Nous étions arrivés par les hauteurs sablonneuses qui dominent Dantzig

au couchant, et nous apercevions devant nous l'enceinte extérieure

construite sur ces hauteurs, à nos pieds la ville, à gauche la

Vistule, se jetant dans la Baltique à travers les ouvrages du fort de

Weichselmünde, à droite la vaste étendue des terrains qu'inondait la

Motlau, en face, à perte de vue, le Nehrung, baigné d'un côté par la

mer, de l'autre par la Vistule, et s'enfonçant à l'horizon vers le

Frische-Haff. (Voir les cartes n{os} 38 et 44.) C'était un circuit de

sept à huit lieues, qu'il était impossible d'embrasser avec 18 mille

hommes. Il est vrai qu'en occupant certains points l'investissement

pouvait être suffisant. Ainsi, en se plaçant sur la Vistule, entre le

fort de Weichselmünde et Dantzig, on interceptait les communications

par la mer. En allant s'établir sur le Nehrung, on interceptait les

communications par la terre. Mais, pour s'emparer seulement des points

principaux, il aurait fallu couronner d'abord les hauteurs, puis

descendre à gauche, enlever les ouvrages du fort de Weichselmünde, sur

les deux rives de la Vistule, et à défaut de cette opération, barrer

au moins le fleuve, passer dans l'île de Holm, prendre le canal de

Laake. Il aurait fallu ensuite, après avoir descendu par la gauche,

descendre aussi par la droite dans la plaine inondée, la traverser

sur les digues, franchir la Vistule au-dessus de Dantzig, comme on

l'avait franchie au-dessous, entrer dans le Nehrung, s'y retrancher,

et couper la route de terre, aussi bien que celle de mer. Ces

premières difficultés vaincues, on pouvait ouvrir la tranchée devant

l'enceinte. Mais pour cela on aurait eu besoin de posséder huit ou dix

mille hommes de plus en bonnes troupes, et on ne les avait pas. On

imagina donc, sur l'avis de l'ingénieur Chasseloup, commandant le

génie, de choisir, entre les diverses opérations préliminaires, celle

qui paraissait la plus urgente et la moins difficile. Franchir la

Vistule au-dessous de Dantzig, entre le fort de Weichselmünde et la

place, pénétrer dans l'île de Holm, sous le feu de redoutes bien

armées, et malgré les sorties qui pouvaient être faites soit de

Weichselmünde, soit de Dantzig, était trop périlleux. On résolut de

passer au-dessus de Dantzig, à une ou deux lieues plus haut, vers un

endroit qui s'appelle Neufahr (voir la carte nº 38), d'y établir un

petit camp, d'intercepter ainsi le Nehrung, puis, à mesure qu'on

aurait le moyen de renforcer ce camp, de le rapprocher de Dantzig,

pour qu'il vînt donner la main aux troupes, qu'on chargerait plus tard

de franchir la Vistule, entre la place et le fort de Weichselmünde.

[En marge: Première tentative d'investissement consistant dans le

passage de la Vistule au-dessus de Dantzig.]

Cette opération fut confiée au général Schramm, avec un corps

d'environ 3 mille hommes, composé d'un bataillon du 2e léger, de

quelques centaines de grenadiers saxons, d'un détachement polonais,

infanterie et cavalerie, et d'un escadron du 19e chasseurs. Le 19 mars

au matin, à la hauteur de Neufahr, deux lieues au-dessus de Dantzig,

les troupes furent embarquées sur des bateaux qu'on s'était procurés,

traversèrent la Vistule, moins large depuis qu'elle est divisée en

plusieurs bras, et s'aidèrent dans cette opération d'une île située

près de la rive opposée. Le général Schramm, transporté dans le

Nehrung par suite de ce passage, partagea son petit corps en trois

colonnes, une à gauche pour se jeter sur les troupes ennemies qui

défendaient la position du côté de Dantzig, une à droite pour

repousser celles qui viendraient du côté de Koenigsberg, une troisième

enfin pour tenir lieu de réserve. À la tête de chacune de ces

colonnes, il avait placé un détachement de Français, afin de donner

l'exemple.

À peine débarquées, les troupes du général Schramm, entraînées par le

bataillon du 2e léger, tournèrent à gauche, se portèrent à la

rencontre des Prussiens et les culbutèrent, malgré le feu le plus vif.

