Il sortit du bois de Sortlack, en échelons, la division Marchand

s'avançant la première à droite, la division Bisson la seconde à

gauche. Toutes deux étaient précédées d'une nuée de tirailleurs, qui,

à mesure qu'on s'approchait de l'ennemi, se repliaient, et rentraient

dans les rangs. On marcha résolûment sur les Russes, et on leur enleva

le village de Sortlack, si long-temps disputé. Leur cavalerie, pour

arrêter notre mouvement offensif, essaya une charge sur la division

Marchand. Mais les dragons de Latour-Maubourg et les cuirassiers

hollandais, passant entre les intervalles de nos bataillons,

chargèrent à leur tour cette cavalerie, la rejetèrent sur son

infanterie, et, poussant les Russes contre l'Alle, en précipitèrent un

grand nombre dans le lit profondément encaissé de cette rivière.

Quelques-uns se sauvèrent à la nage, beaucoup se noyèrent[41]. Une

fois sa droite appuyée sur l'Alle, le maréchal Ney en ralentit la

marche, et porta en avant sa gauche, formée par la division Bisson, de

manière à refouler les Russes dans l'étroit espace compris entre le

Ruisseau-du-Moulin et l'Alle. Arrivé à ce point, le feu de

l'artillerie ennemie redoubla. Outre les batteries qu'on avait en

face, il fallait essuyer le feu de celles qui se trouvaient à la rive

droite de l'Alle, et dont il était impossible de se débarrasser en les

prenant, puisqu'on était séparé d'elles par le lit de la rivière. Nos

colonnes battues à la fois de front et de flanc par les boulets,

supportaient avec un admirable sang-froid cette horrible convergence

de feux. Le maréchal Ney, galopant d'un bout de la ligne à l'autre,

soutenait le coeur de ses soldats par sa contenance héroïque.

