Mais 15 mille Français ne suffisaient pas sur l'Elbe, pour servir de

lien et d'appui aux 60 mille auxiliaires qu'il allait y réunir.

Napoléon songeait à tirer encore de France une ressource précieuse. Il

avait formé à Boulogne, Saint-Lô, Pontivy, Napoléonville, quatre

camps, composés d'un certain nombre de ses plus vieux régiments, de

ceux qui avaient besoin de se reposer et de se recruter, et il les

avait abondamment pourvus de tout ce qui leur était nécessaire en

hommes et en matériel. Ces régiments présentaient une force d'à peu

près 36 mille hommes. Ils devaient être secondés, comme on l'a vu, par

quelques détachements de gardes nationales, dont 6,000 hommes à

Saint-Omer, 3,000 à Cherbourg, 3,000 entre Oléron et Bordeaux, par 10

mille marins de la flottille de Boulogne, par 3 mille ouvriers

enrégimentés à Anvers, 8 mille à Brest, 3 mille à Lorient, 4 mille à

Rochefort, par 12 mille garde-côtes, et par 3 mille hommes de

gendarmerie, qu'on était toujours à même de réunir sur un point, en

appelant cette milice de vingt-cinq lieues à la ronde. C'était une

force de près de 90 mille hommes le long des côtes, pouvant donner 25

ou 30 mille hommes sur la partie du littoral qui serait attaquée.

Napoléon imagina de remplacer les troupes régulières des camps de

Boulogne, Saint-Lô, Pontivy, Napoléonville, par une nouvelle création.

Il ordonna de former cinq légions, composées avec des officiers pris

dans l'armée et avec des conscrits tirés des deux dernières

conscriptions, commandées par cinq sénateurs, fortes chacune de six

bataillons et de six mille hommes, les cinq de trente bataillons et de

30 mille hommes. Elles devaient faire leur éducation en stationnant

sur les côtes de l'Océan. L'état de guerre, permanent en France depuis

quatre-vingt-douze, avait procuré une telle quantité d'officiers,

qu'on ne manquait jamais de cadres pour les créations de nouveaux

corps. Les éléments de ces cinq légions ne pouvaient être réunis, il

est vrai, avant deux ou trois mois, c'est-à-dire avant la fin de mai

ou le commencement de juin; mais les troupes des camps n'allaient pas

quitter encore le littoral. Si en mai, juin, on ne voyait pas les

Anglais se diriger sur les côtes de France, si on les voyait au

contraire faire voile vers les côtes de l'Allemagne, vingt-cinq mille

vieux soldats des camps devaient suivre le mouvement des escadres

anglaises, remonter en même temps qu'elles les bords de la Manche, de

la mer du Nord, de la Baltique, par la Normandie, la Picardie, la

Hollande, le Hanovre, le Mecklembourg, et venir se joindre en

Allemagne aux deux divisions Boudet et Molitor. Ils avaient ordre

d'exécuter cette marche plus tôt, si la conduite de l'Autriche le

rendait nécessaire, et ils devaient, dans tous les cas, laisser après

eux les cinq nouvelles légions, dont la présence serait utile, même

avant que leur organisation fût achevée.

Au moyen de cette combinaison, Napoléon allait avoir, avec les

divisions Boudet et Molitor, avec les 25 mille hommes tirés de la

Normandie et de la Bretagne, avec les 60 ou 70 mille auxiliaires,

Allemands, Italiens, Espagnols, Hollandais, un second rassemblement de

plus de 100 mille hommes, sur l'Elbe, indépendamment des deux corps

des maréchaux Mortier et Lannes, dont le rôle était de lier l'armée de

réserve avec la grande armée active de la Vistule. Doué d'un admirable

talent pour mouvoir ses masses, il pouvait, en repliant sa queue sur

sa tête, ou sa tête sur sa queue, sa gauche sur sa droite, ou sa

droite sur sa gauche, porter le gros de ses forces, ou en avant sur le

Niémen, ou en arrière sur l'Elbe, ou à droite sur l'Autriche, ou à

gauche sur le littoral. Avec tout ce qu'il venait d'amener, avec tout

ce qu'il devait amener plus tard, il ne compterait pas moins de 440

mille hommes en Allemagne, dont 360 mille Français et 80 mille alliés.

