travaux, de fatigues, de victoires, il ne désirait qu'une paix sûre et
honorable, et que si cet armistice en pouvait être le moyen, il était
prêt à y consentir. Sur cette réponse, le prince de Labanoff se rendit
à Tilsit, vit Napoléon, lui manifesta les dispositions qui éclataient
de toutes parts autour d'Alexandre, et après avoir reçu l'assurance
que du côté des Français le voeu de la paix n'était pas moins vif,
quoique moins commandé par la nécessité, il convint d'un armistice.
Napoléon voulait que les places prussiennes de la Poméranie et de la
Pologne, qui tenaient encore, telles que Colberg, Pillau, Graudentz,
lui fussent remises. Mais il fallait pour cela le consentement du roi
de Prusse, absent alors du quartier général russe, et de la part
duquel on craignait d'ailleurs quelque résistance, lorsqu'on lui
proposerait d'abandonner ces places, les dernières restées entre ses
mains. On stipula donc un armistice particulier, entre les armées
française et russe, lequel fut signé le 22 juin par le prince de
Labanoff et par le prince de Neufchâtel, et porté au quartier général
d'Alexandre, qui le ratifia immédiatement.
[En marge: Le maréchal Kalkreuth signe à Tilsit un autre armistice
pour l'armée prussienne.]
Le maréchal Kalkreuth se présenta ensuite pour traiter au nom de
l'armée prussienne. Napoléon l'accueillit avec beaucoup d'égards, lui
dit que c'était le militaire distingué, et surtout le militaire
courtois, qui seul entre les officiers de sa nation avait bien traité
les prisonniers français, qu'il recevait de la sorte, et accorda une
suspension d'armes sans exiger la remise des places prussiennes.
C'était un gage qu'il était généreux de laisser dans les mains de la
Prusse, et qui ne devait pas inquiéter l'armée française, assez
solidement établie sur la Vistule par Varsovie, Thorn et Dantzig, sur
la Prégel par Koenigsberg et Wehlau, pour n'avoir rien à craindre de
points tels que Colberg, Pillau et Graudentz. L'armistice fut donc
signé avec le maréchal Kalkreuth, comme il l'avait été avec le prince
de Labanoff. La démarcation qui séparait les armées belligérantes
était le Niémen jusqu'à Grodno, puis en revenant en arrière à droite,
le Bober jusqu'à son embouchure dans la Narew, et enfin la Narew
jusqu'à Pultusk et Varsovie. (Voir la carte nº 37.)
[En marge: Dispositions militaires de Napoléon pour assurer sa
position à Tilsit.]
Napoléon, ne se relâchant jamais de sa vigilance ordinaire, s'organisa
derrière cette ligne, comme s'il devait bientôt continuer la guerre,
et la porter au centre de l'empire russe. Il rapprocha de lui le corps
de Masséna, et l'établit à Bialistok. Il rassembla les Polonais de
Dombrowski et de Zayonschek en un seul corps de 10 mille hommes, qui
devait lier Masséna au maréchal Ney. Il plaça celui-ci à Gumbinen sur
la Prégel. Il réunit à Tilsit les maréchaux Mortier, Lannes,
Bernadotte, Davout, la cavalerie et la garde. Il laissa le maréchal
Soult à Koenigsberg. Il fit préparer à Wehlau un camp retranché pour
s'y concentrer au besoin avec toute son armée. Il donna des ordres à
Dantzig et à Koenigsberg, pour distraire une partie des immenses
approvisionnements trouvés dans ces places, et les faire transporter
sur le Niémen. Enfin il prescrivit au général Clarke à Berlin, au
maréchal Kellermann à Mayence, de continuer à diriger les régiments de
marche sur la Vistule, tout comme si la guerre n'était pas
interrompue. Des diverses mesures qu'il avait prises afin d'augmenter
ses forces au printemps, il n'en suspendit qu'une, ce fut l'appel de
la seconde partie de la conscription de 1808. Il voulut que cette
nouvelle accompagnant celle de ses triomphes, fût pour la France une
raison de plus de se réjouir, et d'applaudir à ses victoires.
Dans cette attitude imposante, Napoléon attendit l'ouverture des
négociations, et invita M. de Talleyrand, qui était allé chercher à
Dantzig un peu de sécurité et de repos, à venir sur-le-champ à Tilsit,
pour lui prêter le secours de son adresse et de sa patiente habileté.
