L'armée assiégeante étant pourvue de deux nouveaux régiments français,

il convenait d'achever l'investissement de la place, et de continuer

les opérations projetées sur la Vistule, en amenant le général Schramm

de la hauteur d'Heubude à celle de l'île de Holm, ce qui devenait

d'autant plus urgent, que l'ennemi communiquait tous les jours par le

fort de Weichselmünde avec la mer, d'où il recevait des secours en

hommes et en munitions. En conséquence, le 15 avril, le général

Gardanne, qui avait pris le commandement des troupes placées dans le

Nehrung, descendit avec ces troupes et quelques renforts qu'on lui

avait envoyés, le cours de la Vistule, et alla s'établir le long du

canal de Laake, entre Dantzig et le fort de Weichselmünde, à 700

toises des glacis de ce fort. (Voir la carte nº 41.) Il était posté de

manière à intercepter la navigation du canal, et plus tard celle de la

Vistule elle-même, lorsque les troupes du quartier général viendraient

joindre leurs feux aux siens, en descendant par leur gauche sur le

bord du fleuve. Cette opération d'abord ne fut pas fort contrariée, si

ce n'est par les redoutes de l'île de Holm. Mais bientôt le maréchal

Kalkreuth, reconnaissant la gravité de l'entreprise, résolut de tenter

les plus grands efforts pour maintenir ses communications avec la mer.

Le 16 avril, trois mille Russes et deux mille Prussiens sortirent à la

fois, les premiers du fort de Weichselmünde, les seconds de Dantzig,

afin d'attaquer nos troupes, qui n'avaient pas eu le temps de

s'établir solidement dans le Nehrung et à l'embouchure du canal. Un

combat des plus vifs s'engagea du côté de Weichselmünde avec les

Russes, et heureusement un peu avant que les Prussiens eussent

débouché de Dantzig. On les repoussa sur les glacis du fort, après

leur avoir fait essuyer une perte considérable. On en avait à peine

fini avec eux, qu'il fallut recommencer avec les Prussiens, ce qui ne

fut ni difficile ni long, car nos auxiliaires, ayant le 2e léger en

tête, se comportèrent vaillamment. L'ennemi perdit en tout 5 à 600

hommes morts ou prisonniers. Nous en perdîmes environ 200.

[En marge: Travaux pour consolider notre établissement sur la basse

Vistule et dans le Nehrung.]

Après ce combat, notre établissement sur la basse Vistule et dans le

Nehrung parut assuré. On s'appliqua néanmoins à le consolider. On

éleva un double épaulement en terre, afin de se garder à la fois

contre le fort et contre la place, et on l'étendit assez loin pour

qu'il joignît, d'un côté le fleuve, de l'autre les bois qui couvraient

cette partie du Nehrung. De vastes abatis rendirent ces bois presque

inaccessibles. Un fort blockhaus fut placé au centre de nos

retranchements. À ces précautions on ajouta une garde de chaloupes sur

le canal et le fleuve, laquelle devait empêcher les embarcations

ennemies de remonter ou de descendre la Vistule. Pendant que ces

travaux s'exécutaient à la rive droite, les troupes du quartier

général, à la rive gauche, descendant des hauteurs au bord de la

Vistule, y avaient construit des redoutes, afin de croiser leurs feux

avec ceux des troupes établies dans le Nehrung. On se garantit de ce

côté par une gabionnade de 200 toises de longueur. Un brave officier

nommé Tardiville, s'était logé avec une centaine d'hommes dans une

maison au bord de la Vistule, et s'y soutenait malgré les projectiles

de l'ennemi avec une telle opiniâtreté, que cette maison prit son nom

pendant la durée du siége. Il restait à conquérir l'île de Holm pour

que l'investissement fût complet et définitif. Mais, en attendant, les

bâtiments ennemis ne pénétraient qu'avec peine jusqu'à Dantzig.

Plusieurs barques en effet avaient été prises, et une corvette ayant

essayé de remonter la Vistule, s'était vue arrêtée par le feu des deux

rives. Les soldats conduits par un officier du génie nommé Lesecq,

avaient sauté par-dessus les retranchements, s'étaient placés à

découvert sur la rive du fleuve, et, accablant de leur mousqueterie le

bâtiment ennemi, l'avaient obligé à se retirer. Le capitaine Lesecq

eut son sabre emporté par un biscaïen, sans être atteint lui-même.

