rivière de l'Alle. De nombreuses redoutes avaient été construites sur
ces hauteurs. L'armée russe les occupait, partagée entre les deux
rives de l'Alle. Cet inconvénient assez grave était racheté par quatre
ponts, établis dans des rentrants bien abrités, et permettant de
porter des troupes d'un bord à l'autre. D'après toutes les
indications, les Français devant arriver par la rive gauche de l'Alle,
on avait accumulé de ce côté la plus grande partie des troupes russes.
Le général Benningsen n'avait laissé dans les redoutes de la rive
droite que la garde impériale et la division Bagration fatiguée des
combats livrés les jours précédents. Des batteries avaient été
disposées pour tirer d'un bord à l'autre. Sur la rive gauche, par
laquelle nous devions attaquer, se voyait le gros de l'armée ennemie,
sous la protection de trois redoutes hérissées d'artillerie. Le
général Kamenski, qui avait rejoint dans la journée du 10, défendait
ces redoutes. Derrière, et un peu au-dessus, l'infanterie russe était
rangée sur deux lignes. Le premier et le troisième bataillon de chaque
régiment, entièrement déployés, composaient la première ligne. Le
second bataillon formé en colonne derrière les premiers, et dans leurs
intervalles, composait la seconde. Douze bataillons, placés un peu
plus loin, étaient destinés à servir de réserve. Sur le prolongement
de cette ligne de bataille, et faisant un crochet à droite en arrière,
se trouvait toute la cavalerie russe, renforcée par la cavalerie
prussienne, et présentant une masse d'escadrons au delà de toutes les
proportions ordinaires. Plus à droite enfin, vers Konegen, les
Cosaques étaient en observation. Des détachements d'infanterie légère
occupaient quelques bouquets de bois, semés çà et là, en avant de la
position. Les Français arrivant sur Heilsberg, avaient donc à essuyer,
en flanc, le feu des redoutes de la rive droite, de front, le feu des
redoutes de la rive gauche, plus les attaques d'une infanterie
nombreuse et les charges d'une cavalerie plus nombreuse encore. Mais
entraînés par l'ardeur du succès, persuadés que l'ennemi ne songeait
qu'à s'enfuir, et pressés de lui arracher quelques trophées avant
qu'il eût le temps de s'échapper, ils ne tenaient compte ni du nombre
ni des positions. Cet esprit était commun aux soldats comme aux
généraux. Napoléon n'étant pas encore là pour contenir leur ardeur, le
prince Murat et le maréchal Soult, en débouchant sur Heilsberg,
abordèrent les Russes, avant d'être suivis par le reste de l'armée. Le
prince Bagration placé d'abord à la rive droite, avait été rapidement
porté à la rive gauche, pour défendre le défilé de Bewerniken, et le
général Benningsen l'avait fait appuyer par le général Uwarow avec
vingt-cinq escadrons. Le maréchal Soult, après avoir forcé le défilé,
eut soin de placer 36 pièces de canon en batterie, ce qui facilita
beaucoup le déploiement de ses troupes. La division Carra-Saint-Cyr se
présenta la première, en colonne par brigades, et culbuta
l'infanterie russe au delà d'un ravin qui descendait du village de
Lawden à l'Alle. À la faveur de ce mouvement, la cavalerie de Murat
put se déployer; mais harassée de fatigue, n'étant pas encore réunie
tout entière, et assaillie, au moment où elle se formait, par les
vingt-cinq escadrons du général Uwarow, elle perdit du terrain, courut
se reformer en arrière, chargea de nouveau, et reprit l'avantage. La
division Carra-Saint-Cyr bordait le ravin au delà duquel elle avait
rejeté les Russes. Canonnée de front par les redoutes de la rive
gauche, de flanc par celles de la rive droite, elle eut cruellement à
souffrir. La division Saint-Hilaire vint la remplacer au feu, en
passant en colonnes serrées à travers les intervalles de notre ligne
de bataille. Cette brave division Saint-Hilaire franchit le ravin,
refoula les Russes, et les suivit jusqu'au pied des trois redoutes qui
couvraient leur centre, tandis que la cavalerie de Murat se jetait sur
la cavalerie du prince Bagration, la taillait en pièces, et tuait le
général Koring. Sur ces entrefaites, la division Legrand, troisième du
maréchal Soult, était arrivée, et prenait position à notre gauche, en
avant du village de Lawden. Elle avait repoussé les tirailleurs
ennemis des bouquets de bois placés entre les deux armées, et elle
était parvenue, elle aussi, au pied des redoutes, qui faisaient la
force de la position des Russes. Alors le général Legrand détacha le
26e léger, pour attaquer celle des trois redoutes qui se trouvait à sa
portée. Cet intrépide régiment s'y élança au pas de course, y pénétra
malgré les troupes du général Kamenski, et en resta maître après un
combat acharné. Mais l'officier qui commandait l'artillerie ennemie,
ayant fait enlever ses canons au galop, les porta rapidement en
arrière, sur le terrain qui dominait la redoute, et couvrit de
mitraille le 26e auquel il causa des pertes énormes. Au même instant,
le général russe Warnek apercevant la mauvaise situation du 26e, se
jeta sur lui à la tête du régiment de Kalouga, et reprit la redoute.