Suivant sa coutume, Napoléon adressa à son armée une proclamation
empreinte de la double grandeur de son âme et des circonstances. Elle
était ainsi conçue:
«SOLDATS,
»Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnements par
l'armée russe. L'ennemi s'est mépris sur les causes de notre
inactivité. Il s'est aperçu trop tard que notre repos était celui
du lion: il se repent de l'avoir troublé.
»Dans les journées de Guttstadt, de Heilsberg, dans celle à
jamais mémorable de Friedland, dans dix jours de campagne enfin,
nous avons pris 120 pièces de canon, 7 drapeaux, tué, blessé ou
fait prisonniers 60,000 Russes, enlevé à l'armée ennemie tous ses
magasins, ses hôpitaux, ses ambulances, la place de Koenigsberg,
les 300 bâtiments qui étaient dans ce port, chargés de toute
espèce de munitions, 160,000 fusils que l'Angleterre envoyait
pour armer nos ennemis.
»Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur ceux du Niémen
avec la rapidité de l'aigle. Vous célébrâtes à Austerlitz
l'anniversaire du couronnement, vous avez cette année dignement
célébré celui de la bataille de Marengo, qui mit fin à la guerre
de la seconde coalition.
»Français! vous avez été dignes de vous et de moi. Vous rentrerez
en France couverts de lauriers, et après avoir obtenu une paix
glorieuse qui porte avec elle la garantie de sa durée. Il est
temps que notre patrie vive en repos, à l'abri de la maligne
influence de l'Angleterre. Mes bienfaits vous prouveront ma
reconnaissance, et toute l'étendue de l'amour que je vous porte.
»Au camp impérial de Tilsit, le 22 juin 1807.»
[En marge: Alexandre fait demander une entrevue à Napoléon.]
Les deux souverains vaincus étaient encore plus pressés que Napoléon
d'ouvrir les négociations. Le prince de Labanoff, l'un des Russes qui
souhaitaient le plus sincèrement un accord entre la France et la
Russie, revint le 24 à Tilsit, pour obtenir une audience de Napoléon.
Elle lui fut immédiatement accordée. Ce seigneur russe exprima le vif
désir que son maître éprouvait de terminer la guerre, l'extrême dégoût
qu'il avait de l'alliance anglaise, l'extrême impatience qu'il
ressentait de voir le grand homme du siècle, et de s'expliquer avec
lui d'une manière franche et cordiale. Napoléon ne demandait pas mieux
que de rencontrer ce jeune souverain, duquel il avait tant ouï parler,
dont l'esprit, la grâce, la séduction, qu'on vantait fort, lui
inspiraient beaucoup de curiosité, et peu de crainte, car il était
plus sûr de séduire que d'être séduit, lorsqu'il entrait en rapport
avec les hommes. Napoléon accepta l'entrevue proposée pour le
lendemain 25 juin.
[En marge: Entrevue de Napoléon et d'Alexandre sur un radeau placé au
milieu du Niémen.]
Il voulut qu'un certain apparat présidât à cette rencontre des deux
princes les plus puissants de la terre, s'abouchant pour terminer leur
sanglante querelle. Il fit placer par le général d'artillerie
Lariboisière un large radeau au milieu du Niémen, à égale distance et
en vue des deux rives du fleuve. Avec tout ce qu'on put réunir de
riches étoffes dans la petite ville de Tilsit, on construisit un
pavillon sur une partie du radeau, pour y recevoir les deux monarques.
Le 25, à une heure de l'après-midi, Napoléon s'embarqua sur le fleuve,
accompagné du grand-duc de Berg, du prince de Neufchâtel, du maréchal
Bessières, du grand-maréchal Duroc et du grand-écuyer Caulaincourt. Au
même instant Alexandre quittait l'autre rive, accompagné du grand-duc
Constantin, des généraux Benningsen et Ouwarow, du prince de Labanoff,
et du comte de Lieven. Les deux embarcations atteignirent en même
temps le radeau placé au milieu du Niémen, et le premier mouvement de
Napoléon et d'Alexandre en s'abordant, fut de s'embrasser. Ce
témoignage d'une franche réconciliation aperçu par les nombreux
spectateurs qui bordaient le fleuve, car le Niémen n'est pas en cet
endroit plus large que la Seine, excita de vifs applaudissements. Les
deux armées en effet étaient rangées le long du Niémen, le peuple à
demi sauvage de ces campagnes s'était joint à elles; et les témoins de
cette grande scène, peu versés dans les secrets de la politique, en
voyant leurs maîtres s'embrasser croyaient la paix conclue, et
l'effusion de leur sang désormais arrêtée.
