Nous avons souvent parlé des alliances de la France à cette époque;

nous avons souvent dit qu'à moins de réaliser le phénomène effrayant,

heureusement impossible, de la monarchie universelle, il fallait que

Napoléon tâchât de compter en Europe autre chose que des ennemis,

publiquement ou secrètement conjurés contre lui, et qu'il devait

s'efforcer de s'y faire un ami, au moins un. Nous avons dit que

l'Espagne, notre alliée la plus ancienne et la plus naturelle, était

complétement désorganisée, et jusqu'à son entière régénération

destinée à être une charge pour ceux qui s'uniraient à elle; que

l'Italie était à créer; que l'Angleterre, alors inquiète sur la

possession des Indes, alarmée de nous voir établis au Texel, à Anvers,

à Brest, à Cadix, à Toulon, à Gênes, à Naples, à Venise, à Trieste, à

Corfou, comme propriétaires ou comme dominateurs, était inconciliable

avec nous; que l'Autriche serait implacable tant qu'on ne lui aurait

pas ou restitué, ou fait oublier l'Italie; que la Russie nous

jalousait sur le continent comme l'Angleterre sur l'Océan; que la

Prusse au contraire, rivale naturelle de l'Autriche, voisine menacée

de la Russie, puissance protestante, novatrice, enrichie de biens

d'église, était la seule dont les intérêts politiques et les principes

moraux ne fussent pas absolument incompatibles avec les nôtres, et que

c'était auprès d'elle qu'il fallait chercher l'ami, fort et sincère,

au moyen duquel on rendrait toutes les coalitions, ou impossibles, ou

incomplètes. Mais on a vu que la Prusse placée entre les deux partis

qui divisaient alors le monde, incertaine et hésitante, avait eu les

torts de la faiblesse, Napoléon ceux de la force, qu'une déplorable

rupture s'en était suivie, que Napoléon avait eu l'immense gloire

militaire, l'immense malheur politique de détruire en quinze jours une

monarchie qui était notre unique alliée possible en Europe, que les

Russes enfin ayant voulu venir au secours des Prussiens en Pologne,

comme ils étaient venus au secours des Autrichiens en Gallicie, il les

avait écrasés à Friedland comme à Austerlitz.

