En effet, le colonel Lacoste s'était présenté en parlementaire, pour

remettre au maréchal Kalkreuth les lettres à son adresse, qu'on avait

trouvées sur la corvette anglaise, récemment prise. Il arrivait fort à

propos pour offrir au lieutenant de Frédéric l'occasion honorable de

proposer une capitulation, devenue nécessaire. Le maréchal lia

conversation avec le colonel, reconnut la nécessité de se rendre, mais

réclama pour la garnison de Dantzig les conditions que la garnison de

Mayence avait obtenues autrefois de lui, c'est-à-dire la faculté de

sortir sans être prisonnière de guerre, sans déposer les armes, et

avec le seul engagement de ne pas servir contre la France avant une

année. Le maréchal Lefebvre souscrivit à ces conditions, car il

craignait fort de voir le siége se prolonger; mais il demanda le temps

de consulter Napoléon. Celui-ci n'était pas si pressé, car il tenait

les Russes en respect sur la Passarge, et il aurait volontiers

sacrifié quelques jours de plus, pour faire un corps d'armée

prisonnier, ne comptant guère sur l'engagement que prenaient les

troupes ennemies de ne pas servir avant une année. Il exprima donc un

certain regret, mais consentit à la capitulation proposée, en

ordonnant au maréchal Lefebvre de dire à M. de Kalkreuth, que c'était

par considération pour lui, pour son âge, pour ses glorieux services,

et pour sa manière courtoise de traiter les Français, qu'on accordait

de si belles conditions. La capitulation fut signée et exécutée le 26.

[En marge: Le 26 mai, au matin, le maréchal Lefebvre fait sont entrée

dans la place de Dantzig.]

Le 26 au matin, le maréchal Lefebvre entra dans la place. Il avait

offert au maréchal Lannes, au maréchal Mortier, arrivés depuis

quelques jours, d'y entrer avec lui; mais ceux-ci ne voulurent pas lui

disputer un honneur qui lui appartenait, et qu'il avait mérité sinon

par son savoir, au moins par sa bravoure, et par sa constance à vivre

deux mois dans ces formidables tranchées. Il fit donc son entrée à la

tête d'un détachement de toutes les troupes qui avaient concouru au

siége. Celles du génie marchaient naturellement les premières. Cette

distinction leur était due à tous les titres, car, sur 600 hommes du

génie, la moitié environ avait été mise hors de combat. Aussi Napoléon

publia-t-il immédiatement l'ordre du jour suivant:

«Finkenstein, 26 mai 1807.

»La place de Dantzig a capitulé, et nos troupes y sont entrées

aujourd'hui à midi.

»Sa Majesté témoigne sa satisfaction aux troupes assiégeantes.

Les sapeurs se sont couverts de gloire.»

[En marge: Causes de la longue résistance de Dantzig.]

Ce siége mémorable avait été long, puisque la place avait résisté à

cinquante et un jours de tranchée ouverte. Beaucoup de causes

contribuèrent à la longueur de cette résistance. La configuration de

la place, son vaste développement, la force de la garnison assiégée à

peu près égale à l'armée assiégeante, la lente arrivée et

l'insuffisance de la grosse artillerie, qui permit à l'ennemi de

réserver son feu pour le moment des dernières approches, le petit

nombre de bons travailleurs proportionné au petit nombre de bonnes

troupes, la nature du sol, s'éboulant sans cesse sous les projectiles,

les propriétés défensives du bois, qu'on ne pouvait battre en brèche,

et qu'il fallait arracher la pioche ou la hache à la main, enfin une

saison affreuse, variable comme l'équinoxe, passant de la gelée à des

pluies torrentueuses, toutes ces causes, disons-nous, contribuèrent à

prolonger ce siége, qui fut également honorable pour les assiégés et

pour les assiégeants. Le maréchal Kalkreuth ne ramena de sa forte

garnison que bien peu de soldats. De 18,320 hommes, 7,120 seulement

sortirent de Dantzig[30]. Il y avait eu 2,700 morts, 3,400 blessés,

800 prisonniers, 4,300 déserteurs. Le vieil élève de Frédéric s'était

montré digne en cette circonstance de la grande école de guerre dans

laquelle il avait été nourri.

[Note 30: Ces nombres sont empruntés aux états trouvés dans la place.]