[En marge: Premier entretien entre Napoléon et Alexandre sur le radeau
du Niémen.]
Après ce premier témoignage, Alexandre et Napoléon se rendirent dans
le pavillon qui avait été préparé pour les recevoir[42]. Pourquoi nous
faisons-nous la guerre? se demandèrent-ils l'un à l'autre en
commençant cet entretien. Napoléon, en effet, ne poursuivait dans la
Russie qu'un allié de l'Angleterre; et la Russie, de son côté, bien
que justement inquiète de la domination continentale de la France,
servait les intérêts de l'Angleterre beaucoup plus que les siens, en
s'acharnant dans cette lutte autant qu'elle venait de le faire.--Si
vous en voulez à l'Angleterre, et rien qu'à elle, dit Alexandre à
Napoléon, nous serons facilement d'accord, car j'ai à m'en plaindre
autant que vous.--Il raconta alors ses griefs contre la
Grande-Bretagne, l'avarice, l'égoïsme dont elle avait fait preuve, les
fausses promesses dont elle l'avait leurré, l'abandon dans lequel elle
l'avait laissé, et tout ce que lui inspirait enfin le ressentiment
d'une guerre malheureuse, qu'il avait été obligé de soutenir avec ses
seules forces. Napoléon cherchant quels étaient chez son interlocuteur
les sentiments qu'il fallait flatter, s'aperçut bien vite que deux
surtout le dominaient actuellement: d'abord une humeur profonde contre
des alliés, ou pesants comme la Prusse, ou égoïstes comme
l'Angleterre, et ensuite un orgueil très-sensible, et très-humilié. Il
s'attacha donc à prouver au jeune Alexandre qu'il avait été dupe de
ses alliés, et en outre qu'il s'était conduit avec noblesse et
courage. Il s'efforça de lui persuader que la Russie se trompait en
voulant patroner des voisins ingrats et jaloux comme les Allemands, et
servir les intérêts de marchands avides comme les Anglais. Il attribua
cette erreur à des sentiments généreux poussés à l'excès, à des
malentendus que des ministres, inhabiles ou corrompus, avaient fait
naître. Enfin il vanta singulièrement la bravoure des soldats russes,
et dit à l'empereur Alexandre qu'on pouvait, en réunissant les deux
armées qui avaient si vaillamment lutté l'une contre l'autre, à
Austerlitz, à Eylau, à Friedland, mais qui toutes deux s'étaient
comportées dans ces journées en vrais géants, combattant un bandeau
sur les yeux, qu'on pouvait maîtriser le monde, le maîtriser pour son
bien et pour son repos. Puis, mais très-discrètement, il lui insinua
qu'en faisant la guerre contre la France, c'était sans dédommagement
possible que la Russie dépensait ses forces, tandis que si elle
s'unissait avec elle pour dominer en Occident et en Orient, sur terre
et sur mer, elle se ménagerait autant de gloire, et certainement plus
de profit. Sans s'expliquer davantage, il sembla se charger de faire
la fortune de son jeune antagoniste, beaucoup mieux que ceux qui
l'avaient engagé dans une carrière, où il ne rencontrait jusqu'ici que
des défaites. Alexandre avait, il est vrai, des engagements avec la
Prusse, et il fallait que son honneur sortît sauf de cette situation.
Aussi Napoléon lui donna-t-il à entendre qu'il lui restituerait des
États prussiens, ce qu'il faudrait pour le dégager honorablement
envers ses alliés; après quoi le cabinet russe serait libre de se
livrer à une politique nouvelle, seule vraie, seule profitable,
semblable en tout à celle de la grande Catherine.
