ordinaires, et l'on continua de cheminer vers la gauche, pour
s'approcher du saillant du bastion. Les journées des 8, 9, 10, 11, 12
et 13 mai, furent employées à ce travail, devenu horriblement
dangereux, car, à cette proximité, les boulets de l'ennemi
bouleversaient les sapes, pénétraient dans les tranchées, y
emportaient les hommes, et souvent faisaient écrouler sur eux les
épaulements qu'ils avaient laborieusement élevés. La mousqueterie
n'était pas à cette distance d'un effet moins terrible que
l'artillerie. Le sable que nos soldats remuaient s'éboulait à chaque
instant, et il fallait recommencer plusieurs fois les mêmes ouvrages.
Enfin, les nuits devenues très-courtes en mai, car tout le monde sait
que plus on approche du pôle, plus les nuits sont longues en hiver,
courtes en été, nous laissaient à peine quatre heures de travail sur
vingt-quatre. Le maréchal Lefebvre, toujours plus impatient, demandait
instamment qu'on lui rendît l'assaut praticable, en abattant la ligne
de palissades qui garnissait le fond du fossé. Le génie disait que
c'était à l'artillerie à les détruire par des coups de ricochet.
L'artillerie, craignant que le terrain ne fût miné, répondait qu'elle
n'avait pas de place pour ses batteries. La difficulté que nous
rencontrions ici était une preuve des propriétés défensives du bois,
car, parvenus au bord du fossé, si nous avions eu en face une muraille
en maçonnerie, au lieu d'une rangée de palissades, nous eussions
établi une batterie de brèche, démoli cette muraille en quarante-huit
heures, rempli le fossé de ses débris et monté à l'assaut. Mais le
boulet fracassait la tête de quelques-unes de ces palissades, souvent
les écorchait à peine et n'en renversait aucune. L'instant décisif
approchait; l'impatience était extrême; l'on touchait à ce moment d'un
siége où l'assiégé fait ses derniers efforts de résistance, et où
l'assiégeant, pour en finir, est disposé à tenter les plus grands
coups d'audace.
[En marge: Nouvelle d'un secours apporté à la place.]
[En marge: Diverses manières de secourir Dantzig.]
[En marge: Les Anglais, malgré beaucoup de promesses, ne font rien
pour leurs alliés.]
Mais soudain la nouvelle se répandit chez les assiégés comme chez les
assiégeants, qu'une armée russe arrivait au secours de Dantzig. Il y
avait long-temps en effet que ce secours était promis, et on avait
lieu de s'étonner qu'il ne fût pas encore arrivé. Les souverains de
Prusse et de Russie, réunis alors à leur quartier général, savaient
dans quel péril se trouvait Dantzig. Ils n'ignoraient pas de quelle
importance il était pour eux d'en empêcher la conquête, car, tant
qu'ils conservaient cette place, ils tenaient en échec la gauche de
Napoléon, ils rendaient précaire son établissement sur la Vistule, ils
l'obligeaient à se priver de vingt-cinq mille hommes, employés ou au
blocus ou au siége; ils lui fermaient enfin le plus vaste dépôt de
subsistances qui existât dans le Nord. S'ils devaient tôt ou tard
reprendre l'offensive, il valait la peine de se hâter pour un motif
aussi grave. Ils avaient pour secourir Dantzig deux moyens directs: ou
d'attaquer Napoléon sur la Passarge, afin de lui enlever les positions
à l'abri desquelles il couvrait le siége, ou bien d'expédier un corps
considérable, soit par terre en suivant le Nehrung, soit par mer en
embarquant leurs troupes à Koenigsberg, pour les débarquer au fort de
Weichselmünde. Il y avait bien aussi un troisième moyen, mais qui ne
dépendait pas d'eux, c'était un débarquement de vingt cinq mille
Anglais, débarquement cent fois promis, cent fois annoncé, jamais
exécuté. Il est certain que si les Anglais avaient tenu parole à leurs
alliés, et, qu'au lieu de garder une partie de leurs forces en
Angleterre, pour faire face au camp de Boulogne, d'en envoyer une
autre à Alexandrie pour mettre la main sur l'Égypte, et une autre
encore sur les bords de la Plata pour s'emparer des colonies
espagnoles, ils eussent jeté une armée soit à Stralsund, soit à
Dantzig, lorsque nous avions à peine trois ou quatre régiments
français dispersés dans la Poméranie, ils auraient pu changer le cours
des événements, ou du moins nous causer de grands embarras. Napoléon,
en effet, se serait vu forcé de détacher vingt mille hommes de la
grande armée, et, si on l'eût attaqué dans ce même moment sur la
Passarge, il aurait été privé d'une notable portion de ses forces pour
tenir tête à la principale armée russe.
