l'armée russe sur les bras. Heureusement le temps écoulé lui avait
procuré quelques renforts. La division de grosse cavalerie du général
Nansouty, qui se composait de 3,500 cuirassiers et carabiniers, la
division Dupas, qui était la première du corps de Mortier et comptait
6 mille fantassins, enfin la division Verdier, qui en comptait 7 mille
et qui était la seconde du corps de Lannes, mises en marche
successivement, étaient arrivées en toute hâte. C'était une force de
26 à 27 mille hommes[38] pour lutter contre 75 mille. Il était sept
heures du matin, et les Russes, précédés par une nuée de Cosaques, qui
étendaient leurs courses jusque sur nos derrières, s'avançaient vers
Heinrichsdorf, où ils avaient déjà de l'infanterie et du canon.
Lannes, appréciant l'importance de ce poste, y dirigea la brigade des
grenadiers Albert, et ordonna au général Grouchy de s'en emparer à
tout prix. Le général Grouchy, qui venait d'être renforcé par les
cuirassiers, s'y transporta sur-le-champ. Sans tenir compte de la
difficulté, il lança la brigade des dragons Milet sur Heinrichsdorf,
tandis que la brigade Carrié tournait le village, et que les
cuirassiers marchaient à l'appui de ce mouvement. La brigade Milet
traversa Heinrichsdorf au galop, en expulsa les fantassins russes à
coups de sabre, pendant que la brigade Carrié, en faisant le tour,
prenait ou dispersait ceux qui avaient réussi à s'enfuir. On enleva
quatre pièces de canon. Dans ce moment, la cavalerie ennemie, venue au
secours de son infanterie, chassée de Heinrichsdorf, fondit sur nos
dragons et les ramena. Mais les cuirassiers de Nansouty la chargèrent
à leur tour, la jetèrent sur l'infanterie russe, qui ne put au milieu
de cette mêlée faire usage de son feu. Nous restâmes ainsi maîtres de
Heinrichsdorf, où s'établirent les grenadiers de la brigade Albert.
[Note 38:
Oudinot 7,000
Verdier 7,000
Cavalerie de Lannes 1,200
Dupas 6,000
Nansouty 3,500
Grouchy 1,800
-------
26,500]
[En marge: Entrée en ligne du maréchal Mortier avec la division
Dupas.]
[En marge: Belle résistance des grenadiers Oudinot.]
[En marge: Arrivée en ligne de la division Verdier.]
[En marge: L'infanterie française reste maîtresse de la tête du bois
de Sortlack.]
Sur ces entrefaites, la division Dupas entrait en ligne. Le maréchal
Mortier, dont le cheval fut emporté par un boulet de canon au moment
où il paraissait sur le champ de bataille, plaça cette division entre
Heinrichsdorf et Posthenen, et ouvrit sur les Russes un feu
d'artillerie, qui, dirigé des hauteurs sur des masses profondes,
causait dans leurs rangs d'affreux ravages. L'arrivée de la division
Dupas rendait disponibles les bataillons de grenadiers qu'on avait
d'abord rangés à la gauche de Posthenen. Lannes les rapprocha de lui,
et put présenter aux attaques des Russes leurs rangs plus serrés, soit
en avant de Posthenen, soit en avant du bois de Sortlack. Le général
Oudinot, qui les commandait, profitant de tous les accidents de
terrain, tantôt des bouquets de bois semés çà et là, tantôt de
quelques flaques d'eau que les pluies des jours précédents avaient
produites, tantôt de la hauteur même des blés, disputait le terrain
avec autant d'habileté que d'énergie. Tour à tour il cachait ou
montrait ses soldats, les dispersait en tirailleurs, ou les opposait
en masse hérissée de baïonnettes à tous les efforts des Russes. Ces
braves grenadiers, malgré l'infériorité du nombre, s'obstinaient
cependant, soutenus par leur général, quand heureusement pour eux
arriva la division Verdier. Le maréchal Lannes la partagea en deux
colonnes mobiles, pour la porter alternativement à droite, au centre,
à gauche, partout où le danger l'exigerait. C'était la lisière du
bois de Sortlack et le village de ce nom situé sur l'Alle qu'on se
disputait avec le plus de fureur. Les Russes finirent par rester
maîtres du village, les Français de la lisière du bois. Lorsque les
Russes voulaient pénétrer dans ce bois, Lannes en faisait sortir à
l'improviste une brigade de la division Verdier, et les repoussait au
loin. Effrayés de ces apparitions subites, craignant que dans ce bois
mystérieux Napoléon ne fût caché avec son armée, les Russes n'osaient
plus s'en approcher.