[Note 42: Il est fort difficile de savoir avec exactitude ce qui s'est
passé dans les longs entretiens que Napoléon et Alexandre eurent
ensemble à Tilsit. Toute l'Europe a retenti à cet égard de récits
controuvés, et on a non-seulement supposé des entretiens chimériques,
mais publié une quantité de traités, sous le nom d'articles secrets de
Tilsit, absolument faux. Les Anglais surtout, pour justifier leur
conduite ultérieure à l'égard du Danemark, ont mis au jour beaucoup de
prétendus articles secrets de Tilsit, les uns imaginés après coup par
les collecteurs de traités, les autres véritablement communiqués dans
le temps au cabinet de Londres par des espions diplomatiques, qui, en
cette occasion, gagnèrent mal l'argent qu'on leur prodiguait. Grâce
aux documents authentiques et officiels dans lesquels j'ai eu la
faculté de puiser, je vais donner pour la première fois les véritables
stipulations de Tilsit, tant publiques que secrètes; je vais surtout
faire connaître la substance des entretiens de Napoléon et
d'Alexandre. Je me servirai pour cela d'un monument fort curieux,
probablement condamné pour long-temps à demeurer secret, mais dont je
puis sans indiscrétion extraire ce qui est relatif à Tilsit. Il s'agit
de la correspondance particulière de MM. Savary et de Caulaincourt
avec Napoléon, et de la correspondance de Napoléon avec eux. Le
général Savary demeura quelques mois à Saint-Pétersbourg comme envoyé
extraordinaire, M. de Caulaincourt y séjourna plusieurs années à titre
d'ambassadeur. Le dévouement de l'un, la véracité de l'autre, ne
permettent pas de douter du soin qu'ils apportèrent à faire connaître
à Napoléon la vérité tout entière, et je dois dire que le ton de
sincérité de cette correspondance les honore tous les deux. Craignant
de substituer leur jugement à celui de Napoléon, et voulant le mettre
en mesure de juger par lui-même, ils prirent l'habitude de joindre à
leurs dépêches un procès-verbal, par demandes et par réponses, de
leurs conversations intimes avec Alexandre. L'un et l'autre le
voyaient presque tous les jours en tête-à-tête, dans la plus grande
familiarité, et, en rapportant mot pour mot ce qu'il disait, ils en
ont tracé, sans y prétendre, le portrait le plus intéressant et
certainement le plus vrai. Beaucoup de gens, et notamment beaucoup de
Russes, pour excuser Alexandre de son intimité avec Napoléon, mettent
cette intimité sur le compte de la politique, et, le faisant plus
profond qu'il ne fut, disent qu'il trompait Napoléon. Cette singulière
excuse ne serait pas même essayée, si on avait lu la correspondance
dont il s'agit. Alexandre était dissimulé, mais il était
impressionnable, et dans ces entretiens on le voit s'échapper sans
cesse à lui-même, et dire tout ce qu'il pense. Il est certain qu'il
s'attacha quelque temps, non pas à la personne de Napoléon, qui lui
inspira toujours une certaine appréhension, mais à sa politique, et
qu'il la servit très-activement. Il avait conçu une ambition fort
naturelle, que Napoléon laissa naître, qu'il flatta quelque temps, et
qu'il finit par décevoir. C'est alors qu'Alexandre se détacha de la
France, s'en détacha avant de l'avouer, ce qui constitua pour un
moment la fausseté dont les Russes lui font honneur, mais ce qui n'en
était presque pas une, tant il était facile de discerner dans son
langage et dans ses mouvements involontaires, le changement de ses
dispositions. J'anticiperais sur le récit des temps ultérieurs, si je
disais ici quelle fut cette ambition d'Alexandre, que Napoléon flatta,
et qu'il finit par ne pas satisfaire. Ce que je dois dire en ce
moment, c'est comment la longue suite des entretiens d'Alexandre avec
MM. Savary et de Caulaincourt, a pu me servir à éclaircir le mystère
de Tilsit. Voici comment j'y suis parvenu. Alexandre plein du souvenir
de Tilsit, rappelait sans cesse à MM. Savary et de Caulaincourt tout
ce qui s'était fait et dit, dans cette célèbre entrevue, et racontait
souvent les conversations de Napoléon, les propos tour à tour profonds
ou piquants recueillis de sa bouche, les promesses surtout qu'il
disait en avoir reçues. Tout cela fidèlement transcrit le jour même,
était mandé à Napoléon qui contestait quelquefois, d'autres fois
admettait visiblement, comme ne pouvant pas être contesté, ce qu'on
lui rappelait. C'est dans la reproduction contradictoire de ces
souvenirs, que j'ai puisé les détails que je vais fournir, et dont
l'authenticité ne saurait être mise en doute. J'ai obtenu en outre
d'une source étrangère, également authentique et officielle, la
communication de dépêches fort curieuses, contenant les épanchements
de la reine de Prusse, à son retour de Tilsit, avec un ancien
diplomate, digne de sa confiance et de son amitié. C'est à l'aide de
ces divers matériaux que j'ai composé le tableau qu'on va lire, et que
je crois le seul vrai, entre tous ceux qu'on a tracés des scènes
mémorables de Tilsit.]