Le maréchal Lefebvre par sa bravoure, le général Chasseloup par son

savoir, Napoléon par sa vaste prévoyance, les troupes du génie par un

incroyable dévouement, avaient procuré à l'armée cette importante

conquête. Quoique la grosse artillerie eût manqué, c'était un vrai

miracle, à cette prodigieuse distance du Rhin, dans cette saison,

d'avoir pu tirer de la Silésie, de la Prusse, de la haute Pologne, le

matériel nécessaire pour un aussi grand siége. Il eût été facile sans

doute à Napoléon, en détachant de la Passarge ou de la Vistule l'un de

ses corps d'armée, de terminer beaucoup plus vite la résistance de

Dantzig. Mais il n'aurait obtenu cette accélération qu'au prix d'une

grave imprudence, car, selon toutes les probabilités, Napoléon devait

être, pendant le siége, attaqué par les armées russe et prussienne,

et, s'il l'avait été, les vingt mille hommes détachés vers Dantzig,

l'auraient grandement affaibli. On ne saurait donc trop admirer l'art

avec lequel il choisit cette position de la Passarge, d'où il couvrait

à la fois le siége de Dantzig, et faisait face aux armées coalisées

qui pouvaient à chaque instant se présenter, l'art surtout avec lequel

il profita tantôt des régiments en marche, tantôt des troupes revenant

de Stralsund, tantôt de la réserve d'infanterie préparée sur la basse

Vistule, pour entretenir autour de Dantzig une force suffisante aux

opérations du siége, l'art enfin avec lequel il sut attendre un

résultat, qu'il aurait compromis en essayant de le hâter, et qu'il

n'aurait eu d'ailleurs aucun intérêt à devancer, car, ne voulant agir

offensivement qu'en juin, il importait peu de n'achever qu'en mai la

conquête de Dantzig.

[En marge: La reddition du fort de Weichselmünde suit celle de

Dantzig.]

[En marge: Napoléon charge son aide-de-camp Rapp du commandement de

Dantzig.]

[En marge: Napoléon fait un voyage à Dantzig, et en tire pour l'armée

française une grande quantité de blé et de vin.]

Ce n'était pas tout que d'avoir pris Dantzig, il fallait occuper

l'embouchure de la Vistule et les abords de la mer, c'est-à-dire le

fort de Weichselmünde, qui, bien défendu, aurait exigé une attaque en

règle, et entraîné une grande perte de temps. Mais l'effet moral de la

conquête de Dantzig nous valut la reddition du fort de Weichselmünde,

quarante-huit heures après. La moitié de la garnison ayant déserté,

l'autre moitié livra le fort, en demandant à capituler aux mêmes

conditions que la garnison de Dantzig. La route du Nehrung jusqu'à

Pillau leur servit aux uns et aux autres pour retourner à Koenigsberg.

Outre l'avantage de s'assurer une base d'opération inébranlable sur la

Vistule, Napoléon acquérait dans la ville de Dantzig des

approvisionnements immenses. Dantzig contenait, avec de grandes

richesses, 300 mille quintaux de grain, et surtout plusieurs millions

de bouteilles de vin de la meilleure qualité, ce qui allait être pour

l'armée, dans ces sombres climats, un sujet de joie et une source de

santé. Napoléon envoya tout de suite son aide-de-camp Rapp, sur le

dévouement duquel il comptait, pour prendre le commandement de

Dantzig, et empêcher les détournements de valeurs. Il le suivit

immédiatement lui-même, et vint passer deux jours à Dantzig, voulant

juger par ses propres yeux de l'importance de cette place, des travaux

qu'il fallait y ajouter pour la rendre imprenable, des ressources

enfin qu'on en pouvait tirer pour l'entretien de l'armée.