[En marge: La cavalerie française reste maîtresse de la plaine de
Heinrichsdorf.]
L'ennemi ne pouvant forcer notre droite entre Posthenen et Sortlack,
essaya une vigoureuse tentative sur notre gauche, dans la plaine de
Heinrichsdorf, qui présentait moins d'obstacles. La nature du terrain
les ayant engagés à porter de ce côté la majeure partie de leur
cavalerie, ils avaient là plus de douze mille cavaliers à opposer aux
cinq ou six mille cavaliers du général Grouchy. Celui-ci, s'attachant
à compenser l'infériorité du nombre par de bonnes dispositions,
déploya dans la plaine une longue ligne de cuirassiers, et sur le
flanc de cette ligne, derrière le village d'Heinrichsdorf, plaça en
réserve les dragons, la brigade des carabiniers et l'artillerie
légère. Ces dispositions terminées, il se mit à la tête de la ligne
déployée de ses cuirassiers, s'avança sur la cavalerie russe comme
s'il allait la charger, puis tout à coup, faisant volte-face, il
feignit de se retirer au trot devant la masse des escadrons ennemis.
Il les attira ainsi à sa suite, jusqu'à ce que, dépassant
Heinrichsdorf, ils prêtassent le flanc aux troupes cachées derrière ce
village. S'arrêtant alors et revenant sur ses pas, il ramena ses
cuirassiers sur la cavalerie russe, la chargea, la culbuta, l'obligea
à repasser sous Heinrichsdorf, d'où partait une grêle de mitraille,
d'où les dragons et les carabiniers embusqués fondirent sur elle et
achevèrent de la mettre en désordre. Mais les rencontres de troupes à
cheval ne sont jamais assez meurtrières pour ne pouvoir pas être
renouvelées. La cavalerie russe revint donc à la charge, et chaque
fois répétant la même manoeuvre, le général Grouchy l'attirait au delà
de Heinrichsdorf, et la faisait prendre, comme on a vu, en flanc et en
queue, dès qu'elle dépassait ce village. Après plusieurs engagements,
la plaine de Heinrichsdorf nous resta, couverte d'hommes et de chevaux
morts, de cavaliers démontés, de cuirasses étincelantes.
Ainsi d'un côté la résistance que l'infanterie des Russes rencontrait
à la lisière du bois de Sortlack, de l'autre les attaques de flanc
qu'essuyait leur cavalerie, lorsqu'elle dépassait le village de
Heinrichsdorf, les retenaient au pied de nos positions, et Lannes
avait pu prolonger jusqu'à midi cette lutte de 26 mille hommes contre
75 mille. Mais il était temps que Napoléon arrivât avec le reste de
l'armée.
Lannes, voulant l'informer de ce qui se passait, lui avait envoyé
presque tous ses aides-de-camp l'un après l'autre, en leur ordonnant
de crever leurs chevaux pour le rejoindre. Ils l'avaient trouvé
accourant au galop sur Friedland et plein d'une joie qui éclatait sur
son visage.--C'est aujourd'hui le 14 juin, répétait-il à ceux qu'il
rencontrait, c'est l'anniversaire de Marengo, c'est un jour heureux
pour nous!--Napoléon, devançant ses troupes de toute la vitesse de
son cheval, avait traversé successivement les longues files de la
garde, du corps de Ney, du corps de Bernadotte, tous en marche sur
Posthenen. Il avait salué en passant la belle division Dupont, qui
depuis Ulm jusqu'à Braunsberg n'avait cessé de se distinguer, mais
toujours hors de sa présence, et il lui avait témoigné le plaisir
qu'il éprouverait à la voir combattre sous ses yeux.