Cet entretien, qui avait duré plus d'une heure, et qui avait touché à
toutes les questions sans les approfondir, émut vivement Alexandre.
Napoléon venait de lui ouvrir des perspectives nouvelles, ce qui plaît
toujours à une âme mobile, et surtout mécontente. Plus d'une fois,
d'ailleurs, Alexandre, au milieu de ses défaites, sentant vivement les
inconvénients de cette guerre acharnée, dans laquelle on l'avait
entraîné contre la France, et les avantages d'un système d'union avec
elle, s'était dit une partie de ce que Napoléon venait de lui dire,
mais pas avec cette clarté, cette force, et surtout cette séduction
d'un vainqueur, qui se présente au vaincu les mains pleines de
présents, la bouche remplie de paroles caressantes. Alexandre fut
séduit; Napoléon le vit bien, et se promit de rendre bientôt la
séduction complète.
Après avoir flatté le monarque, il voulut flatter l'homme.--Nous nous
entendrons mieux, lui dit-il, vous et moi, en traitant directement,
qu'en employant nos ministres, qui souvent nous trompent, ou ne nous
comprennent pas, et nous avancerons plus les affaires en une heure,
que nos négociateurs en plusieurs journées. Entre vous et moi,
ajouta-t-il, il ne doit y avoir personne.--On ne pouvait pas flatter
Alexandre d'une manière qui lui fût plus sensible, qu'en lui
attribuant sur ceux qui l'entouraient, une supériorité semblable à
celle que Napoléon était en droit de s'attribuer sur tous ses
serviteurs. En conséquence Napoléon lui proposa de quitter le hameau
où il était logé, de s'établir dans la petite ville de Tilsit, qu'on
neutraliserait pour le recevoir, et où ils pourraient eux-mêmes,
personnellement, à toute heure, traiter de leurs affaires. Cette
proposition fut acceptée avec empressement; et il fut convenu que M.
de Labanoff se rendrait dans la journée à Tilsit, pour en régler les
détails. Il restait cependant à parler de ce malheureux roi de Prusse,
qui se trouvait au quartier général d'Alexandre, attendant ce qu'on
ferait de lui et de son royaume. Alexandre offrit de l'amener sur ce
même radeau du Niémen, pour le présenter à Napoléon, qui lui
adresserait quelques paroles rassurantes. Avant de passer en effet
d'un système de politique à un autre, il était nécessaire
qu'Alexandre, s'il ne voulait pas se déshonorer, eût sauvé quelque
chose de la couronne de son allié. Napoléon, qui avait déjà pris son
parti à cet égard, et qui sentait bien qu'il fallait accorder
certaines concessions pour mettre à couvert l'honneur d'Alexandre,
consentit à recevoir le roi de Prusse le lendemain. Les deux
souverains sortirent alors du pavillon, et passant des choses
sérieuses aux témoignages de courtoisie, complimentèrent ceux qui les
suivaient. Napoléon traita d'une manière flatteuse le grand-duc
Constantin et le général Benningsen. Alexandre félicita Murat et
Berthier d'être les dignes lieutenants du plus grand capitaine des
temps modernes. On se quitta en se donnant de nouvelles marques
d'amitié, puis les deux empereurs se rembarquèrent, à la vue, et au
milieu des applaudissements des nombreux spectateurs réunis sur les
rives du Niémen.
Le prince de Labanoff vint dans l'après-midi au quartier général
français, pour régler tout ce qui était relatif à l'établissement de
l'empereur Alexandre à Tilsit. Il fut convenu qu'on neutraliserait la
ville de Tilsit, que l'empereur Alexandre en occuperait une moitié,
l'empereur Napoléon l'autre, que la garde impériale russe passerait
sur la rive gauche pour faire le service auprès de son souverain, et
que ce changement de séjour aurait lieu le lendemain même, après la
présentation du roi de Prusse à Napoléon.
[En marge: Entrevue de Napoléon et du roi de Prusse sur le radeau du
Niémen.]
Le lendemain en effet, 26 juin, les deux empereurs, se transportant
comme la veille au milieu du Niémen, observant la même étiquette, se
rendirent au pavillon où s'était passée leur première entrevue.
