remettre au maréchal Kalkreuth les lettres à son adresse, qu'on avait
trouvées sur la corvette anglaise, récemment prise. Il arrivait fort à
propos pour offrir au lieutenant de Frédéric l'occasion honorable de
proposer une capitulation, devenue nécessaire. Le maréchal lia
conversation avec le colonel, reconnut la nécessité de se rendre, mais
réclama pour la garnison de Dantzig les conditions que la garnison de
Mayence avait obtenues autrefois de lui, c'est-à-dire la faculté de
sortir sans être prisonnière de guerre, sans déposer les armes, et
avec le seul engagement de ne pas servir contre la France avant une
année. Le maréchal Lefebvre souscrivit à ces conditions, car il
craignait fort de voir le siége se prolonger; mais il demanda le temps
de consulter Napoléon. Celui-ci n'était pas si pressé, car il tenait
les Russes en respect sur la Passarge, et il aurait volontiers
sacrifié quelques jours de plus, pour faire un corps d'armée
prisonnier, ne comptant guère sur l'engagement que prenaient les
troupes ennemies de ne pas servir avant une année. Il exprima donc un
certain regret, mais consentit à la capitulation proposée, en
ordonnant au maréchal Lefebvre de dire à M. de Kalkreuth, que c'était
par considération pour lui, pour son âge, pour ses glorieux services,
et pour sa manière courtoise de traiter les Français, qu'on accordait
de si belles conditions. La capitulation fut signée et exécutée le 26.
[En marge: Le 26 mai, au matin, le maréchal Lefebvre fait sont entrée
dans la place de Dantzig.]
Le 26 au matin, le maréchal Lefebvre entra dans la place. Il avait
offert au maréchal Lannes, au maréchal Mortier, arrivés depuis
quelques jours, d'y entrer avec lui; mais ceux-ci ne voulurent pas lui
disputer un honneur qui lui appartenait, et qu'il avait mérité sinon
par son savoir, au moins par sa bravoure, et par sa constance à vivre
deux mois dans ces formidables tranchées. Il fit donc son entrée à la
tête d'un détachement de toutes les troupes qui avaient concouru au
siége. Celles du génie marchaient naturellement les premières. Cette
distinction leur était due à tous les titres, car, sur 600 hommes du
génie, la moitié environ avait été mise hors de combat. Aussi Napoléon
publia-t-il immédiatement l'ordre du jour suivant:
«Finkenstein, 26 mai 1807.
»La place de Dantzig a capitulé, et nos troupes y sont entrées
aujourd'hui à midi.
»Sa Majesté témoigne sa satisfaction aux troupes assiégeantes.
Les sapeurs se sont couverts de gloire.»
[En marge: Causes de la longue résistance de Dantzig.]
Ce siége mémorable avait été long, puisque la place avait résisté à
cinquante et un jours de tranchée ouverte. Beaucoup de causes
contribuèrent à la longueur de cette résistance. La configuration de
la place, son vaste développement, la force de la garnison assiégée à
peu près égale à l'armée assiégeante, la lente arrivée et
l'insuffisance de la grosse artillerie, qui permit à l'ennemi de
réserver son feu pour le moment des dernières approches, le petit
nombre de bons travailleurs proportionné au petit nombre de bonnes
troupes, la nature du sol, s'éboulant sans cesse sous les projectiles,
les propriétés défensives du bois, qu'on ne pouvait battre en brèche,
et qu'il fallait arracher la pioche ou la hache à la main, enfin une
saison affreuse, variable comme l'équinoxe, passant de la gelée à des
pluies torrentueuses, toutes ces causes, disons-nous, contribuèrent à
prolonger ce siége, qui fut également honorable pour les assiégés et
pour les assiégeants. Le maréchal Kalkreuth ne ramena de sa forte
garnison que bien peu de soldats. De 18,320 hommes, 7,120 seulement
sortirent de Dantzig[30]. Il y avait eu 2,700 morts, 3,400 blessés,
800 prisonniers, 4,300 déserteurs. Le vieil élève de Frédéric s'était
montré digne en cette circonstance de la grande école de guerre dans
laquelle il avait été nourri.
[Note 30: Ces nombres sont empruntés aux états trouvés dans la place.]