Mais les Anglais ne songeaient pas à venir en aide à leurs alliés.
Mettre le pied sur le continent les effrayait trop. Employer leurs
troupes à prendre des colonies leur convenait davantage. D'ailleurs un
changement de ministère, dont nous ferons connaître bientôt les causes
et les effets, rendait à Londres toutes les résolutions incertaines.
Le seul secours envoyé à Dantzig fut celui de trois corvettes,
chargées de munitions, et commandées par des officiers intrépides, qui
avaient ordre de remonter la Vistule pour pénétrer à tout prix dans la
place.
[En marge: Les souverains de Prusse et de Russie, réunis à
Bartenstein, délibèrent sur les moyens de secourir Dantzig.]
Il ne fallait donc compter que sur les troupes prussiennes et russes
pour secourir efficacement Dantzig. Les deux souverains, réunis à
Bartenstein, en délibérèrent avec leurs généraux, et eurent la plus
grande peine à se mettre d'accord. Une raison, le défaut de vivres,
s'opposait au projet qui aurait été le plus convenable, et qui aurait
consisté à reprendre immédiatement les opérations actives. La terre
n'était pas encore assez fécondée par le soleil, pour suffire à la
nourriture des hommes et des chevaux. On avait peu de magasins, on
pouvait tout au plus fournir du grain et de la viande aux hommes, et
quant aux chevaux, on était réduit à leur donner à manger le chaume
qui recouvrait les huttes des paysans de la vieille Prusse. On pensait
donc qu'il fallait attendre que l'herbe fût assez haute pour nourrir
les chevaux. C'était la même raison qui retenait Napoléon sur la
Passarge. Mais lui n'avait pas une place importante à sauver; chaque
jour au contraire lui apportait des forces, et lui permettait de faire
un pas de plus vers les murs de Dantzig.
[En marge: On se décide à envoyer un secours de quelques mille hommes
à Dantzig, soit par le Nehrung, soit par la mer.]
Dans cette situation, les deux souverains alliés adoptèrent de tous
les moyens de secours le plus médiocre, et résolurent d'envoyer une
dizaine de mille hommes, moitié par la langue de terre du Nehrung,
moitié par la mer et le fort de Weichselmünde. Le projet était de
forcer la ligne d'investissement, d'enlever le camp français du
Nehrung, en débouchant sur ce camp, soit du fort de Weichselmünde,
soit du Nehrung même par la route de Koenigsberg, de pénétrer ensuite
dans l'île de Holm, de rétablir les communications avec Dantzig,
d'entrer dans la place, et, si on réussissait dans toutes ces
opérations, de faire une sortie générale contre le corps assiégeant,
pour détruire ses travaux, et le contraindre à lever le siége. Il
aurait fallu pour cela beaucoup plus de dix mille hommes, et surtout
qu'ils fussent très-habilement conduits.
[En marge: Un corps de troupes légères et de cavalerie, marche sur
Dantzig par le Nehrung.]
[En marge: Un corps d'infanterie russe est embarqué à Pillau, et
envoyé par mer à Weichselmünde.]