Il fit transporter sur-le-champ 18 mille quintaux de blé à Elbing,

pour approvisionner les magasins épuisés de cette ville, qui avait

déjà fourni 80 mille quintaux de grain. Il expédia un million de

bouteilles de vin pour les quartiers de la Passarge. Il vit tous les

travaux du siége, approuva ce qui avait été fait, loua beaucoup le

général Chasseloup et l'attaque par le Hagelsberg, distribua

d'éclatantes récompenses aux officiers de l'armée, et se promit de les

dédommager bientôt par des dons magnifiques de tout le butin qu'il

leur avait sagement et noblement interdit, en confiant au général Rapp

le gouvernement de Dantzig. Il résolut de nommer le maréchal Lefebvre

duc de Dantzig, et d'ajouter à ce titre une superbe dotation. Il

écrivit à M. Mollien, pour lui prescrire d'acheter sur le trésor de

l'armée une terre avec un château, qui rapportât cent mille livres de

revenu net, et qui formât l'apanage du nouveau duc. Il recommanda en

outre à M. Mollien d'acheter une vingtaine de châteaux, ayant

appartenu à d'anciennes familles, et autant que possible situés dans

l'Ouest, afin d'en faire présent aux généraux qui lui prodiguaient

leur sang, s'appliquant ainsi à renouveler l'aristocratie de la

France, comme il renouvelait les dynasties de l'Europe, par les coups

de son épée, devenue dans ses mains une sorte de baguette magique, de

laquelle s'échappaient la gloire, les richesses et les couronnes.

Il donna les ordres nécessaires pour qu'on relevât tout de suite les

ouvrages de Dantzig. Il y plaça comme garnison les 44e et 19e de

ligne, qui avaient beaucoup souffert pendant le siége. Il voulut qu'on

y réunît tous les régiments provisoires qui n'auraient pas le temps

d'arriver à l'armée avant la reprise des opérations offensives. Il

assigna à la légion du Nord, dont le dévouement et les fatigues

avaient été extrêmes, dont la fidélité n'était pas douteuse, la garde

du fort de Weichselmünde. Il fit distribuer une partie des troupes

allemandes dans le Nehrung. Il prescrivit aux Saxons, qui étaient bons

soldats, mais qui avaient besoin de servir dans nos rangs pour

s'attacher à nous, de rejoindre le corps de Lannes, déjà revenu sur

la Vistule, et aux Polonais, qu'il désirait aguerrir, de rejoindre le

corps de Mortier, destiné également à se transporter sur la Vistule.

Les Italiens furent laissés au blocus de Colberg, le reste des

Polonais au blocus de la petite citadelle de Graudentz, points de peu

d'importance, que nous avions encore à prendre.

[En marge: Suites de la proposition de médiation faite par

l'Autriche.]

[En marge: Le nouveau cabinet anglais accepte la médiation

autrichienne.]

Napoléon, de retour à Finkenstein, disposa toutes choses pour

recommencer les opérations offensives dès les premiers jours du mois

de juin. Les négociations astucieuses de l'Autriche n'avaient abouti

qu'à rendre inévitable une solution par les armes. L'offre de

médiation faite par cette cour, acceptée avec défiance et regret, mais

avec bonne grâce par Napoléon, avait été reportée sur-le-champ à

l'Angleterre, à la Prusse, à la Russie. Le nouveau cabinet anglais,

quoique sa politique fût loin d'incliner à la paix, ne pouvait à son

début afficher une préférence trop marquée pour la guerre. M. Canning

répondit, en qualité de ministre des affaires étrangères, que la

Grande-Bretagne acceptait volontiers la médiation de l'Autriche, et

qu'elle suivrait dans cette négociation l'exemple des cours alliées,

la Prusse et la Russie.

[En marge: Le roi de Prusse opine pour l'acceptation de la médiation;

l'empereur Alexandre opine pour la continuation de la guerre.]

[En marge: La médiation de l'Autriche éludée par la Prusse et la

Russie.]

La réponse de cette dernière fut la moins amicale des trois.