Cependant des files entières étaient emportées, et le feu devenait

tel, que les troupes même les plus braves ne pouvaient pas le

supporter long-temps. À cet aspect, la cavalerie de la garde russe,

que commandait le général Kollogribow, s'élance au galop pour essayer

de mettre en déroute l'infanterie de la division Bisson, qui lui

paraissait chancelante. Troublée pour la première fois, cette

vaillante infanterie cède du terrain, et deux ou trois bataillons se

rejettent en arrière. Le général Bisson, qui, par sa stature, domine

les lignes de ses soldats, veut en vain les retenir. Ils se retirent

en se pelotonnant autour de leurs officiers. La situation devient

bientôt des plus graves. Heureusement le général Dupont, placé à

quelque distance, sur la gauche du corps de Ney, aperçoit ce

commencement de désordre, et, sans attendre qu'on lui prescrive de

marcher, ébranle sa division, passe devant elle en lui rappelant Ulm,

Dirnstein, Halle, et la porte à la rencontre des Russes. Elle s'avance

dans la plus belle attitude sous les coups de cette effroyable

artillerie, tandis que les dragons de Latour-Maubourg, revenant à la

charge, se jettent sur la cavalerie russe qui s'était éparpillée à la

suite de nos fantassins, et parviennent à la ramener. La division

Dupont, continuant son mouvement sur ce terrain déblayé, et appuyant

sa gauche au Ruisseau-du-Moulin, oblige l'infanterie russe à

s'arrêter. Par sa présence, elle remplit de confiance et de joie les

soldats de Ney. Les bataillons de Bisson se reforment, et toute notre

ligne raffermie recommence à marcher en avant. Il fallait répondre à

la formidable artillerie de l'ennemi, et l'artillerie de Ney, trop peu

nombreuse, pouvait à peine se tenir en batterie devant celle des

Russes. Napoléon ordonne au général Victor de réunir toutes les

bouches à feu de ses divisions, et de les ranger en masse sur le front

de Ney. C'était l'habile et intrépide général Sénarmont qui commandait

cette artillerie. Il la conduit au grand trot, la joint à celle du

maréchal Ney, la porte à plusieurs centaines de pas en avant de notre

infanterie, et, se posant audacieusement en face des Russes, ouvre sur

eux un feu terrible par le nombre des pièces et par l'habileté du

tir. Dirigeant contre la rive droite l'une de ses batteries, il fait

taire bientôt celles que l'ennemi avait de ce côté. Puis poussant en

avant sa ligne d'artillerie, il s'approche successivement jusqu'à

portée de mitraille, et tirant sur des masses profondes, qui

s'accumulent en rétrogradant dans le coude de l'Alle, il y cause

d'affreux ravages. Notre ligne d'infanterie suit ce mouvement, et

s'avance protégée par les nombreuses bouches à feu du général

Sénarmont. Les Russes, toujours plus refoulés dans ce gouffre,

éprouvent une sorte de désespoir, et tentent un effort pour se

dégager. Leur garde impériale, appuyée au Ruisseau-du-Moulin, et à

demi cachée dans le ravin qui sert de lit à ce ruisseau, sort de cette

retraite, et marche, la baïonnette baissée, sur la division Dupont,

placée aussi le long du ruisseau. Celle-ci n'attend pas la garde

russe, va droit à elle, et, lui présentant la baïonnette, la repousse,

l'accule au ravin. Les Russes ramenés se jettent les uns au delà du

ravin, les autres sur les faubourgs de Friedland. Le général Dupont

avec une partie de sa division franchit le Ruisseau-du-Moulin, chasse

devant lui tout ce qu'il rencontre, se trouve ainsi sur les derrières

de l'aile droite des Russes, aux prises avec notre gauche, dans la

plaine de Heinrichsdorf (voir la carte nº 42), tourne Friedland, et

l'aborde par la route de Koenigsberg, tandis que Ney, continuant à y

marcher directement, entre par la route d'Eylau. Une affreuse mêlée

s'engage aux portes de la ville. On presse les Russes de toutes parts,

on pénètre dans les rues à leur suite, on les rejette sur les ponts

de l'Alle, que l'artillerie du général Sénarmont, restée en dehors,

enfile de ses obus. Les Russes se précipitent sur les ponts, pour

chercher un refuge dans les rangs de la quatorzième division, laissée

en réserve de l'autre côté de l'Alle par le général Benningsen. Ce

malheureux général, rempli de douleur, était accouru auprès de cette

division, afin de la porter sur le bord de la rivière, au secours de

son armée en péril. À peine quelques débris de son aile gauche ont-ils

passé les ponts, que ces ponts sont détruits, incendiés par les

Français, et par les Russes eux-mêmes pressés de nous arrêter. Ney et

Dupont, après avoir rempli leur tâche, se réunissent au milieu de

Friedland en flammes, et se félicitent de ce glorieux succès.

[Note 41: Deux mille, dit le maréchal Ney dans son rapport.]

[En marge: Mot de Napoléon à un soldat.]

Napoléon n'avait cessé de suivre des yeux ce grand spectacle, placé de

sa personne au centre des divisions qu'il tenait en réserve. Tandis

qu'il le contemplait attentivement, un obus passe à la hauteur des

baïonnettes, et un soldat par un mouvement instinctif baisse la

tête.--Si cet obus t'était destiné, lui dit Napoléon en souriant, tu

aurais beau te cacher à cent pieds sous terre, il irait t'y

chercher.--Il voulait ainsi accréditer cette utile croyance, que le

destin frappe indistinctement le brave et le lâche, et que la lâcheté

qui se cache se déshonore inutilement.

[En marge: Napoléon ayant atteint son but à droite, par la destruction

des ponts de l'Alle, porte sa gauche en avant.]

[En marge: L'armée russe tout entière refoulée vers l'Alle.]

[En marge: Friedland en flammes.]

En voyant Friedland occupé, et les ponts de l'Alle détruits, Napoléon

pousse enfin sa gauche en avant sur l'aile droite de l'armée russe,

privée de tout moyen de retraite, et ayant derrière elle une rivière

sans ponts. Le général Gortschakow, qui commandait cette aile,

aperçoit le danger dont il est menacé, veut conjurer l'orage, et

essaye de charger la ligne française qui s'étend de Posthenen à

Heinrichsdorf, formée par le corps du maréchal Lannes, par celui de

Mortier, par la cavalerie du général Grouchy. Mais Lannes avec ses

grenadiers tient tête aux Russes. Le maréchal Mortier avec le 15e et

les fusiliers de la garde leur oppose une barrière de fer.

L'artillerie de Mortier surtout, dirigée par le colonel Balbois et par

un excellent officier hollandais, M. Vanbriennen, leur cause des

dommages incalculables. Enfin Napoléon tenant à profiter du reste du

jour, porte toute sa ligne en avant. Infanterie, cavalerie, artillerie

s'ébranlent en même temps. Le général Gortschakow, tandis qu'il se

voit ainsi pressé, apprend que Friedland est occupé par les Français.

