Qu'on se figure le jeune czar, humilié la veille, venant demander la

paix au camp de Napoléon, n'ayant sans doute aucune inquiétude pour

ses propres États, que l'éloignement sauvait des désirs du vainqueur,

mais s'attendant à perdre une notable portion du territoire de son

allié le roi de Prusse, et à se retirer déconsidéré de cette guerre;

qu'on se le figure transporté soudainement dans une sorte de monde, à

la fois imaginaire et réel, imaginaire par la grandeur, réel par la

possibilité, se voyant, au lendemain d'une défaite éclatante, sur la

voie de conquérir la Finlande et une partie de l'empire turc, et de

recueillir d'une guerre malheureuse, plus qu'on ne recueillait jadis

d'une guerre heureuse, comme si l'honneur d'avoir été vaincu par

Napoléon, équivalait presque à une victoire, et en devait rapporter

les fruits; qu'on se figure ce jeune monarque, avide de gloire, la

cherchant partout depuis sept années, tantôt dans la civilisation

précoce de son empire, tantôt dans la création d'un nouvel équilibre

européen, et ne rencontrant que d'immortelles défaites, puis trouvant

tout à coup cette gloire si recherchée dans un système d'alliance avec

son vainqueur, alliance qui devait le faire entrer en partage de la

domination du monde, au-dessous, mais à côté du grand homme qui

voulait bien la partager avec lui, et valoir à la Russie les belles

conquêtes promises par Catherine à ses successeurs, tombées depuis

Catherine dans le royaume des chimères; qu'on se le figure,

disons-nous, passant si vite de tant d'abattement à de si hautes

espérances, et on comprendra sans peine son agitation, son enivrement,

sa subite amitié pour Napoléon, amitié qui prit sur-le-champ les

formes d'une affection enthousiaste, et assurément sincère, au moins

dans ces premiers instants.

Alexandre, qui était, comme nous l'avons déjà dit, doux, humain,

spirituel, mais mobile autant que son père, se jeta brusquement dans

la nouvelle voie, qui lui était ouverte par son habile séducteur. Il

ne quittait pas une fois Napoléon sans exprimer une admiration sans

bornes.--Quel grand homme! disait-il sans cesse à ceux qui

l'approchaient; quel génie! quelle étendue de vues! quel capitaine!

quel homme d'État! que ne l'ai-je connu plus tôt! que de fautes il

m'eût épargnées! que de grandes choses nous eussions accomplies

ensemble!--Ses ministres qui l'avaient rejoint, ses généraux qui

l'entouraient, s'apercevaient de la séduction exercée sur lui, et n'en

étaient pas fâchés, car ils s'applaudissaient de le voir sortir d'un

très-mauvais pas, avec avantage et honneur, à en juger du moins par la

satisfaction qui rayonnait sur son visage.

[En marge: Le roi de Prusse vient à son tour s'établir à Tilsit.]

[En marge: Attitude du roi de Prusse à Tilsit.]

Pendant ce temps, l'infortuné roi de Prusse était venu apporter à

Tilsit son malheur, sa tristesse, sa raison sans éclat, son modeste

bon sens. Ces confidences enivrantes qui transportaient Alexandre,

n'étaient pas faites pour lui. Alexandre lui présentait son intimité

avec Napoléon, comme un moyen d'obtenir de plus grandes restitutions

en faveur de la Prusse. Mais il lui dissimulait la nouvelle alliance

qui se préparait, ou ne lui avouait que la moindre partie du secret.

