre la France et l'Angleterre.]

Enfin, médiation de la Russie, pour rétablir la paix entre la France

et l'Angleterre;

[En marge: Médiation de la France entre la Russie et la Porte.]

Médiation de la France, pour rétablir la paix entre la Porte et la

Russie.

[En marge: Articles secrets ajoutés au traité de Tilsit.]

Les articles secrets contenaient les stipulations suivantes:

[En marge: Restitution des bouches du Cattaro.]

Restitution aux Français des bouches du Cattaro.

Abandon des Sept-Îles, qui devaient désormais appartenir à la France

en toute propriété;

[En marge: Promesse de reconnaître plus tard Joseph comme roi des

Deux-Siciles.]

Promesse à l'égard de Joseph, déjà reconnu roi de Naples dans le

traité patent, de le reconnaître aussi roi des Deux-Siciles, quand les

Bourbons de Naples auraient été indemnisés au moyen des Baléares, ou

de Candie;

[En marge: Promesse de restituer le duché de Magdebourg à la Prusse,

si le Hanovre reste au royaume de Westphalie.]

Promesse, en cas de réunion du Hanovre au royaume de Westphalie, de

restituer à la Prusse, sur la gauche de l'Elbe, un territoire peuplé

de trois ou quatre cent mille habitants;

Traitements viagers enfin, assurés aux chefs dépossédés des maisons de

Hesse, de Brunswick, de Nassau-Orange.

[En marge: Stipulations du traité occulte d'alliance entre La France

et la Russie.]

Le traité occulte, le plus important de tous ceux qui étaient signés

dans le moment, et qu'on se promettait d'envelopper d'un secret

inviolable, contenait l'engagement de la part de la Russie et de la

France, de faire cause commune en toute circonstance, d'unir leurs

forces de terre et de mer dans toute guerre qu'elles auraient à

soutenir; de prendre les armes contre l'Angleterre, si elle ne

souscrivait pas aux conditions que nous avons rapportées, contre la

Porte si celle-ci n'acceptait pas la médiation de la France, et, dans

ce dernier cas, de _soustraire_, disait le texte, _les provinces

d'Europe aux vexations de la Porte, excepté Constantinople et la

Roumélie_. Les deux puissances s'engageaient à sommer en commun la

Suède, le Danemark, le Portugal, l'Autriche elle-même, de concourir

aux projets de la France et de la Russie, c'est-à-dire de fermer leurs

ports à l'Angleterre, et de lui déclarer la guerre[45].

[Note 45: Je publie non le texte, mais l'analyse rigoureusement exacte

du traité, dont le véritable sens est resté inconnu jusqu'ici.]

Les deux États ne pouvaient pas se lier d'une manière plus intime et

plus complète. Le changement de politique de la part d'Alexandre ne

pouvait être ni plus prompt, ni plus extraordinaire.

[En marge: Départ de la reine de Prusse.]

La signature donnée par les Russes entraînant celle des Prussiens,

causa à ces derniers une vive émotion. La reine de Prusse voulut

partir immédiatement. Après avoir comme de coutume dîné le 8, chez

Napoléon, après lui avoir adressé quelques plaintes remplies de

fierté, et quelques-unes à Alexandre remplies d'amertume, elle sortit,

accompagnée par Duroc, qui n'avait cessé de lui porter un vif

attachement, et elle se jeta dans sa voiture en sanglotant. Elle

repartit tout de suite pour Memel, où elle alla pleurer son

imprudence, ses passions politiques, la fâcheuse influence qu'elle

avait exercée sur les affaires, la fatale confiance qu'elle avait mise

dans la fidélité des chefs d'empire à leur parole et à leurs amitiés.

La fortune devait changer pour son pays et pour son époux, mais cette

princesse infortunée devait mourir sans avoir vu ce changement!

[En marge: Alexandre débarrassé des Prussiens, se livre à

l'enthousiasme de ses nouveaux projets.]

[En marge: Alexandre et Napoléon se jurent une éternelle amitié, et se

promettent de se revoir bientôt.]

Alexandre débarrassé d'amis malheureux, dont la tristesse lui pesait,

se livra tout entier à l'enthousiasme de ses nouveaux projets. Il

était vaincu, mais ses armées s'étaient honorées; et au lieu

d'essuyer des pertes à la suite d'une guerre où il n'avait eu que des

revers, il quittait Tilsit avec l'espérance de réaliser prochainement

les grands desseins de Catherine. La chose dépendait de lui, car il

pouvait faire tourner à la paix ou à la guerre, la médiation de la

Russie auprès du cabinet britannique, et la médiation de la France

auprès du Divan. L'une devait lui procurer la Finlande, l'autre tout

ou partie des provinces danubiennes. Il était charmé de son nouvel

allié. Ils se promirent d'être inviolablement attachés l'un à l'autre,

de ne se rien cacher, de se revoir bientôt, pour continuer ces

relations directes, qui avaient déjà porté des fruits si heureux.