[En marge: Arrivée de Napoléon sur le champ de bataille de Friedland.]
[En marge: Napoléon, malgré l'heure avancée, se décide à livrer une
grande bataille.]
La présence de Napoléon à Posthenen remplit d'une ardeur nouvelle ses
soldats et ses généraux. Lannes, Mortier, Oudinot, qui étaient là
depuis le matin, Ney, qui venait d'y arriver, l'entourèrent avec le
plus vif empressement. Le brave Oudinot, accourant avec son habit
percé de balles et son cheval couvert de sang, dit à l'Empereur:
Hâtez-vous, Sire, mes grenadiers n'en peuvent plus; mais donnez-moi un
renfort, et je jetterai tous les Russes à l'eau.--Napoléon promenant
sa lunette sur cette plaine où les Russes, acculés dans le coude de
l'Alle, essayaient vainement de se déployer, jugea bien vite leur
périlleuse situation, et l'occasion unique que lui présentait la
fortune, dominée, il faut le reconnaître, par son génie, car la faute
que commettaient les Russes dans le moment, il la leur avait pour
ainsi dire inspirée, en les poussant de l'autre côté de l'Alle, et en
les réduisant ainsi à la passer devant lui pour secourir Koenigsberg.
La journée était fort avancée, et on ne pouvait pas réunir toutes les
troupes françaises avant plusieurs heures. Aussi quelques-uns des
lieutenants de Napoléon pensaient-ils qu'il fallait remettre au
lendemain pour livrer une bataille décisive.--Non, non, répondit
Napoléon, on ne surprend pas deux fois l'ennemi en pareille
faute.--Sur-le-champ il fit ses dispositions d'attaque. Elles furent
dignes de son merveilleux coup d'oeil.
[En marge: Précipiter les Russes dans l'Alle, après leur avoir enlevé
les ponts de Friedland, est le plan qui se présente tout de suite à
Napoléon.]
Jeter les Russes dans l'Alle était le but que tout le monde, jusqu'au
moindre soldat, assignait à la bataille. Mais il s'agissait de savoir
comment on s'y prendrait pour assurer ce résultat et le rendre aussi
grand que possible. Au fond de ce coude de l'Alle, dans lequel l'armée
russe était engouffrée, il y avait un point décisif à occuper, c'était
la petite ville de Friedland elle-même, située à notre droite, entre
le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle. C'est là que se trouvaient les quatre
ponts, retraite unique de l'armée russe, et Napoléon se proposa d'y
porter tout son effort. Il destina au corps de Ney la tâche difficile
et glorieuse de s'enfoncer dans ce gouffre, d'enlever Friedland à tout
prix, malgré la résistance désespérée que les Russes ne manqueraient
pas de lui opposer, de leur arracher les ponts et de leur fermer ainsi
toute voie de salut. Mais en même temps il résolut, pendant qu'il
agirait vigoureusement par sa droite, de suspendre tout effort sur sa
gauche, d'occuper de ce côté l'armée russe par un combat simulé, et de
ne la pousser vivement à gauche, que lorsque les ponts étant enlevés à
droite, on serait sûr, en la poussant, de la précipiter vers une
retraite sans issue.
[En marge: La tâche d'enlever Friedland et les ponts est confiée au
maréchal Ney.]
Entouré de ses lieutenants, il leur expliqua, avec la force et la
précision de langage qui lui étaient ordinaires, le rôle que chacun
d'eux avait à jouer dans cette journée. Saisissant par le bras le
maréchal Ney, et lui montrant Friedland, les ponts, les Russes
accumulés en avant, Voilà le but, lui dit-il, marchez-y sans regarder
autour de vous; pénétrez dans cette masse épaisse, quoi qu'il puisse
vous en coûter; entrez dans Friedland, prenez les ponts, et ne vous
inquiétez pas de ce qui pourra se passer à droite, à gauche ou sur vos
derrières. L'armée et moi sommes là pour y veiller.--
Ney, bouillant d'ardeur, tout fier de la redoutable tâche qui lui
était assignée, partit au galop, pour disposer ses troupes en avant du
bois de Sortlack. Frappé de son attitude martiale, Napoléon,
s'adressant au maréchal Mortier, lui dit: Cet homme est un lion[39].--
[Note 39: Je tiens ces détails de M. le maréchal Mortier, que j'avais
l'honneur de connaître, et qui me les a souvent racontés lui-même.]
