au couchant, et nous apercevions devant nous l'enceinte extérieure
construite sur ces hauteurs, à nos pieds la ville, à gauche la
Vistule, se jetant dans la Baltique à travers les ouvrages du fort de
Weichselmünde, à droite la vaste étendue des terrains qu'inondait la
Motlau, en face, à perte de vue, le Nehrung, baigné d'un côté par la
mer, de l'autre par la Vistule, et s'enfonçant à l'horizon vers le
Frische-Haff. (Voir les cartes n{os} 38 et 44.) C'était un circuit de
sept à huit lieues, qu'il était impossible d'embrasser avec 18 mille
hommes. Il est vrai qu'en occupant certains points l'investissement
pouvait être suffisant. Ainsi, en se plaçant sur la Vistule, entre le
fort de Weichselmünde et Dantzig, on interceptait les communications
par la mer. En allant s'établir sur le Nehrung, on interceptait les
communications par la terre. Mais, pour s'emparer seulement des points
principaux, il aurait fallu couronner d'abord les hauteurs, puis
descendre à gauche, enlever les ouvrages du fort de Weichselmünde, sur
les deux rives de la Vistule, et à défaut de cette opération, barrer
au moins le fleuve, passer dans l'île de Holm, prendre le canal de
Laake. Il aurait fallu ensuite, après avoir descendu par la gauche,
descendre aussi par la droite dans la plaine inondée, la traverser
sur les digues, franchir la Vistule au-dessus de Dantzig, comme on
l'avait franchie au-dessous, entrer dans le Nehrung, s'y retrancher,
et couper la route de terre, aussi bien que celle de mer. Ces
premières difficultés vaincues, on pouvait ouvrir la tranchée devant
l'enceinte. Mais pour cela on aurait eu besoin de posséder huit ou dix
mille hommes de plus en bonnes troupes, et on ne les avait pas. On
imagina donc, sur l'avis de l'ingénieur Chasseloup, commandant le
génie, de choisir, entre les diverses opérations préliminaires, celle
qui paraissait la plus urgente et la moins difficile. Franchir la
Vistule au-dessous de Dantzig, entre le fort de Weichselmünde et la
place, pénétrer dans l'île de Holm, sous le feu de redoutes bien
armées, et malgré les sorties qui pouvaient être faites soit de
Weichselmünde, soit de Dantzig, était trop périlleux. On résolut de
passer au-dessus de Dantzig, à une ou deux lieues plus haut, vers un
endroit qui s'appelle Neufahr (voir la carte nº 38), d'y établir un
petit camp, d'intercepter ainsi le Nehrung, puis, à mesure qu'on
aurait le moyen de renforcer ce camp, de le rapprocher de Dantzig,
pour qu'il vînt donner la main aux troupes, qu'on chargerait plus tard
de franchir la Vistule, entre la place et le fort de Weichselmünde.
[En marge: Première tentative d'investissement consistant dans le
passage de la Vistule au-dessus de Dantzig.]
Cette opération fut confiée au général Schramm, avec un corps
d'environ 3 mille hommes, composé d'un bataillon du 2e léger, de
quelques centaines de grenadiers saxons, d'un détachement polonais,
infanterie et cavalerie, et d'un escadron du 19e chasseurs. Le 19 mars
au matin, à la hauteur de Neufahr, deux lieues au-dessus de Dantzig,
les troupes furent embarquées sur des bateaux qu'on s'était procurés,
traversèrent la Vistule, moins large depuis qu'elle est divisée en
plusieurs bras, et s'aidèrent dans cette opération d'une île située
près de la rive opposée. Le général Schramm, transporté dans le
Nehrung par suite de ce passage, partagea son petit corps en trois
colonnes, une à gauche pour se jeter sur les troupes ennemies qui
défendaient la position du côté de Dantzig, une à droite pour
repousser celles qui viendraient du côté de Koenigsberg, une troisième
enfin pour tenir lieu de réserve. À la tête de chacune de ces
colonnes, il avait placé un détachement de Français, afin de donner
l'exemple.
À peine débarquées, les troupes du général Schramm, entraînées par le
bataillon du 2e léger, tournèrent à gauche, se portèrent à la
rencontre des Prussiens et les culbutèrent, malgré le feu le plus vif.