Le 55e, qui formait la gauche de la division Saint-Hilaire, et qui
était voisin du 26e, vint à son secours, mais ne put rétablir les
affaires. Il fut obligé de se rallier à sa division, après avoir perdu
son aigle. Nos soldats demeurèrent ainsi exposés au feu d'une
nombreuse et puissante artillerie, sans être ébranlés. Le général
Benningsen voulut alors se servir de son immense cavalerie, et fit
exécuter plusieurs charges sur les divisions Legrand et Saint-Hilaire.
Celles-ci supportèrent ces charges avec un admirable sang-froid, et
donnèrent à la cavalerie française le temps de se former derrière
elles, pour charger à son tour les escadrons russes. Le maréchal Soult
placé au milieu de l'un des carrés, dans lesquels se trouvaient
pêle-mêle des Français, des Russes, des fantassins blessés, des
cavaliers démontés, maintenait tout le monde dans le devoir par
l'énergie de son attitude. Napoléon, qui était encore éloigné du lieu
de ce combat, avait donné au général Savary, dès qu'il avait entendu
le canon, les jeunes fusiliers de la garde, pour venir au secours des
corps qui s'étaient témérairement engagés. Le général Savary hâtant le
pas prit position entre les divisions Saint-Hilaire et Legrand. Formé
en carré, il essuya long-temps les charges de la cavalerie russe,
qu'un horrible feu des redoutes aurait rendues dangereuses, si nos
troupes avaient été moins fermes et moins bien commandées. Le brave
général Roussel, qui se trouvait l'épée à la main au milieu des
fusiliers de la garde, eut la tête emportée par un boulet de canon.
Cette action imprudente, dans laquelle 30 mille Français combattaient
à découvert contre 90 mille Russes abrités par des redoutes, se
prolongea jusque fort avant dans la nuit. Le maréchal Lannes parut
enfin à l'extrême droite, fit tâter la position de l'ennemi, mais ne
voulut rien entreprendre sans les ordres de l'Empereur. La canonnade
cessa bientôt de retentir, et chacun, par une nuit pluvieuse, essaya,
en se couchant à terre, de prendre un peu de repos. Les Russes, plus
nombreux et plus serrés que nous, avaient essuyé une perte
très-supérieure à la nôtre. Ils comptaient trois mille morts et sept
ou huit mille blessés. Nous avions eu deux mille morts et cinq mille
blessés.
[En marge: Napoléon arrivé tard à Heilsberg, est mécontent de la
témérité de l'armée.]
Napoléon arrivé tard, parce qu'il n'avait pas supposé que l'ennemi
s'arrêtât sitôt pour lui résister, fut fort satisfait de l'énergie de
ses troupes, mais beaucoup moins de leur extrême empressement à
s'engager, et résolut d'attendre au lendemain, pour livrer bataille
avec ses forces réunies, si les Russes persistaient à défendre la
position d'Heilsberg, ou pour les suivre à outrance, s'ils
décampaient. Il bivouaqua avec ses soldats sur ce champ de carnage, où
gisaient 18 mille Russes et Français, morts, mourants et blessés.