Vainqueur du continent entier, entouré de puissances successivement

battues, l'une il y avait dix jours à Friedland, l'autre il y avait

huit mois à Iéna, la troisième il y avait dix-huit mois à Austerlitz,

Napoléon se voyait maître de choisir, non pas entre des amis sincères,

mais entre des amis empressés, soumis, obséquieux. Si par un

enchaînement de choses, presque impossible à rompre, le moment

d'essayer à son tour l'alliance russe n'était pas alors venu pour lui,

il aurait pu en cet instant, conjurer en quelque sorte la destinée,

rentrer soudainement dans les voies de la bonne politique, pour n'en

plus sortir, et il y eût trouvé avec moins de puissance apparente,

plus de puissance réelle, et peut-être une éternelle durée, sinon pour

sa dynastie, au moins pour la grandeur de la France, qu'il aimait

autant que sa dynastie. Pour cela il fallait se conduire en vainqueur

généreux, et par un acte imprévu, mais nullement bizarre quoique

imprévu, relever la Prusse abattue, la refaire plus forte, plus

étendue que jamais, en lui disant: Vous avez eu tort, vous avez manqué

de franchise avec moi, je vous en ai punie; oublions votre défaite et

ma victoire; je vous agrandis au lieu de vous amoindrir, pour que vous

soyez à jamais mon alliée.--Certainement Frédéric-Guillaume, qui avait

la guerre en aversion, qui se reprochait tous les jours de s'y être

laissé entraîner, et qui plus tard, en 1813, lorsque Napoléon, à demi

vaincu, présentait une proie facile à dévorer, hésitait encore à

profiter du retour de la fortune, et ne reprit les armes que parce que

son peuple les prit malgré lui, ce roi comblé de biens après Iéna et

Friedland, forcé à la reconnaissance, n'aurait jamais fait partie

d'une coalition, et Napoléon n'ayant à combattre que l'Autriche et la

Russie, n'eût point été accablé. Si Napoléon désirait une couronne en

Allemagne pour l'un de ses frères, désir fâcheux et peu sage, il avait

la Hesse, que la Prusse se serait trouvée trop heureuse de lui

abandonner. Il aurait tenu le sort du Hanovre en suspens, prêt à le

donner à l'Angleterre pour prix de la paix, ou à la Prusse pour prix

d'une alliance intime. Et quant à l'empereur Alexandre, n'ayant rien à

lui prendre, rien à lui rendre, Napoléon l'aurait laissé sans un seul

grief, en reconstituant la Prusse le lendemain de la commune défaite

des Prussiens et des Russes. Il l'aurait réduit à admirer le

vainqueur, à signer la paix sans mot dire, sans reparler ni de

l'Italie, ni de la Hollande, ni de l'Allemagne, prétextes ordinaires à

cette époque des contestations de la France et de la Russie.

[En marge: Événements imprévus qui favorisent en Orient le

rapprochement de Napoléon avec Alexandre.]

Ce que nous imaginons ici était sans doute une utopie, non de

générosité, car Napoléon était parfaitement capable de cette

générosité imprévue, éblouissante, qui jaillit quelquefois d'un coeur

grand et avide de gloire, mais une utopie par rapport aux combinaisons

du moment. Alors, en effet, le cours des choses qui mène les hommes,

même les plus puissants, conduisait Napoléon à d'autres résolutions.

En fait d'alliances, il avait, quoique à la moitié de son règne, déjà

essayé de toutes. À peine arrivé au consulat, à l'époque des pensées

bonnes, sages, profondes, parce que c'étaient les premières que lui

inspirait la vue des choses, bien avant la corruption qui naît d'un

pouvoir prolongé, il s'était tourné vers la Prusse, et en avait fait

son alliée. Un instant, sous Paul Ier, mais comme expédient, il avait

songé à s'unir à la Russie. Un instant encore, pendant la paix

d'Amiens, il avait imaginé de s'unir à l'Angleterre, séduit par

l'avantage de joindre la puissance de mer à celle de terre, mais

toujours d'une manière passagère, et la Prusse n'avait pas cessé

d'être alors sa confidente intime, sa complice dans toutes les

affaires de l'Europe. Brouillé depuis avec la Prusse jusqu'à lui

déclarer la guerre, sentant son isolement, il avait adressé à

l'Autriche des ouvertures qui auraient fait peu d'honneur à sa

pénétration, si le besoin d'avoir un allié, même au milieu de ses

victoires, ne l'avait justifié d'en chercher de peu vraisemblables.

Bientôt, averti par les perfides armements de l'Autriche, enivré par

Iéna, il avait cru pouvoir se passer de tout le monde. Transporté en

Pologne, et surpris après Eylau des obstacles que la nature peut

opposer à l'héroïsme et au génie, il avait pensé encore une fois à

l'alliance de la Prusse. Mais blessé des réponses de cette puissance,

réponses moins empressées qu'il n'aurait dû s'y attendre, et redevenu

victorieux autant que jamais à Friedland, pressé enfin de mettre un

terme à une guerre lointaine, il était nécessairement amené, en

tournant sans cesse dans le cercle de ses pensées, à celle qui n'avait

pas encore eu son jour, à celle que favorisaient tant de circonstances

présentes, à la pensée d'une alliance avec la Russie. Éloigné

définitivement de la Prusse qui n'avait pas su saisir un instant de

retour vers elle, irrité au plus haut point de la conduite

artificieuse de l'Autriche, trouvant la Russie dégoûtée des alliés qui

l'avaient si mal secondée, croyant qu'il y aurait plus de sincérité

chez la Russie que chez la Prusse, parce qu'il y aurait moins

d'ambiguïté de position, séduit aussi par la nouveauté qui abuse

toujours à un certain degré les esprits même les plus fermes,

Napoléon imagina de faire d'Alexandre un allié, un ami, en s'emparant

de son esprit, en remplissant sa tête d'idées ambitieuses, en offrant

à ses yeux éblouis des prestiges qu'il était facile de créer,

d'entretenir quelque temps, mais non pas d'éterniser, à moins de les

renouveler au moyen des satisfactions les plus dangereuses. L'Orient

s'offrait naturellement comme ressource pour procurer au jeune

Alexandre ces satisfactions, très-aisées à imaginer, beaucoup moins à

réaliser, mais tout à coup devenues tacites, par une circonstance

accidentelle et récente: tant il est vrai que lorsque le moment d'une

chose est venu, il semble que tout la favorise, même les accidents les

plus imprévus!