Il eût paru étrange en effet, que l'un des deux vaincus obtînt de si

belles conquêtes, quand l'autre allait perdre la moitié de son

royaume. Frédéric-Guillaume, traité avec infiniment d'égards par

Napoléon, était cependant laissé à l'écart. À cheval, à la tête des

troupes, il n'avait pas la grâce brillante d'Alexandre, l'ascendant

tranquille de Napoléon. Il restait le plus souvent en arrière, isolé

comme le malheur, faisant attendre ses compagnons couronnés lorsqu'on

montait à cheval ou qu'on en descendait, objet, en un mot, de peu

d'empressement, et même de moins d'estime qu'il n'en méritait, car les

Français croyaient, d'après les ouï-dire de la cour impériale, que

Napoléon avait été trahi par la Prusse, et les Russes répétaient sans

cesse qu'elle s'était mal battue. Quant à Alexandre, tous les soins

étaient pour lui. Lorsqu'il rentrait de longues courses, Napoléon le

retenait, lui prêtait jusqu'à ses meubles et à son linge, et ne

souffrait pas qu'il perdît du temps pour aller à sa demeure revêtir

d'autres habits. Un superbe nécessaire en or, dont Napoléon faisait

usage, ayant paru lui plaire, fut à l'instant même offert et accepté.

Après le dîner, auquel assistaient les trois souverains, et qui avait

toujours lieu chez Napoléon, on se séparait de bonne heure, et les

deux empereurs allaient s'enfermer ensemble, privauté de laquelle

Frédéric-Guillaume était exclu, et qui s'expliquait toujours de la

même manière, par les efforts d'Alexandre auprès de Napoléon pour

recouvrer la plus grande partie de la monarchie prussienne.

[En marge: Le partage de l'empire turc, objet continuel des secrets

entretiens de Napoléon et d'Alexandre.]

Ce n'était pas d'elle cependant qu'il s'agissait dans ces longs

tête-à-tête, mais de l'immense système européen, au moyen duquel on

allait dominer l'Europe en commun. Le partage possible, probable, de

l'empire turc, était le sujet continuel de l'entretien. Un premier

partage avait été discuté, comme on vient de le voir, mais il

semblait incomplet. La Russie avait les bords du Danube jusqu'aux

Balkans; Napoléon avait les provinces maritimes, telles que l'Albanie

et la Morée. Les provinces intérieures, telles que la Bosnie, la

Servie, étaient données à l'Autriche. La Porte conservait la Roumélie,

c'est-à-dire le sud des Balkans, Constantinople, l'Asie-Mineure,

l'Égypte. Ainsi, d'après ce projet, Constantinople, la clef des mers,

et dans l'imagination des hommes la vraie capitale de l'Orient,

Constantinople, tant promise aux descendants de Pierre-le-Grand par

l'opinion universelle, opinion formée des espérances des Russes et des

craintes de l'Europe, Constantinople restait, avec Sainte-Sophie, aux

barbares de l'Asie!

Alexandre y revint plus d'une fois, et un partage plus complet, qui

eût donné à Napoléon, outre la Morée, les îles de l'archipel, Candie,

la Syrie, l'Égypte, mais Constantinople aux Russes, lui aurait plu

davantage. Toutefois Napoléon, qui croyait en avoir assez fait, trop

même, pour s'attacher le jeune empereur, ne voulut jamais aller aussi

loin. Céder Constantinople, n'importe à qui, fût-ce à un ennemi

déclaré de l'Angleterre, laisser faire ainsi à quelqu'un, lui vivant,

la conquête la plus éblouissante qui se pût imaginer, ne devait pas

convenir à Napoléon. Il pouvait bien, comme obéissant à une tendance

naturelle des choses, et pour résoudre beaucoup de difficultés

européennes, pour se donner enfin une puissante alliance contre

l'Angleterre, il pouvait bien permettre au torrent de l'ambition russe

de venir battre le pied des Balkans, surtout dans le désir de

détourner ce torrent de la Vistule, mais il ne voulait pas lui

laisser dépasser ces montagnes tutélaires. Il ne voulait pas que

l'oeuvre la plus éclatante des temps modernes fût accomplie par

quelqu'un, à sa face, à côté de lui! Il était trop jaloux de la

grandeur de la France, trop jaloux d'occuper à lui seul l'imagination

du genre humain, pour consentir à un tel empiétement sur sa propre

gloire!