[En marge: Le général Benningsen ne veut pas recommencer le combat, et
il se retire.]
[En marge: Retraite des Russes sur Bartenstein dans la journée du 11
juin.]
Le général Benningsen, en proie à des souffrances aiguës et à de
grandes perplexités, passa la nuit au bivouac, enveloppé dans son
manteau[36]. Il faut une âme forte pour braver à la fois la douleur
physique et la douleur morale. Le général Benningsen était capable de
supporter l'une et l'autre. Partagé entre la satisfaction d'avoir tenu
tête aux Français et la crainte de les avoir tous sur les bras le
lendemain, il attendit le jour pour prendre un parti. De leur côté,
nos troupes étaient debout dès quatre heures du matin, ramassant les
blessés, échangeant des coups de fusil avec les avant-postes ennemis.
Nos corps d'armée prenaient successivement position. Le maréchal
Lannes était venu se placer la veille à la gauche du maréchal Soult,
le corps du maréchal Davout commençait à se montrer à la gauche du
maréchal Lannes, vers Grossendorf. La garde à pied et à cheval se
déployait sur les hauteurs en arrière, et tout annonçait une attaque
décisive avec des masses formidables. Cet aspect, mais surtout la vue
du corps du maréchal Davout, qui débordait à Grossendorf l'armée
russe, et semblait même se diriger sur Koenigsberg, déterminèrent le
général Benningsen à la retraite. Il ne voulut pas perdre à la fois
une journée et une bataille, et s'exposer à venir au secours de
Koenigsberg peut-être trop tard, peut-être à moitié détruit. Le
général Kamenski dut partir le premier, afin de gagner à temps la
route de Koenigsberg, et de se joindre aux Prussiens, avec lesquels il
était habitué à combattre. Après avoir retiré d'Heilsberg tout ce
qu'on pouvait transporter, le général Benningsen se mit lui-même en
marche avec son armée, par la rive droite de l'Alle, dans le courant
de la journée du 11. Il s'achemina en quatre colonnes sur
Bartenstein, premier poste après Heilsberg. Son quartier général y
avait long-temps résidé.
[Note 36: L'historien russe Plotho dit que le général Benningsen était
atteint de la maladie de la pierre.]
Napoléon employa une partie du jour à observer cette position; et s'il
ne mit point à l'attaquer sa promptitude accoutumée, c'est qu'il était
peu pressé de livrer bataille sur un terrain pareil, et qu'il ne
doutait pas, en poussant sa gauche en avant, d'obliger l'armée russe à
décamper par une simple démonstration. Les choses se passant comme il
l'avait prévu, il entra le soir même dans Heilsberg, et s'y établit
avec sa garde. Il y trouva des magasins assez considérables, beaucoup
de blessés russes, qu'il fit soigner comme les blessés français, et
dont le nombre attestait que l'armée ennemie avait perdu la veille 10
à 11 mille hommes.
[En marge: Napoléon persiste dans son dessein de marcher le long de
l'Alle, en séparant les Russes de Koenigsberg.]
La journée d'Heilsberg n'avait pas pu changer les plans de Napoléon.
Il devait toujours tendre à déborder les Russes, à les séparer de
Koenigsberg, et à profiter du premier faux mouvement qu'ils feraient
pour rejoindre cette place importante, qui était leur base
d'opération. Ils ne s'étaient pas présentés à lui cette fois dans une
situation qui lui permît de les accabler; mais l'occasion favorable
qu'il attendait ne pouvait tarder de se présenter. Pour qu'elle
manquât, il aurait fallu que le général Benningsen, dans la difficile
position où il était placé, ne commît pas une faute.
[En marge: Napoléon dans son projet d'intercepter la route de
Koenigsberg, renonce à suivre les contours de l'Alle, et marche droit
sur Eylau.]