[En marge: Horrible tempête qui interrompt les travaux du siége.]

[En marge: Ouverture du feu dans la journée du 23 avril.]

[En marge: Plusieurs incendies éclatent dans la ville, et sont éteints

par la garnison.]

[En marge: Commencement de la troisième parallèle dans la nuit du 25

au 26 avril.]

On était au 20 avril. Il y avait un mois et demi qu'on se trouvait

devant la place, et 20 jours que la tranchée était ouverte. La grosse

artillerie venait d'arriver, partie de Breslau, partie de Stettin,

partie de Thorn et Varsovie. Il ne manquait que des munitions.

Cependant on pouvait ouvrir le feu des batteries de la première et de

la seconde _parallèle_. On avait tout disposé pour le commencer le 20,

lorsqu'une affreuse tempête d'équinoxe, apportant des torrents de

neige, encombra les tranchées, et y interrompit le travail. Il fallut

passer deux jours à les déblayer, et nos soldats bivouaqués en plein

air, sous ce rude climat, rendu plus rude encore par un hiver retardé,

eurent cruellement à souffrir. Enfin, le 23 dans la nuit,

cinquante-huit bouches à feu, qui consistaient en mortiers, obusiers,

pièces de vingt-quatre et de douze, tirèrent à la fois, et

continuèrent à battre la place pendant toute la journée du 24.

L'artillerie ennemie qui avait réservé ses moyens pour tenir tête à la

nôtre, riposta vivement et avec assez de justesse. Mais après quelques

heures de ce combat à coups de canon, supérieurement dirigé par le

général Lariboisière, un grand nombre d'embrasures de l'ennemi furent

bouleversées, beaucoup de ses pièces démontées, et un violent

incendie, allumé par des obus partis de la fausse attaque, éclata dans

l'intérieur de la ville. On voyait des colonnes de fumée s'élever à

la hauteur des plus grands édifices, témoignage sinistre des ravages

que nous avions causés. Néanmoins le maréchal Kalkreuth réussit à

éteindre le feu, au moyen des eaux abondantes dont la ville était

pourvue. Il ne parut nullement ébranlé. Le lendemain 25, le maréchal

Lefebvre, pour sonder ses dispositions, lui fit annoncer qu'on allait

tirer à boulets rouges. Il ne répondit pas. Alors on recommença le feu

de toutes nos pièces avec plus d'énergie, et on alluma un nouvel

incendie, encore éteint par le concours de la garnison et des

habitants. Le feu violent de notre artillerie, attirant sur elle les

projectiles ennemis, avait produit une diversion utile à nos travaux

d'approche, qui, devenus plus faciles, avancèrent plus rapidement.

Grâce au dévouement des troupes du génie, creusant le sable au milieu

des boulets qui bouleversaient la tête des sapes, qui emportaient les

gabions et les sacs à terre, on poussa les _zigzags_ jusqu'à la

troisième _parallèle_, ouverte enfin dans la nuit du 25 au 26 à la

_sape volante_.

[En marge: Sortie de l'ennemi contre la troisième parallèle, dans la

nuit du 27 avril.]

Dans la nuit du 26 au 27 on traça une grande partie de cette

_parallèle_, toujours à la faveur du combat des deux artilleries.

Malheureusement nous ne possédions pas une assez grande quantité de

bouches à feu et de munitions. Nous tirions à peine deux mille coups

par jour, quand l'ennemi en tirait trois mille. Nous avions beaucoup

de pièces en fer, qui éclataient dans les mains de nos artilleurs, et

faisaient autant de mal que les projectiles ennemis. Nos soldats

suppléaient cependant à l'infériorité du nombre par la justesse du

tir. Le 27, l'ennemi voulut reprendre l'offensive au moyen des

sorties. Profitant de ce que les travaux de la troisième _parallèle_

n'étaient pas encore achevés, il résolut de les détruire, et suspendit

tout à coup son feu vers les sept heures du soir. Cet indice fit

présumer une entreprise de la part des assiégés. Des compagnies du 12e

léger, récemment arrivé, furent placées à droite et à gauche, derrière

des épaulements qui les cachaient. Six cents grenadiers prussiens,

suivis de 200 travailleurs, s'avancèrent sur la _parallèle_, encore

imparfaite et d'un accès facile. Un poste couché ventre à terre, les

ayant aperçus, se retira, afin de les laisser pénétrer. Alors les

compagnies du 12e léger s'élancèrent sur eux à l'improviste, les

abordèrent à la baïonnette dans le fossé, et engagèrent un combat

homme à homme. La lutte fut meurtrière, mais on les chassa, et 120

restèrent sur le carreau, morts ou blessés. On en prit un certain

nombre, et on ramena les autres la baïonnette dans les reins jusqu'aux

glacis de la place.