[En marge: Déposition du sultan Sélim.]

Napoléon avait engagé les Turcs dans sa querelle, en les excitant à

disputer les provinces du Danube aux conquérants de la Crimée,

l'Égypte aux possesseurs de l'Inde. Il leur avait promis de les

secourir sur terre contre les Russes, sur mer contre les Anglais, et

il avait commencé par les aider avec ses officiers à défendre les

Dardanelles. Il s'était engagé enfin à ne pas signer la paix, sans la

rendre commune et avantageuse à l'empire ottoman. Mais l'infortuné

Sélim, odieux aux ulémas dont il voulait réduire le pouvoir, aux

janissaires qu'il voulait soumettre à la discipline européenne, avait

expié par une chute épouvantable ses sages et généreux desseins.

Depuis long-temps les ulémas lui témoignaient une défiances profonde.

Les janissaires voyaient avec une sorte de fureur les nouvelles

troupes connues sous le nom de _nizam-djedid_. Les uns et les autres

n'attendaient qu'une occasion pour satisfaire leurs ressentiments. Le

sultan ayant exigé que les janissaires qui tenaient garnison dans les

châteaux du Bosphore et des Dardanelles prissent le costume du

_nizam-djedid_, la révolte avait éclaté parmi eux, et s'était propagée

avec la rapidité de l'éclair parmi les compagnies de janissaires qui

se trouvaient soit à Constantinople, soit dans les villes voisines de

la capitale. Tous étaient accourus à Constantinople, s'étaient ameutés

sur la place de l'At-Meïdan (l'ancien hippodrome) avec leurs marmites

renversées, signe ordinaire de la révolte, indiquant qu'ils refusent

la nourriture d'un maître devenu odieux. Les ulémas se réunissant de

leur côté, avaient déclaré qu'un prince qui avait régné sept ans sans

avoir de postérité, sous lequel le pèlerinage de la Mecque avait été

interrompu, était indigne de régner. Les janissaires assemblés pendant

plusieurs jours avaient successivement demandé, obtenu, et quelquefois

pris sans qu'on la leur livrât, la tête des ministres de la Porte,

accusés de favoriser le nouveau système, et enfin la révolte

s'obstinant, le mufti avait proclamé la déchéance de Sélim, et

l'élévation de Mustapha au trône. Le malheureux Sélim, enfermé dans un

appartement du sérail, pouvait espérer, il est vrai, le secours de son

armée, commandée par un sujet dévoué, le grand-vizir Baraïctar. Mais

ce secours offrait de graves périls, car on devait craindre que

l'apparition du grand-vizir à la tête de soldats fidèles, ne fit

assassiner le sultan détrôné, avant qu'il pût être secouru. Telles

étaient les nouvelles que Napoléon venait de recevoir à son quartier

général de Tilsit le 24 juin. D'après toutes les vraisemblances, le

nouveau gouvernement turc allait être l'ennemi de la France,

justement parce que le gouvernement renversé avait été son ami. Il

était certain d'ailleurs que l'anarchie qui minait ce malheureux

empire, le rangeait avec l'Espagne au nombre de ces alliés, dont il

fallait attendre plus d'embarras que de services, surtout quand cet

allié placé à la distance qui sépare Constantinople de Paris, ne

pouvait être que difficilement conseillé, et lentement secouru.