Jamais de tels moyens n'avaient été réunis avec cette puissance, avec

cette vigueur, avec cette promptitude.

De tous ces renforts il n'y avait d'arrivés que les nouveaux régiments

tirés de France et d'Italie, les régiments provisoires qui chaque jour

venaient recruter les rangs de la grande armée, les Bavarois et

Wurtembergeois agissant en Silésie, les Hollandais sur la Baltique, et

les troupes de Mortier répandues devant Stralsund, Colberg et Dantzig

Les ordres étaient partis pour les divisions Boudet et Molitor, pour

les autres troupes italiennes, allemandes, espagnoles et françaises.

[En marge: Le maréchal Brune chargé du commandement de l'armée de

réserve formée en Allemagne.]

Le maréchal Brune, qui se trouvait au camp de Boulogne en qualité de

général en chef, et que recommandait toujours le souvenir du Helder,

fut appelé à Berlin, pour être mis à la tête de la seconde armée

rassemblée en Allemagne.

Pendant ce temps les siéges continuaient. Avant de raconter les

vicissitudes du plus important de tous ces siéges, de celui qui

remplit l'hiver de faits mémorables, il faut mentionner un accident,

qui faillit compromettre sérieusement la sécurité de nos derrières. Le

maréchal Mortier, commandant du 8e corps, et ayant depuis le départ du

roi Louis quatre divisions sous ses ordres, une hollandaise, une

italienne, deux françaises, avait placé vers les bouches de l'Elbe la

division hollandaise, laissé devant Stralsund la division française

Grandjean, posté à Stettin la division française Dupas, et porté la

division italienne devant Colberg, pour contenir les partisans

incommodes que la garnison de cette place jetait entre la Vistule et

l'Oder. Ajoutons que des six régiments composant les deux divisions

françaises, on en avait pris quatre, le 2e léger pour le diriger sur

Dantzig, le 12e léger pour l'envoyer à Thorn, les 22e et 65e de ligne

pour renforcer l'armée sur la Passarge. On avait donné en compensation

au maréchal Mortier, le 58e arrivé de Paris, et on lui destinait en

outre plusieurs des régiments qui venaient de France. Il n'avait donc

pu laisser au général Grandjean que deux régiments français, le 4e

léger et le 58e de ligne. Il avait amené avec lui le 72e, afin

d'appuyer les Italiens devant Colberg.

[En marge: Les Suédois font une tentative vers Stralsund.]

[En marge: Le général Grandjean contraint par le général Essen

d'abandonner le blocus de Stralsund.]