[En marge: Suspension d'armes de deux heures pour enterrer les morts,

et ramasser les blessés.]

Le maréchal Kalkreuth demanda deux heures de suspension d'armes, pour

enlever les morts et les blessés. Sur l'avis de l'artillerie et du

génie, qui désiraient cette suspension d'armes, afin d'exécuter

quelques reconnaissances, le maréchal Lefebvre l'accorda. Les généraux

Lariboisière et Chasseloup coururent aussitôt sous les murs de la

place, pour chercher des positions, d'où l'on pût battre plus sûrement

les ouvrages des assiégés. Ces reconnaissances terminées, on se remit

au travail, et on s'occupa d'établir de nouvelles batteries sur les

points dont on avait fait choix, en ayant soin de les lier par des

boyaux à nos tranchées.

Dans la nuit du 28 au 29, l'ennemi essaya encore une sortie, avec une

colonne de 2 mille hommes, distribuée en trois détachements. Il marcha

comme l'avant-veille sur notre troisième _parallèle_, dont il voulait

à tout prix interrompre le travail. Deux compagnies du 19e de ligne, à

l'aspect du premier détachement, se jetèrent sur lui à la baïonnette,

le poussèrent jusqu'aux glacis du Hagelsberg, mais accueillies là par

un feu très-vif, parti du chemin couvert, et enveloppées par le second

détachement qu'elles n'avaient point aperçu, elles perdirent une

quarantaine d'hommes. Néanmoins elles furent bientôt secourues et

dégagées à temps. L'ennemi ramené nous laissa 70 morts et 130

prisonniers.

[En marge: Perfectionnement de la troisième parallèle, et redoublement

du feu de notre artillerie.]

[En marge: On débouche de la troisième parallèle sur les saillants du

Hagelsberg.]

[En marge: Mécontentement du maréchal Lefebvre.]

[En marge: Son langage à l'égard des auxiliaires.]