Le maréchal Lefebvre par sa bravoure, le général Chasseloup par son
savoir, Napoléon par sa vaste prévoyance, les troupes du génie par un
incroyable dévouement, avaient procuré à l'armée cette importante
conquête. Quoique la grosse artillerie eût manqué, c'était un vrai
miracle, à cette prodigieuse distance du Rhin, dans cette saison,
d'avoir pu tirer de la Silésie, de la Prusse, de la haute Pologne, le
matériel nécessaire pour un aussi grand siége. Il eût été facile sans
doute à Napoléon, en détachant de la Passarge ou de la Vistule l'un de
ses corps d'armée, de terminer beaucoup plus vite la résistance de
Dantzig. Mais il n'aurait obtenu cette accélération qu'au prix d'une
grave imprudence, car, selon toutes les probabilités, Napoléon devait
être, pendant le siége, attaqué par les armées russe et prussienne,
et, s'il l'avait été, les vingt mille hommes détachés vers Dantzig,
l'auraient grandement affaibli. On ne saurait donc trop admirer l'art
avec lequel il choisit cette position de la Passarge, d'où il couvrait
à la fois le siége de Dantzig, et faisait face aux armées coalisées
qui pouvaient à chaque instant se présenter, l'art surtout avec lequel
il profita tantôt des régiments en marche, tantôt des troupes revenant
de Stralsund, tantôt de la réserve d'infanterie préparée sur la basse
Vistule, pour entretenir autour de Dantzig une force suffisante aux
opérations du siége, l'art enfin avec lequel il sut attendre un
résultat, qu'il aurait compromis en essayant de le hâter, et qu'il
n'aurait eu d'ailleurs aucun intérêt à devancer, car, ne voulant agir
offensivement qu'en juin, il importait peu de n'achever qu'en mai la
conquête de Dantzig.
[En marge: La reddition du fort de Weichselmünde suit celle de
Dantzig.]
[En marge: Napoléon charge son aide-de-camp Rapp du commandement de
Dantzig.]
[En marge: Napoléon fait un voyage à Dantzig, et en tire pour l'armée
française une grande quantité de blé et de vin.]
Ce n'était pas tout que d'avoir pris Dantzig, il fallait occuper
l'embouchure de la Vistule et les abords de la mer, c'est-à-dire le
fort de Weichselmünde, qui, bien défendu, aurait exigé une attaque en
règle, et entraîné une grande perte de temps. Mais l'effet moral de la
conquête de Dantzig nous valut la reddition du fort de Weichselmünde,
quarante-huit heures après. La moitié de la garnison ayant déserté,
l'autre moitié livra le fort, en demandant à capituler aux mêmes
conditions que la garnison de Dantzig. La route du Nehrung jusqu'à
Pillau leur servit aux uns et aux autres pour retourner à Koenigsberg.
Outre l'avantage de s'assurer une base d'opération inébranlable sur la
Vistule, Napoléon acquérait dans la ville de Dantzig des
approvisionnements immenses. Dantzig contenait, avec de grandes
richesses, 300 mille quintaux de grain, et surtout plusieurs millions
de bouteilles de vin de la meilleure qualité, ce qui allait être pour
l'armée, dans ces sombres climats, un sujet de joie et une source de
santé. Napoléon envoya tout de suite son aide-de-camp Rapp, sur le
dévouement duquel il comptait, pour prendre le commandement de
Dantzig, et empêcher les détournements de valeurs. Il le suivit
immédiatement lui-même, et vint passer deux jours à Dantzig, voulant
juger par ses propres yeux de l'importance de cette place, des travaux
qu'il fallait y ajouter pour la rendre imprenable, des ressources
enfin qu'on en pouvait tirer pour l'entretien de l'armée.