Aussi, malgré l'envie de séduire son nouvel ami, il ne se prêta jamais

à un autre partage que celui qui enlevait à la Porte les provinces du

Danube mal attachées à l'empire, et la Grèce déjà trop réveillée pour

subir long-temps le joug des Turcs.

Un jour les deux empereurs, au retour d'une longue promenade, se

renfermèrent dans le cabinet de travail, où se trouvaient étalées de

nombreuses cartes de géographie. Napoléon, paraissant continuer une

conversation vivement engagée avec Alexandre, demanda à M. Méneval une

carte de Turquie, la déploya, puis reprenant l'entretien, et posant

tout à coup le doigt sur Constantinople, s'écria plusieurs fois, sans

s'inquiéter d'être entendu du secrétaire, dans lequel il avait une

confiance absolue: Constantinople! Constantinople! jamais! c'est

l'empire du monde[44].--

[Note 44: Je tiens ces détails de M. Méneval lui-même, témoin

oculaire, et outre la véracité de ce témoin respectable, j'ai pour

garant de leur exactitude les correspondances de MM. Savary et de

Caulaincourt, lesquelles prouvent que la limite des Balkans ne fut

jamais franchie, malgré tous les efforts d'Alexandre.]

Cependant, la Finlande, les provinces danubiennes, comme prix du

concours de la Russie aux projets de la France, présentaient une

perspective assez belle, pour enivrer Alexandre, car son règne

égalerait celui de la grande Catherine, s'il obtenait ces vastes

territoires. Il ne se fit donc pas presser plus long-temps, et

consentit à tout ce qu'on exigeait de lui.

[En marge: Bases sur lesquelles doivent reposer les stipulations de

Tilsit.]

En conséquence il fut convenu que la France et la Russie noueraient

dès cet instant une alliance intime, à la fois défensive et offensive,

n'auraient à l'avenir que les mêmes amis, les mêmes ennemis, et en

toute occasion tourneraient vers le même but leurs forces réunies de

terre et de mer. On se promit de régler plus tard par une convention

spéciale le nombre d'hommes et de vaisseaux à employer pour chaque cas

particulier. Dans le moment, la Russie devait offrir sa médiation au

cabinet britannique, pour le rétablissement de la paix avec la France,

et si cette médiation aux conditions arrêtées par Napoléon, n'était

pas acceptée, elle s'obligeait à déclarer la guerre à la

Grande-Bretagne. Immédiatement après on devait contraindre toute

l'Europe, l'Autriche comprise, à concourir à cette guerre. Si la Suède

et le Portugal, comme il était facile de le prévoir, résistaient, une

armée russe irait occuper la Finlande, une armée française le

Portugal. Quant aux Turcs, Napoléon s'engageait à leur offrir sa

médiation, pour les remettre en paix avec la Russie, et s'ils

refusaient cette médiation, il était stipulé que la guerre de la

Russie contre eux serait commune à la France, et que les deux

puissances feraient ensuite de l'empire ottoman, ce qu'elles

jugeraient convenable, sauf à s'arrêter, quant au démembrement, à la

limite des Balkans et du golfe de Salonique.

[En marge: Conditions posées par Napoléon à l'égard de la Prusse.]

[En marge: Projet de créer un royaume français en Allemagne, avec les

dépouilles de la Prusse et de la Hesse.]

[En marge: Résolutions de Napoléon à l'égard de la Pologne.]