Ces violents efforts tentés contre notre troisième _parallèle_, ne

nous empêchèrent pas d'en perfectionner les travaux, de la prolonger à

droite et à gauche, et de l'armer de batteries. De nouveaux convois

récemment arrivés, avaient permis de mettre en batterie plus de

quatre-vingts pièces de gros calibre. Dès cet instant le feu de

l'artillerie redoubla, et on déboucha enfin de la troisième

_parallèle_, par deux côtés, afin de se porter sur les saillants du

Hagelsberg. Cet ouvrage se composait de deux bastions, entre lesquels

se présentait une demi-lune. On chemina vers le saillant du bastion de

gauche et vers le saillant de la demi-lune. Les travaux d'approche

devinrent alors extrêmement meurtriers. L'ennemi, qui avait ménagé

pour la fin du siége les plus grandes ressources de son artillerie, en

dirigeait la meilleure partie sur nos travaux. Nos soldats du génie

voyaient leurs sapes bouleversées et le sable mobile qu'ils

déplaçaient rejeté dans les tranchées par le choc de nombreux

projectiles. Leur constance à travailler au milieu de ces périls était

inébranlable. Nos troupes d'infanterie supportaient de leur côté

d'horribles fatigues, car plus on approchait de la place, et plus il

fallait confier la garde des tranchées à des soldats éprouvés. Sur

quarante-huit heures, elles en passaient vingt-quatre, ou à

travailler, ou à protéger ceux qui travaillaient. Nous n'avancions

donc en ce moment qu'avec beaucoup de lenteur. Le maréchal Lefebvre

qui commençait à perdre patience, s'en prenait à tout le monde, au

génie dont il ne saisissait pas les combinaisons, à l'artillerie dont

il n'appréciait pas les efforts, et surtout aux auxiliaires, qui lui

rendaient beaucoup moins de services que les Français. Les Saxons se

battaient bien, mais montraient peu de bonne volonté, particulièrement

au travail. Les Badois n'étaient bons ni au travail, ni au feu. Les

Polonais de nouvelle levée avaient du zèle, mais aucune habitude de la

guerre. Les soldats de la légion du Nord, très-prompts dans les

attaques, se dispersaient à la moindre résistance. Comme tous ces

auxiliaires étaient enclins à la désertion, on avait soin de les

pourvoir avec les magasins du quartier général, pour ne pas les

laisser courir dans les villages environnants, de telle sorte qu'on

était obligé de les nourrir beaucoup mieux que les Français,

quoiqu'ils fussent loin de servir aussi bien. Le maréchal Lefebvre

parlait d'eux dans les termes les plus outrageants, disait sans cesse

qu'ils ne savaient que manger, traitait de grimoire tous les

raisonnements des ingénieurs, prétendait qu'il en ferait plus qu'eux

avec la poitrine de ses grenadiers, et voulait absolument mettre fin

au siége au moyen d'un assaut général.

[En marge: Le maréchal Lefebvre veut en finir par un assaut avant

l'achèvement des travaux d'approche.]

Le projet était téméraire, car on se trouvait loin encore des ouvrages

de la place, et, en s'élançant dans le fossé, on devait rencontrer ces

redoutables palissades, qui remplaçaient à Dantzig les escarpes en

maçonnerie. Le génie, comme il est d'usage dans les siéges, ne

s'entendait pas avec l'artillerie. Il expliquait par la nature mobile

du sol, par l'insuffisance de protection qu'il recevait de

l'artillerie, par le trop petit nombre de bons travailleurs, la

lenteur de ses cheminements. L'artillerie répondait qu'elle avait trop

peu de bouches à feu, trop peu de munitions, pour égaler le feu de

l'ennemi, et qu'elle ne pouvait mieux faire. En conséquence, le

maréchal, pour les mettre tous d'accord, proposa d'en finir en donnant

l'assaut, avant même que les travaux d'approche fussent terminés. Le

génie, qui perdait beaucoup de monde dans ces travaux, répondit que si

l'artillerie voulait par une batterie de ricochet, renverser une

rangée de palissades, il conduirait volontiers notre infanterie à

l'assaut du Hagelsberg. Cependant comme les Russes, en 1724, avaient

perdu cinq mille hommes devant Dantzig, dans une entreprise de ce

genre, tentée par impatience, on n'osa pas risquer une pareille

témérité sans prendre les ordres de l'Empereur.

[En marge: Mai 1807.]

[En marge: On a recours à l'Empereur pour avoir son avis.]

[En marge: Napoléon veut qu'on persiste dans l'emploi des moyens

réguliers, et réprimande le maréchal Lefebvre.]

Heureusement il était à une trentaine de lieues, et on pouvait avoir

sa réponse en quarante-huit heures. Il serait même venu la donner en

personne, si la présence du roi de Prusse et de l'empereur de Russie

au quartier général de Bartenstein, ne lui eût fait craindre de leur

part quelque entreprise contre ses quartiers d'hiver. Dès qu'il eut

reçu la lettre du maréchal Lefebvre, il se hâta de modérer les ardeurs

de ce vieux soldat, en lui adressant une forte réprimande. Il lui

reprocha vivement son impatience, son dédain pour la science qu'il

n'avait pas, son mauvais langage à l'égard des auxiliaires.--Vous ne

savez, lui écrivit-il, que vous plaindre, injurier nos alliés, et

changer d'avis au gré du premier venu. Vous vouliez des troupes, je

vous en ai envoyé; je vous en prépare encore, et, _comme un ingrat_,

vous continuez à vous plaindre, sans songer même à me remercier. Vous

traitez les alliés, et notamment les Polonais et les Badois, sans

aucun ménagement. Ils ne sont pas habitués au feu, mais cela viendra.

Croyez-vous que nous fussions aussi braves en quatre-vingt-douze, que

nous le sommes aujourd'hui, après quinze ans de guerre? Ayez donc de

l'indulgence, vieux soldat que vous êtes, pour les jeunes soldats qui

débutent, et qui n'ont pas encore votre sang-froid au milieu du

danger. Le prince de Baden, que vous avez auprès de vous (ce prince

s'était mis à la tête des Badois et assistait au siége de Dantzig), a

voulu quitter les douceurs de la cour, pour mener ses troupes au feu.