Tandis que la colonne principale, prenant à gauche, les poussait vers

Dantzig, la seconde restait en observation sur la route de

Koenigsberg. La troisième, gardée en réserve, servait de renfort à la

première. L'ennemi ayant voulu profiter des obstacles du terrain pour

renouveler sa résistance, car le Nehrung en se rapprochant de Dantzig

présente des dunes et des bois, la première colonne aidée de la

troisième le repoussa de nouveau, et lui tua ou lui prit quelques

hommes. Les Saxons rivalisèrent en cette occasion avec les Français.

Les uns et les autres ramenèrent l'ennemi jusque sur les glacis du

fort de Weichselmünde, duquel étaient sorties les troupes qui

défendaient le Nehrung.

L'affaire semblait finie, lorsque vers sept heures du soir, on vit

une colonne de trois à quatre mille Prussiens déboucher de Dantzig,

remonter la Vistule, tambour battant, enseignes déployées. Le 2e

léger, par un feu juste et bien nourri, arrêta cette colonne, puis la

chargea à la baïonnette, et la rejeta sur Dantzig, où elle courut se

renfermer. Cette journée, qui nous procura la possession d'un passage

sur la Vistule au-dessus de Dantzig, et une position qui interceptait

le Nehrung, coûta à l'ennemi 2 à 300 hommes mis hors de combat, et 5 à

600 hommes faits prisonniers. Le capitaine du génie Girod, chargé de

diriger l'expédition, s'y distingua par son intelligence et son

sang-froid. L'opération terminée, il fit abattre des bois, élever des

épaulements, établir un pont de bateaux sur la Vistule, avec

accompagnement d'une forte tête de pont. Nos troupes se logèrent

derrière cet abri, et se gardèrent au moyen de postes de cavalerie,

qui, d'une part, venaient jusque sous les glacis du fort de

Weichselmünde, de l'autre couraient sur le Nehrung, dans la direction

de Koenigsberg.

Les jours suivants, le général Schramm, qui commandait ce détachement,

essaya de descendre jusqu'à Heubude, pour serrer la place de plus

près, et pour s'emparer aussi d'une écluse, qui avait la plus grande

influence sur l'inondation. Mais cette écluse, entourée d'eau, n'était

accessible d'aucun côté. Il fallut renoncer à la prendre, et se borner

à rapprocher le pont de bateaux jusqu'à Heubude. (Voir la carte nº

41.) Cependant ce poste de la haute Vistule, même après l'avoir

transporté à Heubude, avait six lieues à faire pour communiquer avec

le quartier général, à travers des terrains inondés, et le long des

digues. En voulant couper les communications de l'assiégé, il était

donc exposé à perdre lui-même ses propres communications.

[En marge: Premières sorties peu importantes de l'ennemi.]

Le 26 mars, l'ennemi tenta deux sorties, l'une de la place, dirigée

par les portes de Schidlitz et d'Oliva sur nos avant-postes, dans

l'intention d'achever l'incendie des faubourgs, l'autre des ouvrages

extérieurs du fort de Weichselmünde, et dirigée sur la gauche du

quartier général par Langenfurth. L'une et l'autre furent vivement

repoussées. Un officier de cavalerie polonais, le capitaine Sokolniki,

s'y fit remarquer par sa bravoure et son habileté. Un célèbre partisan

prussien, le baron de Kakow, y fut pris.

Nos troupes, en ramenant l'ennemi jusqu'au pied des ouvrages,

s'approchèrent de la place plus qu'elles ne l'avaient encore fait, et

on put en étudier la configuration. Le général Chasseloup arrêta le

plan des attaques, avec le coup d'oeil d'un ingénieur aussi savant

qu'exercé.

[En marge: Le général Chasseloup adopte le Hagelsberg comme point

d'attaque.]

L'enceinte extérieure, construite sur le bord des hauteurs, présentait

deux ouvrages liés l'un à l'autre, mais distincts et séparés par un

petit vallon, au fond duquel se trouve le faubourg de Schidlitz. Le

premier de ces ouvrages, celui de droite (droite de l'armée

assiégeante), se nomme le Bischoffsberg, le second, celui de gauche,

se nomme le Hagelsberg. C'est ce dernier que le général Chasseloup

choisit pour but de l'attaque principale, en se réservant de diriger

une fausse attaque sur le Bischoffsberg. Voici les motifs qui le

décidèrent[29]. (Voir la carte nº 41.)