Tandis que la colonne principale, prenant à gauche, les poussait vers
Dantzig, la seconde restait en observation sur la route de
Koenigsberg. La troisième, gardée en réserve, servait de renfort à la
première. L'ennemi ayant voulu profiter des obstacles du terrain pour
renouveler sa résistance, car le Nehrung en se rapprochant de Dantzig
présente des dunes et des bois, la première colonne aidée de la
troisième le repoussa de nouveau, et lui tua ou lui prit quelques
hommes. Les Saxons rivalisèrent en cette occasion avec les Français.
Les uns et les autres ramenèrent l'ennemi jusque sur les glacis du
fort de Weichselmünde, duquel étaient sorties les troupes qui
défendaient le Nehrung.
L'affaire semblait finie, lorsque vers sept heures du soir, on vit
une colonne de trois à quatre mille Prussiens déboucher de Dantzig,
remonter la Vistule, tambour battant, enseignes déployées. Le 2e
léger, par un feu juste et bien nourri, arrêta cette colonne, puis la
chargea à la baïonnette, et la rejeta sur Dantzig, où elle courut se
renfermer. Cette journée, qui nous procura la possession d'un passage
sur la Vistule au-dessus de Dantzig, et une position qui interceptait
le Nehrung, coûta à l'ennemi 2 à 300 hommes mis hors de combat, et 5 à
600 hommes faits prisonniers. Le capitaine du génie Girod, chargé de
diriger l'expédition, s'y distingua par son intelligence et son
sang-froid. L'opération terminée, il fit abattre des bois, élever des
épaulements, établir un pont de bateaux sur la Vistule, avec
accompagnement d'une forte tête de pont. Nos troupes se logèrent
derrière cet abri, et se gardèrent au moyen de postes de cavalerie,
qui, d'une part, venaient jusque sous les glacis du fort de
Weichselmünde, de l'autre couraient sur le Nehrung, dans la direction
de Koenigsberg.
Les jours suivants, le général Schramm, qui commandait ce détachement,
essaya de descendre jusqu'à Heubude, pour serrer la place de plus
près, et pour s'emparer aussi d'une écluse, qui avait la plus grande
influence sur l'inondation. Mais cette écluse, entourée d'eau, n'était
accessible d'aucun côté. Il fallut renoncer à la prendre, et se borner
à rapprocher le pont de bateaux jusqu'à Heubude. (Voir la carte nº
41.) Cependant ce poste de la haute Vistule, même après l'avoir
transporté à Heubude, avait six lieues à faire pour communiquer avec
le quartier général, à travers des terrains inondés, et le long des
digues. En voulant couper les communications de l'assiégé, il était
donc exposé à perdre lui-même ses propres communications.
[En marge: Premières sorties peu importantes de l'ennemi.]
Le 26 mars, l'ennemi tenta deux sorties, l'une de la place, dirigée
par les portes de Schidlitz et d'Oliva sur nos avant-postes, dans
l'intention d'achever l'incendie des faubourgs, l'autre des ouvrages
extérieurs du fort de Weichselmünde, et dirigée sur la gauche du
quartier général par Langenfurth. L'une et l'autre furent vivement
repoussées. Un officier de cavalerie polonais, le capitaine Sokolniki,
s'y fit remarquer par sa bravoure et son habileté. Un célèbre partisan
prussien, le baron de Kakow, y fut pris.
Nos troupes, en ramenant l'ennemi jusqu'au pied des ouvrages,
s'approchèrent de la place plus qu'elles ne l'avaient encore fait, et
on put en étudier la configuration. Le général Chasseloup arrêta le
plan des attaques, avec le coup d'oeil d'un ingénieur aussi savant
qu'exercé.
[En marge: Le général Chasseloup adopte le Hagelsberg comme point
d'attaque.]
L'enceinte extérieure, construite sur le bord des hauteurs, présentait
deux ouvrages liés l'un à l'autre, mais distincts et séparés par un
petit vallon, au fond duquel se trouve le faubourg de Schidlitz. Le
premier de ces ouvrages, celui de droite (droite de l'armée
assiégeante), se nomme le Bischoffsberg, le second, celui de gauche,
se nomme le Hagelsberg. C'est ce dernier que le général Chasseloup
choisit pour but de l'attaque principale, en se réservant de diriger
une fausse attaque sur le Bischoffsberg. Voici les motifs qui le
décidèrent[29]. (Voir la carte nº 41.)