Il veut le reprendre, et dirige une colonne d'infanterie vers les

portes de cette ville. Cette colonne y pénètre, et refoule un moment

les soldats de Dupont et de Ney. Mais ceux-ci repoussent à leur tour

la colonne russe. Une nouvelle mêlée s'engage au milieu de cette

malheureuse cité dévorée par les flammes, qu'on se dispute à la lueur

de l'incendie. Les Français en restent enfin les maîtres, et ramènent

le corps de Gortschakow dans cette plaine sans issue, qui lui avait

servi de champ de bataille. L'infanterie de Gortschakow se défend avec

intrépidité, et plutôt que de se rendre, se précipite dans l'Alle. Une

partie des soldats russes, assez heureux pour trouver des passages

guéables, parvient à se sauver. Une autre se noie dans la rivière.

Toute l'artillerie demeure dans nos mains. Une colonne, celle qui se

trouvait le plus à droite (droite des Russes), s'enfuit en descendant

l'Alle, sous le général Lambert, avec une portion de la cavalerie.

L'obscurité de la nuit, le désordre inévitable de la victoire, lui

facilitent la retraite, et elle réussit à s'échapper de nos mains.

[En marge: Immenses résultats de la bataille de Friedland.]

Il était dix heures et demie du soir. La victoire était complète à la

gauche et à la droite. Napoléon, dans sa vaste carrière, n'en avait

pas remporté une plus éclatante. Il avait pour trophées 80 bouches à

feu, peu de prisonniers à la vérité, car les Russes avaient mieux aimé

se noyer que se rendre; mais 25 mille hommes, tués, blessés ou noyés,

couvraient de leurs corps les deux rives de l'Alle. La rive droite, où

beaucoup d'entre eux s'étaient traînés, présentait un spectacle de

carnage presque aussi affreux que la rive gauche. Plusieurs colonnes

de feu s'élevant de Friedland et des villages voisins, jetaient une

sinistre lueur sur ce lieu, théâtre de douleur pour les uns, de joie

pour les autres. Nous n'avions pas à regretter, quant à nous, plus de

7 à 8 mille hommes, morts ou blessés. Sur près de 80 mille Français,

25 mille n'avaient pas tiré un coup de fusil. L'armée russe, affaiblie

de 25 mille combattants, privée en outre d'un grand nombre de soldats

égarés, était désormais incapable de tenir la campagne. Napoléon avait

dû ce beau triomphe autant à la conception générale de la campagne,

qu'au plan même de la bataille. En prenant depuis plusieurs mois la

Passarge pour base, en s'assurant ainsi d'avance et dans tous les cas

le moyen de séparer les Russes de Koenigsberg, en marchant de

Guttstadt à Friedland de manière à les déborder constamment, il les

avait réduits à commettre une grave imprudence pour gagner

Koenigsberg, et avait mérité de la fortune l'heureux hasard de les

rencontrer à Friedland, adossés à la rivière de l'Alle. Toujours

disposant ses masses avec une rare habileté, il avait su, tandis qu'il

envoyait soixante et quelques mille hommes sur Koenigsberg, en

présenter 80 mille à Friedland. Et, comme on vient de le voir, il n'en

fallait pas autant pour accabler l'armée russe.

Napoléon coucha sur le champ de bataille, entouré de ses soldats

joyeux, cette fois, autant qu'à Austerlitz et Iéna, criant _Vive

l'Empereur!_ quoique n'ayant à manger qu'un morceau de pain porté dans

leur sac, et se contentant de la plus noble des jouissances de la

victoire, celle de la gloire. L'armée russe, coupée en deux,

descendait l'Alle par une nuit claire et transparente, le désespoir

dans l'âme, quoiqu'elle eût rempli tous ses devoirs. Heureusement pour

elle, Napoléon n'avait sous la main qu'une moitié de sa cavalerie.

S'il avait eu l'autre moitié, et Murat lui-même, le corps russe qui

descendait l'Alle, sous le général Lambert, eût été pris en entier.

[En marge: Retraite précipitée des Russes sur la Prégel.]

La marche des Russes fut si rapide, que le lendemain 15 juin ils

étaient sur la Prégel à Wehlau. Ils coupèrent tous les ponts; et le 16

au matin ils s'établirent un peu au delà de la Prégel, à Pétersdorf,

attendant pour se retirer sur le Niémen que les corps détachés des

généraux Kamenski et Lestocq, incapables de défendre Koenigsberg

contre l'armée française victorieuse, les eussent rejoints, afin

d'opérer leur retraite en commun.

[En marge: Poursuite de l'armée russe.]