Alexandre n'osait proposer à Napoléon de venir voir au fond du Nord,

la capitale d'un empire trop jeune encore pour mériter ses regards;

mais il voulait aller à Paris, visiter la capitale de l'empire le plus

civilisé de l'univers, où s'offrait le spectacle du plus grand

gouvernement succédant à la plus affreuse anarchie, et où il espérait,

disait-il, apprendre en assistant aux séances du conseil d'État, le

grand art de régner, que l'empereur des Français exerçait d'une

manière si supérieure.

[En marge: Séparation solennelle d'Alexandre et de Napoléon.]

[En marge: Napoléon quitte Tilsit et arrive à Koenigsberg le 10

juillet.]

Le 9 juillet, lendemain même de la signature des traités, eut lieu

l'échange solennel des ratifications, et la séparation des deux

souverains. Napoléon, portant le grand cordon de Saint-André, se

rendit à la demeure qu'occupait Alexandre. Il fut reçu par ce prince,

qui portait le grand cordon de la Légion d'honneur, et qui avait

autour de lui sa garde sous les armes. Les deux empereurs ayant

échangé les ratifications, montèrent à cheval, et vinrent se montrer

à leurs troupes. Napoléon demanda qu'on fît sortir des rangs le soldat

de la garde impériale russe réputé le plus brave, et lui donna

lui-même la croix de la Légion d'honneur. Puis, après s'être

long-temps entretenu avec Alexandre, il l'accompagna vers le Niémen.

L'un et l'autre s'embrassèrent une dernière fois, au milieu des

applaudissements de tous les spectateurs, et se séparèrent. Napoléon

resta au bord du Niémen jusqu'à ce qu'il eût vu son nouvel ami

débarquer sur l'autre rive. Il se retira seulement alors, et, après

avoir fait ses adieux à ses soldats, qui par leur héroïsme avaient

rendu possibles tant de merveilles, il partit pour Koenigsberg, où il

arriva le lendemain 10 juillet.

[En marge: Napoléon règle, à Koenigsberg, le mode et les dates de

l'évacuation de la Prusse.]

[En marge: Somme totale des contributions imposées sur le pays

conquis.]

Il régla dans cette ville tous les détails de l'évacuation de la

Prusse, et chargea le prince Berthier d'en faire le sujet d'une

convention, qui serait signée avec M. de Kalkreuth. Les bords du

Niémen devaient être évacués le 21 juillet, ceux de la Prégel le 25,

ceux de la Passarge le 20 août, ceux de la Vistule le 5 septembre,

ceux de l'Oder le 1er octobre, ceux de l'Elbe le 1er novembre, à

condition toutefois que les contributions dues par la Prusse, tant les

contributions ordinaires que les contributions extraordinaires,

seraient intégralement acquittées ou en espèces, ou en engagements

acceptés par l'intendant de l'armée. Il y en avait pour cinq ou six

cents millions, portant sur les villes anséatiques, sur les États

allemands des princes dépossédés, sur le Hanovre, et enfin sur la

Prusse proprement dite. Cette somme comprenait à la fois ce que les

troupes françaises ou alliées avaient consommé en nature, et ce qui

devait être soldé en argent. Le trésor de l'armée, commencé à

Austerlitz, allait donc recevoir une considérable augmentation, et des

ressources suffisantes pour récompenser le dévouement de soldats

héroïques au plus magnifique de tous les maîtres.

[En marge: Distribution de l'armée en quatre grands commandements.]

Napoléon distribua l'armée en quatre commandements, sous les maréchaux

Davout, Soult, Masséna et Brune. Le maréchal Davout avec le troisième

corps, les Saxons, les Polonais, et plusieurs divisions de dragons et

de cavalerie légère, devait former le premier commandement, et occuper

la Pologne jusqu'à ce qu'elle fût organisée. Le maréchal Soult avec le

quatrième corps, la réserve d'infanterie qui avait appartenu au

maréchal Lannes, une partie des dragons et de la cavalerie légère,

devait former le second commandement, occuper la vieille Prusse de

Koenigsberg à Dantzig, et se charger de tous les détails de

l'évacuation. Le maréchal Masséna avec le cinquième corps, avec les

troupes des maréchaux Ney et Mortier, avec la division bavaroise de

Wrède, devait former le troisième commandement, et occuper la Silésie

jusqu'à l'évacuation générale. Enfin le maréchal Brune formant le

quatrième commandement avec toutes les troupes laissées sur les

derrières, avait mission de veiller sur les côtes de la Baltique, et

si les Anglais y paraissaient, de les recevoir, comme il les avait

autrefois reçus au Helder. La garde, et le corps de Victor,

précédemment de Bernadotte, furent acheminés sur Berlin.