Un corps prussien et russe, composé en grande partie de cavalerie,
sous la conduite du colonel Bulow, dut traverser dans des chaloupes la
passe de Pillau, aborder à la pointe du Nehrung, et cheminer sur cet
étroit banc de sable, pendant les vingt lieues qui séparent Pillau de
Dantzig. Huit mille hommes, pour la plupart Russes, furent embarqués à
Pillau sur des bâtiments de transport, et escortés par des vaisseaux
de guerre anglais jusqu'au fort de Weichselmünde. Ils étaient sous les
ordres du général Kamenski, le fils de ce vieux général, qui avait un
instant commandé l'armée russe, au début de la campagne d'hiver.
Arrivés le 12 mai à l'embouchure de la Vistule, ils furent débarqués
sur les jetées extérieures, sous la protection du canon de
Weichselmünde. Pendant ce même temps, des démonstrations avaient lieu
contre tous nos quartiers d'hiver. On simulait devant Masséna un
passage du Bug, comme si on avait voulu agir à l'autre extrémité du
théâtre de la guerre. On faisait circuler beaucoup de patrouilles en
face de nos cantonnements de la Passarge. Enfin le corps destiné à
parcourir le Nehrung se portait rapidement sur les postes détachés que
nous avions à l'extrémité de ce banc de sable, et les obligeait à se
replier.
[En marge: Inquiétudes du maréchal Lefebvre en apprenant la tentative
des Russes pour secourir Dantzig.]
Le rassemblement à Pillau des deux corps, qui devaient, par des voies
diverses, aller au secours de Dantzig, avait été signalé. Des bruits
sortis de la place assiégée avaient confirmé les nouvelles de Pillau,
et c'était assez pour jeter le maréchal Lefebvre dans les plus vives
anxiétés. Il s'était hâté, sans même recourir à l'Empereur, d'appeler
à lui le général Oudinot, qui se trouvait dans l'île de Nogath avec la
division des grenadiers, laquelle devait faire partie du corps de
réserve destiné au maréchal Lannes. Il avait en même temps écrit de
tous côtés, pour demander du secours aux chefs de troupes placés dans
son voisinage.
Mais Napoléon, à qui vingt-quatre heures suffisaient pour expédier un
courrier de Finkenstein à Dantzig, avait d'avance pourvu à tout. Il
réprimanda le maréchal Lefebvre, du reste avec douceur, pour cette
manière d'agir. Il le rassura par la nouvelle de prompts secours,
lesquels préparés de longue main, ne pouvaient manquer d'arriver à
temps. Napoléon était peu ému des puériles démonstrations faites sur
sa droite, car il savait trop bien discerner à la guerre la feinte des
projets réels, pour qu'il fût possible de l'abuser. Il avait
d'ailleurs bientôt appris d'une manière certaine, qu'on se bornerait à
diriger sur Dantzig un gros détachement, soit par le Nehrung, soit par
la mer, et il avait proportionné ses précautions à la gravité du
danger.
[En marge: Renforts envoyés au maréchal Lefebvre.]
Le maréchal Mortier, devenu entièrement disponible, par la conclusion
définitive de l'armistice avec les Suédois, avait reçu l'ordre de
hâter sa marche, et de se faire précéder à Dantzig par une portion de
ses troupes. En conséquence de cet ordre, le 72e de ligne venait
d'arriver au camp du maréchal Lefebvre, au moment des plus grandes
agitations de celui-ci. La réserve du maréchal Lannes, préparée dans
l'île de Nogath, commençait à se former, et, en attendant, la belle
division des grenadiers Oudinot, qui en était le noyau, avait été
placée entre Marienbourg et Dirschau, à deux ou trois marches de
Dantzig. Le 3e de ligne, tiré de Braunau, et fort de 3,400 hommes,
stationnait aussi dans l'île de Nogath. Les ressources étaient donc
très-suffisantes. Napoléon ordonna à l'une des brigades du général
Oudinot de se porter à Furstenwerder, d'y jeter un pont, et de se
tenir prête à passer le bras de la Vistule, qui sépare l'île de Nogath
du Nehrung. (Voir la carte nº 38.) La cavalerie étant répandue surtout
dans les pâturages de la basse Vistule, aux environs d'Elbing, il
ordonna au général Beaumont de prendre un millier de dragons, de se
porter à Furstenwerder, de laisser filer le corps ennemi qui cheminait
sur le Nehrung, de le couper lorsqu'il aurait dépassé Furstenwerder,
et de lui faire le plus de prisonniers qu'il pourrait. Enfin il
enjoignit au maréchal Lannes de marcher avec les grenadiers Oudinot
sur Dantzig, de n'y point fatiguer ses troupes en les employant aux
travaux de siége, mais de les tenir en réserve pour les précipiter sur
les Russes, dès qu'ils essayeraient de prendre terre aux environs de
Weichselmünde.