[Note 29: Nous avons cru devoir raconter avec quelque détail le siége

de Dantzig, parce que c'est un beau modèle de siége régulier, et le

plus remarquable peut-être de notre siècle, parce que les exemples de

siéges réguliers, si fréquents et si parfaits sous Louis XIV, sont

devenus fort rares de nos jours, parce que celui de Dantzig eut

l'insigne honneur d'être couvert par Napoléon à la tête de deux cent

mille hommes, parce qu'il est enfin l'épisode indispensable, qui lie

la campagne d'hiver à la campagne d'été, dans l'immortelle guerre de

Pologne.]

[En marge: Raisons du général Chasseloup pour choisir le Hagelsberg

comme point d'attaque.]

Les ouvrages du Hagelsberg paraissaient moins soignés que ceux du

Bischoffsberg. Le Hagelsberg était étroit, peu commode pour le

déploiement des troupes, soit que l'assiégé eût à faire des sorties,

soit qu'il eût à repousser un assaut; tandis que le Bischoffsberg,

vaste et bien distribué, permettait de ranger trois à quatre mille

hommes en bataille, et de les jeter en masse sur l'assiégeant. Le

Hagelsberg pouvait être battu de revers par le Stolzenberg, l'une des

positions extérieures; le Bischoffsberg ne pouvait l'être d'aucun

côté. On arrivait au Hagelsberg par un terrain ondulé mais continu.

Pour approcher du Bischoffsberg, on rencontrait un ravin profond, dans

lequel il n'était pas facile de pratiquer des cheminements, et dans

lequel aussi on courait risque d'être précipité, lorsqu'on voudrait le

franchir pour monter à l'assaut. Outre que le Hagelsberg était plus

facile à prendre que le Bischoffsberg, la position, après qu'on

l'avait pris, était meilleure. De l'un comme de l'autre, on dominait

également la place, et on pouvait l'accabler de feux. Mais, si ces

feux ne suffisaient pas pour la réduire, et qu'il fallût descendre des

hauteurs pour forcer la seconde enceinte, on trouvait en descendant du

Hagelsberg, depuis le bastion Heilige-Leichnams jusqu'au bastion

Sainte-Élisabeth, un front saillant, et qui n'étant flanqué d'aucun

côté, devait offrir peu de difficultés à l'assiégeant. (Voir la carte

nº 41.) En descendant du Bischoffsberg, au contraire, on trouvait,

depuis le bastion Sainte-Élisabeth jusqu'au bastion Sainte-Gertrude,

un rentrant flanqué de toutes parts, et de plus exposé au feu de

plusieurs cavaliers fort élevés. Enfin, une raison tirée de la

situation générale devait décider l'attaque sur le Hagelsberg. Cette

attaque rapprochait nos principales forces de la basse Vistule, et

c'était en effet par la basse Vistule qu'il fallait songer à investir

la place, en attirant sur ce point le corps détaché du général

Schramm, en lui donnant la main pour passer dans l'île de Holm, en

isolant ainsi Dantzig du fort de Weichselmünde. Ces raisons étaient

convaincantes, et convainquirent Napoléon lui-même. Le général

Kirgener, placé sous le général Chasseloup, avait eu l'idée de fixer

le point d'attaque plus à gauche encore, vers la porte d'Oliva, dans

le terrain bas, compris entre le Hagelsberg et la Vistule, contre

l'île de Holm. On ne s'arrêta pas à cette idée, car il aurait fallu

enlever d'abord l'enceinte extérieure, en essuyant à gauche les feux

de l'île de Holm, et puis attaquer la seconde enceinte, en essuyant à

droite les feux du Hagelsberg. Une telle manière d'opérer n'était pas

admissible.

Le général Chasseloup, appelé pour plusieurs jours à Thorn, afin d'y

tracer le projet de quelques ouvrages défensifs, laissa en partant le

plan des attaques et les ordres pour le commencement des travaux.