Témoignez-lui des égards, et tenez-lui compte d'un zèle que ses

pareils n'imitent guère. La poitrine de vos grenadiers, que vous

voulez mettre partout, ne renversera pas des murailles. Il faut

laisser faire vos ingénieurs, et écouter les avis du général

Chasseloup, qui est un savant homme et auquel vous ne devez pas ôter

votre confiance, sur le dire du premier _petit critiqueur_, se mêlant

de juger ce qu'il est incapable de comprendre. Réservez le courage de

vos grenadiers pour le moment où la science dira qu'on peut l'employer

utilement, et, en attendant, sachez avoir de la patience. Quelques

jours perdus, que je ne saurais du reste comment employer aujourd'hui,

ne méritent pas que vous fassiez tuer quelques mille hommes, dont il

est possible d'économiser la vie. Montrez le calme, la suite,

l'aplomb, qui conviennent à votre âge. Votre gloire est dans la prise

de Dantzig; prenez cette place et vous serez content de moi.--

[En marge: Continuation du siége conformément aux règles.]

[En marge: Occupation de l'île de Holm dans la nuit du 6 au 7 mai.]

Il n'en fallait pas davantage pour calmer le maréchal. Il se résigna

donc à laisser continuer les opérations du siége selon toutes les

règles de l'art. Bien qu'on eût porté le camp de Nehrung sur la basse

Vistule, et qu'on eût barré le passage du canal et du fleuve,

l'investissement ne pouvait devenir complet que par la prise de l'île

de Holm, et ce n'était aussi que par la prise de cette île qu'on

pouvait faire tomber une foule de redoutes, celle de Kalke-Schanze

surtout, qui prenait nos tranchées à revers, les incommodait de son

feu et en ralentissait le progrès, à cause des traverses qu'il fallait

ajouter à nos ouvrages. Sans avoir toutes les troupes qu'on aurait

désirées pour pousser le siége rapidement, on en avait assez néanmoins

pour faire une tentative sur l'île de Holm. La nuit du 6 au 7 mai fut

consacrée à cette entreprise. Ordre fut donné au général Gardanne d'y

concourir de son côté, en se portant vers le canal de Laake, et en

essayant de le passer sur des radeaux. (Voir la carte nº 41.) Huit

cents hommes, descendant de la gauche du quartier général sur le bord

de la Vistule, durent traverser le fleuve en deux fois et exécuter la

principale attaque. À dix heures du soir, douze barques furent amenées

vis-à-vis le village de Schellmühl, sans que l'ennemi s'en aperçût. À

une heure de la nuit, les barques portant des détachements du régiment

de la garde de Paris, des 2e et 12e légers, et cinquante soldats du

génie, partirent de la rive gauche, et abordèrent dans l'île de Holm.

L'ennemi dirigea sur les embarcations quelques coups de canon à

mitraille. Nos troupes malgré ce feu s'élancèrent à terre. Les

grenadiers de la garde de Paris coururent sur la redoute la plus

rapprochée, sans tirer un coup de fusil, et l'enlevèrent aux Russes

qui la défendaient. Au même instant, cent hommes du 2e léger, cent

hommes du 12e, coururent également sur deux autres redoutes, l'une

construite à la pointe de l'île, l'autre à une maison dite la _maison

blanche_. Ils essuyèrent une première décharge, mais marchèrent si

vite, qu'en quelques minutes les redoutes furent conquises et les

Russes pris. Nos troupes s'élancèrent avec la même rapidité sur les

autres ouvrages, et, en une demi-heure, eurent occupé la moitié de

l'île, et fait cinq cents prisonniers. Pendant que cette opération

s'achevait si promptement, les douze barques employées au passage de

la Vistule amenaient une seconde colonne, composée de Badois et de

soldats de la légion du Nord, laquelle prit à droite, et se dirigea

vers la partie de l'île qui regarde la ville de Dantzig. Ces troupes,

animées par l'exemple que venaient de leur donner les Français, se

jetèrent hardiment sur les postes ennemis, les surprirent, les

désarmèrent, et enlevèrent en un instant 200 hommes et 200 chevaux

d'artillerie. Le général Gardanne avait de son côté passé dans l'île,

en franchissant le canal de Laake. Dès lors cette conquête importante

se trouvait assurée.

[En marge: Prise de la redoute de Kalke-Schanze.]