C'est ce moment que les Suédois choisirent pour tenter une entreprise

sur nos derrières. Ils occupaient toujours Stralsund, place maritime

importante de la Poméranie suédoise, qui était le pied à terre par

lequel ils descendaient ordinairement en Allemagne. Cette place eût

valu la peine d'un siége, si Dantzig n'avait mérité la préférence sur

toute autre conquête de ce genre. Le roi de Suède, dont la raison mal

réglée devait faire perdre à sa famille le trône, à son pays la

Poméranie et la Finlande, le roi de Suède s'était promis de déboucher

de Stralsund, avec une armée composée de Russes, d'Anglais, de

Suédois, et, nouveau Gustave-Adolphe, d'essayer une descente brillante

sur le continent de l'Allemagne. Mais Napoléon, maître absolu de ce

même continent, avait obligé les troupes suédoises à se renfermer dans

Stralsund, où elles se trouvaient comme bloquées dans une tête de

pont. Le roi de Suède, fort vif avec ses amis comme avec ses ennemis,

manifestait un grand mécontentement de la Russie, mais surtout de

l'Angleterre, qui ne lui envoyait pas un soldat, et qui de plus lui

ménageait les subsides avec une rare parcimonie. Aussi, renfermé de sa

personne dans ses États, depuis qu'il ne lui était plus permis de

voyager sur le continent, vivait-il à Stockholm, triste, isolé,

laissant le général Essen à Stralsund, avec un corps de 15 mille

hommes de bonnes troupes. Le général Essen, averti de ce qui se

passait devant lui, ne résista point à la tentation de forcer la ligne

du blocus, que les Français défendaient avec trop peu de forces. Il

déboucha, dans les premiers jours d'avril, à la tête de 15 mille

Suédois, contre le général Grandjean qui avait à peine 5 à 6 mille

hommes à leur opposer, dont moitié tout au plus de Français. Le

général Grandjean, après s'être défendu vaillamment devant la place,

se vit menacé d'être tourné sur ses ailes, et fut obligé de se

retirer d'abord sur Ancklam, puis sur Unkermunde et Stettin. (Voir la

carte nº 37.) Il fit une retraite en bon ordre, secondé par la

bravoure des Français et des Hollandais, perdit peu de soldats sur le

champ de bataille, mais une assez grande quantité d'effets militaires,

et quelques détachements isolés qui n'avaient pu être recueillis,

surtout dans les îles de Usedom et de Wollin, qui ferment le

Grosse-Haff.

[En marge: Les Suédois vivement ramenés par le maréchal Mortier.]

[En marge: Armistice qui neutralise la Poméranie suédoise.]

Cette surprise produisit une certaine émotion sur les derrières de

l'armée, notamment à Berlin, où une population ennemie, profondément

chagrine, avide d'événements, cherchait dans toute circonstance

imprévue un aliment à ses espérances. Mais la fortune de la France,

alors si brillante, ne pouvait laisser à ses adversaires que de

courtes joies. Dans le moment arrivaient sur l'Elbe et l'Oder

quelques-uns des régiments venus de France, entre autres le 15e de

ligne, et plusieurs des régiments provisoires de marche. Le général

Clarke, qui administrait Berlin avec sagesse et fermeté, fit partir

sur-le-champ le 15e de ligne, pour renforcer le général Grandjean à

Stettin. Il y joignit un régiment provisoire, et divers escadrons de

cavalerie qui étaient disponibles dans le grand dépôt de Potsdam. De

son côté, le maréchal Mortier rebroussa chemin à la tête du 72e, et de

plusieurs détachements italiens tirés de Colberg. Ces troupes, réunies

à la division Grandjean, suffisaient pour punir les Suédois de leur

tentative. Le maréchal Mortier les distribua en deux divisions, sous

les généraux Grandjean et Dupas, rangea le 72e, le 15e de ligne et les

Hollandais dans la première, le 4e léger, le 58e de ligne et quelques

Italiens dans la seconde, laissa les régiments provisoires pour

couvrir sa gauche et ses derrières, et marcha à l'ennemi avec cette

résolution tranquille qui le caractérisait. Il chassa les Suédois de

position en position, les ramena sur la Peene, passa cette rivière

malgré eux, et les rejeta sur Stralsund, avec une perte de quelques

centaines de tués et de deux mille prisonniers. La course des Suédois,

commencée dans les premiers jours d'avril, était finie le 18. Le

général Essen, craignant que la Poméranie entière ne lui fût bientôt

enlevée, voulut la sauver par un armistice. Un parlementaire vint

offrir de sa part au maréchal Mortier de neutraliser cette province,

en y suspendant toute espèce d'hostilités. Puisqu'il nous était

impossible d'assiéger Stralsund, rien ne pouvait mieux nous convenir

que de fermer une issue, par laquelle les Anglais auraient pu pénétrer

en Allemagne, et de rendre en même temps disponibles pour le siége de

Dantzig, les troupes qu'il aurait fallu laisser dans la Poméranie

suédoise. Le maréchal Mortier, connaissant à ce sujet les desseins de

Napoléon, consentit à un armistice, en vertu duquel les Suédois

promettaient d'observer une neutralité absolue, de n'ouvrir la

Poméranie à aucun ennemi de la France, et de ne fournir aucun secours,

ni à Colberg, ni à Dantzig. Toute reprise d'hostilités devait être

précédée d'un avis donné dix jours d'avance. L'armistice fut envoyé à

Napoléon afin qu'il y donnât son approbation.