Il fit transporter sur-le-champ 18 mille quintaux de blé à Elbing,
pour approvisionner les magasins épuisés de cette ville, qui avait
déjà fourni 80 mille quintaux de grain. Il expédia un million de
bouteilles de vin pour les quartiers de la Passarge. Il vit tous les
travaux du siége, approuva ce qui avait été fait, loua beaucoup le
général Chasseloup et l'attaque par le Hagelsberg, distribua
d'éclatantes récompenses aux officiers de l'armée, et se promit de les
dédommager bientôt par des dons magnifiques de tout le butin qu'il
leur avait sagement et noblement interdit, en confiant au général Rapp
le gouvernement de Dantzig. Il résolut de nommer le maréchal Lefebvre
duc de Dantzig, et d'ajouter à ce titre une superbe dotation. Il
écrivit à M. Mollien, pour lui prescrire d'acheter sur le trésor de
l'armée une terre avec un château, qui rapportât cent mille livres de
revenu net, et qui formât l'apanage du nouveau duc. Il recommanda en
outre à M. Mollien d'acheter une vingtaine de châteaux, ayant
appartenu à d'anciennes familles, et autant que possible situés dans
l'Ouest, afin d'en faire présent aux généraux qui lui prodiguaient
leur sang, s'appliquant ainsi à renouveler l'aristocratie de la
France, comme il renouvelait les dynasties de l'Europe, par les coups
de son épée, devenue dans ses mains une sorte de baguette magique, de
laquelle s'échappaient la gloire, les richesses et les couronnes.
Il donna les ordres nécessaires pour qu'on relevât tout de suite les
ouvrages de Dantzig. Il y plaça comme garnison les 44e et 19e de
ligne, qui avaient beaucoup souffert pendant le siége. Il voulut qu'on
y réunît tous les régiments provisoires qui n'auraient pas le temps
d'arriver à l'armée avant la reprise des opérations offensives. Il
assigna à la légion du Nord, dont le dévouement et les fatigues
avaient été extrêmes, dont la fidélité n'était pas douteuse, la garde
du fort de Weichselmünde. Il fit distribuer une partie des troupes
allemandes dans le Nehrung. Il prescrivit aux Saxons, qui étaient bons
soldats, mais qui avaient besoin de servir dans nos rangs pour
s'attacher à nous, de rejoindre le corps de Lannes, déjà revenu sur
la Vistule, et aux Polonais, qu'il désirait aguerrir, de rejoindre le
corps de Mortier, destiné également à se transporter sur la Vistule.
Les Italiens furent laissés au blocus de Colberg, le reste des
Polonais au blocus de la petite citadelle de Graudentz, points de peu
d'importance, que nous avions encore à prendre.
[En marge: Suites de la proposition de médiation faite par
l'Autriche.]
[En marge: Le nouveau cabinet anglais accepte la médiation
autrichienne.]
Napoléon, de retour à Finkenstein, disposa toutes choses pour
recommencer les opérations offensives dès les premiers jours du mois
de juin. Les négociations astucieuses de l'Autriche n'avaient abouti
qu'à rendre inévitable une solution par les armes. L'offre de
médiation faite par cette cour, acceptée avec défiance et regret, mais
avec bonne grâce par Napoléon, avait été reportée sur-le-champ à
l'Angleterre, à la Prusse, à la Russie. Le nouveau cabinet anglais,
quoique sa politique fût loin d'incliner à la paix, ne pouvait à son
début afficher une préférence trop marquée pour la guerre. M. Canning
répondit, en qualité de ministre des affaires étrangères, que la
Grande-Bretagne acceptait volontiers la médiation de l'Autriche, et
qu'elle suivrait dans cette négociation l'exemple des cours alliées,
la Prusse et la Russie.
[En marge: Le roi de Prusse opine pour l'acceptation de la médiation;
l'empereur Alexandre opine pour la continuation de la guerre.]
[En marge: La médiation de l'Autriche éludée par la Prusse et la
Russie.]
La réponse de cette dernière fut la moins amicale des trois.