[En marge: Débarquement des troupes russes à Weichselmünde le 12 mai.]
Ces dispositions prescrites à temps, grâce à une prévoyance qui
faisait tout à propos, amenèrent autour de Dantzig plus de troupes
qu'il n'en fallait pour conjurer le péril. Les Russes avaient commencé
à débarquer le 12 mai. Des hauteurs sablonneuses que nous occupions,
on les voyait distinctement sur les jetées du fort de Weichselmünde.
Ils ne furent entièrement débarqués et réunis en avant de
Weichselmünde, que le 14 au soir. Des avis réitérés, adressés dans
l'intervalle au maréchal Lannes, lui firent hâter sa marche, et, le
14, il arrivait sous les murs de Dantzig avec les grenadiers Oudinot,
moins les deux bataillons laissés à Furstenwerder. Le 72e était déjà
au camp. Le maréchal Mortier avec le reste de son corps se trouvait à
une marche en arrière.
Le maréchal Lefebvre, rassuré par ces renforts, avait envoyé au
général Gardanne, qui commandait le camp de la basse Vistule dans le
Nehrung, le régiment de la garde municipale de Paris, et attendait,
avant de lui expédier de nouveaux secours, que le dessein des Russes
fût clairement dévoilé, car ils pouvaient déboucher du fort de
Weichselmünde, ou sur la rive droite, pour attaquer le camp du général
Gardanne, ou sur la rive gauche, pour attaquer le quartier général.
[En marge: Vains efforts des Russes pour débloquer Dantzig, et
brillant combat du 15 mai.]
Le 15 mai, à trois heures du matin, les Russes sortirent, au nombre de
7 à 8 mille hommes, du fort de Weichselmünde, et marchèrent à
l'attaque de nos positions du Nehrung. (Voir la carte nº 41.) Ces
positions commençaient à la pointe de l'île de Holm, là même où le
canal de Laake se réunit à la Vistule, s'étendaient sous forme
d'épaulement palissadé jusqu'au bois qui couvre cette partie du
Nehrung, étaient protégées en cet endroit par de nombreux abatis, et
finissaient à des dunes de sable le long de la mer. Le général
Schramm, passé sous les ordres du général Gardanne, défendait cette
ligne avec un bataillon du 2e léger, un détachement du régiment de la
garde de Paris, un bataillon saxon, une partie du 19e de chasseurs, et
quelques Polonais à cheval sous le capitaine Sokolniki, qu'on a déjà
vu se distinguer à ce siége. Le général Gardanne se tenait en arrière
avec le reste de ses forces, soit pour venir au secours des troupes
qui défendaient les retranchements, soit pour parer à une sortie de la
place. Le maréchal Lefebvre, en apercevant des hauteurs du
Zigankenberg le mouvement des Russes, lui avait envoyé, dès le matin,
un bataillon du 12e léger. Un peu après, le maréchal Lannes était
parti lui-même avec quatre bataillons de la division d'Oudinot, et
avait cheminé sur les digues qui traversaient le pays plat situé à
notre droite, le génie n'ayant pas encore pu établir un pont vers
notre gauche, pour communiquer directement avec le camp du Nehrung par
la basse Vistule.