Napoléon, chez lequel les révolutions d'idées s'opéraient avec la

vivacité naturelle à son génie, envisagea tout à coup les événements

d'Orient d'une manière nouvelle. Il y avait long-temps que les hommes

d'État de l'Europe considéraient l'empire turc comme à la veille

d'être partagé, et c'est dans cette vue que Napoléon avait voulu

prélever la part de la France, en s'emparant de l'Égypte. Il avait un

instant abandonné cette idée, lorsqu'en 1802 il songeait à réconcilier

la France avec toutes les puissances. Il y revint violemment en voyant

ce qui se passait à Constantinople, et il se dit que puisqu'on ne

pouvait faire vivre cet empire, le mieux était de profiter de ses

dépouilles pour le meilleur arrangement des affaires de l'Europe, et

surtout pour l'abaissement de l'Angleterre. Il avait auprès de lui,

vaincu mais redoutable encore, le souverain dont il était le plus

facile d'exalter la jeune tête, en lui montrant les bouches du Danube,

le Bosphore, Constantinople, et il pensa qu'avec quelques-unes de ces

dépouilles turques, qui tôt ou tard ne pouvaient manquer d'échoir à la

Russie, il en obtiendrait, non pas seulement la paix, qui dans le

moment n'était plus douteuse, mais une alliance intime, dévouée, au

moyen de laquelle il vaincrait l'Angleterre, et accomplirait sur les

trônes de l'Occident les révolutions qu'il méditait.

Ayant journellement à ses côtés l'empereur Alexandre, soit dans des

revues, soit dans de longues promenades au bord du Niémen, soit enfin

dans un cabinet de travail, où la carte du monde était étalée, et où

il s'enfermait souvent avec lui après l'heure du repas, il s'empara de

l'esprit de ce prince, et le bouleversa complétement, en lui

proposant, dans une conversation presque continue de plusieurs jours,

les vues suivantes.

[En marge: Idées ambitieuses au moyen desquelles Napoléon exalte

l'imagination de l'empereur Alexandre.]

--Un coup du ciel, dit-il à Alexandre, vient de me dégager à l'égard

de la Porte. Mon allié et mon ami, le sultan Sélim, a été précipité du

trône dans les fers. J'avais cru qu'on pouvait faire quelque chose de

ces Turcs, leur rendre quelque énergie, leur apprendre à se servir de

leur courage naturel: c'est une illusion. Il faut en finir d'un empire

qui ne peut plus subsister, et empêcher que ses dépouilles ne

contribuent à augmenter la domination de l'Angleterre.--Là-dessus

Napoléon déroula aux yeux d'Alexandre, les nouveaux projets qu'il

venait de concevoir. Alexandre désirait-il être l'allié de la France,

son allié solide et sincère, rien n'était plus facile, rien ne serait

plus fructueux pour lui et pour son empire. Mais il fallait que cette

alliance fût entière, sans réserve, suivie d'un complet dévouement aux

intérêts mutuels des deux puissances. D'abord cette alliance était la

seule qui convînt à la Russie. De quoi en effet accusait-on la France?

de vouloir dominer l'Italie, la Hollande, peut-être l'Espagne; de

vouloir créer sur le Rhin un système qui abaissât la vieille

prépondérance de l'Autriche en Allemagne, et y arrêtât la

prépondérance naissante de la Prusse? Mais qu'importaient à la Russie,

qu'importaient l'Italie, l'Espagne, la Hollande? L'Allemagne elle-même

n'était-elle pas à la fois jalouse, et secrètement ennemie de la

Russie? Ne rendait-on pas service à la Russie en affaiblissant les

principales puissances allemandes? De quoi, au contraire, accusait-on

l'Angleterre? de vouloir dominer les mers, qui sont la propriété de

tout le monde; d'opprimer les pavillons neutres dont le pavillon russe

faisait partie; de s'emparer du commerce des nations, de les rançonner

en leur livrant les denrées exotiques au prix qu'elle seule fixait; de

mettre, partout où elle le pouvait, un pied sur le continent, en

Portugal, en Danemark, en Suède; de prendre ou de menacer les points

dominants du globe, le Cap, Malte, Gibraltar, le Sund, pour imposer sa

loi à l'univers commerçant? En ce moment même, au lieu de secourir ses

alliés, ne cherchait-elle pas à conquérir l'Égypte? Et, récemment, si

elle avait réussi à se saisir des Dardanelles, qu'en aurait-elle fait?