L'empereur Alexandre s'était transporté au quartier général de son
armée, à Bartenstein, sur l'Alle. Il y avait été rejoint par le roi de
Prusse, venu de Koenigsberg pour s'aboucher avec lui. La garde
impériale, récemment partie de Saint-Pétersbourg, de nombreuses
recrues tirées des provinces les plus reculées de l'empire, avaient
procuré à l'armée russe un renfort de 30 mille hommes, et réparé les
pertes de Pultusk et d'Eylau. Les exagérations ridicules du général
Benningsen, poussées au delà de tout ce que permet le désir de relever
le moral de ses soldats, de son pays, de son souverain, avaient trompé
le jeune czar. Il croyait presque avoir été vainqueur à Eylau, et il
était porté à tenter de nouveau le sort des armes. Le roi de Prusse,
au contraire, que des relations particulières avec Napoléon,
entretenues par l'intermédiaire de Duroc, avaient éclairé sur les
dispositions un peu améliorées du vainqueur d'Iéna, paraissait enclin
à traiter, à condition qu'on lui rendrait la plus grande partie de son
royaume. Il ne se faisait guère illusion sur les succès obtenus par la
coalition. Il avait vu la principale place de ses États conquise par
les Français, en face de l'armée russe, réduite à l'impuissance de s'y
opposer, et il ne pouvait se persuader qu'on fût bientôt en mesure de
ramener Napoléon sur la Vistule et l'Oder[31]. Il opina donc pour la
paix. Mais l'empereur Alexandre, infatué de ses prétendus avantages,
auxquels la prise de Dantzig donnait cependant un éclatant démenti,
affirma au roi Frédéric-Guillaume qu'on lui restituerait avant peu son
patrimoine tout entier, sans qu'il perdît une seule province, qu'on
rétablirait de plus l'indépendance de l'Allemagne; qu'il suffisait
pour cela de gagner une seule bataille, qu'avec une bataille gagnée
on déciderait l'Autriche, et qu'on assurerait ainsi la perte de
Napoléon et l'affranchissement de l'Europe. Frédéric-Guillaume se
laissa donc entraîner par de nouvelles suggestions, assez semblables à
celles qui l'avaient déjà séduit à Potsdam, et la médiation de
l'Autriche fut refusée en réalité, quoique acceptée en apparence. On
répondit qu'on serait charmé de voir la paix rendue à l'Europe, et
rendue par les soins officieux de l'Autriche, mais qu'on voulait
savoir auparavant sur quelles bases Napoléon entendait traiter avec
les puissances alliées. Cette réponse évasive ne permettait aucun
doute sur la continuation de la guerre, et elle causa un grand
déplaisir à l'Autriche, qui perdait ainsi le moyen d'entrer dans la
querelle pour la terminer à son gré, soit par le concours de ses
armes, si Napoléon essuyait des revers, soit par une paix dont elle
serait l'arbitre, s'il continuait à être heureux. Néanmoins elle ne
voulut point abandonner la médiation, de manière à paraître battue;
elle communiqua les réponses qu'elle avait reçues à Napoléon, et lui
demanda d'éclaircir les doutes qui semblaient empêcher les puissances
belligérantes d'ouvrir les négociations. C'est M. de Vincent qui fut
chargé de la suite de ces pourparlers. Il ne put le faire que par
écrit, car, tandis qu'il était resté à Varsovie, M. de Talleyrand
avait rejoint Napoléon à Finkenstein.
[Note 31: Il est fort difficile de connaître au juste ce qui se
passait entre ces souverains, vivant dans un tête-à-tête continuel, et
ne faisant guère au public qui les entourait la confidence de leurs
dispositions secrètes. Mais on a su par les communications de la cour
de Prusse à plusieurs petites cours allemandes ce qui se passait au
quartier général, et d'ailleurs l'assertion que je produis ici est
tirée des récits que la reine de Prusse fit elle-même à l'un des
diplomates respectables du temps.]
Ce dénoûment satisfit Napoléon, qui avait vu la médiation de
l'Autriche avec beaucoup de crainte. Persistant toutefois à ne pas
assumer sur lui-même le refus de la paix, il répondit qu'il était prêt
à entrer dans la voie des concessions, moyennant que l'on accordât à
ses alliés, l'Espagne, la Hollande, la Porte, des restitutions
équivalentes à celles qu'il était disposé à faire. Il ajouta qu'on
n'avait qu'à désigner un lieu pour y rassembler un congrès, et qu'il y
enverrait des plénipotentiaires sans aucun retard.
Mais la médiation était manquée, car il fallait plusieurs mois pour
amener de tels pourparlers à une fin quelconque, et, en quelques jours
de beau temps, il espérait avoir terminé la guerre.
[En marge: Résolutions des souverains de Prusse et de Russie, réunis à
Bartenstein, pour continuer la guerre.]
[En marge: Convention de Bartenstein.]