Les Russes s'avancèrent en trois colonnes, l'une dirigée le long de la
Vistule en face de nos redoutes, la seconde contre le bois et les
abatis qui en garantissaient l'accès, la troisième composée de
cavalerie destinée à longer la mer. Une quatrième était restée en
réserve, pour porter secours à celle des trois qui faiblirait. Les
corvettes anglaises, arrivées en même temps, devaient pour leur part
remonter la Vistule, détruire les ponts dont on supposait l'existence,
prendre nos ouvrages à revers, et seconder le mouvement des Russes par
le feu de 60 pièces de gros calibre. Mais le vent ne favorisa pas
cette disposition, et les corvettes demeurèrent forcément à
l'embouchure de la Vistule.
Les colonnes russes marchèrent avec vigueur à l'attaque de nos
positions. Nos soldats placés derrière des retranchements en terre,
les attendirent avec sang-froid, et les fusillèrent de très-près. Les
Russes n'en furent pas ébranlés, s'approchèrent jusqu'au pied des
redoutes, mais ne purent les franchir. À chaque tentative repoussée,
nos soldats sautaient par-dessus les retranchements, et poursuivaient
les Russes à la baïonnette. La colonne qui s'était dirigée sur les
abatis, ayant un obstacle moins solide à vaincre, essaya de pénétrer
dans le bois, et de s'y établir. Elle fut arrêtée comme la première,
mais elle revint à la charge, et engagea une suite de combats corps à
corps avec nos troupes. La lutte sur ce point fut longue et opiniâtre.
La colonne de cavalerie, chargée de longer la mer, resta en
observation devant nos détachements de cavalerie, sans faire aucun
mouvement sérieux. L'action durait depuis plusieurs heures, et nos
troupes employées à la défense des ouvrages, ne comptant pas plus de
2,000 hommes, en face de 7 à 8 mille, car le général Gardanne était
obligé de veiller avec le reste sur les débouchés de la place, nos
troupes étaient épuisées, et elles auraient fini par succomber sous
ces attaques réitérées, si un bataillon de la garde de Paris, envoyé
par le général Gardanne, et le bataillon du 12e léger parti du
quartier général, ne leur eussent apporté un secours décisif. Ces
braves bataillons dirigés par le général Schramm se jetèrent sur les
Russes et les repoussèrent. Tout le monde, ranimé par cet exemple,
s'élança sur eux, et on les ramena jusqu'aux glacis du fort de
Weichselmünde.
Cependant le général Kamenski avait ordre de faire les plus grands
efforts pour secourir Dantzig. Il ne voulut donc pas se renfermer dans
le fort, sans avoir essayé une dernière tentative. Il joignit aux
troupes qui venaient de combattre la réserve qui n'avait pas encore
donné, et s'avança de nouveau sur nos retranchements, si vivement, si
infructueusement attaqués. Mais il était trop tard. Le maréchal Lannes
et le général Oudinot avaient amené au général Schramm le renfort de
quatre bataillons de grenadiers. Il leur suffit d'un seul de ces
quatre bataillons pour mettre fin au combat. Le général Oudinot, à la
tête de ce bataillon, ralliant autour de lui la masse de nos troupes,
puis les ramenant en avant, culbuta les Russes, et encore une fois les
poussa la baïonnette dans les reins jusque sur les glacis du fort de
Weichselmünde, où il les contraignit à se renfermer définitivement.
Cette action devait être et fut la dernière.
Les Russes laissèrent deux mille hommes sur le champ de bataille, la
plupart morts ou blessés, quelques-uns prisonniers. Notre perte à nous
fut de 300 hommes hors de combat. Le général Oudinot eut un cheval tué
par un boulet, qui, passant entre lui et le maréchal Lannes, faillit
tuer ce dernier. Le moment n'était pas encore arrivé où l'illustre
maréchal devait succomber à tant d'exploits répétés! La destinée,
avant de le frapper, lui réservait encore de brillantes journées.