Napoléon, le lendemain de la bataille de Friedland, ne perdit pas un

instant pour tirer de sa victoire tous les résultats possibles. Après

avoir, suivant sa coutume, visité le champ de bataille, témoigné un

vif intérêt aux blessés, annoncé à ses soldats les récompenses que sa

haute fortune lui permettait de promettre et de donner, il s'était

porté sur la Prégel, précédé par toute sa cavalerie, qui courait à la

poursuite des Russes, en descendant les deux rives de l'Alle. Mais les

Russes avaient douze heures d'avance, car il avait été impossible de

ne pas accorder une nuit de repos à des soldats qui avaient marché

toute la nuit précédente pour arriver sur le champ de bataille, et qui

s'étaient ensuite battus toute la journée, depuis deux heures du matin

jusqu'à dix heures du soir. Les Russes ayant ainsi un avantage de

quelques heures, et se retirant avec la célérité d'une armée qui ne

peut trouver son salut que dans la fuite, on ne devait pas se flatter

de les prévenir sur la Prégel. Quand nous y arrivâmes, tous les ponts

étaient rompus. Napoléon se hâta de les rétablir, et il ordonna les

dispositions nécessaires, pour qu'on fît de la Prégel au Niémen toutes

les prises, qu'on n'avait pas eu le temps de faire de Friedland à

Wehlau.

[En marge: Opérations des maréchaux Soult et Davout sur Koenigsberg.]

Pendant qu'il était occupé avec l'armée russe à Friedland, les

maréchaux Soult et Davout, précédés par Murat, avaient marché sur

Koenigsberg. Le maréchal Soult rencontrant l'arrière-garde du général

Lestocq, lui avait enlevé un bataillon entier, et avait, près de

Koenigsberg même, enveloppé et pris une colonne de 12 à 1500 hommes,

qui ne s'était pas retirée assez tôt des environs de Braunsberg. Il

avait paru le 14 sous les murs de Koenigsberg, trop bien défendue pour

qu'il fût possible de l'enlever par une brusque attaque. De leur côté,

Davout et Murat ayant reçu l'ordre de revenir sur Friedland, pour le

cas où la bataille aurait duré plus d'un jour, avaient l'un et l'autre

quitté le maréchal Soult pour se reporter à droite, sur Wehlau. (Voir

la carte nº 38.) Un nouvel avis les ayant rencontrés en route, et leur

ayant appris la victoire de Friedland et la retraite des Russes, ils

s'étaient dirigés sur la Prégel, à Tapiau, point intermédiaire entre

Koenigsberg et Wehlau. Après avoir réuni les moyens de passer la

Prégel, ils l'avaient franchie, afin d'intercepter le plus qu'ils

pourraient des troupes russes en fuite.

[En marge: Les généraux Lestocq et Kamenski évacuent Koenigsberg.]

[En marge: Le maréchal Soult entre dans Koenigsberg.]

À la nouvelle de la bataille de Friedland, les détachements prussiens

et russes qui gardaient Koenigsberg, n'hésitèrent plus à quitter cette

place, qui n'était pas en état de soutenir un siége comme celle de

Dantzig. Déjà la cour de Prusse s'était réfugiée dans la petite ville

frontière de Memel, la dernière du royaume fondé par le grand

Frédéric. Les généraux Lestocq et Kamenski se retirèrent donc,

abandonnant les immenses approvisionnements ainsi que les malades et

les blessés des deux armées accumulés dans Koenigsberg. Un bataillon

laissé pour en stipuler la capitulation, la livra au maréchal Soult,

qui put y entrer immédiatement. On trouva dans Koenigsberg des blés,

des vins, cent mille fusils envoyés par l'Angleterre et encore

embarqués sur les bâtiments qui les avaient transportés; enfin un

nombre considérable de blessés, qui se trouvaient là depuis Eylau. Les

villages environnants en contenaient plusieurs milliers.

Les généraux Lestocq et Kamenski, ramenant leurs troupes en toute

hâte, par la route de Koenigsberg à Tilsit, purent se jeter dans la

forêt de Baum, avant que le maréchal Davout et le prince Murat eussent

intercepté la route de Tapiau à Labiau. (Voir la carte nº 38.)

Cependant ils ne se réunirent point au général Benningsen sans laisser

trois mille prisonniers dans les mains du maréchal Davout.

[En marge: Le maréchal Soult laissé à Koenigsberg, avec le soin de

prendre Pillau et de s'emparer de la navigation du Frische-Haff.]