Ces résolutions une fois adoptées en substance, Napoléon se chargea

de rédiger de sa main les traités patents et secrets, qui devaient les

contenir. Il fallait cependant s'entendre au sujet de cette

malheureuse Prusse, que Napoléon avait promis de ne pas détruire

entièrement, et, pour l'honneur d'Alexandre, de laisser subsister au

moins en partie. Il y avait deux conditions fondamentales que Napoléon

avait posées, et desquelles il ne voulait pas s'écarter, c'était de

prendre, pour les employer à diverses combinaisons, toutes les

provinces allemandes que la Prusse possédait à la gauche de l'Elbe, et

en outre les provinces polonaises qu'elle avait reçues dans les divers

partages de la Pologne. Ce n'était pas moins que la moitié des États

prussiens, en territoire et en population. Avec les provinces de

Westphalie, de Brunswick, de Magdebourg, de Thuringe, anciennement ou

récemment acquises par la Prusse, Napoléon voulait, en les réunissant

au grand-duché de Hesse, composer un royaume allemand, qu'il

appellerait royaume de Westphalie, et qu'il se proposait de donner à

son frère Jérôme, pour introduire dans la Confédération du Rhin un

prince de sa famille. Il avait déjà couronné deux de ses frères, l'un

qui régnait en Italie, l'autre en Hollande. Il en établirait ainsi un

troisième en Allemagne. Quant au Hanovre, qui avait appartenu un

moment à la Prusse, Napoléon prétendait le garder comme gage de la

paix avec l'Angleterre. Quant à la Pologne, son intention était d'en

commencer la restauration au moyen des provinces de Posen et de

Varsovie, qu'il constituerait en État indépendant, afin de payer les

services des Polonais, qui lui avaient été peu secourables jusqu'ici,

mais qui pourraient l'être davantage, lorsqu'ils joindraient à leur

courage naturel l'avantage de l'organisation; afin d abolir aussi, en

renversant l'ouvrage du grand Frédéric, la principale et la plus

condamnable de ses oeuvres, le partage de la Pologne. Napoléon ne

savait pas ce que le temps lui permettrait d'enlever plus tard à

l'Autriche, par échange ou par force, des provinces polonaises que

détenait cette puissance, et en attendant, il faisait déjà renaître la

Pologne, par la création d'un État polonais d'une assez grande étendue

et d'une véritable importance. Pour faciliter davantage cette

restauration, il avait imaginé de revenir à une autre chose du passé,

c'était de donner la Pologne à la Saxe. Ainsi en détruisant l'une des

grandes monarchies de l'Allemagne, la Prusse, il voulait lui

substituer deux nouvelles monarchies alliées, la Westphalie,

constituée de toutes pièces au profit de son plus jeune frère, la

Saxe, agrandie jusqu'à la doubler, et destinées l'une et l'autre,

d'après toutes les vraisemblances, à lui rester fidèlement attachées.

Il entendait refaire de la sorte un nouvel équilibre allemand, et

remplacer par deux alliances, la forte alliance de la Prusse, qu'il

avait perdue. Il assignait donc pour limites à la Confédération du

Rhin, l'Inn à l'égard de l'Autriche, l'Elbe à l'égard de la Prusse, la

Vistule à l'égard de la Russie.

[En marge: Quelques objections d'Alexandre relativement au

démembrement de la Prusse.]

[En marge: Réponse de Napoléon aux objections d'Alexandre.]

La Russie n'avait pas beaucoup d'objections à élever contre de telles

combinaisons, une fois surtout qu'elle prenait le parti de s'associer

à la politique française. Sauf les sacrifices imposés à la Prusse,

sauf la restauration de la Pologne, elle s'intéressait peu à ces

créations, à ces démembrements d'États allemands. Mais les sacrifices

imposés à la Prusse étaient embarrassants pour l'empereur Alexandre,

surtout quand il se rappelait les serments prêtés sur le tombeau du

grand Frédéric, et les démonstrations d'un dévouement chevaleresque

prodiguées à la reine de Prusse. De 9 millions et demi d'habitants, on

réduisait la monarchie prussienne à 5 millions. De 120 millions de

francs en revenu, on la réduisait à 69. Alexandre ne pouvait donc

admettre un tel amoindrissement de son allié, sans quelques

objections. Il les présenta à Napoléon, et n'en fut que médiocrement

écouté. Napoléon lui répondit que c'était par considération pour lui

qu'il laissait autant de provinces à la Prusse, car sans le motif de

lui complaire, il l'aurait réduite à n'être qu'un des États de

troisième ordre. Il lui eût enlevé, disait-il, jusqu'à la Silésie,

qu'il aurait, ou donnée à la Saxe, pour transporter à celle-ci toute

la puissance qu'avait eue la Prusse, ou donnée à l'Autriche, pour en

obtenir les Gallicies.