Napoléon ne pouvait raisonner autrement que son lieutenant, car le

motif, qui l'avait porté à réduire au moindre nombre possible les

troupes placées devant Stralsund, devait le disposer à l'acceptation

d'un armistice qui annulait Stralsund, sans distraire aucune partie de

nos forces pour en faire le blocus. Il accepta donc l'armistice

proposé, à condition que le délai pour dénoncer la reprise des

hostilités serait étendu de dix jours à un mois.

Le général Essen souscrivit à l'armistice ainsi modifié et l'envoya à

Stockholm, afin d'obtenir la ratification royale. Le maréchal Mortier

dut, en attendant, rester sur la Peene avec ses forces, et les

transporter ensuite vers Stettin, Colberg et Dantzig, en laissant

toutefois les Hollandais, pour surveiller la province neutralisée.

Du reste, si les Suédois nous avaient servis en adoptant cet

armistice, ils s'étaient servis eux-mêmes, car les forces françaises

s'accumulaient à Berlin. Le 3e de ligne, tiré de Braunau, et fort de

3,400 hommes, quatre ou cinq régiments provisoires en marche du Rhin à

l'Elbe, le 15e de chasseurs en remonte dans le Hanovre, enfin le 19e

de ligne, parti du camp de Boulogne, venaient d'être dirigés sur la

Poméranie. Les Suédois auraient payé de leur destruction totale le

temps qu'ils eussent fait perdre à nos troupes.

[En marge: Siége de Dantzig.]

[En marge: Importance de Dantzig.]

[En marge: Le maréchal Kalkreuth chargé de la défense de Dantzig.]

