il convenait d'achever l'investissement de la place, et de continuer
les opérations projetées sur la Vistule, en amenant le général Schramm
de la hauteur d'Heubude à celle de l'île de Holm, ce qui devenait
d'autant plus urgent, que l'ennemi communiquait tous les jours par le
fort de Weichselmünde avec la mer, d'où il recevait des secours en
hommes et en munitions. En conséquence, le 15 avril, le général
Gardanne, qui avait pris le commandement des troupes placées dans le
Nehrung, descendit avec ces troupes et quelques renforts qu'on lui
avait envoyés, le cours de la Vistule, et alla s'établir le long du
canal de Laake, entre Dantzig et le fort de Weichselmünde, à 700
toises des glacis de ce fort. (Voir la carte nº 41.) Il était posté de
manière à intercepter la navigation du canal, et plus tard celle de la
Vistule elle-même, lorsque les troupes du quartier général viendraient
joindre leurs feux aux siens, en descendant par leur gauche sur le
bord du fleuve. Cette opération d'abord ne fut pas fort contrariée, si
ce n'est par les redoutes de l'île de Holm. Mais bientôt le maréchal
Kalkreuth, reconnaissant la gravité de l'entreprise, résolut de tenter
les plus grands efforts pour maintenir ses communications avec la mer.
Le 16 avril, trois mille Russes et deux mille Prussiens sortirent à la
fois, les premiers du fort de Weichselmünde, les seconds de Dantzig,
afin d'attaquer nos troupes, qui n'avaient pas eu le temps de
s'établir solidement dans le Nehrung et à l'embouchure du canal. Un
combat des plus vifs s'engagea du côté de Weichselmünde avec les
Russes, et heureusement un peu avant que les Prussiens eussent
débouché de Dantzig. On les repoussa sur les glacis du fort, après
leur avoir fait essuyer une perte considérable. On en avait à peine
fini avec eux, qu'il fallut recommencer avec les Prussiens, ce qui ne
fut ni difficile ni long, car nos auxiliaires, ayant le 2e léger en
tête, se comportèrent vaillamment. L'ennemi perdit en tout 5 à 600
hommes morts ou prisonniers. Nous en perdîmes environ 200.
[En marge: Travaux pour consolider notre établissement sur la basse
Vistule et dans le Nehrung.]
Après ce combat, notre établissement sur la basse Vistule et dans le
Nehrung parut assuré. On s'appliqua néanmoins à le consolider. On
éleva un double épaulement en terre, afin de se garder à la fois
contre le fort et contre la place, et on l'étendit assez loin pour
qu'il joignît, d'un côté le fleuve, de l'autre les bois qui couvraient
cette partie du Nehrung. De vastes abatis rendirent ces bois presque
inaccessibles. Un fort blockhaus fut placé au centre de nos
retranchements. À ces précautions on ajouta une garde de chaloupes sur
le canal et le fleuve, laquelle devait empêcher les embarcations
ennemies de remonter ou de descendre la Vistule. Pendant que ces
travaux s'exécutaient à la rive droite, les troupes du quartier
général, à la rive gauche, descendant des hauteurs au bord de la
Vistule, y avaient construit des redoutes, afin de croiser leurs feux
avec ceux des troupes établies dans le Nehrung. On se garantit de ce
côté par une gabionnade de 200 toises de longueur. Un brave officier
nommé Tardiville, s'était logé avec une centaine d'hommes dans une
maison au bord de la Vistule, et s'y soutenait malgré les projectiles
de l'ennemi avec une telle opiniâtreté, que cette maison prit son nom
pendant la durée du siége. Il restait à conquérir l'île de Holm pour
que l'investissement fût complet et définitif. Mais, en attendant, les
bâtiments ennemis ne pénétraient qu'avec peine jusqu'à Dantzig.
Plusieurs barques en effet avaient été prises, et une corvette ayant
essayé de remonter la Vistule, s'était vue arrêtée par le feu des deux
rives. Les soldats conduits par un officier du génie nommé Lesecq,
avaient sauté par-dessus les retranchements, s'étaient placés à
découvert sur la rive du fleuve, et, accablant de leur mousqueterie le
bâtiment ennemi, l'avaient obligé à se retirer. Le capitaine Lesecq
eut son sabre emporté par un biscaïen, sans être atteint lui-même.