Or, de ces convoitises anglaises, on ne pouvait pas dire comme des

prétentions imputées à la France, qu'importe à la Russie? C'était

l'avis de la grande Catherine et de Paul Ier, que de telles

convoitises importaient fort à la Russie, puisque l'une et l'autre

avaient déclaré la guerre à la Grande-Bretagne, pour les droits du

pavillon neutre. Les Anglais opprimaient à ce point le commerce des

nations, qu'ils s'étaient emparés de celui de Saint-Pétersbourg, dont

ils tenaient tous les capitaux, et qui devenait dans leurs mains un

redoutable moyen d'influence sur la Russie; car en resserrant

seulement l'argent, ils poussaient au murmure, à l'assassinat contre

les empereurs. Une armée française, conduite par un grand capitaine,

pouvait à la rigueur venir jusqu'à la Vistule, jusqu'au Niémen:

irait-elle jusqu'à la Newa? Une escadre anglaise, au contraire,

pouvait après avoir forcé le Sund brûler Kronstadt, menacer

Saint-Pétersbourg, après avoir forcé le Bosphore, détruire Sevastopol

et Odessa. Une escadre anglaise pouvait enfermer les Russes dans la

Baltique et dans la mer Noire, les tenir prisonniers dans ces mers

comme dans un lac. Mais la France et la Russie, ne se touchant par

aucun point, ayant les mêmes ennemis, les Anglais sur mer, les

Allemands sur terre, ayant de plus un objet commun et pressant de

sollicitude, l'empire turc, devaient s'entendre, se concerter, et si

elles le voulaient, étaient assez puissantes à elles deux pour dominer

le monde.

[En marge: Napoléon propose à Alexandre d'être le médiateur armé de la

guerre entre la France et l'Angleterre.]

À ces grands aperçus, Napoléon joignit un système de moyens plus

séduisant encore que les idées générales qu'il venait de développer.

On l'accusait de vouloir la guerre pour la guerre. Il n'en était rien,

et il le prouvait à l'instant même.--Soyez, dit-il à Alexandre, mon

médiateur auprès du cabinet de Londres. Ce rôle convient à votre

position d'ancien allié de l'Angleterre, et d'allié prochain de la

France. Je ne songe plus à Malte. Que la Grande-Bretagne garde cette

île, en compensation de ce que j'ai acquis depuis la rupture de la

paix d'Amiens. Mais qu'elle rende à son tour les colonies de l'Espagne

et de la Hollande, et à ce prix je lui restitue le Hanovre. Ces

conditions ne sont-elles pas justes, parfaitement équitables? Puis-je

en accepter d'autres? Puis-je abandonner mes alliés? Et, quand je

sacrifie mes conquêtes sur le continent, une conquête comme le

Hanovre, pour recouvrer les possessions lointaines de mes alliés,

est-il possible de contester ma loyauté et ma modération?--

[En marge: Napoléon pour le prix de la guerre que la Russie serait

exposée à faire en commun avec la France, lui offre la Finlande et lui

fait espérer les provinces du Danube.]

Alexandre avoua que ces conditions étaient parfaitement justes, et que

la France n'en pouvait pas accepter d'autres. Napoléon, continuant,

amena ce prince à reconnaître que si l'Angleterre s'obstinait après de

telles propositions, il fallait bien cependant qu'on la contraignît à

céder, car le monde ne devait pas être éternellement troublé pour

elle; et il lui prouva qu'on avait le moyen de la réduire par une

simple déclaration.--Si l'Angleterre, dit-il, refuse la paix à ces

conditions, proclamez-vous l'allié de la France; annoncez que vous

allez unir vos forces aux siennes, pour assurer la paix maritime.