L'empereur Alexandre s'était transporté au quartier général de son

armée, à Bartenstein, sur l'Alle. Il y avait été rejoint par le roi de

Prusse, venu de Koenigsberg pour s'aboucher avec lui. La garde

impériale, récemment partie de Saint-Pétersbourg, de nombreuses

recrues tirées des provinces les plus reculées de l'empire, avaient

procuré à l'armée russe un renfort de 30 mille hommes, et réparé les

pertes de Pultusk et d'Eylau. Les exagérations ridicules du général

Benningsen, poussées au delà de tout ce que permet le désir de relever

le moral de ses soldats, de son pays, de son souverain, avaient trompé

le jeune czar. Il croyait presque avoir été vainqueur à Eylau, et il

était porté à tenter de nouveau le sort des armes. Le roi de Prusse,

au contraire, que des relations particulières avec Napoléon,

entretenues par l'intermédiaire de Duroc, avaient éclairé sur les

dispositions un peu améliorées du vainqueur d'Iéna, paraissait enclin

à traiter, à condition qu'on lui rendrait la plus grande partie de son

royaume. Il ne se faisait guère illusion sur les succès obtenus par la

coalition. Il avait vu la principale place de ses États conquise par

les Français, en face de l'armée russe, réduite à l'impuissance de s'y

opposer, et il ne pouvait se persuader qu'on fût bientôt en mesure de

ramener Napoléon sur la Vistule et l'Oder[31]. Il opina donc pour la

paix. Mais l'empereur Alexandre, infatué de ses prétendus avantages,

auxquels la prise de Dantzig donnait cependant un éclatant démenti,

affirma au roi Frédéric-Guillaume qu'on lui restituerait avant peu son

patrimoine tout entier, sans qu'il perdît une seule province, qu'on

rétablirait de plus l'indépendance de l'Allemagne; qu'il suffisait

pour cela de gagner une seule bataille, qu'avec une bataille gagnée

on déciderait l'Autriche, et qu'on assurerait ainsi la perte de

Napoléon et l'affranchissement de l'Europe. Frédéric-Guillaume se

laissa donc entraîner par de nouvelles suggestions, assez semblables à

celles qui l'avaient déjà séduit à Potsdam, et la médiation de

l'Autriche fut refusée en réalité, quoique acceptée en apparence. On

répondit qu'on serait charmé de voir la paix rendue à l'Europe, et

rendue par les soins officieux de l'Autriche, mais qu'on voulait

savoir auparavant sur quelles bases Napoléon entendait traiter avec

les puissances alliées. Cette réponse évasive ne permettait aucun

doute sur la continuation de la guerre, et elle causa un grand

déplaisir à l'Autriche, qui perdait ainsi le moyen d'entrer dans la

querelle pour la terminer à son gré, soit par le concours de ses

armes, si Napoléon essuyait des revers, soit par une paix dont elle

serait l'arbitre, s'il continuait à être heureux. Néanmoins elle ne

voulut point abandonner la médiation, de manière à paraître battue;

elle communiqua les réponses qu'elle avait reçues à Napoléon, et lui

demanda d'éclaircir les doutes qui semblaient empêcher les puissances

belligérantes d'ouvrir les négociations. C'est M. de Vincent qui fut

chargé de la suite de ces pourparlers. Il ne put le faire que par

écrit, car, tandis qu'il était resté à Varsovie, M. de Talleyrand

avait rejoint Napoléon à Finkenstein.

[Note 31: Il est fort difficile de connaître au juste ce qui se

passait entre ces souverains, vivant dans un tête-à-tête continuel, et

ne faisant guère au public qui les entourait la confidence de leurs

dispositions secrètes. Mais on a su par les communications de la cour

de Prusse à plusieurs petites cours allemandes ce qui se passait au

quartier général, et d'ailleurs l'assertion que je produis ici est

tirée des récits que la reine de Prusse fit elle-même à l'un des

diplomates respectables du temps.]

Ce dénoûment satisfit Napoléon, qui avait vu la médiation de

l'Autriche avec beaucoup de crainte. Persistant toutefois à ne pas

assumer sur lui-même le refus de la paix, il répondit qu'il était prêt

à entrer dans la voie des concessions, moyennant que l'on accordât à

ses alliés, l'Espagne, la Hollande, la Porte, des restitutions

équivalentes à celles qu'il était disposé à faire. Il ajouta qu'on

n'avait qu'à désigner un lieu pour y rassembler un congrès, et qu'il y

enverrait des plénipotentiaires sans aucun retard.

Mais la médiation était manquée, car il fallait plusieurs mois pour

amener de tels pourparlers à une fin quelconque, et, en quelques jours

de beau temps, il espérait avoir terminé la guerre.

[En marge: Résolutions des souverains de Prusse et de Russie, réunis à

Bartenstein, pour continuer la guerre.]

[En marge: Convention de Bartenstein.]