[Note 29: Nous avons cru devoir raconter avec quelque détail le siége
de Dantzig, parce que c'est un beau modèle de siége régulier, et le
plus remarquable peut-être de notre siècle, parce que les exemples de
siéges réguliers, si fréquents et si parfaits sous Louis XIV, sont
devenus fort rares de nos jours, parce que celui de Dantzig eut
l'insigne honneur d'être couvert par Napoléon à la tête de deux cent
mille hommes, parce qu'il est enfin l'épisode indispensable, qui lie
la campagne d'hiver à la campagne d'été, dans l'immortelle guerre de
Pologne.]
[En marge: Raisons du général Chasseloup pour choisir le Hagelsberg
comme point d'attaque.]
Les ouvrages du Hagelsberg paraissaient moins soignés que ceux du
Bischoffsberg. Le Hagelsberg était étroit, peu commode pour le
déploiement des troupes, soit que l'assiégé eût à faire des sorties,
soit qu'il eût à repousser un assaut; tandis que le Bischoffsberg,
vaste et bien distribué, permettait de ranger trois à quatre mille
hommes en bataille, et de les jeter en masse sur l'assiégeant. Le
Hagelsberg pouvait être battu de revers par le Stolzenberg, l'une des
positions extérieures; le Bischoffsberg ne pouvait l'être d'aucun
côté. On arrivait au Hagelsberg par un terrain ondulé mais continu.
Pour approcher du Bischoffsberg, on rencontrait un ravin profond, dans
lequel il n'était pas facile de pratiquer des cheminements, et dans
lequel aussi on courait risque d'être précipité, lorsqu'on voudrait le
franchir pour monter à l'assaut. Outre que le Hagelsberg était plus
facile à prendre que le Bischoffsberg, la position, après qu'on
l'avait pris, était meilleure. De l'un comme de l'autre, on dominait
également la place, et on pouvait l'accabler de feux. Mais, si ces
feux ne suffisaient pas pour la réduire, et qu'il fallût descendre des
hauteurs pour forcer la seconde enceinte, on trouvait en descendant du
Hagelsberg, depuis le bastion Heilige-Leichnams jusqu'au bastion
Sainte-Élisabeth, un front saillant, et qui n'étant flanqué d'aucun
côté, devait offrir peu de difficultés à l'assiégeant. (Voir la carte
nº 41.) En descendant du Bischoffsberg, au contraire, on trouvait,
depuis le bastion Sainte-Élisabeth jusqu'au bastion Sainte-Gertrude,
un rentrant flanqué de toutes parts, et de plus exposé au feu de
plusieurs cavaliers fort élevés. Enfin, une raison tirée de la
situation générale devait décider l'attaque sur le Hagelsberg. Cette
attaque rapprochait nos principales forces de la basse Vistule, et
c'était en effet par la basse Vistule qu'il fallait songer à investir
la place, en attirant sur ce point le corps détaché du général
Schramm, en lui donnant la main pour passer dans l'île de Holm, en
isolant ainsi Dantzig du fort de Weichselmünde. Ces raisons étaient
convaincantes, et convainquirent Napoléon lui-même. Le général
Kirgener, placé sous le général Chasseloup, avait eu l'idée de fixer
le point d'attaque plus à gauche encore, vers la porte d'Oliva, dans
le terrain bas, compris entre le Hagelsberg et la Vistule, contre
l'île de Holm. On ne s'arrêta pas à cette idée, car il aurait fallu
enlever d'abord l'enceinte extérieure, en essuyant à gauche les feux
de l'île de Holm, et puis attaquer la seconde enceinte, en essuyant à
droite les feux du Hagelsberg. Une telle manière d'opérer n'était pas
admissible.
Le général Chasseloup, appelé pour plusieurs jours à Thorn, afin d'y
tracer le projet de quelques ouvrages défensifs, laissa en partant le
plan des attaques et les ordres pour le commencement des travaux.