[En marge: Horrible tempête qui interrompt les travaux du siége.]
[En marge: Ouverture du feu dans la journée du 23 avril.]
[En marge: Plusieurs incendies éclatent dans la ville, et sont éteints
par la garnison.]
[En marge: Commencement de la troisième parallèle dans la nuit du 25
au 26 avril.]
On était au 20 avril. Il y avait un mois et demi qu'on se trouvait
devant la place, et 20 jours que la tranchée était ouverte. La grosse
artillerie venait d'arriver, partie de Breslau, partie de Stettin,
partie de Thorn et Varsovie. Il ne manquait que des munitions.
Cependant on pouvait ouvrir le feu des batteries de la première et de
la seconde _parallèle_. On avait tout disposé pour le commencer le 20,
lorsqu'une affreuse tempête d'équinoxe, apportant des torrents de
neige, encombra les tranchées, et y interrompit le travail. Il fallut
passer deux jours à les déblayer, et nos soldats bivouaqués en plein
air, sous ce rude climat, rendu plus rude encore par un hiver retardé,
eurent cruellement à souffrir. Enfin, le 23 dans la nuit,
cinquante-huit bouches à feu, qui consistaient en mortiers, obusiers,
pièces de vingt-quatre et de douze, tirèrent à la fois, et
continuèrent à battre la place pendant toute la journée du 24.
L'artillerie ennemie qui avait réservé ses moyens pour tenir tête à la
nôtre, riposta vivement et avec assez de justesse. Mais après quelques
heures de ce combat à coups de canon, supérieurement dirigé par le
général Lariboisière, un grand nombre d'embrasures de l'ennemi furent
bouleversées, beaucoup de ses pièces démontées, et un violent
incendie, allumé par des obus partis de la fausse attaque, éclata dans
l'intérieur de la ville. On voyait des colonnes de fumée s'élever à
la hauteur des plus grands édifices, témoignage sinistre des ravages
que nous avions causés. Néanmoins le maréchal Kalkreuth réussit à
éteindre le feu, au moyen des eaux abondantes dont la ville était
pourvue. Il ne parut nullement ébranlé. Le lendemain 25, le maréchal
Lefebvre, pour sonder ses dispositions, lui fit annoncer qu'on allait
tirer à boulets rouges. Il ne répondit pas. Alors on recommença le feu
de toutes nos pièces avec plus d'énergie, et on alluma un nouvel
incendie, encore éteint par le concours de la garnison et des
habitants. Le feu violent de notre artillerie, attirant sur elle les
projectiles ennemis, avait produit une diversion utile à nos travaux
d'approche, qui, devenus plus faciles, avancèrent plus rapidement.
Grâce au dévouement des troupes du génie, creusant le sable au milieu
des boulets qui bouleversaient la tête des sapes, qui emportaient les
gabions et les sacs à terre, on poussa les _zigzags_ jusqu'à la
troisième _parallèle_, ouverte enfin dans la nuit du 25 au 26 à la
_sape volante_.
[En marge: Sortie de l'ennemi contre la troisième parallèle, dans la
nuit du 27 avril.]
Dans la nuit du 26 au 27 on traça une grande partie de cette
_parallèle_, toujours à la faveur du combat des deux artilleries.
Malheureusement nous ne possédions pas une assez grande quantité de
bouches à feu et de munitions. Nous tirions à peine deux mille coups
par jour, quand l'ennemi en tirait trois mille. Nous avions beaucoup
de pièces en fer, qui éclataient dans les mains de nos artilleurs, et
faisaient autant de mal que les projectiles ennemis. Nos soldats
suppléaient cependant à l'infériorité du nombre par la justesse du
tir. Le 27, l'ennemi voulut reprendre l'offensive au moyen des
sorties. Profitant de ce que les travaux de la troisième _parallèle_
n'étaient pas encore achevés, il résolut de les détruire, et suspendit
tout à coup son feu vers les sept heures du soir. Cet indice fit
présumer une entreprise de la part des assiégés. Des compagnies du 12e
léger, récemment arrivé, furent placées à droite et à gauche, derrière
des épaulements qui les cachaient. Six cents grenadiers prussiens,
suivis de 200 travailleurs, s'avancèrent sur la _parallèle_, encore
imparfaite et d'un accès facile. Un poste couché ventre à terre, les
ayant aperçus, se retira, afin de les laisser pénétrer. Alors les
compagnies du 12e léger s'élancèrent sur eux à l'improviste, les
abordèrent à la baïonnette dans le fossé, et engagèrent un combat
homme à homme. La lutte fut meurtrière, mais on les chassa, et 120
restèrent sur le carreau, morts ou blessés. On en prit un certain
nombre, et on ramena les autres la baïonnette dans les reins jusqu'aux
glacis de la place.