On n'avait plus aucune raison de différer, car le maréchal Lefebvre

venait de recevoir une partie des renforts qui lui avaient été

promis. Le 44e de ligne, tiré du corps d'Augereau, arrivait en ce

moment des bords de la Vistule: il n'était que d'un millier d'hommes,

mais des meilleurs. Le 19e parti de France depuis deux mois, arrivait

aussi de Stettin avec un convoi d'artillerie, qu'il escortait. C'était

assez, en attendant les autres régiments annoncés, pour commencer les

travaux, et pour donner l'exemple aux troupes auxiliaires.

[En marge: Avril 1807.]

[En marge: Premiers travaux d'approche.]

Sans être versé dans la belle science qui a immortalisé Vauban, chacun

sait avec quelles précautions on se présente devant les places de

guerre. C'est en s'enfonçant sous terre, en ouvrant des tranchées, et

en jetant du côté de l'ennemi les déblais provenant de ces tranchées,

qu'on avance sous le feu de la grosse artillerie. On trace ainsi des

lignes qu'on appelle _parallèles_, parce qu'en effet elles sont

parallèles au front qu'on attaque. On les arme ensuite de batteries,

pour répondre au feu de l'assiégé. Après avoir tracé une première

_parallèle_, on s'approche, en cheminant sous terre, par des

_zigzags_, jusqu'à la distance où l'on veut tracer une seconde

_parallèle_, qu'on arme de batteries comme la première. On arrive

successivement à la troisième, d'où l'on s'élance au bord du fossé,

qui s'appelle _chemin couvert_. Puis on descend dans ce fossé avec de

nouvelles précautions, on renverse avec des batteries de brèche les

murailles appelées _escarpes_, on remplit le fossé de leurs décombres,

et sur ces décombres on monte enfin à l'assaut. Des sorties de

l'ennemi pour troubler ces travaux difficiles, des combats de grosse

artillerie, des mines qui font sauter dans les airs assiégeants et

assiégés, ajoutent des scènes animées, et souvent terribles, à cette

affreuse lutte souterraine, dans laquelle la science le dispute à

l'héroïsme, pour attaquer ou défendre les grandes cités, que leurs

richesses, leur situation géographique, ou leur force militaire,

rendent dignes de tels efforts.

[En marge: Ouverture de la tranchée dans la nuit du 1er au 2 avril.]

On est réduit à ces moyens compliqués, lorsqu'une place ne peut pas

être brusquement enlevée. C'était le cas ici, par les motifs qui ont

été exposés plus haut, et dans la nuit du 1er au 2 avril, on ouvrit la

tranchée en face du Hagelsberg, qui était le point d'attaque désigné.

On avait pris position sur le plateau de Zigankenberg. (Voir la carte

nº 41.) On s'attacha suivant l'usage à dérober cette première

opération à l'ennemi, et dès la pointe du jour nos soldats étaient

couverts par un épaulement en terre, sur une étendue de 200 toises.

L'assiégé dirigea sur eux un feu très-vif, mais il ne put les empêcher

de perfectionner l'ouvrage pendant la journée qui suivit. Dans la nuit

du 2 au 3 avril on déboucha de la première parallèle, par les

tranchées transversales qui s'appellent _zigzags_, et on gagna ainsi

du terrain. Tandis qu'une partie de nos soldats travaillait de la

sorte, on essaya d'enlever un ouvrage qui devait bientôt gêner nos

cheminements.

[En marge: Attaque manquée sur la redoute de Kalke-Schanze.]

C'était la redoute connue sous le nom de Kalke-Schanze, située à notre

gauche, au bord même de la Vistule, et par conséquent dans le terrain

bas que le fleuve traverse. Bien que placée au-dessous du point que

nous couronnions de nos travaux, elle enfilait nos tranchées, motif

suffisant pour chercher à s'en débarrasser. Des soldats de la légion

du Nord, troupe hardie, avons-nous dit, mais peu solide, se jetèrent

audacieusement dans l'ouvrage, et s'en emparèrent. Durant cette même

nuit, l'ennemi fit une sortie sur nos premières tranchées, et sur la

redoute qu'on venait de lui enlever. Il fut d'abord repoussé, mais il

reprit la redoute de Kalke-Schanze, d'où il expulsa les soldats de la

légion du Nord, ainsi que les Badois. À peine y était-il établi qu'il

en inonda les fossés avec les eaux de la Vistule, entoura les escarpes

en terre de fortes palissades, et s'y rendit presque inexpugnable.