[En marge: Le maréchal Davout dirigé sur Labiau.]

[En marge: Napoléon dirige le gros de l'armée sur le Niémen.]

Napoléon transporté à Wehlau, continua de poursuivre l'armée russe

sans relâche, et de tendre des piéges à ses corps détachés, afin

d'enlever ceux qui seraient en retard. Il retint le maréchal Soult à

Koenigsberg, pour qu'il s'y établît, et qu'il commençât immédiatement

l'attaque de Pillau. Ce petit fort pris, la garnison de Koenigsberg

devait donner la main, par le Nehrung, à la garnison de Dantzig, et de

plus fermer aux Anglais le Frische-Haff, dont les marins de la garde

faisaient en ce moment la navigation. Il envoya son aide-de-camp

Savary pour prendre le commandement de la place de Koenigsberg, comme

il avait envoyé Rapp à Dantzig, dans l'intention d'empêcher le

gaspillage des ressources conquises sur l'ennemi, et de créer un

nouveau dépôt. Il dirigea le maréchal Davout sur Labiau, point où

toute la navigation intérieure de ces provinces vient aboutir à la

Baltique, et lui donna un corps de quelques mille chevaux sous le

général Grouchy, pour enlever les détachements russes demeurés en

arrière. Sur la route directe de Wehlau à Tilsit, il achemina Murat

avec le gros de la cavalerie, et le fit suivre immédiatement par les

corps de Mortier, Lannes, Victor, et Ney. Le corps de Davout devait

au besoin rejoindre l'armée en une seule marche. Napoléon était ainsi

en mesure d'accabler les Russes, s'ils avaient la prétention de

s'arrêter de nouveau pour combattre. Sur la droite il jeta deux mille

chevaux-légers, hussards et chasseurs, pour remonter la Prégel, et

barrer la route à tout ce qui se retirait de ce côté, blessés,

malades, traînards, convois.

[En marge: Les deux armées se trouvent le 19 juin sur les deux bords

du Niémen.]

Ces habiles dispositions nous valurent encore la prise de plusieurs

mille prisonniers, et de divers convois de vivres, mais elles ne

pouvaient plus nous procurer une bataille avec les Russes. Pressés de

se réfugier derrière le Niémen, ils y arrivèrent le 18, achevèrent de

le franchir le 19, et détruisirent au loin tous les moyens de passage.

Le 19 nos coureurs, après avoir poursuivi quelques troupes de Kalmouks

armés de flèches, ce qui égaya fort nos soldats peu habitués à ce

genre d'ennemis, poussèrent jusqu'au Niémen, et virent de l'autre côté

de ce fleuve l'armée russe, campée derrière ce boulevard de l'empire,

qu'elle avait été si impatiente d'atteindre.

Là devait se terminer la marche audacieuse de l'armée française, qui,

partie du camp de Boulogne en septembre 1805, avait parcouru la plus

grande étendue du continent et vaincu en vingt mois toutes les armées

européennes. Le nouvel Alexandre allait s'arrêter enfin, non par la

fatigue de ses soldats, prêts à le suivre partout où il aurait désiré

les conduire, mais par l'épuisement de ses ennemis, incapables de

résister plus long-temps, et obligés de lui demander la paix dont ils

avaient eu l'imprudence de ne pas vouloir quelques jours auparavant.

[En marge: L'armée russe demande hautement la paix.]

Le roi de Prusse avait laissé à Memel la reine son épouse,

instigatrice désolée de cette guerre funeste, pour rejoindre

l'empereur Alexandre sur les bords du Niémen. Le modeste

Frédéric-Guillaume, quoiqu'il ne partageât point les folles illusions

que la bataille d'Eylau avait fait naître chez son jeune allié,

s'était laissé entraîner néanmoins à refuser la paix, et il prévoyait

maintenant qu'il payerait ce refus de la plus grande partie de ses

États. Alexandre était abattu comme au lendemain d'Austerlitz. Il s'en

prenait des derniers événements au général Benningsen, qui avait

promis ce qu'il ne pouvait pas tenir, et il ne se sentait plus la

force de continuer la guerre. Son armée d'ailleurs demandait la paix à

grands cris. Elle n'était pas mécontente d'elle-même, car elle avait

le sentiment de s'être bien conduite à Heilsberg et à Friedland, mais

elle ne se croyait pas capable de résister à l'armée de Napoléon,

ralliée tout entière depuis la prise de Koenigsberg, renforcée de

Masséna, qui venait de repousser à Durczewo le corps de Tolstoy, et

pouvant opposer 170 mille hommes aux 70 mille soldats russes et

prussiens restés debout. Elle demandait pour qui on faisait la guerre?