Pour mieux atteindre son but, Napoléon modifia un peu sa marche. À
partir d'Heilsberg, et même à partir de Launau, l'Alle se détourne à
droite, en décrivant mille contours (voir la carte nº 38), et offre
une route fort longue, si on veut en suivre le cours, une route qui
vous éloigne d'ailleurs de la mer et de Koenigsberg. Le général
Benningsen, ayant besoin de l'Alle pour s'appuyer, était bien obligé
d'en parcourir les sinuosités. Napoléon au contraire, qui ne cherchait
qu'à trouver son ennemi privé d'appui, et qui avait surtout besoin de
prendre une position intermédiaire entre Koenigsberg et l'Alle, d'où
il pût envoyer un détachement sur Koenigsberg, sans trop s'éloigner de
ce détachement, pouvait quitter les bords de l'Alle sans inconvénient,
et même avec avantage. En conséquence il résolut de se porter sur une
route intermédiaire, qu'il avait déjà parcourue l'hiver dernier, celle
de Landsberg à Eylau, laquelle s'élève en ligne directe vers la
Prégel. Arrivé sur cette route, au delà d'Eylau, c'est-à-dire à
Domnau, on se trouve par la gauche à deux marches de Koenigsberg, et
par la droite à une seule marche de l'Alle et de la ville de
Friedland, parce que l'Alle revenue à l'ouest après de nombreux
détours, est à Friedland plus près de Koenigsberg que dans aucune
partie de son cours. C'était là, qu'avec du bonheur et de l'habileté,
on devait avoir les meilleures chances de prendre Koenigsberg d'une
main, et de frapper l'armée russe de l'autre.
Dans cette pensée, Napoléon dirigea sur Landsberg Murat avec une
partie de la cavalerie. Il le fit suivre par les corps des maréchaux
Soult et Davout, destinés à former l'aile gauche de l'armée et à
s'étendre vers Koenigsberg ou à se rabattre sur le centre, si on avait
besoin d'eux pour livrer bataille. Napoléon laissa sur l'Alle le reste
de sa cavalerie, composée de chasseurs, hussards et dragons, afin de
battre les bords de cette rivière, et de suivre l'ennemi à la piste.
Il porta par Landsberg sur Eylau le corps de Lannes qu'il avait sous
la main, celui de Ney demeuré un jour à Guttstadt pour s'y reposer,
celui de Mortier encore en arrière d'une marche, et les fit avancer
chacun par différents sentiers, pour éviter l'encombrement, mais de
manière à pouvoir les réunir en quelques heures. Enfin les Prussiens
en retraite vers Koenigsberg ne méritant plus aucune attention, le
corps de Bernadotte, laissé provisoirement sur la basse Passarge, eut
ordre de rejoindre immédiatement l'armée par Mehlsack et Eylau.
Ces dispositions et beaucoup d'autres relatives aux magasins, aux
fours, aux hôpitaux qu'il voulut organiser à Heilsberg, aux riches
approvisionnements de Dantzig sur lesquels il ne cessait de veiller, à
la navigation du Frische-Haff dont il prit soin de s'emparer en
fermant la passe de Pillau, et en y faisant croiser les marins de la
garde dans les embarcations du pays, ces dispositions retinrent
Napoléon à Heilsberg toute la journée du 12. Dans cet intervalle ses
corps marchaient, et il lui était facile de les rejoindre à cheval en
quelques heures.
[En marge: Napoléon arrive à Eylau le 13 au matin.]
[En marge: Ce que révèlent les indices recueillis sur la marche de
l'ennemi.]
[En marge: Napoléon dirige le gros de ses forces sur Domnau, en
poussant sa gauche sur Koenigsberg, pour prendre cette dernière
ville.]