[En marge: Distribution des nouveaux corps arrivés sur le champ de
bataille.]
Sur le terrain même, Napoléon fit écrire ses dispositions sous sa
dictée, afin que tous ses généraux les eussent bien présentes à
l'esprit, et qu'aucun d'eux ne fût exposé à s'en écarter. Il rangea
donc le corps du maréchal Ney à droite, de manière que Lannes ramenant
la division Verdier sur Posthenen, pût présenter avec elle et les
grenadiers, deux fortes lignes. Il plaça le corps de Bernadotte
(temporairement Victor) entre Ney et Lannes, un peu en avant de
Posthenen, et en partie caché par les inégalités du terrain. La belle
division Dupont formait la tête de ce corps. Sur le plateau, derrière
Posthenen, Napoléon établit la garde impériale, l'infanterie en trois
colonnes serrées, la cavalerie sur deux lignes. Entre Posthenen et
Heinrichsdorf se trouvait le corps du maréchal Mortier, posté comme le
matin, mais plus concentré, et augmenté des jeunes fusiliers de la
garde impériale. Un bataillon du 4e d'infanterie légère et le
régiment de la garde municipale de Paris avaient remplacé dans
Heinrichsdorf les grenadiers de la brigade Albert. La division
polonaise Dombrowski avait rejoint la division Dupas, et gardait
l'artillerie. Napoléon laissa au général Grouchy le soin dont il
s'était déjà si bien acquitté, de défendre la plaine de Heinrichsdorf.
Il ajouta aux dragons et aux cuirassiers que ce général commandait, la
cavalerie légère des généraux Beaumont et Colbert, pour l'aider à se
débarrasser des Cosaques. Enfin, pouvant disposer encore de deux
divisions de dragons, il plaça celle du général Latour-Maubourg,
renforcée des cuirassiers hollandais, derrière le corps du maréchal
Ney, et celle du général La Houssaye, renforcée des cuirassiers
saxons, derrière le corps de Victor. Les Français, dans cet ordre
imposant, ne présentaient pas moins de quatre-vingt mille hommes[40].
L'ordre fut réitéré à la gauche de ne point se porter en avant, de se
borner à contenir les Russes, jusqu'à ce que le succès de la droite
fût décidé. Napoléon voulut qu'on attendît, pour recommencer le feu,
le signal d'une batterie de vingt pièces de canon placée au-dessus de
Posthenen.
[Note 40: Rien n'est plus difficile que d'évaluer avec une exactitude
rigoureuse les forces d'une armée le jour d'une bataille. Rarement on
a des états authentiques, et, quand on a pu s'en procurer, il est plus
rare encore que ces états s'accordent avec la réalité. M. Dérode, dans
un excellent travail sur la bataille de Friedland, s'est servi d'un
état extrait de l'ouvrage du général Mathieu Dumas, état qui, bien
qu'il ait été pris au dépôt de la guerre, est inexact sous plusieurs
rapports. On rédigeait dans les bureaux du ministère à Paris, des
états auxquels ne répondaient pas toujours les faits qui se passaient
sur la Vistule. Il existe au Louvre, dans le riche dépôt des papiers
de Napoléon, des livrets faits pour lui seul, qu'il avait toujours
sous la main, et qui, renouvelés mois par mois, contenaient la
description exacte de chacun des corps agissant sous ses ordres. Les
feuillets de ces livrets étaient écrits d'un seul côté, et sur l'autre
on portait quelquefois à l'encre rouge les changements survenus dans
le mois. C'est dans ces livrets, et à condition de ne pas même les
prendre comme base absolue, à condition d'en modifier sans cesse les
données par l'appréciation des circonstances du moment, c'est dans ces
livrets qu'on peut, disons-nous, chercher la vérité approximative. Je
n'ai pas trouvé, pour l'année 1807, les livrets correspondant aux mois
de mai, de juin, de juillet; il a donc fallu me servir de ceux des
mois de mars et d'août, quoique celui du mois de mars soit trop
incomplet, car l'armée n'avait pas reçu alors tous les renforts qui
lui arrivèrent en mai et en juin, et que celui du mois d'août soit
trop complet au contraire, car à cette époque une portion considérable
de forces, en marche pendant les événements de juin, avait rejoint.