[En marge: Suspension d'armes de deux heures pour enterrer les morts,
et ramasser les blessés.]
Le maréchal Kalkreuth demanda deux heures de suspension d'armes, pour
enlever les morts et les blessés. Sur l'avis de l'artillerie et du
génie, qui désiraient cette suspension d'armes, afin d'exécuter
quelques reconnaissances, le maréchal Lefebvre l'accorda. Les généraux
Lariboisière et Chasseloup coururent aussitôt sous les murs de la
place, pour chercher des positions, d'où l'on pût battre plus sûrement
les ouvrages des assiégés. Ces reconnaissances terminées, on se remit
au travail, et on s'occupa d'établir de nouvelles batteries sur les
points dont on avait fait choix, en ayant soin de les lier par des
boyaux à nos tranchées.
Dans la nuit du 28 au 29, l'ennemi essaya encore une sortie, avec une
colonne de 2 mille hommes, distribuée en trois détachements. Il marcha
comme l'avant-veille sur notre troisième _parallèle_, dont il voulait
à tout prix interrompre le travail. Deux compagnies du 19e de ligne, à
l'aspect du premier détachement, se jetèrent sur lui à la baïonnette,
le poussèrent jusqu'aux glacis du Hagelsberg, mais accueillies là par
un feu très-vif, parti du chemin couvert, et enveloppées par le second
détachement qu'elles n'avaient point aperçu, elles perdirent une
quarantaine d'hommes. Néanmoins elles furent bientôt secourues et
dégagées à temps. L'ennemi ramené nous laissa 70 morts et 130
prisonniers.
[En marge: Perfectionnement de la troisième parallèle, et redoublement
du feu de notre artillerie.]
[En marge: On débouche de la troisième parallèle sur les saillants du
Hagelsberg.]
[En marge: Mécontentement du maréchal Lefebvre.]
[En marge: Son langage à l'égard des auxiliaires.]
Ces violents efforts tentés contre notre troisième _parallèle_, ne
nous empêchèrent pas d'en perfectionner les travaux, de la prolonger à
droite et à gauche, et de l'armer de batteries. De nouveaux convois
récemment arrivés, avaient permis de mettre en batterie plus de
quatre-vingts pièces de gros calibre. Dès cet instant le feu de
l'artillerie redoubla, et on déboucha enfin de la troisième
_parallèle_, par deux côtés, afin de se porter sur les saillants du
Hagelsberg. Cet ouvrage se composait de deux bastions, entre lesquels
se présentait une demi-lune. On chemina vers le saillant du bastion de
gauche et vers le saillant de la demi-lune. Les travaux d'approche
devinrent alors extrêmement meurtriers. L'ennemi, qui avait ménagé
pour la fin du siége les plus grandes ressources de son artillerie, en
dirigeait la meilleure partie sur nos travaux. Nos soldats du génie
voyaient leurs sapes bouleversées et le sable mobile qu'ils
déplaçaient rejeté dans les tranchées par le choc de nombreux
projectiles. Leur constance à travailler au milieu de ces périls était
inébranlable. Nos troupes d'infanterie supportaient de leur côté
d'horribles fatigues, car plus on approchait de la place, et plus il
fallait confier la garde des tranchées à des soldats éprouvés. Sur
quarante-huit heures, elles en passaient vingt-quatre, ou à
travailler, ou à protéger ceux qui travaillaient. Nous n'avancions
donc en ce moment qu'avec beaucoup de lenteur. Le maréchal Lefebvre
qui commençait à perdre patience, s'en prenait à tout le monde, au
génie dont il ne saisissait pas les combinaisons, à l'artillerie dont
il n'appréciait pas les efforts, et surtout aux auxiliaires, qui lui
rendaient beaucoup moins de services que les Français. Les Saxons se
battaient bien, mais montraient peu de bonne volonté, particulièrement
au travail. Les Badois n'étaient bons ni au travail, ni au feu. Les
Polonais de nouvelle levée avaient du zèle, mais aucune habitude de la
guerre. Les soldats de la légion du Nord, très-prompts dans les
attaques, se dispersaient à la moindre résistance. Comme tous ces
auxiliaires étaient enclins à la désertion, on avait soin de les
pourvoir avec les magasins du quartier général, pour ne pas les
laisser courir dans les villages environnants, de telle sorte qu'on
était obligé de les nourrir beaucoup mieux que les Français,
quoiqu'ils fussent loin de servir aussi bien. Le maréchal Lefebvre
parlait d'eux dans les termes les plus outrageants, disait sans cesse
qu'ils ne savaient que manger, traitait de grimoire tous les
raisonnements des ingénieurs, prétendait qu'il en ferait plus qu'eux
avec la poitrine de ses grenadiers, et voulait absolument mettre fin
au siége au moyen d'un assaut général.