Sur ces entrefaites, Dantzig venait d'être investie, et les travaux du

siége avaient commencé. Napoléon ne voulait d'abord que bloquer cette

place. La guerre se prolongeant, il résolut d'employer l'hiver à la

prendre. Elle en valait la peine. Dantzig, en effet, commande la basse

Vistule, domine les fertiles plaines que ce fleuve parcourt vers son

embouchure, renferme un vaste port, et contient les richesses du

commerce du Nord. Maître de Dantzig, Napoléon ne pouvait plus être

ébranlé dans sa position de la basse Vistule; il enlevait aux coalisés

le moyen de tourner sa gauche, et entrait en possession d'un immense

dépôt de blés et de vins, suffisant pour alimenter l'armée pendant

plus d'une année. Il était donc impossible de mieux utiliser l'hiver

qu'à faire une pareille conquête. Mais elle exigeait un long siége,

tant à cause des ouvrages de la place, que de la forte garnison

chargée de la défendre. Si, dès le début de la campagne, Napoléon

avait pu brusquer un pareil siége, il est présumable que les défenses

de Dantzig, qui étaient en terre et de plus fort négligées, auraient

cédé devant une attaque imprévue. Mais Napoléon n'avait alors ni

troupes disponibles, ni grosse artillerie, et il s'était vu réduit à

bloquer Dantzig avec quelques Allemands et quelques Polonais

auxiliaires, soutenus par un seul régiment français, le 2e léger. Le

roi de Prusse averti avait donc eu le temps de mettre en état de

défense une place, qui était le dernier boulevard de son royaume, le

plus vaste dépôt de ses richesses, et, tant qu'elle restait en ses

mains, un danger sérieux pour Napoléon. Il y avait mis une garnison de

18 mille hommes, dont 14 mille Prussiens et 4 mille Russes. Il lui

avait donné pour gouverneur le célèbre maréchal Kalkreuth, en ce

moment oisif et médisant à Koenigsberg, et fort propre à un tel

commandement. Il n'était pas à craindre que ce vieil homme de guerre,

qui venait de condamner à mort le commandant de Stettin, pour avoir

livré le poste confié à sa garde, opposât une médiocre résistance aux

Français. À peine arrivé, le maréchal Kalkreuth acheva de brûler les

riches faubourgs de Dantzig, que son prédécesseur avait commencé de

livrer aux flammes, s'attacha à réparer les ouvrages, à relever

l'esprit de la garnison et à intimider quiconque serait tenté de se

rendre.

[En marge: Site et configuration de la ville de Dantzig.]

[En marge: Le delta de la Vistule.]

[En marge: L'île de Nogath.]

Dantzig n'était donc plus, en mars 1807, une place ruinée ou négligée,

qu'il fût possible d'enlever par surprise. Outre qu'elle avait un

excellent gouverneur, une puissante garnison, de vastes et solides

ouvrages, elle présentait un site d'un abord extrêmement difficile.

Comme tous les grands fleuves, la Vistule a son delta. Un peu

au-dessous de Mewe (voir la carte nº 38), à quinze lieues environ de

la Baltique, elle se divise en deux bras, qui enferment un pays

fertile et riche, qu'on appelle île de Nogath. L'un de ces bras, celui

de droite, va, sous le nom de Nogath, se jeter dans le golfe appelé

Frische-Haff; l'autre, celui de gauche, auquel reste le nom de

Vistule, coulant directement au nord, jusqu'à une lieue de la mer, y

rencontre tout à coup un banc de sable, se détourne à l'ouest, et,

après avoir longé ce banc de sable pendant sept à huit lieues, se

redresse au nord et tombe enfin dans la Baltique. C'est à l'embouchure

de ce dernier bras de la Vistule, au milieu d'un pays plat,

extrêmement fertile, souvent inondé, et au pied de quelques hauteurs

sablonneuses, que la ville de Dantzig est située, à plusieurs mille

pas de la mer.

[En marge: Le Nehrung.]

Le long banc de sable devant lequel la Vistule se détourne, pour

couler à l'ouest, s'appelle le Nehrung. D'un côté il finit devant

Dantzig, de l'autre il vient, en se prolongeant pendant une vingtaine

de lieues, former l'un des bords du Frische-Haff, et joindre

Koenigsberg, sauf une coupure à Pillau, coupure naturelle, que les

eaux du Nogath, de la Passarge et de la Prégel ont pratiquée, pour se

décharger du Frische-Haff dans la Baltique. C'est par Pillau en effet

qu'on pénètre du Frische-Haff dans la Baltique, et que passe la

navigation de l'importante ville de Koenigsberg.

On peut donc, pourvu qu'on franchisse l'étroite passe de Pillau,

communiquer par terre de Koenigsberg à Dantzig, en suivant ce banc de

sable du Nehrung, large tout au plus d'une lieue et ordinairement de

beaucoup moins, long de vingt-cinq, ne portant pas un arbre, excepté

près de Dantzig, et couvert à peine de quelques cabanes de pêcheurs.

[En marge: Le fort de Weichselmünde.]

[En marge: L'île de Holm.]

[En marge: Enceinte de Dantzig.]