[En marge: Tentatives des corvettes anglaises pour forcer la Vistule,
et jeter des munitions dans la place.]
[En marge: L'une de ces corvettes est prise.]
Dès lors, le maréchal Lefebvre ne pouvait plus conserver
d'inquiétudes, ni le maréchal Kalkreuth d'espérances. Cependant les
commandants des corvettes envoyées d'Angleterre pour secourir Dantzig
tenaient à exécuter leurs instructions. La place ayant surtout besoin
de munitions, le capitaine de la _Dauntless_ voulut profiter d'une
forte brise du nord pour remonter la Vistule. Mais à peine avait-il
dépassé le fort de Weichselmünde et approché de nos redoutes, qu'il
fut assailli par un feu violent d'artillerie. Les troupes sortirent
des retranchements, et, joignant le feu de la mousqueterie à celui du
canon, mirent la corvette anglaise dans un tel état, que bientôt elle
fut réduite à l'impossibilité de gouverner. Elle vint échouer sur un
banc de sable, où elle fut obligée d'amener son pavillon. Elle
contenait une grande quantité de poudre et des dépêches pour le
maréchal Kalkreuth.
[En marge: Difficultés des derniers travaux d'approche.]
[En marge: Descente du fossé.]
La place restait donc absolument abandonnée à elle-même.
Malheureusement les opérations du siége devenaient à chaque instant
plus difficiles. On était logé au bord du fossé; on avait entrepris
déjà d'y descendre; mais la nature de ce sol, qui s'éboulait sans
cesse, l'immense quantité d'artillerie dont disposait l'ennemi, et qui
lui permettait d'accabler nos tranchées de ses bombes, rendaient les
travaux aussi lents que périlleux. Il fallait cependant, quoi qu'il
pût en coûter, parvenir dans le fond du fossé, et aller, la hache à la
main, couper une assez large rangée de palissades, pour ouvrir le
chemin aux colonnes d'attaque. On commença donc à descendre dans le
fossé en se servant de passages blindés, c'est-à-dire, en s'avançant
sous des châssis couverts de terre et de fascines. Plusieurs fois les
bombes de l'ennemi percèrent les blindages et écrasèrent les hommes
qu'ils abritaient. Mais rien ne pouvait décourager nos troupes du
génie. Sur six cents soldats de cette arme, près de trois cents
avaient succombé. La moitié des officiers étaient morts ou blessés. Au
nombre des obstacles qu'on avait à vaincre, se trouvait le blockhaus
construit dans l'angle rentrant que la demi-lune formait avec le
bastion. On résolut de faire sauter par la mine cet ouvrage qui
résistait même au boulet. Une mine qui n'avait pas été poussée assez
près du blockhaus éclata, le couvrit de terre, mais le rendit plus
difficile encore à détruire. On s'établit alors sur l'entonnoir de la
mine, on déblaya sous le feu de l'ennemi la terre qui entourait le
blockhaus, auquel on mit le feu, et dont on finit ainsi par se
délivrer.
[En marge: Doutes élevés au dernier moment sur le choix du point
d'attaque.]
Lorsqu'on fut parvenu au fond du fossé, plusieurs soldats du génie
essayèrent d'aller, sous le feu même de la place, couper quelques
palissades. Il leur fallut une demi-heure pour en détruire trois.
Ainsi l'opération devait être des plus longues et des plus
meurtrières. On était arrivé au 18 mai. Il y avait quarante-huit jours
que la tranchée était ouverte. On n'avait aucun reproche à faire au
corps du génie, qui se conduisait avec un dévouement admirable.