[En marge: Le maréchal Lefebvre veut en finir par un assaut avant
l'achèvement des travaux d'approche.]
Le projet était téméraire, car on se trouvait loin encore des ouvrages
de la place, et, en s'élançant dans le fossé, on devait rencontrer ces
redoutables palissades, qui remplaçaient à Dantzig les escarpes en
maçonnerie. Le génie, comme il est d'usage dans les siéges, ne
s'entendait pas avec l'artillerie. Il expliquait par la nature mobile
du sol, par l'insuffisance de protection qu'il recevait de
l'artillerie, par le trop petit nombre de bons travailleurs, la
lenteur de ses cheminements. L'artillerie répondait qu'elle avait trop
peu de bouches à feu, trop peu de munitions, pour égaler le feu de
l'ennemi, et qu'elle ne pouvait mieux faire. En conséquence, le
maréchal, pour les mettre tous d'accord, proposa d'en finir en donnant
l'assaut, avant même que les travaux d'approche fussent terminés. Le
génie, qui perdait beaucoup de monde dans ces travaux, répondit que si
l'artillerie voulait par une batterie de ricochet, renverser une
rangée de palissades, il conduirait volontiers notre infanterie à
l'assaut du Hagelsberg. Cependant comme les Russes, en 1724, avaient
perdu cinq mille hommes devant Dantzig, dans une entreprise de ce
genre, tentée par impatience, on n'osa pas risquer une pareille
témérité sans prendre les ordres de l'Empereur.
[En marge: Mai 1807.]
[En marge: On a recours à l'Empereur pour avoir son avis.]
[En marge: Napoléon veut qu'on persiste dans l'emploi des moyens
réguliers, et réprimande le maréchal Lefebvre.]
Heureusement il était à une trentaine de lieues, et on pouvait avoir
sa réponse en quarante-huit heures. Il serait même venu la donner en
personne, si la présence du roi de Prusse et de l'empereur de Russie
au quartier général de Bartenstein, ne lui eût fait craindre de leur
part quelque entreprise contre ses quartiers d'hiver. Dès qu'il eut
reçu la lettre du maréchal Lefebvre, il se hâta de modérer les ardeurs
de ce vieux soldat, en lui adressant une forte réprimande. Il lui
reprocha vivement son impatience, son dédain pour la science qu'il
n'avait pas, son mauvais langage à l'égard des auxiliaires.--Vous ne
savez, lui écrivit-il, que vous plaindre, injurier nos alliés, et
changer d'avis au gré du premier venu. Vous vouliez des troupes, je
vous en ai envoyé; je vous en prépare encore, et, _comme un ingrat_,
vous continuez à vous plaindre, sans songer même à me remercier. Vous
traitez les alliés, et notamment les Polonais et les Badois, sans
aucun ménagement. Ils ne sont pas habitués au feu, mais cela viendra.
Croyez-vous que nous fussions aussi braves en quatre-vingt-douze, que
nous le sommes aujourd'hui, après quinze ans de guerre? Ayez donc de
l'indulgence, vieux soldat que vous êtes, pour les jeunes soldats qui
débutent, et qui n'ont pas encore votre sang-froid au milieu du
danger. Le prince de Baden, que vous avez auprès de vous (ce prince
s'était mis à la tête des Badois et assistait au siége de Dantzig), a
voulu quitter les douceurs de la cour, pour mener ses troupes au feu.