Nous fûmes donc obligés de continuer nos cheminements, malgré cet

incommode voisinage, dont il fallait se garantir par des traverses,

espèces d'épaulements en terre, opposés aux feux de flanc, et qui, en

nous imposant un surcroît de travaux, devaient prolonger les

opérations du siége.

[En marge: Continuation des cheminements du 4 au 7 avril.]

Pendant les nuits et les journées qui suivirent, du 4 au 7 avril, on

poursuivit les travaux d'approche sous le feu de la place, auquel nous

ne pouvions pas répondre, notre grosse artillerie n'étant pas encore

arrivée. On n'avait que de l'artillerie de campagne, placée dans

quelques redoutes, pour mitrailler l'ennemi en cas de sortie. Le

travail offrait plus de difficultés qu'il n'en offre dans la plupart

des siéges réguliers. Le sol dans lequel on travaillait était formé

d'un sable fin, mobile, peu consistant, qui s'éboulait sous le choc

des boulets, et que le vent, devenu violent à l'approche de

l'équinoxe, portait au visage de nos soldats. Le temps était mauvais,

alternativement neigeux ou pluvieux. Enfin nous n'avions de bons

travailleurs que les Français, lesquels étaient peu nombreux et

accablés de fatigue.

[En marge: Fausse attaque devant le Bischoffsberg.]

[En marge: Violent combat dans la nuit du 10 au 11 avril pour la

possession d'un mamelon qui domine nos tranchées.]

Pendant la nuit du 7 au 8 on ouvrit une parallèle, contre le

Bischoffsberg, dans la double intention de distraire l'ennemi par une

fausse attaque, et d'établir des batteries qui prenaient de revers le

Hagelsberg, et pouvaient même tirer sur la ville. Les jours suivants

on continua les cheminements, tant à la véritable qu'à la fausse

attaque. De son côté, l'assiégé avait entrepris des travaux de

contre-approche, destinés à s'emparer d'un mamelon, d'où il aurait pu

dominer nos tranchées. Dans la nuit du 10 au 11, le général

Chasseloup, qui était revenu au camp, fit les dispositions nécessaires

pour détruire les travaux dirigés contre les nôtres. À dix heures du

soir, quatre compagnies du 44e de ligne avec 120 soldats de la légion

du Nord, commandés par le chef de bataillon Rogniat, franchirent une

espèce de ravin, qui séparait la gauche de notre première _parallèle_

de la position occupée par les Prussiens, s'élancèrent sur eux, les

culbutèrent, en prirent treize, et obligèrent les autres à lâcher pied

en jetant leurs fusils. Aussitôt les soldats de la légion du Nord

furent employés à combler avec la pelle les tranchées que les assiégés

avaient commencées. Mais cette destruction des travaux de l'ennemi se

faisait à quarante toises de la place, et sous un feu de mitraille et

d'obus fort meurtrier. Nos travailleurs de la légion du Nord, après

avoir résisté un certain temps, finirent par s'enfuir les uns après

les autres, et les Prussiens purent revenir dans l'ouvrage abandonné,

avant qu'il eût été complétement détruit. À une heure du matin, le

général Chasseloup et le maréchal Lefebvre s'étant aperçus du retour

de l'ennemi, résolurent de le chasser de nouveau. Quatre cents hommes

du 44e, lancés sur l'ouvrage, y trouvèrent un fort détachement de

grenadiers prussiens, les attaquèrent à la baïonnette, en tuèrent ou

blessèrent une cinquantaine, et en prirent un nombre à peu près égal,

avec beaucoup de fusils et d'outils. Une compagnie de Saxons resta

jusqu'au jour pour combler à la pelle les tranchées des assiégés; mais

au jour, quoique secondés par nos tirailleurs, ils ne purent tenir

sous les feux de la place, et furent obligés de se retirer.

[En marge: Troisième combat pour la même position dans la nuit du 12

au 13.]

Les Prussiens réoccupèrent l'ouvrage dans le courant de la journée du

12, et ils élevèrent en toute hâte une espèce de redoute palissadée

sur le mamelon, à la possession duquel ils attachaient tant de prix.