Tout était prêt, en effet, des deux côtés, pour reprendre les

hostilités avec la plus grande énergie. Les deux souverains, réunis à

Bartenstein, avaient contracté l'un envers l'autre les plus solennels

engagements, et s'étaient promis de ne déposer les armes que lorsque

la cause de l'Europe serait vengée et les États prussiens restitués en

entier. Ils avaient signé à Bartenstein une convention par laquelle

ils s'obligeaient à n'agir que de concert, à ne traiter avec l'ennemi

que du consentement commun. Le but assigné à leurs efforts était non

pas, disaient-ils, l'abaissement de la France, mais l'affranchissement

des puissances, grandes et petites, abaissées par la France. Ils

allaient combattre pour faire évacuer l'Allemagne, la Hollande,

l'Italie même, si l'Autriche se joignait à eux, pour rétablir, à

défaut de l'ancienne confédération germanique, une nouvelle

constitution fédérative, qui assurât l'indépendance de tous les États

allemands, et une raisonnable influence de l'Autriche et de la Prusse

sur l'Allemagne. Du reste, l'étendue des réparations projetées devait

dépendre des succès de la coalition. D'autres conventions avaient été

signées, tant avec la Suède qu'avec l'Angleterre. Celle-ci, plus

intéressée à la guerre que personne, et jusqu'ici profitant des

efforts des puissances sans en faire aucun, avait promis des subsides

et des troupes de débarquement. Son avarice, lorsqu'il s'agissait de

subsides, avait indisposé le roi de Suède, au point de dégoûter ce

prince de la croisade qu'il avait toujours rêvée contre la France.

Cependant, la Russie aidant, on avait arraché à l'Angleterre un

million sterling pour la Prusse, une allocation annuelle pour les

Suédois employés en Poméranie, et l'engagement d'envoyer un corps de

20 mille Anglais à Stralsund. La Prusse avait promis, de son côté,

d'envoyer 8 à 10 mille Prussiens à Stralsund, lesquels, joints aux 20

mille Anglais et à 15 mille Suédois, devaient former sur les derrières

de Napoléon une armée respectable, et d'autant plus à craindre pour

lui, qu'elle se couvrirait du voile de l'armistice signé avec le

maréchal Mortier.

[En marge: L'Autriche refuse d'adhérer à la convention de

Bartenstein.]

Ces conventions, communiquées à l'Autriche, ne l'entraînèrent pas.

D'ailleurs la prise de Dantzig, qui attestait l'impuissance des

Russes, suffisait, avec tout ce qu'on connaissait à Vienne de la

situation relative des armées belligérantes, pour enchaîner cette cour

à son système de politique expectante.

[En marge: État de l'armée russe au moment de la reprise des

opérations.]

Alexandre et Frédéric-Guillaume étaient donc réduits à lutter contre

les Français avec les débris des forces prussiennes, qui consistaient

en une trentaine de mille hommes, pour la plupart prisonniers échappés

de nos mains, avec l'armée russe recrutée, avec les Suédois, et un

corps anglais promis en Poméranie. Les soldats du général Benningsen

étaient toujours dans une cruelle pénurie, et, tandis que Napoléon

savait tirer d'un pays ennemi les plus abondantes ressources,

l'administration russe ne savait pas, au milieu d'un pays ami, avec

des moyens de navigation considérables, trouver de quoi apaiser la

faim dévorante de son armée. Cette malheureuse armée souffrait, se

plaignait, mais, en voyant son jeune souverain à Bartenstein, elle

mêlait à ses cris de douleur des cris d'amour, et le trompait en lui

promettant par ses acclamations plus qu'elle ne pouvait faire pour la

politique et pour la gloire de l'empire moscovite. Quoique ignorante,

elle jugeait assez bien l'inutilité de cette guerre, mais elle

demandait à marcher en avant, ne fût-ce que pour conquérir des vivres.

Aussi les deux souverains, en se rendant l'un à Tilsit, l'autre à

Koenigsberg, où ils allaient attendre le résultat de la campagne,

avaient laissé à leurs généraux l'ordre de prendre l'offensive le plus

tôt possible.

[En marge: Camp retranché d'Heilsberg.]