Quelques détracteurs s'en prenaient des lenteurs du siége au général
Chasseloup. Le général Kirgener, qui dirigeait en second les travaux,
et qui avait conçu d'autres idées sur le choix du point d'attaque, ne
cessait de répéter au maréchal Lefebvre, que le Hagelsberg avait été
mal choisi, et que c'était là l'unique cause de tous les retards qu'on
éprouvait. Il le répéta si souvent, que le maréchal Lefebvre,
finissant par le croire, écrivit à l'Empereur le 18 mai, pour se
plaindre du général Chasseloup, et pour attribuer la longue résistance
de la place au mauvais choix du point d'attaque, disant que le
Bischoffsberg eut présenté bien moins de difficultés.
[En marge: Napoléon veut qu'on persiste dans le choix qu'on a fait du
Hagelsberg, et met fin aux divagations du maréchal Lefebvre.]
La plainte dans ce moment ne remédiait à rien, eût-elle été aussi
fondée qu'elle l'était peu. Mais Napoléon, qui ne cessait de veiller
au siége, ne fit pas attendre sa réponse.--Je vous croyais, écrivit-il
au maréchal Lefebvre, _plus de caractère et d'opinion_. Est-ce à la
fin d'un siége qu'il faut se laisser persuader par des inférieurs, que
le point d'attaque est à changer, décourager ainsi l'armée, et
_déconsidérer son propre jugement_? Le Hagelsberg est bien choisi.
C'est par le Hagelsberg que Dantzig a toujours été attaqué. Donnez
votre confiance à Chasseloup, qui est le plus habile, le plus
expérimenté de vos ingénieurs; ne prenez conseil que de lui et de
Lariboisière, _et chassez tous les petits critiqueurs_.--
[En marge: Les troupes du génie ayant ouvert un passage de 90 pieds
dans la rangée des palissades, l'assaut est résolu pour le 21 mai.]
Le maréchal Lefebvre fut donc obligé de persister dans le premier
choix et d'attendre les effets lents, mais sûrs, d'un art qui lui
était étranger. Les troupes du génie, se prodiguant, étaient parvenues
d'un côté au fond du fossé de la demi-lune, et de l'autre au fond du
fossé du bastion, forcées, vu l'espace étroit où elles agissaient, de
travailler sous les bombes, et de défendre elles-mêmes les travaux
contre les sorties de la place. Enfin, à la face du bastion de gauche,
qu'on attaquait en même temps que la demi-lune, elles avaient, tantôt
avec des feux de fascines, tantôt avec des sacs à poudre, tantôt aussi
avec la hache, détruit les palissades, sur une largeur de
quatre-vingt-dix pieds. C'était assez pour donner passage aux colonnes
d'assaut. Ce moment était impatiemment attendu par les troupes.
L'assaut fut résolu pour le 21 mai au soir. Plusieurs colonnes, au
nombre de quatre mille hommes, furent amenées dans le fossé, conduites
successivement au pied du talus en terre qui s'élevait derrière les
palissades, afin qu'elles vissent d'avance l'ouvrage à escalader, et
qu'elles apprissent la manière de le gravir. Remplies d'ardeur à cet
aspect, elles demandaient à grands cris qu'on leur permît de s'élancer
à l'assaut. Trois énormes poutres suspendues par des cordes, au sommet
des talus en terre, étaient prêtes à rouler sur les assaillants. Un
brave soldat, dont l'histoire doit dire le nom, François Vallé,
chasseur du 12e léger, qui avait plusieurs fois aidé les travailleurs
du génie à arracher les palissades, offrit d'aller couper les cordes
qui soutenaient ces poutres, afin d'en opérer la chute avant l'assaut.
Il se saisit d'une hache, gravit les escarpes gazonnées, coupa les
cordes, et ne fut atteint d'une balle qu'en terminant cet acte
d'héroïsme. Ajoutons qu'il ne fut pas frappé mortellement.
[En marge: Le maréchal Kalkreuth demande à capituler.]
L'heure de l'assaut approchait enfin, lorsque tout à coup on apprit
avec grand regret que le maréchal Kalkreuth demandait à capituler.