Mais, en se servant de ces états, en les comparant entre eux, en les
rectifiant surtout par la correspondance de Napoléon, et en
s'éclairant, pour la bataille de Friedland, d'une note écrite de sa
main, laquelle donne la force de plusieurs des corps qui figurèrent à
cette bataille, on peut arriver à l'évaluation suivante, que je crois
fort rapprochée de la vérité. J'ajouterai que cette approximation de
la vérité suffit, car, pour juger un grand événement comme Friedland
ou Austerlitz, il importe peu de savoir si ce furent 80 ou 82 mille
hommes qui combattirent. Deux ou trois mille combattants de plus ou de
moins ne changent rien, ni au caractère de l'événement, ni aux
combinaisons qui le décidèrent. Si l'historien ne doit négliger aucun
soin pour arriver à la vérité absolue, c'est parce qu'il doit s'en
faire une habitude constante, afin de ne jamais laisser se relâcher en
lui le goût scrupuleux du vrai; mais l'important c'est le caractère,
non le détail minutieux des choses.
Voici donc le tableau le plus vraisemblable des forces de l'armée
française à la journée de Friedland:
La garde, quoique portée à 9 mille hommes, n'avait dans ses rangs
ni les marins ni les dragons, et avait fait sur les fusiliers une
perte notable. Elle comptait tout au plus 7,500 hommes
présents 7,500
La note citée, écrite de la main de Napoléon, évalue
les grenadiers Oudinot à 7,000 hommes présents 7,000
La division Verdier à 8,000
L'infanterie saxonne à 4,000
Le 9e de hussards à 400
Les cuirassiers saxons à 600
Les chevaux-légers saxons à 200
--------
Ce qui faisait pour le corps de Lannes un total de 20,200
Mais les Saxons avaient été laissés à Heilsberg sauf toutefois trois
bataillons, qui, suivant quelques relations, se trouvaient à
Friedland. La division Verdier avait essuyé à Heilsberg une perte
notable, et enfin on avait marché très-vite. Je crois donc qu'on sera
dans le vrai en évaluant ainsi le corps de Lannes:
Oudinot 7,000
Verdier 6,500
Saxons 1,200
Cavalerie 1,200
-------
15,900
(L'artillerie est comprise dans les divisions d'infanterie.)
Lannes 15,900
Le corps de Ney était de 16 à 17 mille hommes présents
sous les armes au moment de l'entrée en campagne, ce qui
résulte d'une lettre du maréchal Ney à Napoléon. Il n'avait
pas perdu moins de 2,000 à 2,500 hommes en morts, blessés et
prisonniers aux deux combats de Guttstadt et de Deppen. Il
était donc tout au plus, en tenant compte des marches, de 14
mille hommes.
Ney 14,000
Le maréchal Mortier, d'après la note citée de Napoléon, avait
à la division Dupas 6,400
À la division Dombrowski 4,000
Il possédait un détachement de chevaux bataves,
dont la désignation est incertaine dans la note
citée 1,500
---------
Total 11,900
Quand on sait, par les lettres du maréchal Lefebvre, ce qui en
était des Polonais, de leur exactitude à suivre le drapeau,
on ne peut pas porter le corps du maréchal Mortier à plus de
10 mille hommes.
Mortier 10,000
Le corps du maréchal Bernadotte, commandé par le général Victor,
était en mars, sans la division de dragons, de 22,000 hommes
environ, présents sous les armes. Il fut recruté depuis, mais
il avait laissé plusieurs postes en arrière, et, s'il monta à
25,000 hommes, il n'avait pas dû en amener plus de 22 mille
à Friedland.