On n'avait plus aucune raison de différer, car le maréchal Lefebvre
venait de recevoir une partie des renforts qui lui avaient été
promis. Le 44e de ligne, tiré du corps d'Augereau, arrivait en ce
moment des bords de la Vistule: il n'était que d'un millier d'hommes,
mais des meilleurs. Le 19e parti de France depuis deux mois, arrivait
aussi de Stettin avec un convoi d'artillerie, qu'il escortait. C'était
assez, en attendant les autres régiments annoncés, pour commencer les
travaux, et pour donner l'exemple aux troupes auxiliaires.
[En marge: Avril 1807.]
[En marge: Premiers travaux d'approche.]
Sans être versé dans la belle science qui a immortalisé Vauban, chacun
sait avec quelles précautions on se présente devant les places de
guerre. C'est en s'enfonçant sous terre, en ouvrant des tranchées, et
en jetant du côté de l'ennemi les déblais provenant de ces tranchées,
qu'on avance sous le feu de la grosse artillerie. On trace ainsi des
lignes qu'on appelle _parallèles_, parce qu'en effet elles sont
parallèles au front qu'on attaque. On les arme ensuite de batteries,
pour répondre au feu de l'assiégé. Après avoir tracé une première
_parallèle_, on s'approche, en cheminant sous terre, par des
_zigzags_, jusqu'à la distance où l'on veut tracer une seconde
_parallèle_, qu'on arme de batteries comme la première. On arrive
successivement à la troisième, d'où l'on s'élance au bord du fossé,
qui s'appelle _chemin couvert_. Puis on descend dans ce fossé avec de
nouvelles précautions, on renverse avec des batteries de brèche les
murailles appelées _escarpes_, on remplit le fossé de leurs décombres,
et sur ces décombres on monte enfin à l'assaut. Des sorties de
l'ennemi pour troubler ces travaux difficiles, des combats de grosse
artillerie, des mines qui font sauter dans les airs assiégeants et
assiégés, ajoutent des scènes animées, et souvent terribles, à cette
affreuse lutte souterraine, dans laquelle la science le dispute à
l'héroïsme, pour attaquer ou défendre les grandes cités, que leurs
richesses, leur situation géographique, ou leur force militaire,
rendent dignes de tels efforts.
[En marge: Ouverture de la tranchée dans la nuit du 1er au 2 avril.]
On est réduit à ces moyens compliqués, lorsqu'une place ne peut pas
être brusquement enlevée. C'était le cas ici, par les motifs qui ont
été exposés plus haut, et dans la nuit du 1er au 2 avril, on ouvrit la
tranchée en face du Hagelsberg, qui était le point d'attaque désigné.
On avait pris position sur le plateau de Zigankenberg. (Voir la carte
nº 41.) On s'attacha suivant l'usage à dérober cette première
opération à l'ennemi, et dès la pointe du jour nos soldats étaient
couverts par un épaulement en terre, sur une étendue de 200 toises.
L'assiégé dirigea sur eux un feu très-vif, mais il ne put les empêcher
de perfectionner l'ouvrage pendant la journée qui suivit. Dans la nuit
du 2 au 3 avril on déboucha de la première parallèle, par les
tranchées transversales qui s'appellent _zigzags_, et on gagna ainsi
du terrain. Tandis qu'une partie de nos soldats travaillait de la
sorte, on essaya d'enlever un ouvrage qui devait bientôt gêner nos
cheminements.
[En marge: Attaque manquée sur la redoute de Kalke-Schanze.]
C'était la redoute connue sous le nom de Kalke-Schanze, située à notre
gauche, au bord même de la Vistule, et par conséquent dans le terrain
bas que le fleuve traverse. Bien que placée au-dessous du point que
nous couronnions de nos travaux, elle enfilait nos tranchées, motif
suffisant pour chercher à s'en débarrasser. Des soldats de la légion
du Nord, troupe hardie, avons-nous dit, mais peu solide, se jetèrent
audacieusement dans l'ouvrage, et s'en emparèrent. Durant cette même
nuit, l'ennemi fit une sortie sur nos premières tranchées, et sur la
redoute qu'on venait de lui enlever. Il fut d'abord repoussé, mais il
reprit la redoute de Kalke-Schanze, d'où il expulsa les soldats de la
légion du Nord, ainsi que les Badois. À peine y était-il établi qu'il
en inonda les fossés avec les eaux de la Vistule, entoura les escarpes
en terre de fortes palissades, et s'y rendit presque inexpugnable.