Il n'était pas possible de les laisser ainsi paisiblement établis sur

la gauche de nos tranchées. Il fut décidé que la nuit suivante, on

leur enlèverait cette position une troisième fois, et qu'on se

hâterait de la lier à la seconde _parallèle_, qui avait été ouverte

dans la journée. Le 12, à neuf heures du soir, le chef de bataillon

Rogniat, le général Puthod, à la tête de 300 grenadiers saxons de

Bevilacqua, d'une compagnie de carabiniers de la légion du Nord, et

d'une compagnie de grenadiers du 44e, commandés par le chef de

bataillon Jacquemard, abordèrent l'ouvrage avec résolution. La

résistance de l'ennemi fut très-vive. Couvert par des palissades, il

fit une telle fusillade, qu'il amena un moment d'hésitation parmi nos

troupes. Mais les grenadiers du 44e marchèrent droit sur les

palissades, tandis que les grenadiers saxons de Bevilacqua, conduits

par un brave tambour, trouvant un chemin qui tournait l'ouvrage par la

gauche, s'y introduisirent et décidèrent le succès. Nous restâmes

maîtres de la redoute, qu'on se hâta de lier à la seconde parallèle.

[En marge: Violente sortie de l'ennemi repoussée par le maréchal

Lefebvre en personne.]

Cependant le jour ayant paru, l'ennemi, résolu à nous disputer jusqu'à

la fin une position qui devait arrêter nos cheminements, s'il avait

réussi à la conserver, essaya une grande sortie, et dirigea une forte

colonne sur le point si vivement contesté. Tous les feux de la place

appuyèrent ses efforts. Il se jeta sur la redoute dans laquelle

étaient demeurés les Saxons, les accabla sous le nombre, malgré la

plus courageuse résistance de leur part, et après avoir reconquis

l'ouvrage, marcha résolûment à nos tranchées, pour les envahir et les

bouleverser. Déjà il y était entré, lorsque le maréchal Lefebvre, qui

au premier bruit de cette sortie avait promptement réuni un bataillon

du 44e, s'élança sur les Prussiens l'épée à la main, et, au milieu

d'une grêle de balles, les rejeta hors des tranchées, les poussa la

baïonnette aux reins, jusqu'au glacis du Hagelsberg. Arrivé là, il

fallut se retirer sous une pluie de mitraille. Les Prussiens perdirent

dans cette action environ trois cents hommes. Elle nous coûta quinze

officiers et une centaine de soldats, tant saxons que français.

Dès ce moment, ce mamelon de gauche nous fut abandonné par l'ennemi.

On le lia définitivement à nos tranchées, puis on déboucha par de

nouveaux cheminements au delà de la seconde _parallèle_. On travailla

de même à celle qui avait été tracée devant le Bischoffsberg, et dont

nous avons déjà indiqué l'objet.

[En marge: On termine les travaux de la seconde parallèle.]

[En marge: Arrivée au camp de deux nouveaux régiments français.]

Ces trois jours de combat avaient fort retardé les travaux du siége,

d'autant que, nos tranchées étant sans cesse menacées, il fallait

consacrer nos meilleures troupes à les garder. Les jours suivants

furent employés à terminer la seconde _parallèle_, à l'élargir, à y

créer des places d'armes, pour le logement des troupes de garde, à y

préparer l'emplacement des batteries, en attendant l'arrivée du gros

canon, et on se donna les mêmes soins pour la _parallèle_ de la fausse

attaque, entreprise devant le Bischoffsberg. Deux nouveaux régiments

étaient arrivés par les ordres de Napoléon, très-attentif aux

opérations de ce grand siége. C'était, d'une part, le régiment de la

garde municipale de Paris, et, de l'autre, le 12e léger, qu'on

détachait momentanément de Thorn, pour l'envoyer à Dantzig. En même

temps Napoléon avait ordonné au maréchal Mortier, qui venait de

terminer avec les Suédois l'affaire de l'armistice, d'acheminer ses

troupes par Stettin sur Dantzig, et il réunissait, dans l'île de

Nogath, les éléments de la réserve d'infanterie, que devait commander

le maréchal Lannes. On avait donc l'espérance d'être bientôt fortement

appuyé.

[En marge: Nouveaux efforts pour resserrer la place.]

[En marge: Le poste de Heubude amené à la hauteur de l'île de Holm, à

l'embouchure même du canal de Laake.]

[En marge: Combat du 16 avril pour disputer à nos troupes la

possession du canal de Laake.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 36 / 49 段