Le 13 au matin, il se rendit lui-même à Eylau. Ce n'était plus cette
vaste plaine de neige, d'un aspect triste et sombre, qu'on avait
inondée de tant de sang dans la journée du 8 février: c'était un pays
riant et fertile, couvert de bois verdoyants, de jolis lacs, et peuplé
de nombreux villages. La cavalerie et l'artillerie reconnurent avec
étonnement que, dans la grande bataille d'Eylau, elles avaient galopé
sur la surface des lacs, alors complétement gelés. Les indices
recueillis sur la marche du général Benningsen étaient incertains
comme les projets de ce général. D'une part la cavalerie légère avait
suivi le gros de l'armée russe le long de l'Alle, l'avait vue entre
Bartenstein et Schippenbeil; d'autre part on avait cru découvrir des
détachements ennemis se dirigeant vers Koenigsberg, et voulant d'après
toutes les apparences se joindre au général Lestocq, pour défendre
cette ville. De l'ensemble de ces indices, on devait conclure que
l'armée russe inclinait à se porter sur Koenigsberg, que pour cela
elle quitterait l'Alle, et que dans ce mouvement on la rencontrerait à
Domnau. Napoléon dès lors poussa le maréchal Soult et Murat avec une
moitié de la cavalerie sur Kreutzbourg, et leur ordonna de marcher sur
Koenigsberg, pour en brusquer l'attaque. Il les fit suivre par le
maréchal Davout, qui dut prendre une position intermédiaire, afin de
se réunir en quelques heures, ou au maréchal Soult, ou au gros de
l'armée, selon les circonstances. Il achemina immédiatement le
maréchal Lannes d'Eylau sur Domnau, lui adjoignit une partie de la
cavalerie et des dragons de Grouchy, avec ordre d'envoyer des partis
jusqu'à Friedland, pour savoir ce que faisait l'ennemi, pour s'assurer
s'il quittait l'Alle, ou ne la quittait pas, s'il allait ou n'allait
pas au secours de Koenigsberg. Le maréchal Mortier, parvenu à Eylau,
fut expédié tout de suite sur Domnau, et devait y arriver quelques
heures après le maréchal Lannes. Le maréchal Ney avec son corps, le
général Victor avec celui de Bernadotte, entraient en ce moment à
Eylau. Avant de les diriger avec la garde et la grosse cavalerie,
soit sur Domnau, à la suite des maréchaux Lannes et Mortier, soit sur
Koenigsberg à la suite des maréchaux Davout et Soult, Napoléon
attendit que de nouveaux rapports de la cavalerie légère
l'éclairassent sur la véritable marche de l'ennemi.
[En marge: Concentration de l'armée sur Domnau et Friedland.]
Dans la soirée du 13, les reconnaissances de la journée ne laissèrent
plus de doute. Le général Benningsen avait descendu l'Alle, et
paraissait prendre le chemin de Friedland, soit pour y continuer sa
marche le long de l'Alle, soit pour y quitter les bords de cette
rivière, afin de gagner Koenigsberg. C'est à Friedland, en effet,
qu'il devait être tenté d'abandonner l'Alle, parce que c'est le point
où cette rivière se rapproche le plus de Koenigsberg. Dès cet instant,
Napoléon n'hésita plus. Il dirigea vers Lannes et Mortier toute la
portion de la cavalerie qui n'avait pas suivi Murat, et en confia le
commandement au général Grouchy. Il prescrivit à Lannes et à Mortier
de se rendre à Friedland, de s'emparer, s'ils le pouvaient, de cette
ville et des ponts de l'Alle. Il ordonna à Ney et Victor de s'avancer
sur Domnau, de se porter à la suite de Lannes et Mortier, plus ou
moins près de Friedland, selon les événements. Il mit enfin sa garde
en marche, et résolut de partir lui-même à cheval à la pointe du jour,
pour être le lendemain, 14 juin, à la tête de ses troupes rassemblées.
Ce jour du 14 juin, anniversaire de la bataille de Marengo, en lui
rappelant la plus belle journée de sa vie, le remplissait d'un secret
et heureux pressentiment. Il n'avait pas cessé de croire à son
bonheur, et cette croyance était encore fondée!
[En marge: Lannes, parvenu jusqu'à Domnau, envoie des partis sur
Friedland.]
[En marge: Lannes arrive à Friedland le 14 juin, à une heure du
matin.]