Dantzig, placée sur le bras gauche de la Vistule, celui qui a conservé

ce nom, est à 2,300 toises de la mer, c'est-à-dire à une lieue

environ. (Voir la carte nº 41.) Le fort de Weichselmünde,

régulièrement construit, ferme l'embouchure de la Vistule. Pour

abréger le trajet de la place à la mer, un canal, nommé canal de

Laake, a été creusé. Le terrain compris entre le fleuve et le canal

présente une île, qu'on appelle le _Holm_. De nombreuses redoutes

établies dans cette île commandent le fleuve et le canal, qui forment

les deux issues vers la mer. Enfin, la place elle-même, située au bord

de la Vistule, traversée par une petite rivière, la Motlau, enveloppée

de leurs eaux réunies, enfermée dans une enceinte bastionnée de vingt

fronts, est du plus difficile accès, car elle se trouve entourée d'une

inondation, non pas factice mais naturelle, que l'assiégeant ne peut

pas faire cesser à volonté par des saignées, et contre laquelle les

habitants eux-mêmes ont la plus grande peine à se défendre à certains

moments du jour et de l'année. Dantzig, ainsi entourée, au nord, à

l'est, au sud, de terrains inondés, où l'on ne peut ouvrir la

tranchée, serait donc inabordable, sans les hauteurs sablonneuses qui

la dominent, et qui viennent finir en pentes rapides au pied de ses

murs, vers la face de l'ouest. Aussi n'a-t-on pas manqué de s'emparer

de ces hauteurs au profit de la défense, et les a-t-on couronnées

d'une suite d'ouvrages qui présentent une seconde enceinte. C'est par

ces hauteurs que Dantzig a été généralement attaquée. En effet, la

double enceinte qui occupe leur sommet une fois prise, on peut

accabler la ville de feux plongeants, et il n'est guère possible

qu'elle y résiste. Toutefois cette double enceinte ne laisse pas que

d'être très-difficile à attaquer. Les ouvrages de Dantzig sont en

terre, et présentent, au lieu d'escarpes en maçonnerie, des talus

gazonnés. Mais au pied de ces talus se trouvait alors une rangée de

fortes palissades d'une énorme dimension, (elles avaient 15 pouces de

diamètre), très-rapprochées les unes des autres, et profondément

enfoncées en terre. Le boulet pouvait les déchirer, quelquefois en

briser la tête, mais non les arracher. Sur les talus en arrière,

d'énormes poutres suspendues par des cordes, devaient, au moment d'un

assaut, rouler du haut en bas, sur les assiégeants. Puis encore, à

tous les angles rentrants de l'enceinte (_places d'armes rentrantes_)

on avait construit des blockhaus en gros bois, on les avait

recouverts de terre, et rendus presque impénétrables au boulet et à la

bombe. Le bois des plaines du Nord, dont la ville de Dantzig est

l'entrepôt, avait été prodigué sous toutes les formes, pour la

fortifier, et on put s'apercevoir bientôt de ses propriétés

défensives, qui n'étaient pas appréciées comme elles le furent après

l'exécution de ce siége mémorable. Enfin des munitions en quantité

immense, des vivres suffisants pour nourrir la population et les

troupes pendant plus d'une année, des communications continuelles avec

la ville de Koenigsberg, soit par la mer, soit par le Nehrung,

communications qui donnaient à la garnison assiégée la confiance

d'être secourue, et de pouvoir se retirer quand elle voudrait,

ajoutaient aux chances de la défense et aux difficultés de l'attaque.

[En marge: Motifs qui avaient porté Napoléon à charger le maréchal

Lefebvre du siége de Dantzig.]

Le maréchal Lefebvre, chargé du commandement des troupes qui devaient

exécuter le siége, ne possédait aucune des connaissances que réclamait

une telle opération. Il n'y avait pas dans l'armée un soldat plus

ignorant et plus brave. À toutes les questions d'art soulevées par les

ingénieurs il ne voyait jamais qu'une solution, c'était de monter à

l'assaut à la tête de ses grenadiers. Si, malgré son insuffisance,

Napoléon l'avait choisi, c'est qu'il désirait, comme nous l'avons dit

ailleurs, procurer de l'emploi aux sénateurs, c'est qu'il ne se souciait

pas de voir rester à Paris un vieux soldat soumis et dévoué, mais

laissant quelquefois errer sa langue quand on ne le contenait pas; c'est

enfin qu'il voulait, sans lui confier un corps d'armée, lui ménager

l'occasion de mériter une grande récompense. Le brave Lefebvre, qui

rachetait son ignorance par un certain esprit naturel, savait se rendre

justice et avait montré un véritable effroi en apprenant quelle tâche

Napoléon venait de lui confier. Napoléon l'avait rassuré, en promettant

de lui envoyer les ressources dont il aurait besoin et de le guider

lui-même de son camp de Finkenstein.--Prenez courage, lui avait-il dit;

il faut bien que, vous aussi, quand nous rentrerons en France, _vous

ayez quelque chose à raconter dans la salle du Sénat_.--

[En marge: Le général Chasseloup est chargé de diriger le génie, et le

général Lariboisière l'artillerie.]