Nous fûmes donc obligés de continuer nos cheminements, malgré cet
incommode voisinage, dont il fallait se garantir par des traverses,
espèces d'épaulements en terre, opposés aux feux de flanc, et qui, en
nous imposant un surcroît de travaux, devaient prolonger les
opérations du siége.
[En marge: Continuation des cheminements du 4 au 7 avril.]
Pendant les nuits et les journées qui suivirent, du 4 au 7 avril, on
poursuivit les travaux d'approche sous le feu de la place, auquel nous
ne pouvions pas répondre, notre grosse artillerie n'étant pas encore
arrivée. On n'avait que de l'artillerie de campagne, placée dans
quelques redoutes, pour mitrailler l'ennemi en cas de sortie. Le
travail offrait plus de difficultés qu'il n'en offre dans la plupart
des siéges réguliers. Le sol dans lequel on travaillait était formé
d'un sable fin, mobile, peu consistant, qui s'éboulait sous le choc
des boulets, et que le vent, devenu violent à l'approche de
l'équinoxe, portait au visage de nos soldats. Le temps était mauvais,
alternativement neigeux ou pluvieux. Enfin nous n'avions de bons
travailleurs que les Français, lesquels étaient peu nombreux et
accablés de fatigue.
[En marge: Fausse attaque devant le Bischoffsberg.]
[En marge: Violent combat dans la nuit du 10 au 11 avril pour la
possession d'un mamelon qui domine nos tranchées.]
Pendant la nuit du 7 au 8 on ouvrit une parallèle, contre le
Bischoffsberg, dans la double intention de distraire l'ennemi par une
fausse attaque, et d'établir des batteries qui prenaient de revers le
Hagelsberg, et pouvaient même tirer sur la ville. Les jours suivants
on continua les cheminements, tant à la véritable qu'à la fausse
attaque. De son côté, l'assiégé avait entrepris des travaux de
contre-approche, destinés à s'emparer d'un mamelon, d'où il aurait pu
dominer nos tranchées. Dans la nuit du 10 au 11, le général
Chasseloup, qui était revenu au camp, fit les dispositions nécessaires
pour détruire les travaux dirigés contre les nôtres. À dix heures du
soir, quatre compagnies du 44e de ligne avec 120 soldats de la légion
du Nord, commandés par le chef de bataillon Rogniat, franchirent une
espèce de ravin, qui séparait la gauche de notre première _parallèle_
de la position occupée par les Prussiens, s'élancèrent sur eux, les
culbutèrent, en prirent treize, et obligèrent les autres à lâcher pied
en jetant leurs fusils. Aussitôt les soldats de la légion du Nord
furent employés à combler avec la pelle les tranchées que les assiégés
avaient commencées. Mais cette destruction des travaux de l'ennemi se
faisait à quarante toises de la place, et sous un feu de mitraille et
d'obus fort meurtrier. Nos travailleurs de la légion du Nord, après
avoir résisté un certain temps, finirent par s'enfuir les uns après
les autres, et les Prussiens purent revenir dans l'ouvrage abandonné,
avant qu'il eût été complétement détruit. À une heure du matin, le
général Chasseloup et le maréchal Lefebvre s'étant aperçus du retour
de l'ennemi, résolurent de le chasser de nouveau. Quatre cents hommes
du 44e, lancés sur l'ouvrage, y trouvèrent un fort détachement de
grenadiers prussiens, les attaquèrent à la baïonnette, en tuèrent ou
blessèrent une cinquantaine, et en prirent un nombre à peu près égal,
avec beaucoup de fusils et d'outils. Une compagnie de Saxons resta
jusqu'au jour pour combler à la pelle les tranchées des assiégés; mais
au jour, quoique secondés par nos tirailleurs, ils ne purent tenir
sous les feux de la place, et furent obligés de se retirer.
[En marge: Troisième combat pour la même position dans la nuit du 12
au 13.]
Les Prussiens réoccupèrent l'ouvrage dans le courant de la journée du
12, et ils élevèrent en toute hâte une espèce de redoute palissadée
sur le mamelon, à la possession duquel ils attachaient tant de prix.