Tout était prêt, en effet, des deux côtés, pour reprendre les
hostilités avec la plus grande énergie. Les deux souverains, réunis à
Bartenstein, avaient contracté l'un envers l'autre les plus solennels
engagements, et s'étaient promis de ne déposer les armes que lorsque
la cause de l'Europe serait vengée et les États prussiens restitués en
entier. Ils avaient signé à Bartenstein une convention par laquelle
ils s'obligeaient à n'agir que de concert, à ne traiter avec l'ennemi
que du consentement commun. Le but assigné à leurs efforts était non
pas, disaient-ils, l'abaissement de la France, mais l'affranchissement
des puissances, grandes et petites, abaissées par la France. Ils
allaient combattre pour faire évacuer l'Allemagne, la Hollande,
l'Italie même, si l'Autriche se joignait à eux, pour rétablir, à
défaut de l'ancienne confédération germanique, une nouvelle
constitution fédérative, qui assurât l'indépendance de tous les États
allemands, et une raisonnable influence de l'Autriche et de la Prusse
sur l'Allemagne. Du reste, l'étendue des réparations projetées devait
dépendre des succès de la coalition. D'autres conventions avaient été
signées, tant avec la Suède qu'avec l'Angleterre. Celle-ci, plus
intéressée à la guerre que personne, et jusqu'ici profitant des
efforts des puissances sans en faire aucun, avait promis des subsides
et des troupes de débarquement. Son avarice, lorsqu'il s'agissait de
subsides, avait indisposé le roi de Suède, au point de dégoûter ce
prince de la croisade qu'il avait toujours rêvée contre la France.
Cependant, la Russie aidant, on avait arraché à l'Angleterre un
million sterling pour la Prusse, une allocation annuelle pour les
Suédois employés en Poméranie, et l'engagement d'envoyer un corps de
20 mille Anglais à Stralsund. La Prusse avait promis, de son côté,
d'envoyer 8 à 10 mille Prussiens à Stralsund, lesquels, joints aux 20
mille Anglais et à 15 mille Suédois, devaient former sur les derrières
de Napoléon une armée respectable, et d'autant plus à craindre pour
lui, qu'elle se couvrirait du voile de l'armistice signé avec le
maréchal Mortier.
[En marge: L'Autriche refuse d'adhérer à la convention de
Bartenstein.]
Ces conventions, communiquées à l'Autriche, ne l'entraînèrent pas.
D'ailleurs la prise de Dantzig, qui attestait l'impuissance des
Russes, suffisait, avec tout ce qu'on connaissait à Vienne de la
situation relative des armées belligérantes, pour enchaîner cette cour
à son système de politique expectante.
[En marge: État de l'armée russe au moment de la reprise des
opérations.]
Alexandre et Frédéric-Guillaume étaient donc réduits à lutter contre
les Français avec les débris des forces prussiennes, qui consistaient
en une trentaine de mille hommes, pour la plupart prisonniers échappés
de nos mains, avec l'armée russe recrutée, avec les Suédois, et un
corps anglais promis en Poméranie. Les soldats du général Benningsen
étaient toujours dans une cruelle pénurie, et, tandis que Napoléon
savait tirer d'un pays ennemi les plus abondantes ressources,
l'administration russe ne savait pas, au milieu d'un pays ami, avec
des moyens de navigation considérables, trouver de quoi apaiser la
faim dévorante de son armée. Cette malheureuse armée souffrait, se
plaignait, mais, en voyant son jeune souverain à Bartenstein, elle
mêlait à ses cris de douleur des cris d'amour, et le trompait en lui
promettant par ses acclamations plus qu'elle ne pouvait faire pour la
politique et pour la gloire de l'empire moscovite. Quoique ignorante,
elle jugeait assez bien l'inutilité de cette guerre, mais elle
demandait à marcher en avant, ne fût-ce que pour conquérir des vivres.
Aussi les deux souverains, en se rendant l'un à Tilsit, l'autre à
Koenigsberg, où ils allaient attendre le résultat de la campagne,
avaient laissé à leurs généraux l'ordre de prendre l'offensive le plus
tôt possible.
[En marge: Camp retranché d'Heilsberg.]