[En marge: Déplaisir causé à l'empereur Alexandre par la restauration

de la Pologne.]

[En marge: Direction que Napoléon cherche à imprimer à l'ambition de

la Russie.]

Cette double combinaison aurait assurément mieux valu. Le parti de

sacrifier la Prusse une fois pris, il valait mieux la détruire tout à

fait qu'à moitié. C'est, dans tous les cas, un mauvais système que de

renverser les anciens États, pour en créer de nouveaux, car les

anciens sont prompts à revivre, les nouveaux prompts à mourir, à moins

toutefois qu'on n'agisse dans le sens, déjà très-prononcé, de la

marche des choses. La marche des choses avait amené l'agrandissement

progressif de la Prusse, la destruction progressive de la Pologne et

de la Saxe. Tout ce qu'on essayait dans ce sens avait des chances de

durée; tout ce qu'on essayait dans le sens contraire, en avait peu. Il

aurait fallu pour donner à ce qu'on faisait quelque consistance,

rendre tout de suite la Prusse si faible, la Saxe et la Pologne si

fortes, que la première eût peu de moyens de renaître, et les deux

autres beaucoup de moyens de se soutenir. Ainsi en ne reconstituant

pas la Prusse en entier, reconstruction qui eût été préférable à tout,

Napoléon aurait mieux fait de la détruire complétement. Il le pensait

lui-même ainsi, et il le dit à l'empereur Alexandre. Il alla jusqu'à

lui offrir une partie des dépouilles de la maison de Brandebourg, s'il

voulait se prêter à ses projets, afin de rétablir plus complétement la

Pologne. Mais Alexandre s'y refusa, car il lui était évidemment

impossible d'accepter les dépouilles de la Prusse. C'était déjà bien

assez de ne pas la défendre davantage, et de devenir l'allié intéressé

du vainqueur qui la dépouillait. Indépendamment du sort infligé à la

Prusse, Alexandre ne pouvait pas voir avec plaisir la restauration de

la Pologne. Mais Napoléon s'efforça de lui démontrer que la Russie

devait du côté de l'Occident s'arrêter au Niémen; qu'en le dépassant

pour se rapprocher de la Vistule, comme elle l'avait fait lors du

dernier partage de la Pologne, elle se rendait suspecte et odieuse à

l'Europe, se donnait des sujets, long-temps, peut-être même

éternellement insoumis, et se mettait pour des conquêtes douteuses

dans la dépendance de puissances voisines, toujours prêtes à fomenter

l'insurrection chez elle; qu'il fallait qu'elle cherchât son

agrandissement ailleurs; qu'elle le trouverait au Nord vers la

Finlande, en Orient vers la Turquie; que dans cette dernière direction

surtout, s'ouvrait pour elle la route de la vraie grandeur, de la

grandeur sans limites, puisque l'Inde même était en perspective; qu'en

cherchant à s'agrandir de ce côté, elle rencontrerait sur le continent

des amis, des alliés, la France particulièrement, et qu'elle n'aurait

d'adversaire que l'Angleterre, dont la puissance, réduite à celle de

ses vaisseaux, ne pourrait jamais lui disputer les bords du Danube.

[En marge: Juillet 1807.]

[En marge: Manière dont Frédéric-Guillaume accueille les propositions

qui le concernent.]

[En marge: Explication entre Napoléon et le roi Frédéric-Guillaume.]

[En marge: Frédéric-Guillaume se résigne, mais se défend sur certains

détails, et tâche de garder Magdebourg.]