Faites savoir à l'Angleterre qu'outre la guerre avec la France, elle

aura la guerre avec le continent tout entier, avec la Russie, avec la

Prusse, avec le Danemark, avec la Suède et le Portugal, qui devront

obéir quand nous leur signifierons nos volontés; avec l'Autriche

elle-même, qui sera bien obligée de se prononcer dans le même sens, si

vous et moi lui déclarons qu'elle aura la guerre avec nous, dans le

cas où elle ne voudrait pas l'avoir avec l'Angleterre, aux conditions

par nous énoncées. L'Angleterre alors, exposée à une guerre

universelle, si elle ne veut pas conclure une paix équitable,

l'Angleterre déposera les armes.--Tout ceci, ajoutait Napoléon, doit

être communiqué à chaque cabinet avec assignation de termes précis et

prochains pour se décider. Si l'Angleterre ne cède pas, nous agirons

en commun, et nous trouverons de suffisantes indemnités, pour nous

dédommager de cette continuation de la guerre. Deux pays fort

importants, l'un des deux surtout pour la Russie, résisteront

peut-être. Ce sont le Portugal et la Suède, que leur position maritime

subordonne à l'Angleterre. Je m'entendrai, dit Napoléon, avec

l'Espagne relativement au Portugal. Vous, prenez la Finlande, comme

dédommagement de la guerre que vous aurez été amené à faire contre la

Suède. Le roi de Suède, il est vrai, est votre beau-frère et votre

allié; mais, puisqu'il est votre beau-frère et votre allié, qu'il

suive les changements de votre politique, ou qu'il subisse les

conséquences de sa mauvaise volonté. La Suède, répéta souvent

Napoléon, peut être un parent, un allié du moment, mais _c'est

l'ennemi géographique_[43]. Saint-Pétersbourg se trouve trop près de

la frontière de Finlande. _Il ne faut plus que les belles Russes de

Saint-Pétersbourg entendent de leurs palais le canon des Suédois._

[Note 43: Ce sont les propres expressions de Napoléon, répétées par

Alexandre racontant à M. de Caulaincourt ce qui s'était passé à

Tilsit.]

Après avoir assigné à Alexandre la Finlande comme prix de la guerre

contre l'Angleterre, Napoléon lui fit entrevoir quelque chose de plus

brillant encore, du côté de l'Orient.--Vous devez, dit-il à Alexandre,

me servir de médiateur auprès de l'Angleterre, et de médiateur armé

qui impose la paix. Je jouerai le même rôle pour vous auprès de la

Porte. Je lui signifierai ma médiation: si elle refuse de traiter à

des conditions qui vous satisfassent, ce qu'il ne faut pas espérer

dans l'état d'anarchie où elle est tombée, je m'unirai à vous contre

les Turcs, comme vous vous serez uni à moi contre les Anglais, et

alors nous ferons de l'empire ottoman un partage convenable.--

[En marge: Idées de Napoléon et d'Alexandre à l'égard de l'empire

turc.]

C'est surtout ici que le champ des hypothèses devenait immense, et que

l'imagination des deux souverains s'égara dans des combinaisons

infinies. Le premier voeu de la Russie était d'obtenir tout de suite,

quoi qu'il arrivât de la négociation avec la Porte, une portion

quelconque des provinces du Danube. Napoléon y consentait en retour de

l'assistance que la Russie lui prêterait dans les affaires d'Occident.

Cependant, comme il était probable que les Turcs ne céderaient rien,

la guerre allait s'ensuivre, et après la guerre le partage. Mais quel

partage? La Russie pouvait avoir, outre la Bessarabie, la Moldavie, la

Valachie, la Bulgarie jusqu'aux Balkans. Napoléon devait désirer

naturellement les provinces maritimes, telles que l'Albanie, la

Thessalie, la Morée, Candie. On trouverait dans la Bosnie, dans la

Servie, quelques dédommagements pour l'Autriche, soit en les lui

cédant en toute propriété, soit en faisant de ces territoires

l'apanage d'un archiduc, et on tâcherait de la consoler ainsi de ces

bouleversements du monde, desquels elle sortait chaque fois plus

amoindrie, et ses rivaux plus grands.

[En marge: Enthousiasme qu'excitent chez Alexandre les propositions de

Napoléon.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 46 / 49 段