Le général Benningsen s'était posté sur le cours supérieur de l'Alle,

à Heilsberg (voir la carte nº 38), où il avait, à l'imitation de

Napoléon, créé un camp retranché, formé quelques magasins très-mal

approvisionnés, et préparé son terrain pour livrer une bataille

défensive, si Napoléon entrait le premier en action. Il pouvait réunir

sous sa main environ 100 mille hommes. Indépendamment de cette masse

principale, il avait à sa gauche un corps de 18 mille hommes sur la

Narew, placé d'abord sous le commandement du général Essen, et depuis

sous celui du général Tolstoy. Il avait à sa droite environ 20 mille

hommes, qui se composaient de la division Kamenski, revenue de

Weichselmünde, et du corps prussien de Lestocq. Il avait enfin

quelques dépôts à Koenigsberg, ce qui faisait en tout 140 mille

hommes, répandus depuis Varsovie jusqu'à Koenigsberg, dont 100 mille

rassemblés sur l'Alle, vis-à-vis de nos cantonnements de la Passarge.

Le général Labanoff amenait, en troupes tirées de l'intérieur de

l'empire, un renfort de 30 mille hommes. Mais ces troupes ne devaient

être rendues sur le théâtre de la guerre qu'après la reprise des

opérations.

Quoique cette armée pût se présenter avec confiance devant tout

ennemi, quel qu'il fût, elle ne pouvait combattre avec chance de

succès contre l'armée française d'Austerlitz et d'Iéna, à laquelle

d'ailleurs elle était devenue singulièrement inférieure en nombre,

depuis que Napoléon avait eu le temps d'extraire de France et d'Italie

les nouvelles forces dont on a lu précédemment la longue énumération.

[En marge: État de l'armée française à la fin de mai.]

[En marge: Armée du maréchal Brune destinée à garder l'Allemagne.]

Napoléon venait, en effet, de recueillir le fruit de ses soins

incessants et de son admirable prévoyance. Son armée, reposée,

nourrie, recrutée, était en mesure de faire face à tous ses ennemis,

ou déjà déclarés, ou prêts à se déclarer au premier événement. Sur ses

derrières, le maréchal Brune, avec 15 mille Hollandais réunis dans les

villes anséatiques, avec 14 mille Espagnols partis de Livourne, de

Perpignan, de Bayonne, et en marche vers l'Elbe, avec les 15 mille

Wurtembergeois employés récemment à conquérir les places de la

Silésie, avec les 16 mille Français des divisions Boudet et Molitor,

actuellement arrivés en Allemagne, avec 10 mille hommes des bataillons

de garnison, occupant Hameln, Magdebourg, Spandau, Custrin, Stettin,

avec le nouveau contingent demandé à la confédération du Rhin, le

maréchal Brune avait une armée d'environ 80 mille hommes. Cette armée,

au besoin, pouvait être renforcée de 25 mille vieux soldats tirés des

côtes de France, ce qui l'aurait portée à 100 ou 110 mille hommes.

[En marge: Corps des maréchaux Mortier et Lannes.]

Les troupes françaises fatiguées, les troupes alliées sur lesquelles

on comptait le moins, gardaient Dantzig, ou continuaient le blocus de

Colberg et de Graudentz. Deux nouveaux corps compensaient sur la

Vistule la dissolution du corps d'Augereau, c'étaient, comme on l'a

vu, celui du maréchal Mortier et celui du maréchal Lannes. Le corps du

maréchal Mortier se composait du 4e léger, des 15e, 58e de ligne, du

régiment municipal de Paris, formant la division Dupas, et d'une

partie des régiments polonais de nouvelle création. Le corps de Lannes

se composait des fameux grenadiers et voltigeurs Oudinot, des 2e et

12e légers, des 3e et 72e de ligne, formant la division Verdier. Les

Saxons devaient constituer la troisième division du corps de Lannes.

Ces deux corps se trouvaient sur les divers bras de la basse Vistule,

l'un à Dirschau, l'autre à Marienbourg; celui de Mortier pouvait

fournir 11 ou 12 mille hommes présents au feu, celui de Lannes 15

mille. Leur effectif nominal était bien plus considérable.

Au delà de la Vistule, et en face de l'ennemi, Napoléon possédait cinq

corps, outre la garde et la réserve de cavalerie.

[En marge: Corps de Masséna sur la Narew.]

Masséna occupant à la fois la Narew et l'Omuleff, ayant sa droite près

de Varsovie, son centre à Ostrolenka, sa gauche à Neidenbourg, gardait

l'extrémité de notre ligne avec 36 mille hommes, dont 24 mille

étaient prêts à combattre. Dans ce nombre figuraient 6 mille Bavarois.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 39 / 49 段