Vaincu par ces gracieuses paroles, le maréchal s'était empressé

d'obéir. Napoléon lui avait adjoint pour le diriger deux officiers du

plus haut mérite, l'ingénieur Chasseloup et le général d'artillerie

Lariboisière, sachant que ce sont les deux armes du génie et de

l'artillerie qui renversent les murailles des places fortes. Il est

vrai qu'elles diffèrent volontiers d'avis, car l'une est chargée de

déterminer les attaques, l'autre chargée de les exécuter à coups de

canon, et elles se trouvent trop rapprochées dans cette oeuvre

difficile, pour ne pas se contredire. C'est au général qui commande en

chef à les mettre d'accord. Mais Napoléon était à trente ou quarante

lieues de Dantzig; il pouvait toujours résoudre les difficultés par sa

correspondance quotidienne, et envoyer un de ses aides-de-camp, le

général Savary ou le général Bertrand, pour terminer en son nom les

différends que le maréchal Lefebvre était incapable de comprendre et

de juger. C'est ce qu'il fit plus d'une fois pendant la durée du

siége.

[En marge: Composition du corps chargé du siége de Dantzig.]

Napoléon avait résolu de commencer les premiers travaux avec les

auxiliaires et un ou deux régiments français empruntés au corps du

maréchal Mortier, puis, tandis que les régiments amenés de France

passeraient près de la Vistule, de les retenir momentanément sous les

murs de Dantzig, pour renforcer les troupes assiégeantes. Le maréchal

Lefebvre eut donc au début 5 à 6 mille Polonais de nouvelle levée, à

peine instruits; 2,500 hommes de la légion du Nord, composée de

Polonais, de déserteurs allemands et russes, ayant de l'élan, mais pas

de solidité, faute d'une organisation suffisante; 2,200 Badois peu

habitués au feu et aux fatigues de la tranchée; 5 mille Saxons bons

soldats, mais qui, se trouvant à côté des Prussiens à Iéna, n'avaient

pas pu prendre encore beaucoup d'affection pour nous; enfin 3 mille

Français, savoir: le 2e léger, les 23e et 19e régiments de chasseurs à

cheval arrivés d'Italie, et 600 soldats du génie, troupe incomparable,

qui, suppléant à tout ce qui manquait dans ce siége fameux, s'y

couvrit de gloire. C'était, comme on voit, avec 18 mille hommes tout

au plus, dont 3 mille Français seulement, qu'on allait entreprendre

l'attaque régulière d'une place, qui renfermait 18 mille hommes de

garnison.

[En marge: Premières opérations tendant à l'investissement de la

place.]

La grosse artillerie, dont il fallait au moins cent pièces, avec

d'immenses approvisionnements en poudre et projectiles, ne pouvait

être tirée que des arsenaux de la Silésie. Les transports par eau se

trouvant interrompus, on était condamné à la traîner avec grand

effort, par de très-mauvaises routes, de l'Oder à la Vistule. On

l'attendait encore en mars. Mais avant de songer à battre la place, la

première chose à faire était de la resserrer, afin de priver la

garnison des renforts et des encouragements qu'elle recevait de

Koenigsberg. Il fallait pour y réussir, d'une part la séparer du fort

de Weichselmünde, et de l'autre intercepter le Nehrung, ce long banc

de sable qui s'étend, comme nous l'avons dit, de Koenigsberg à

Dantzig, avec une seule coupure à Pillau.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 35 / 49 段