Lannes, arrivé à Domnau, quelques heures avant le maréchal Mortier,
s'était hâté d'envoyer en reconnaissance à Friedland le 9e de
hussards. Ce régiment avait pénétré dans Friedland, mais assailli
bientôt par plus de trente escadrons ennemis, qui menaient avec eux
beaucoup d'artillerie légère, il avait été fort maltraité, et obligé
de s'enfuir à Georgenau, poste intermédiaire entre Domnau et
Friedland. (Voir la carte nº 42.) À cette nouvelle, Lannes dépêcha les
chevaux-légers et les cuirassiers saxons pour secourir le 9e de
hussards, puis se mit en marche pour gagner Friedland, rejeter la
cavalerie ennemie au delà de l'Alle, et fermer le débouché par lequel
l'armée russe semblait vouloir se porter au secours de Koenigsberg. Il
y fut rendu vers une heure du matin 14, crut apercevoir à travers les
ombres de la nuit une quantité considérable de troupes, et s'arrêta au
village de Posthenen, après avoir délogé un détachement ennemi qui
gardait ce village. Il n'était pas assez fort pour occuper la ville de
Friedland elle-même, circonstance fort heureuse, car il eût empêché en
l'occupant une grande faute du général Benningsen et ravi à Napoléon
l'un de ses plus beaux triomphes.
[En marge: Route par laquelle l'armée russe était arrivée à
Friedland.]
Dans ce moment en effet l'armée russe tout entière approchait de
Friedland, précédée par trente-trois escadrons, dont dix-huit de la
garde impériale, par l'infanterie de cette garde, par vingt pièces
d'artillerie légère. Le gros de l'armée devait y entrer dans quelques
heures. Le général Benningsen sentant qu'il fallait se presser pour
sauver Koenigsberg, ou au moins pour se sauver lui-même derrière la
Prégel, avait marché toute la nuit du 11 au 12, afin de gagner
Bartenstein (voir la carte nº 38), avait donné là quelques heures de
repos à ses soldats, les avait de nouveau remis en marche sur
Schippenbeil, y était parvenu le 13, et, apprenant alors que les
Français avaient paru à Domnau, s'était hâté de courir à Friedland,
point où l'Alle, comme nous venons de le dire, est plus rapprochée de
Koenigsberg que dans aucune partie de son cours. Il avait eu soin de
se faire précéder par une forte avant-garde de cavalerie.
Lannes, établi à Posthenen, ne put apprécier qu'au jour la gravité de
l'événement qui se préparait. Dans ce pays voisin du pôle, le
crépuscule, au mois de juin, commençait à 2 heures du matin. Le ciel
était entièrement éclairé à 3 heures. Le maréchal Lannes reconnut
bientôt la nature du terrain, les troupes qui l'occupaient, et celles
qui franchissaient les ponts de l'Alle, pour venir nous disputer la
route de Koenigsberg.
[En marge: Description des environs de Friedland.]
Le cours de l'Alle, près du lieu où les deux armées allaient se
rencontrer, offre de nombreuses sinuosités. (Voir la carte nº 42.)
Nous arrivions par des collines boisées, à partir desquelles le sol
s'abaisse successivement jusqu'au bord de l'Alle. Le pays est couvert
en cette saison de seigles d'une grande hauteur. On voyait à notre
droite l'Alle s'enfoncer dans la plaine, en décrivant plusieurs
contours, puis tourner autour de Friedland, revenir à notre gauche, et
tracer ainsi un coude ouvert de notre côté, et dont la petite ville de
Friedland occupait le fond. C'est par les ponts de Friedland, placés
dans cet enfoncement de l'Alle, que les Russes venaient se déployer
dans la plaine vis-à-vis de nous. On les voyait distinctement se
presser sur ces ponts, traverser la ville, déboucher des faubourgs,
et se mettre en bataille en face des hauteurs. Un ruisseau dit le
Ruisseau-du-Moulin (Mühlen-Flüss), coulant vers Friedland, y formait
un petit étang, puis allait se jeter dans l'Alle, après avoir partagé
cette plaine en deux moitiés inégales. La moitié située à notre droite
était la moins étendue. C'était celle où se montrait Friedland, entre
le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle, au fond même du coude que nous venons
de décrire.
[En marge: Premières dispositions de Lannes pour défendre la plaine de
l'Alle en attendant l'armée.]