Victor 22,000
La cavalerie comprenait les cuirassiers du général Nansouty,
desquels il faut défalquer les pertes de la marche, celles
d'Heilsberg, etc. 3,500
Les dragons du général Grouchy 1,800
Les dragons du général La Houssaye 1,800
Les dragons du général Latour-Maubourg, qui comptait
six régiments: 2,400
La cavalerie légère des généraux Beaumont et
Colbert 2,000
------
11,500 11,500
-------
On trouve donc pour le total de l'armée 80,900
Je crois par conséquent qu'on peut dire que l'armée française était de
80 mille hommes environ à la bataille de Friedland, dont 25 mille,
comme on le verra, ne tirèrent pas un coup de fusil. Il restait le
corps du maréchal Davout qui n'avait pas combattu, et qui était de 29
à 30 mille à l'entrée en campagne, de 28 mille, si on veut tenir
compte de ce qu'on laisse en arrière en marchant; le maréchal Soult
ayant perdu environ 5 mille hommes à Heilsberg, et ne devant guère en
avoir plus de 27 mille; enfin Murat avec environ 10,000 hommes, ce qui
porterait le total de l'armée en action dans le moment:
À Friedland 80,000
{Davout 28,000
Devant Koenigsberg, ou en marche sur cette ville. {Soult 27,000
{Murat 10,000
-------
Total 145,000
Ce total de 145 mille hommes agissants correspondrait bien et aux
forces qui existaient le 5 juin, et aux pertes que supposent les
différents combats livrés depuis le 5 juin. En comptant en effet ces
pertes à 12 ou 15 mille hommes, en morts, blessés, prisonniers,
détachés ou traînards, on retrouve les 160,000 hommes de l'entrée en
campagne. Bien que ces nombres soient empruntés aux seuls documents
dignes de foi, documents éclaircis, modifiés par une correspondance de
chaque jour, nous les regardons comme approximatifs, et rien de plus.
Et si nous sommes entré dans ces détails, c'est pour donner une idée
de la difficulté d'arriver en ce genre à une exactitude rigoureuse.
Mais, nous le répétons, si l'historien, pour ne se relâcher jamais de
ses devoirs, doit aspirer à la vérité rigoureuse, la postérité qui le
lit, rassurée par ses efforts, peut se contenter, quant aux nombres et
aux détails, de la vérité générale. C'est cette vérité générale qui
lui importe, qui lui suffit, car c'est elle qui constitue le vrai
caractère des choses et des événements.]
[En marge: Sur un signal de Napoléon, la bataille recommence avec la
plus grande vigueur.]
Le général russe, frappé de ce déploiement, reconnaissant l'erreur
qu'il avait commise en croyant n'avoir affaire qu'au seul corps du
maréchal Lannes, était surpris, et naturellement il hésitait. Son
hésitation avait produit une sorte de ralentissement dans l'action. À
peine quelques décharges d'artillerie signalaient-elles la
continuation de la bataille. Napoléon, qui voulait que toutes ses
troupes fussent arrivées en ligne, reposées au moins une heure,
abondamment pourvues de munitions, ne se pressait pas de commencer,
et résistait à l'impatience de ses généraux, sachant bien que, dans
cette saison, en cette contrée, le jour devant luire jusqu'à dix
heures du soir, il aurait le temps de faire essuyer à l'armée russe le
désastre qu'il lui préparait. Enfin le moment convenable lui
paraissant arrivé, il donna le signal. Les vingt pièces de canon de la
batterie de Posthenen tirèrent à la fois; l'artillerie de l'armée leur
répondit sur toute sa ligne, et, à ce signal impatiemment attendu, le
maréchal Ney ébranla son corps d'armée.
[En marge: Le maréchal Ney entre en action.]
[En marge: Danger du maréchal Ney.]
[En marge: Le général Dupont vient au secours du maréchal Ney.]
[En marge: Belle conduite de l'artillerie sous le général Sénarmont.]
[En marge: Rencontre de la division Dupont avec la garde impériale
russe.]
[En marge: Affreuse mêlée dans l'intérieur de la ville de Friedland.]
[En marge: Friedland et les ponts tombent aux mains des Français.]