Alexandre amenait le roi de Prusse. Ce prince n'avait reçu de la
nature aucune grâce, et le malheur, le chagrin n'avaient pas dû lui en
prêter. C'était un honnête homme, sensé, modeste, et gauche. Il ne
s'abaissa point devant le vainqueur, il fut triste, digne et roide. La
conversation ne pouvait être longue, car il était le vaincu de
Napoléon, le protégé d'Alexandre, et si on paraissait disposé à lui
restituer une partie de ses États, ce qui devenait probable sans être
certain d'après l'entretien de la veille, c'était la politique de
Napoléon, qui accordait cette restitution à l'honneur d'Alexandre;
mais on ne faisait rien pour lui, on n'attendait rien de lui, on
n'avait donc pas d'explications à lui donner. L'entrevue par
conséquent devait être courte, et le fut effectivement. Cependant le
roi de Prusse parut attacher une grande importance à prouver qu'il
n'avait eu aucun tort envers Napoléon, et que si, après avoir été
long-temps l'allié de la France, il en était devenu l'ennemi, c'était
par l'effet des circonstances, et non par suite d'un manque de foi,
dont pût rougir un honnête homme. Napoléon affirma de son côté, qu'il
n'avait rien à se reprocher; et trop généreux, trop homme d'esprit
pour blesser un prince humilié, il se borna à lui dire que le cabinet
de Berlin, souvent averti de se défier des intrigues de l'Angleterre,
avait commis la faute de ne pas écouter ce conseil amical, et qu'il
fallait imputer à cette cause seule les malheurs de la Prusse.
Napoléon du reste ajouta que la France victorieuse ne prétendait pas
tirer jusqu'aux dernières conséquences de ses victoires, et que, sous
peu de jours, on serait probablement assez heureux pour s'entendre sur
les conditions d'une paix honorable et solide.
Les trois souverains se quittèrent après une entrevue qui avait duré à
peine une demi-heure. Il fut décidé que le roi de Prusse viendrait lui
aussi, mais plus tard, s'établir à Tilsit, auprès de son allié
l'empereur de Russie.
[En marge: Alexandre vient s'établir à Tilsit auprès de Napoléon.]
Le même jour à cinq heures, Alexandre passa le Niémen. Napoléon vint à
sa rencontre jusqu'au bord du fleuve, le conduisit au logement qui lui
était destiné, et le reçut à dîner avec les honneurs les plus grands,
et les égards les plus délicats. Dès ce jour il fut établi que
l'empereur Alexandre n'ayant pas sa maison auprès de lui, prendrait
tous ses repas chez l'empereur Napoléon. Ils passèrent la soirée
ensemble, s'entretinrent long-temps d'une manière confidentielle, et
leur naissante intimité se manifesta des deux côtés par une
familiarité à la fois noble et gracieuse.
[En marge: Alexandre et Napoléon passent en revue la garde impériale.]
Le lendemain, 27, ils montèrent à cheval pour passer en revue la garde
impériale française. Ces vieux soldats de la Révolution, tour à tour
soldats de la République ou de l'Empire, et toujours serviteurs
héroïques de la France, se montrèrent avec orgueil au souverain qu'ils
avaient vaincu. Ils n'avaient pas à étaler devant lui la haute
stature, la marche régulière et compassée des soldats du Nord; mais
ils déployèrent cette aisance de mouvements, cette assurance
d'attitude, cette intelligence de regard, qui expliquaient leurs
victoires, et leur supériorité sur toutes les armées de l'Europe.
Alexandre les complimenta beaucoup. Ils répondirent à ses flatteries
par les cris répétés de _Vive Alexandre! vive Napoléon!_
Il y avait quarante-huit heures que les deux empereurs s'étaient
abouchés, et déjà ils en étaient arrivés à des termes de confiance,
qui leur permettaient de s'expliquer franchement. Napoléon développa
alors aux yeux surpris d'Alexandre les desseins auxquels il voulait
l'associer, desseins que des circonstances récentes venaient de lui
suggérer.
[En marge: Politique que Napoléon adopte à Tilsit, et qu'il tâche de
faire adopter à l'empereur Alexandre.]
C'était une situation extraordinaire que celle de Napoléon en ce
moment. En faisant ressortir la grandeur de son génie, la hauteur
prodigieuse de sa fortune, elle décelait en même temps les côtés
faibles de sa politique, politique excessive et variable comme les
passions qui l'inspiraient.
[En marge: Des alliances de la France pendant le règne de Napoléon.]