Le maréchal Lannes, dans son empressement à marcher, n'avait amené
avec lui que les grenadiers et les voltigeurs Oudinot, le 9e de
hussards, les dragons de Grouchy et deux régiments de cavalerie
saxonne. Il ne pouvait pas opposer plus de 10 mille hommes[37] à
l'avant-garde ennemie, qui, renforcée successivement, était triple de
ce nombre, et devait être bientôt suivie de l'armée russe tout
entière. Heureusement le sol présentait de nombreuses ressources au
courage et à l'habileté de l'illustre maréchal. (Voir la carte nº 42.)
Au centre de la position, qu'il fallait occuper pour barrer le chemin
aux Russes, était un village, celui de Posthenen, que traversait le
Ruisseau-du-Moulin pour se rendre à Friedland. Un peu en arrière
s'élevait un plateau, d'où l'on pouvait battre la plaine de l'Alle.
Lannes y plaça son artillerie et plusieurs bataillons de grenadiers
pour la protéger. À droite, un bois épais, celui de Sortlack,
s'avançait en saillie, et partageait en deux l'espace compris entre
le village de Posthenen et les bords de l'Alle. Lannes y posta deux
bataillons de voltigeurs, lesquels répandus en tirailleurs, pouvaient
arrêter long-temps des troupes qui ne seraient pas très-nombreuses et
très-résolues. Le 9e de hussards, les dragons de Grouchy, les chevaux
saxons, présentaient 3 mille cavaliers, prêts à se jeter sur toute
colonne qui essayerait de percer ce rideau de tirailleurs. À gauche de
Posthenen, la ligne des hauteurs boisées s'étendait, en s'abaissant,
jusqu'au village de Heinrichsdorf, par où passait la grande route de
Friedland à Koenigsberg. Ce point avait beaucoup d'importance, car les
Russes, voulant gagner Koenigsberg, devaient en disputer la route avec
acharnement. En outre, ce côté du champ de bataille étant plus
découvert, était naturellement plus difficile à défendre. Lannes, qui
n'avait pas encore assez de troupes pour s'y établir, avait placé sur
sa gauche, en profitant des bois et des hauteurs, le reste de ses
bataillons, s'approchant ainsi, sans pouvoir les occuper, des maisons
de Heinrichsdorf.
[Note 37:
Oudinot 7,000
Grouchy 1,800
9e hussards, chevaux-légers et cuirassiers saxons. 1,200
------
10,000]
[En marge: Le feu commence à trois heures du matin sur le champ de
bataille de Friedland.]
Le feu, commencé à trois heures du matin, était tout à coup devenu
fort vif. Notre artillerie, placée sur le plateau de Posthenen, sous
la protection des grenadiers Oudinot, tenait les Russes à distance, et
leur faisait éprouver d'assez grands dommages. À droite, nos
voltigeurs répandus sur la lisière du bois de Sortlack, arrêtaient
leur infanterie par un feu incessant de tirailleurs, et les chevaux
saxons, lancés par le général Grouchy, avaient fourni plusieurs
charges heureuses contre leur cavalerie. Les Russes étant devenus
menaçants vers Heinrichsdorf, le général Grouchy, transporté de la
droite à la gauche, s'y rendit au galop, afin de leur disputer la
route de Koenigsberg, qui était le point important pour la possession
duquel on allait verser des flots de sang.
[En marge: Lannes, avec une simple avant-garde, dispute le terrain à
une forte partie de l'armée ennemie.]
[En marge: Le général Benningsen, arrivé à Friedland, se décide à
livrer bataille.]