C'était une occasion favorable pour s'emparer de la redoute si

incommode de Kalke-Schanze, prise et perdue au commencement du siége.

(Voir la carte nº 41.) Cette redoute, entourée d'eau et ouverte à la

gorge du côté de l'île de Holm, devait sa principale force à l'appui

qu'elle recevait de cette île. Au moment même où nos deux colonnes

envahissaient l'île de Holm, un détachement de Saxons et de soldats de

la légion du Nord, conduit par le chef de bataillon Roumette, entra

dans les fossés de la redoute avec de l'eau jusqu'aux aisselles, se

jeta sur les palissades, les franchit, et, malgré une vive fusillade,

resta maître de l'ouvrage, dans lequel on prit 180 Prussiens, 4

officiers et plusieurs pièces de canon.

Cette suite de coups de main nous valut 600 prisonniers, 17 bouches à

feu, coûta 600 hommes morts ou blessés à l'ennemi, nous procura surtout

la possession de l'île de Holm, qui complétait l'investissement de

Dantzig, et faisait cesser des feux très-nuisibles pour nos tranchées.

Grâce à la rapidité de l'exécution, notre perte avait été fort

insignifiante.

[En marge: Assaut du chemin couvert au saillant de la demi-lune.]

Nos travaux d'approche étaient arrivés au saillant de la demi-lune. On

avait ouvert une tranchée circulaire qui embrassait ce saillant et le

débordait tant à droite qu'à gauche. Le moment était venu de donner

l'assaut au _chemin couvert_. On appelle de ce nom le rebord

intérieur du fossé, le long duquel les assiégés circulent et se

défendent, à l'abri d'une rangée de petites palissades. Dans la nuit

du 7 au 8, un détachement du 19e de ligne et du 12e léger, précédé de

cinquante soldats du génie armés de haches et de pelles, sous la

conduite des officiers du génie Barthélemy et Beaulieu, du chef de

bataillon d'infanterie Bertrand, déboucha par les deux extrémités de

la tranchée circulaire, et s'avança vivement sur le chemin couvert.

Une grêle de balles accueillit ce détachement. Les soldats du génie,

marchant en tête, se jetèrent la hache à la main sur les palissades,

et en abattirent quelques-unes. Nos fantassins, pénétrant à leur suite

dans le chemin couvert, le parcoururent sous la mitraille qui pleuvait

des murs de la place. Ils se portèrent ensuite sur les forts blockhaus

qui avaient été construits dans les angles rentrants de l'enceinte.

Mais ils essuyèrent un feu de mousqueterie tellement vif, qu'ils

furent obligés de revenir au saillant de la demi-lune. Le chemin

couvert n'en resta pas moins en leur possession. Pendant ce temps, les

mineurs avaient couru de tous côtés, pour s'assurer qu'il n'y avait

pas de mines commencées, et, suivant l'usage, disposées de manière à

faire sauter le terrain conquis par les assiégeants. Un sergent du

génie aperçut en effet au saillant de la demi-lune un puits de mine.

Il s'y jeta, le sabre au poing, trouva douze Prussiens qui

travaillaient à des rameaux de mine, et, profitant de la terreur que

leur inspirait son apparition subite, les fit tous prisonniers. Il

bouleversa ensuite l'ouvrage. Ce brave homme, dont le nom mérite

d'être conservé, se nommait Chopot.

L'assaut du chemin couvert, qui est toujours l'une des opérations les

plus meurtrières d'un siége régulier, nous coûta 17 tués et 76

blessés, perte assez grande, si on songe au petit nombre d'hommes

employés sur un terrain aussi étroit. Maîtres du chemin couvert de la

demi-lune, nous étions établis au bord du fossé. Il fallait y

descendre, renverser ensuite la rangée de grandes palissades, qui en

occupait le fond, puis enlever d'assaut les talus gazonnés, qui

tenaient lieu d'escarpes en maçonnerie. Ce n'étaient pas là des

entreprises faciles. Il fallait d'ailleurs exécuter au saillant du

bastion de gauche la même opération que nous venions d'exécuter au

saillant de la demi-lune, pour n'être pas mitraillés de flanc par ce

bastion, quand nous attaquerions la demi-lune elle-même.

[En marge: Travaux d'approche dirigés vers le bastion de gauche.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 37 / 49 段