Témoignez-lui des égards, et tenez-lui compte d'un zèle que ses
pareils n'imitent guère. La poitrine de vos grenadiers, que vous
voulez mettre partout, ne renversera pas des murailles. Il faut
laisser faire vos ingénieurs, et écouter les avis du général
Chasseloup, qui est un savant homme et auquel vous ne devez pas ôter
votre confiance, sur le dire du premier _petit critiqueur_, se mêlant
de juger ce qu'il est incapable de comprendre. Réservez le courage de
vos grenadiers pour le moment où la science dira qu'on peut l'employer
utilement, et, en attendant, sachez avoir de la patience. Quelques
jours perdus, que je ne saurais du reste comment employer aujourd'hui,
ne méritent pas que vous fassiez tuer quelques mille hommes, dont il
est possible d'économiser la vie. Montrez le calme, la suite,
l'aplomb, qui conviennent à votre âge. Votre gloire est dans la prise
de Dantzig; prenez cette place et vous serez content de moi.--
[En marge: Continuation du siége conformément aux règles.]
[En marge: Occupation de l'île de Holm dans la nuit du 6 au 7 mai.]
Il n'en fallait pas davantage pour calmer le maréchal. Il se résigna
donc à laisser continuer les opérations du siége selon toutes les
règles de l'art. Bien qu'on eût porté le camp de Nehrung sur la basse
Vistule, et qu'on eût barré le passage du canal et du fleuve,
l'investissement ne pouvait devenir complet que par la prise de l'île
de Holm, et ce n'était aussi que par la prise de cette île qu'on
pouvait faire tomber une foule de redoutes, celle de Kalke-Schanze
surtout, qui prenait nos tranchées à revers, les incommodait de son
feu et en ralentissait le progrès, à cause des traverses qu'il fallait
ajouter à nos ouvrages. Sans avoir toutes les troupes qu'on aurait
désirées pour pousser le siége rapidement, on en avait assez néanmoins
pour faire une tentative sur l'île de Holm. La nuit du 6 au 7 mai fut
consacrée à cette entreprise. Ordre fut donné au général Gardanne d'y
concourir de son côté, en se portant vers le canal de Laake, et en
essayant de le passer sur des radeaux. (Voir la carte nº 41.) Huit
cents hommes, descendant de la gauche du quartier général sur le bord
de la Vistule, durent traverser le fleuve en deux fois et exécuter la
principale attaque. À dix heures du soir, douze barques furent amenées
vis-à-vis le village de Schellmühl, sans que l'ennemi s'en aperçût. À
une heure de la nuit, les barques portant des détachements du régiment
de la garde de Paris, des 2e et 12e légers, et cinquante soldats du
génie, partirent de la rive gauche, et abordèrent dans l'île de Holm.
L'ennemi dirigea sur les embarcations quelques coups de canon à
mitraille. Nos troupes malgré ce feu s'élancèrent à terre. Les
grenadiers de la garde de Paris coururent sur la redoute la plus
rapprochée, sans tirer un coup de fusil, et l'enlevèrent aux Russes
qui la défendaient. Au même instant, cent hommes du 2e léger, cent
hommes du 12e, coururent également sur deux autres redoutes, l'une
construite à la pointe de l'île, l'autre à une maison dite la _maison
blanche_. Ils essuyèrent une première décharge, mais marchèrent si
vite, qu'en quelques minutes les redoutes furent conquises et les
Russes pris. Nos troupes s'élancèrent avec la même rapidité sur les
autres ouvrages, et, en une demi-heure, eurent occupé la moitié de
l'île, et fait cinq cents prisonniers. Pendant que cette opération
s'achevait si promptement, les douze barques employées au passage de
la Vistule amenaient une seconde colonne, composée de Badois et de
soldats de la légion du Nord, laquelle prit à droite, et se dirigea
vers la partie de l'île qui regarde la ville de Dantzig. Ces troupes,
animées par l'exemple que venaient de leur donner les Français, se
jetèrent hardiment sur les postes ennemis, les surprirent, les
désarmèrent, et enlevèrent en un instant 200 hommes et 200 chevaux
d'artillerie. Le général Gardanne avait de son côté passé dans l'île,
en franchissant le canal de Laake. Dès lors cette conquête importante
se trouvait assurée.