Les raisons de Napoléon était fortes, et eussent-elles été mauvaises, on

n'était guère en mesure de les contredire. Il fallait choisir: ou

n'avoir rien nulle part, ne s'agrandir d'aucun côté, sans empêcher la

Pologne de renaître, la Prusse de tomber, ou s'agrandir beaucoup dans le

sens indiqué par Napoléon. Alexandre n'hésita pas. D'ailleurs il était

tellement séduit, charmé, qu'il n'y avait pas besoin de la force pour le

décider. Mais il s'agissait de savoir comment on ferait supporter son

malheur à Frédéric-Guillaume, qui, en voyant les deux empereurs si

intimes, avait pu se flatter d'être le motif de cette intimité, et d'en

recueillir le prix. Alexandre se chargea, quelque embarrassant que fût

ce rôle, de faire les premières ouvertures, et après avoir communiqué à

Frédéric-Guillaume les résolutions qui le concernaient, de lui laisser

le soin de s'en entendre directement avec l'arbitre suprême, qui traçait

les frontières de tout le monde. Frédéric-Guillaume accueillit mal les

ouvertures d'Alexandre, et se promit d'en référer à Napoléon. Le

malheureux roi de Prusse, que la fortune favorisait alors si peu, mais

qu'elle devait dédommager plus tard, n'était pas capable de traiter

lui-même ses propres affaires. Il n'était ni adroit, ni imposant; et si

parfois son âme soulevant le poids du malheur, se livrait à quelques

mouvements involontaires, c'était à des mouvements de brusquerie, fort

peu séants chez un roi sans États et sans armée. La ville de Memel, où

la reine de Prusse passait ses nuits et ses jours à pleurer, les dix ou

quinze mille hommes du général Lestocq, voilà tout ce qui lui restait.

Ce prince eut une longue explication avec Napoléon, et, comme dans leur

première entrevue, s'attacha à lui prouver qu'il n'avait pas mérité son

malheur, car l'origine de ses démêlés avec la France remontait à la

violation du territoire d'Anspach, et en traversant la province

d'Anspach, affirmait-il avec obstination, Napoléon avait manqué à la

souveraineté prussienne. La question avait peu d'importance au point où

en étaient les choses, mais à cet égard Napoléon éprouvait une

conviction égale à celle de son interlocuteur. En traversant cette

province d'Anspach, il avait agi avec une parfaite bonne foi, et il

tenait à avoir raison sur ce point, autant que s'il n'eût pas été le

plus fort. Les deux monarques s'animèrent, et le roi de Prusse, dans son

désespoir, se livra à des emportements, regrettables pour sa dignité,

peu utiles à sa cause, embarrassants pour Napoléon. Importuné de ses

plaintes, Napoléon le renvoya à son allié Alexandre, qui l'avait

entraîné à continuer la guerre, lorsque le lendemain d'Eylau, la paix

eût été possible et avantageuse pour la Prusse.--Du reste, lui dit-il,

l'empereur Alexandre a un moyen de vous indemniser, c'est de vous

sacrifier ses parents, les princes de Mecklembourg et d'Oldenbourg, dont

les États procureront un beau dédommagement à la Prusse, vers le Nord et

vers la Baltique; c'est aussi de vous abandonner le roi de Suède, auquel

vous pourrez prendre Stralsund, et la portion de la Poméranie dont il se

sert si mal. Que l'empereur Alexandre consente pour vous à ces

acquisitions, non pas égales aux territoires qu'on vous enlève, mais

mieux situées, et quant à moi je ne m'y opposerai pas.--Napoléon était

fondé à renvoyer Frédéric-Guillaume à Alexandre, qui aurait pu

effectivement procurer ces compensations à la Prusse. Mais Alexandre

avait déjà bien assez de l'embarras que lui causait la tristesse de ses

alliés prussiens, sans y ajouter dans sa propre famille des plaintes,

des reproches, des visages consternés. Frédéric-Guillaume n'aurait pas

même osé en parler, et il prit l'offre pour une défaite. Il fut donc

obligé de se résigner au sacrifice d'une moitié de son royaume.