Il n'était pas possible de les laisser ainsi paisiblement établis sur
la gauche de nos tranchées. Il fut décidé que la nuit suivante, on
leur enlèverait cette position une troisième fois, et qu'on se
hâterait de la lier à la seconde _parallèle_, qui avait été ouverte
dans la journée. Le 12, à neuf heures du soir, le chef de bataillon
Rogniat, le général Puthod, à la tête de 300 grenadiers saxons de
Bevilacqua, d'une compagnie de carabiniers de la légion du Nord, et
d'une compagnie de grenadiers du 44e, commandés par le chef de
bataillon Jacquemard, abordèrent l'ouvrage avec résolution. La
résistance de l'ennemi fut très-vive. Couvert par des palissades, il
fit une telle fusillade, qu'il amena un moment d'hésitation parmi nos
troupes. Mais les grenadiers du 44e marchèrent droit sur les
palissades, tandis que les grenadiers saxons de Bevilacqua, conduits
par un brave tambour, trouvant un chemin qui tournait l'ouvrage par la
gauche, s'y introduisirent et décidèrent le succès. Nous restâmes
maîtres de la redoute, qu'on se hâta de lier à la seconde parallèle.
[En marge: Violente sortie de l'ennemi repoussée par le maréchal
Lefebvre en personne.]
Cependant le jour ayant paru, l'ennemi, résolu à nous disputer jusqu'à
la fin une position qui devait arrêter nos cheminements, s'il avait
réussi à la conserver, essaya une grande sortie, et dirigea une forte
colonne sur le point si vivement contesté. Tous les feux de la place
appuyèrent ses efforts. Il se jeta sur la redoute dans laquelle
étaient demeurés les Saxons, les accabla sous le nombre, malgré la
plus courageuse résistance de leur part, et après avoir reconquis
l'ouvrage, marcha résolûment à nos tranchées, pour les envahir et les
bouleverser. Déjà il y était entré, lorsque le maréchal Lefebvre, qui
au premier bruit de cette sortie avait promptement réuni un bataillon
du 44e, s'élança sur les Prussiens l'épée à la main, et, au milieu
d'une grêle de balles, les rejeta hors des tranchées, les poussa la
baïonnette aux reins, jusqu'au glacis du Hagelsberg. Arrivé là, il
fallut se retirer sous une pluie de mitraille. Les Prussiens perdirent
dans cette action environ trois cents hommes. Elle nous coûta quinze
officiers et une centaine de soldats, tant saxons que français.
Dès ce moment, ce mamelon de gauche nous fut abandonné par l'ennemi.
On le lia définitivement à nos tranchées, puis on déboucha par de
nouveaux cheminements au delà de la seconde _parallèle_. On travailla
de même à celle qui avait été tracée devant le Bischoffsberg, et dont
nous avons déjà indiqué l'objet.
[En marge: On termine les travaux de la seconde parallèle.]
[En marge: Arrivée au camp de deux nouveaux régiments français.]
Ces trois jours de combat avaient fort retardé les travaux du siége,
d'autant que, nos tranchées étant sans cesse menacées, il fallait
consacrer nos meilleures troupes à les garder. Les jours suivants
furent employés à terminer la seconde _parallèle_, à l'élargir, à y
créer des places d'armes, pour le logement des troupes de garde, à y
préparer l'emplacement des batteries, en attendant l'arrivée du gros
canon, et on se donna les mêmes soins pour la _parallèle_ de la fausse
attaque, entreprise devant le Bischoffsberg. Deux nouveaux régiments
étaient arrivés par les ordres de Napoléon, très-attentif aux
opérations de ce grand siége. C'était, d'une part, le régiment de la
garde municipale de Paris, et, de l'autre, le 12e léger, qu'on
détachait momentanément de Thorn, pour l'envoyer à Dantzig. En même
temps Napoléon avait ordonné au maréchal Mortier, qui venait de
terminer avec les Suédois l'affaire de l'armistice, d'acheminer ses
troupes par Stettin sur Dantzig, et il réunissait, dans l'île de
Nogath, les éléments de la réserve d'infanterie, que devait commander
le maréchal Lannes. On avait donc l'espérance d'être bientôt fortement
appuyé.
[En marge: Nouveaux efforts pour resserrer la place.]
[En marge: Le poste de Heubude amené à la hauteur de l'île de Holm, à
l'embouchure même du canal de Laake.]
[En marge: Combat du 16 avril pour disputer à nos troupes la
possession du canal de Laake.]