[En marge: Napoléon quitte Koenigsberg, et se rend à Dresde.]

[En marge: Retour de Napoléon à Paris.]

Napoléon partit de Koenigsberg le 13 juillet, se rendit tout droit à

Dresde, pour y passer quelques jours auprès de son nouvel allié le roi

de Saxe, créé grand-duc de Varsovie, et convenir avec lui de la

constitution à donner aux Polonais. Ce bon et sage prince, peu

ambitieux, mais flatté ainsi que tout son peuple, des grandeurs

rendues à sa famille, accueillit Napoléon avec des transports

d'effusion et de reconnaissance. Napoléon le quitta pour rentrer dans

Paris, qui l'attendait impatiemment, et qui ne l'avait pas vu depuis

près d'une année. Il y arriva le 27 juillet à six heures du matin.

[En marge: État de l'Empire français après la paix de Tilsit.]

Jamais plus d'éclat n'avait entouré la personne et le nom de Napoléon;

jamais plus de puissance apparente n'avait été acquise à son sceptre

impérial. Du détroit de Gibraltar à la Vistule, des montagnes de la

Bohême à la mer du Nord, des Alpes à la mer Adriatique, il dominait,

ou directement ou indirectement, ou par lui-même ou par des princes

qui étaient, les uns ses créatures, les autres ses dépendants. Au delà

se trouvaient des alliés, ou des ennemis subjugués, l'Angleterre seule

exceptée. Ainsi le continent presque entier relevait de lui, car la

Russie après lui avoir résisté un moment, venait d'adopter ses

desseins avec chaleur, et l'Autriche se voyait contrainte de les

laisser accomplir, menacée même d'y concourir. L'Angleterre enfin,

garantie de cette vaste domination par l'Océan, allait être placée

entre l'acceptation de la paix, ou une guerre avec l'univers.

[En marge: Politique de Napoléon de 1805 à 1807.]

Tels étaient les dehors de cette puissance gigantesque: ils avaient de

quoi éblouir la terre, et en effet ils l'éblouirent! mais la réalité

était moins solide qu'elle n'était brillante. Il aurait suffi d'un

instant de froide réflexion pour s'en convaincre. Napoléon détourné de

sa lutte avec l'Angleterre par la troisième coalition, attiré des

bords de l'Océan à ceux du Danube, avait puni la maison d'Autriche en

lui enlevant à la suite de la campagne d'Austerlitz, les États

vénitiens, le Tyrol, la Souabe, et avait ainsi complété le territoire

de l'Italie, agrandi nos alliés de l'Allemagne méridionale, éloigné

les frontières autrichiennes des nôtres. Jusque-là tout était bien,

car achever l'affranchissement territorial de l'Italie, nous ménager

des amis en Allemagne, placer de nouveaux espaces entre l'Autriche et

la France, était conforme assurément à la saine politique. Mais dans

l'enivrement produit par la prodigieuse campagne de 1805, changer

arbitrairement la face de l'Europe, et, au lieu de se borner à

modifier le passé, ce qui est le plus grand triomphe accordé à la main

de l'homme, vouloir le détruire; au lieu de continuer à notre profit

la vieille rivalité de la Prusse et de l'Autriche, par des avantages

accordés à l'une sur l'autre, arracher le sceptre germanique à

l'Autriche sans le donner à la Prusse; convertir leur antagonisme en

une haine commune contre la France; créer sous le titre de

Confédération du Rhin, une prétendue Allemagne française, composée de

princes français antipathiques à leurs sujets, de princes allemands

peu reconnaissants de nos bienfaits, et après avoir rendu, par cet

injuste déplacement de la limite du Rhin, la guerre avec la Prusse

inévitable, guerre aussi impolitique qu'elle fut glorieuse, se

laisser entraîner par le torrent de la victoire, jusqu'aux bords de la

Vistule, arrivé là, essayer la restauration de la Pologne, en ayant

sur ses derrières la Prusse vaincue mais frémissante, l'Autriche

secrètement implacable, tout cela, admirable comme oeuvre militaire,

était comme oeuvre politique, imprudent, excessif, chimérique!