Cependant il était possible de lui ménager quelques consolations de

détail, qui eussent fort adouci son chagrin. On lui laissait la vieille

Prusse, la Poméranie, le Brandebourg, la Silésie, mais on lui enlevait

la Pologne, on lui enlevait les provinces à la gauche de l'Elbe, et on

lui devait, en prenant ces vastes parties de ses États, de ne pas trop

isoler entre elles, celles qui lui restaient. C'était en effet avec des

empiétements successifs sur la Pologne, que Frédéric avait lié ensemble

la vieille Prusse, la Poméranie, le Brandebourg, la Silésie. Il

s'agissait de savoir quelles portions de la Pologne on laisserait à la

Prusse, pour bien rattacher ces provinces entre elles. Enfin, et

par-dessus tout, il s'agissait de savoir, si en assignant à la Prusse la

frontière de l'Elbe en Allemagne, on lui accorderait la place de

Magdebourg, qui est sur l'Elbe plus importante encore que celle de

Mayence ou de Strasbourg sur le Rhin.

[En marge: Volontés de Napoléon à l'égard des nouvelles frontières

prussiennes, et au sujet de Dantzig et de Magdebourg.]

Napoléon consentait à ce que les frontières de la Pologne fussent

tracées de manière à lier autant que possible la vieille Prusse, la

Poméranie, le Brandebourg, la Silésie; mais en concédant la basse

Vistule à Frédéric-Guillaume, il voulait lui enlever Dantzig, et la

constituer ville libre comme Brême, Lubeck et Hambourg. Quant à

Magdebourg, il était inflexible. Mayence, Magdebourg formaient les

étapes de sa puissance au Nord, il n'était pas possible qu'il y

renonçât. Il fut donc absolu dans ses volontés, relativement à Dantzig

et à Magdebourg.

[En marge: Insistance du roi Frédéric-Guillaume pour obtenir

Magdebourg.]

[En marge: L'empereur Alexandre imagine de faire venir la reine de

Prusse à Tilsit, pour qu'elle essaie d'arracher quelques concessions

en faveur de la Prusse.]

Le roi de Prusse se résigna encore au sujet de Dantzig, mais il tenait

à Magdebourg, car c'était au sein de l'Allemagne un point d'appui

considérable, et la clef de l'Elbe qui était devenu sa frontière. Il

faisait valoir, non pas ce motif politique, mais une raison d'ancienne

affection. En effet, les habitants du duché de Magdebourg, répandus à

la droite et à la gauche de l'Elbe, étaient au nombre des sujets les

plus anciens et les plus affectionnés de la monarchie. Néanmoins il ne

gagna rien par ce nouveau moyen. Comme il insistait beaucoup, tantôt

auprès de Napoléon, tantôt auprès d'Alexandre, celui-ci imagina d'agir

sur Napoléon, en appelant à Tilsit la reine de Prusse, pour qu'elle

essayât sur le vainqueur de l'Europe la puissance de son esprit, de sa

beauté, de son infortune. Les bruits calomnieux auxquels avait donné

naissance l'admiration d'Alexandre pour cette princesse, avaient

empêché qu'elle ne se rendît à Tilsit. Cependant on eut recours à son

intervention, comme dernier moyen, non de toucher grossièrement

Napoléon, mais d'émouvoir ses sentiments les plus délicats, par la

présence d'une reine, belle, spirituelle, et malheureuse.

Il était tard pour essayer d'une telle ressource, car les idées de

Napoléon étaient définitivement arrêtées, et du reste il est peu

probable qu'à quelque époque que ce fût, Napoléon eût sacrifié une

partie de ses desseins, sous l'influence d'une femme, si intéressante

qu'elle pût être.

[En marge: Présence de la reine de Prusse à Tilsit.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 47 / 49 段