Bien que le maréchal Lannes n'eût dans ces premiers moments que 10
mille hommes à opposer à 25 ou 30 mille, il se soutenait, grâce à
beaucoup d'art et d'énergie, grâce aussi à l'habile concours du
général Oudinot, commandant les grenadiers, et du général Grouchy,
commandant la cavalerie. Mais l'ennemi se renforçait d'heure en heure,
et le général Benningsen, arrivé à Friedland, avait subitement formé
le projet de livrer bataille, projet fort téméraire, car il eût été
beaucoup plus sage à lui de continuer à descendre l'Alle, jusqu'à la
réunion de cette rivière avec la Prégel (voir la carte nº 38), de se
couvrir ensuite de la Prégel elle-même, et de prendre position
derrière ce fleuve, la gauche à Wehlau, la droite à Koenigsberg. Il
lui aurait fallu, à la vérité, un jour de plus pour regagner
Koenigsberg; mais il n'aurait pas risqué une bataille contre une armée
supérieure par le nombre, par la qualité, par le commandement, et dans
une situation fort mauvaise pour lui, puisqu'il avait une rivière à
dos et qu'il allait être poussé dans le coude de l'Alle avec toute la
vigueur d'impulsion dont l'armée française était capable. Mais, après
avoir perdu beaucoup de temps à gagner Koenigsberg, le général
Benningsen semblait extrêmement impatient d'y arriver, stimulé,
dit-on, par l'empereur Alexandre, qui avait promis à son ami
Frédéric-Guillaume de sauver le dernier débris de la monarchie
prussienne. Il trouvait d'ailleurs la route par Friedland infiniment
plus courte, enfin il croyait rencontrer, sans appui, un corps isolé
de l'armée française, avec possibilité d'écraser ce corps avant de
rentrer à Koenigsberg. Il se persuada que c'était là une faveur
inattendue de la fortune qu'il fallait mettre à profit, et il résolut
de ne pas la laisser échapper.
[En marge: Dispositions du général Benningsen.]
En conséquence, il s'empressa de faire jeter trois autres ponts sur
l'Alle, un au-dessus, deux au-dessous de Friedland, afin d'accélérer
le passage de ses troupes, et de leur ménager aussi des moyens de
retraite. Il garnit d'artillerie la rive droite par laquelle il
arrivait, et qui dominait la rive gauche. Puis son armée ayant
débouché presque tout entière, il la disposa de la manière suivante.
Dans la plaine, autour de Heinrichsdorf, à droite pour lui, à gauche
pour nous, il plaça quatre divisions d'infanterie, sous le lieutenant
général Gortschakow, et la meilleure partie de la cavalerie sous le
général Uwarow. L'infanterie était formée sur deux lignes. Dans la
première, on voyait deux bataillons de chaque régiment déployés, et un
troisième rangé en colonne serrée derrière les deux autres, fermant
l'intervalle qui les séparait. Dans la seconde, le champ de bataille
se resserrant à mesure qu'on s'enfonçait dans le coude de l'Alle, un
seul bataillon était déployé, deux se trouvaient en colonne serrée. La
cavalerie, disposée sur le côté et un peu en avant, flanquait
l'infanterie. À gauche (droite des Français), deux divisions russes,
dont la garde impériale faisait partie, accrues de tous les
détachements de chasseurs, occupaient la portion du terrain comprise
entre le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle. Elles étaient rangées sur deux
lignes, mais fort rapprochées à cause du défaut d'espace. Le prince
Bagration les commandait. La cavalerie de la garde était là, sous le
général Kollogribow. Quatre ponts volants avaient été jetés sur le
Ruisseau-du-Moulin, pour qu'il gênât moins les communications entre
les deux ailes. La quatorzième division russe avait été laissée de
l'autre côté de l'Alle, sur le terrain dominant de la rive droite,
pour recueillir l'armée en cas de malheur, ou venir décider la
victoire, si on avait un commencement de succès. Les Russes comptaient
plus de 200 bouches à feu sur leur front, indépendamment de celles qui
étaient ou en réserve, ou en batterie sur la rive droite. Leur armée,
réduite à 80 ou 82 mille hommes après Heilsberg, séparée aujourd'hui
du corps de Kamenski, de quelques détachements de cavalerie envoyés à
Wehlau pour garder les ponts de l'Alle, s'élevait encore à 72 ou à 75
mille hommes.
Le général Benningsen fit porter en avant, dans l'ordre que nous
venons de décrire, la masse de l'armée russe, pour qu'en sortant de
l'enfoncement formé par le cours de l'Alle, elle pût se déployer,
étendre ses feux, et profiter des avantages du nombre qu'elle
possédait au début de la bataille.
[En marge: Danger de Lannes réduit à lutter presque seul contre
l'armée russe tout entière.]