[En marge: Prise de la redoute de Kalke-Schanze.]
C'était une occasion favorable pour s'emparer de la redoute si
incommode de Kalke-Schanze, prise et perdue au commencement du siége.
(Voir la carte nº 41.) Cette redoute, entourée d'eau et ouverte à la
gorge du côté de l'île de Holm, devait sa principale force à l'appui
qu'elle recevait de cette île. Au moment même où nos deux colonnes
envahissaient l'île de Holm, un détachement de Saxons et de soldats de
la légion du Nord, conduit par le chef de bataillon Roumette, entra
dans les fossés de la redoute avec de l'eau jusqu'aux aisselles, se
jeta sur les palissades, les franchit, et, malgré une vive fusillade,
resta maître de l'ouvrage, dans lequel on prit 180 Prussiens, 4
officiers et plusieurs pièces de canon.
Cette suite de coups de main nous valut 600 prisonniers, 17 bouches à
feu, coûta 600 hommes morts ou blessés à l'ennemi, nous procura surtout
la possession de l'île de Holm, qui complétait l'investissement de
Dantzig, et faisait cesser des feux très-nuisibles pour nos tranchées.
Grâce à la rapidité de l'exécution, notre perte avait été fort
insignifiante.
[En marge: Assaut du chemin couvert au saillant de la demi-lune.]
Nos travaux d'approche étaient arrivés au saillant de la demi-lune. On
avait ouvert une tranchée circulaire qui embrassait ce saillant et le
débordait tant à droite qu'à gauche. Le moment était venu de donner
l'assaut au _chemin couvert_. On appelle de ce nom le rebord
intérieur du fossé, le long duquel les assiégés circulent et se
défendent, à l'abri d'une rangée de petites palissades. Dans la nuit
du 7 au 8, un détachement du 19e de ligne et du 12e léger, précédé de
cinquante soldats du génie armés de haches et de pelles, sous la
conduite des officiers du génie Barthélemy et Beaulieu, du chef de
bataillon d'infanterie Bertrand, déboucha par les deux extrémités de
la tranchée circulaire, et s'avança vivement sur le chemin couvert.
Une grêle de balles accueillit ce détachement. Les soldats du génie,
marchant en tête, se jetèrent la hache à la main sur les palissades,
et en abattirent quelques-unes. Nos fantassins, pénétrant à leur suite
dans le chemin couvert, le parcoururent sous la mitraille qui pleuvait
des murs de la place. Ils se portèrent ensuite sur les forts blockhaus
qui avaient été construits dans les angles rentrants de l'enceinte.
Mais ils essuyèrent un feu de mousqueterie tellement vif, qu'ils
furent obligés de revenir au saillant de la demi-lune. Le chemin
couvert n'en resta pas moins en leur possession. Pendant ce temps, les
mineurs avaient couru de tous côtés, pour s'assurer qu'il n'y avait
pas de mines commencées, et, suivant l'usage, disposées de manière à
faire sauter le terrain conquis par les assiégeants. Un sergent du
génie aperçut en effet au saillant de la demi-lune un puits de mine.
Il s'y jeta, le sabre au poing, trouva douze Prussiens qui
travaillaient à des rameaux de mine, et, profitant de la terreur que
leur inspirait son apparition subite, les fit tous prisonniers. Il
bouleversa ensuite l'ouvrage. Ce brave homme, dont le nom mérite
d'être conservé, se nommait Chopot.
L'assaut du chemin couvert, qui est toujours l'une des opérations les
plus meurtrières d'un siége régulier, nous coûta 17 tués et 76
blessés, perte assez grande, si on songe au petit nombre d'hommes
employés sur un terrain aussi étroit. Maîtres du chemin couvert de la
demi-lune, nous étions établis au bord du fossé. Il fallait y
descendre, renverser ensuite la rangée de grandes palissades, qui en
occupait le fond, puis enlever d'assaut les talus gazonnés, qui
tenaient lieu d'escarpes en maçonnerie. Ce n'étaient pas là des
entreprises faciles. Il fallait d'ailleurs exécuter au saillant du
bastion de gauche la même opération que nous venions d'exécuter au
saillant de la demi-lune, pour n'être pas mitraillés de flanc par ce
bastion, quand nous attaquerions la demi-lune elle-même.
[En marge: Travaux d'approche dirigés vers le bastion de gauche.]