si c'était pour les Prussiens qui ne savaient pas défendre leur pays?

si c'était pour les Anglais qui, après avoir tant de fois annoncé des

secours, n'en envoyaient aucun, et ne songeaient qu'à conquérir des

colonies? Le dédain à l'égard des Prussiens était injuste, car ils

s'étaient bravement comportés dans les derniers temps, et ils avaient

fait tout ce que leur petit nombre permettait d'attendre. Les

Prussiens à leur tour se plaignaient de la barbarie, de l'ignorance,

de la férocité dévastatrice des soldats russes. Les uns et les autres

ne se trouvaient d'accord qu'au sujet des Anglais. Ceux-ci en effet

auraient pu, en descendant, soit à Stralsund, soit à Dantzig, apporter

d'utiles secours, et peut-être changer, ou ralentir au moins la marche

des événements. Mais ils n'avaient montré de l'activité que pour

envoyer des expéditions dans les colonies espagnoles; et les subsides

même, qui, à défaut d'armée, constituaient leur seule coopération, ils

les avaient marchandés, jusqu'à refroidir le roi de Suède, et jusqu'à

le dégoûter de la guerre. C'est un soulagement du malheur que de

pouvoir se plaindre, et, dans ce moment, Russes et Prussiens se

déchaînaient avec violence contre le cabinet britannique. Les

officiers russes notamment disaient tout haut que c'était pour les

Anglais, pour leur misérable ambition, qu'on faisait battre de braves

gens, qui n'avaient aucune raison de se haïr, ni même de se jalouser,

puisqu'après tout la Russie et la France n'avaient rien à s'envier

l'une à l'autre.

[En marge: Le roi de Prusse et l'empereur de Russie, réunis derrière

le Niémen, sont d'avis d'une paix immédiate.]

Les deux monarques vaincus partageaient la rancune de leurs soldats

contre l'Angleterre, et mieux qu'eux encore ils sentaient la nécessité

de se séparer d'elle, et d'obtenir immédiatement la paix. Le roi de

Prusse, qui l'aurait désirée plus tôt, et qui prévoyait combien il lui

en coûterait de l'avoir retardée, fut d'avis, sans se plaindre, de la

demander à Napoléon, et laissa à l'empereur Alexandre le soin de la

négocier. Il espérait que son ami, qui avait seul voulu cette funeste

prolongation de la guerre, le défendrait dans les négociations, mieux

que sur le champ de bataille. Il fut donc convenu que l'on

proposerait un armistice, et que, cet armistice obtenu, l'empereur

Alexandre chercherait à se ménager une entrevue avec Napoléon. On

savait par expérience à quel point celui-ci était sensible aux égards

des souverains ennemis, à quel point il était accommodant le lendemain

de ses victoires, et le souvenir de ce qu'avait obtenu de lui

l'empereur François au bivouac d'Urschitz, fit espérer une paix moins

dommageable que celle qu'on pouvait craindre, sinon pour la Russie,

qui n'avait que de la considération à perdre, au moins pour la Prusse,

qui était tout entière dans les mains de son vainqueur.

[En marge: Demande d'un armistice.]

[En marge: Motifs qui décident Napoléon à accepter la proposition d'un

armistice.]

En conséquence, le 19 juin le prince Bagration fit parvenir à Murat

aux avant-postes, une lettre que lui avait écrite le général en chef

Benningsen, et dans laquelle celui-ci, déplorant les malheurs de la

guerre, offrait un armistice comme moyen d'y mettre fin. Cette lettre

remise à Napoléon, qui arrivait en ce moment à Tilsit, fut fort bien

accueillie, car, ainsi que nous l'avons dit, il commençait à sentir

combien les distances aggravaient les difficultés des opérations

militaires. Il y avait près d'une année qu'il était éloigné du centre

de son empire, et il éprouvait le besoin d'y rentrer, d'assembler

surtout le Corps législatif, dont il avait différé la réunion, ne

voulant pas le convoquer en son absence. Il était enfin, en

recueillant les propos de l'armée russe, conduit à penser qu'il

trouverait peut-être dans la Russie, cet allié dont il avait besoin

pour fermer à tout jamais le continent à l'Angleterre.

[En marge: Le prince Labanoff vient à Tilsit pour traiter.]

[En marge: Signature d'un armistice avec l'armée russe le 22 juin.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 44 / 49 段