Son génie aidant, Napoléon se soutint à ces extrémités périlleuses,

triompha de tous les obstacles, des distances, du climat, des boues,

du froid, et acheva sur le Niémen la défaite des puissances

continentales. Mais au fond il était pressé de mettre un terme à cette

course audacieuse, et toute sa conduite à Tilsit se ressentit de cette

situation. S'étant aliéné pour jamais le coeur de la Prusse, qu'il

n'eut pas la bonne pensée de se rattacher à jamais par un grand acte

de générosité, éclairé sur les sentiments de l'Autriche, éprouvant,

quelque victorieux qu'il fût, le besoin de se faire une alliance, il

accepta celle de la Russie qui s'offrait dans le moment, et imagina un

nouveau système politique, fondé sur un seul principe, l'entente des

deux ambitions russe et française, pour se permettre tout dans le

monde, entente funeste, car il importait à la France de ne pas tout

permettre à la Russie, et bien plus encore de ne pas tout se permettre

à elle-même. Après avoir ajouté par ce traité de Tilsit, aux profonds

déplaisirs de l'Allemagne, en créant chez elle une royauté française,

qui devait nous coûter en dépenses d'hommes et d'argent, en haines à

surmonter, en vains conseils, tout ce que nous coûtaient déjà celles

de Naples et de Hollande; après avoir reconstitué la Prusse à moitié,

au lieu de la restaurer ou de la détruire entièrement; après avoir de

même reconstitué la Pologne à moitié, et tout fait d'une manière

incomplète, parce qu'à ces distances le temps pressait, les forces

commençaient à défaillir, Napoléon s'acquit des ennemis

irréconciliables, des amis impuissants ou douteux, éleva en un mot un

édifice immense, édifice où tout était nouveau, de la base au sommet,

édifice construit si vite que les fondements n'avaient pas eu le temps

de s'asseoir, le ciment de durcir.

[En marge: Caractère des opérations militaires de 1805 à 1807.]

Mais si tout est critiquable à notre avis dans l'oeuvre politique de

Tilsit, quelque brillante qu'elle puisse paraître, tout est admirable

au contraire dans la conduite des opérations militaires. Cette armée

du camp de Boulogne, qui portée du détroit de Calais aux sources du

Danube avec une promptitude incroyable, enveloppa les Autrichiens à

Ulm, refoula les Russes sur Vienne, acheva d'écraser les uns et les

autres à Austerlitz, reposée ensuite quelques mois en Franconie,

recommença bientôt sa marche victorieuse, entra en Saxe, surprit

l'armée prussienne en retraite, la brisa d'un seul coup à Iéna, la

suivit sans relâche, la déborda, la prit jusqu'au dernier homme aux

bords de la Baltique; cette armée qui détournée du nord à l'est,

courut au-devant des Russes, les rejeta sur la Prégel, ne s'arrêta que

parce que des boues impraticables la retinrent, donna alors le

spectacle inouï d'une armée française campée tranquillement sur la

Vistule, puis troublée tout à coup au milieu de ses quartiers, en

sortit pour punir les Russes, les atteignit à Eylau, leur livra,

quoique mourante de froid et de faim, une bataille sanglante, revint

après cette bataille dans ses quartiers, et là campée de nouveau sur

la neige, de manière que son repos seul couvrait un grand siége,

nourrie, recrutée pendant un long hiver à des distances où toute

administration succombe, reprit les armes au printemps, et cette fois

la nature aidant le génie, se plaça entre les Russes et leur base

d'opération, les réduisit, pour regagner Koenigsberg, à passer une

rivière devant elle, les y précipita à Friedland, termina ainsi par

une victoire immortelle, et aux bords même du Niémen, la course la

plus longue, la plus audacieuse, non à travers la Perse ou l'Inde sans

défense, comme l'armée d'Alexandre, mais à travers l'Europe couverte

de soldats aussi disciplinés que braves, voilà ce qui est sans exemple

dans l'histoire des siècles, voilà ce qui est digne de l'éternelle

admiration des hommes, voilà ce qui réunit toutes les qualités, la

promptitude et la lenteur, l'audace et la sagesse, l'art des combats

et l'art des marches, le génie de la guerre et celui de

l'administration, et ces choses si diverses, si rarement unies,

toujours à propos, toujours au moment où il les faut, pour assurer le

succès! Chacun se demandera comment on pouvait déployer tant de

prudence dans la guerre, si peu dans la politique! Et la réponse sera

facile, c'est que Napoléon fit la guerre avec son génie, la politique

avec ses passions.

Nous ajouterons toutefois, en finissant, que l'édifice colossal élevé

à Tilsit, aurait duré peut-être, si de nouveaux poids accumulés

bientôt sur ses fondements déjà si chargés, n'étaient venus précipiter

sa ruine. La fortune de la France, quoique compromise à Tilsit,

n'était donc point inévitablement perdue, et sa gloire était immense.

FIN DU LIVRE VINGT-SEPTIÈME

ET DU SEPTIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME SEPTIÈME.

LIVRE VINGT-CINQUIÈME.

IÉNA.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 48 / 49 段