Le général Benningsen s'était posté sur le cours supérieur de l'Alle,
à Heilsberg (voir la carte nº 38), où il avait, à l'imitation de
Napoléon, créé un camp retranché, formé quelques magasins très-mal
approvisionnés, et préparé son terrain pour livrer une bataille
défensive, si Napoléon entrait le premier en action. Il pouvait réunir
sous sa main environ 100 mille hommes. Indépendamment de cette masse
principale, il avait à sa gauche un corps de 18 mille hommes sur la
Narew, placé d'abord sous le commandement du général Essen, et depuis
sous celui du général Tolstoy. Il avait à sa droite environ 20 mille
hommes, qui se composaient de la division Kamenski, revenue de
Weichselmünde, et du corps prussien de Lestocq. Il avait enfin
quelques dépôts à Koenigsberg, ce qui faisait en tout 140 mille
hommes, répandus depuis Varsovie jusqu'à Koenigsberg, dont 100 mille
rassemblés sur l'Alle, vis-à-vis de nos cantonnements de la Passarge.
Le général Labanoff amenait, en troupes tirées de l'intérieur de
l'empire, un renfort de 30 mille hommes. Mais ces troupes ne devaient
être rendues sur le théâtre de la guerre qu'après la reprise des
opérations.
Quoique cette armée pût se présenter avec confiance devant tout
ennemi, quel qu'il fût, elle ne pouvait combattre avec chance de
succès contre l'armée française d'Austerlitz et d'Iéna, à laquelle
d'ailleurs elle était devenue singulièrement inférieure en nombre,
depuis que Napoléon avait eu le temps d'extraire de France et d'Italie
les nouvelles forces dont on a lu précédemment la longue énumération.
[En marge: État de l'armée française à la fin de mai.]
[En marge: Armée du maréchal Brune destinée à garder l'Allemagne.]
Napoléon venait, en effet, de recueillir le fruit de ses soins
incessants et de son admirable prévoyance. Son armée, reposée,
nourrie, recrutée, était en mesure de faire face à tous ses ennemis,
ou déjà déclarés, ou prêts à se déclarer au premier événement. Sur ses
derrières, le maréchal Brune, avec 15 mille Hollandais réunis dans les
villes anséatiques, avec 14 mille Espagnols partis de Livourne, de
Perpignan, de Bayonne, et en marche vers l'Elbe, avec les 15 mille
Wurtembergeois employés récemment à conquérir les places de la
Silésie, avec les 16 mille Français des divisions Boudet et Molitor,
actuellement arrivés en Allemagne, avec 10 mille hommes des bataillons
de garnison, occupant Hameln, Magdebourg, Spandau, Custrin, Stettin,
avec le nouveau contingent demandé à la confédération du Rhin, le
maréchal Brune avait une armée d'environ 80 mille hommes. Cette armée,
au besoin, pouvait être renforcée de 25 mille vieux soldats tirés des
côtes de France, ce qui l'aurait portée à 100 ou 110 mille hommes.
[En marge: Corps des maréchaux Mortier et Lannes.]
Les troupes françaises fatiguées, les troupes alliées sur lesquelles
on comptait le moins, gardaient Dantzig, ou continuaient le blocus de
Colberg et de Graudentz. Deux nouveaux corps compensaient sur la
Vistule la dissolution du corps d'Augereau, c'étaient, comme on l'a
vu, celui du maréchal Mortier et celui du maréchal Lannes. Le corps du
maréchal Mortier se composait du 4e léger, des 15e, 58e de ligne, du
régiment municipal de Paris, formant la division Dupas, et d'une
partie des régiments polonais de nouvelle création. Le corps de Lannes
se composait des fameux grenadiers et voltigeurs Oudinot, des 2e et
12e légers, des 3e et 72e de ligne, formant la division Verdier. Les
Saxons devaient constituer la troisième division du corps de Lannes.
Ces deux corps se trouvaient sur les divers bras de la basse Vistule,
l'un à Dirschau, l'autre à Marienbourg; celui de Mortier pouvait
fournir 11 ou 12 mille hommes présents au feu, celui de Lannes 15
mille. Leur effectif nominal était bien plus considérable.
Au delà de la Vistule, et en face de l'ennemi, Napoléon possédait cinq
corps, outre la garde et la réserve de cavalerie.
[En marge: Corps de Masséna sur la Narew.]
Masséna occupant à la fois la Narew et l'Omuleff, ayant sa droite près
de Varsovie, son centre à Ostrolenka, sa gauche à Neidenbourg, gardait
l'extrémité de notre ligne avec 36 mille hommes, dont 24 mille
étaient prêts à combattre. Dans ce nombre figuraient 6 mille Bavarois.