ramené Napoléon vers la Prusse. Il aurait été heureux, que, revenant
tout à fait à elle, et lui rendant non-seulement ses provinces au delà
de l'Elbe, mais ses provinces en deçà, il eût cherchée se la rattacher
définitivement, par cet acte aussi généreux que politique. Mais
retrouvant le roi Frédéric-Guillaume faible, incertain, dominé, il fut
de nouveau convaincu qu'on ne pouvait pas compter sur la Prusse, et, à
partir de ce jour, il ne songea plus à elle, que pour la dédaigner, la
maltraiter et l'amoindrir. Un peu moins enivré cependant qu'après
Iéna, il était de nouveau conduit à croire que pour maîtriser le
continent et en exclure l'influence anglaise, que pour _vaincre la mer
par la terre_, il lui fallait non-seulement des victoires, mais une
grande alliance. Il l'avait cru après Marengo et Hohenlinden; il
l'avait cru après Austerlitz et avant Iéna; le lendemain d'Iéna, sans
le croire moins, il avait cessé un moment d'y penser; mais il le
croyait de nouveau après Pultusk et Eylau, et, méditant toujours sur
sa situation au milieu des difficultés de cette guerre, il cherchait
quelle alliance il pourrait se donner. La Prusse mise de côté,
restaient la Russie, avec laquelle il était aux prises, et l'Autriche,
qui, sous les apparences de la neutralité, préparait des armements sur
ses derrières. Bien que la cour de Russie, excitée par les suggestions
britanniques et par la jactance du général Benningsen, parût plus
animée que jamais, ses généraux, ses officiers, ses soldats, qui
supportaient le poids de cette affreuse guerre, qui se trouvaient
réduits de moitié par les journées de Czarnowo, de Pultusk, de
Golymin, d'Eylau, qui, grâce à une administration barbare, vivaient de
quelques pommes de terre découvertes sous la neige avec la pointe de
leurs baïonnettes, éprouvaient de tout autres sentiments et tenaient
un tout autre langage que les courtisans de Saint-Pétersbourg. Pleins
d'admiration pour l'armée française, ne ressentant contre elle aucune
de ces haines nationales, que le voisinage ou même une commune origine
inspirent quelquefois aux peuples, ils se demandaient pourquoi on leur
faisait verser leur sang au profit des Anglais, qui ne se hâtaient
guère de les soutenir, et des Prussiens, qui ne savaient guère se
défendre.
L'idée que la France et la Russie, à la distance où elles sont l'une
de l'autre, n'avaient rien à se disputer, se présentait à l'esprit des
militaires russes qui raisonnaient, et se retrouvait dans chacun de
leurs discours. Plusieurs de nos officiers, faits prisonniers et
rendus après échange, avaient recueilli sur ce sujet les propos les
plus significatifs, de la bouche même du plus brave des généraux
russes, du prince Bagration, celui qui tour à tour commandait les
avant-gardes ou les arrière-gardes russes, les avant-gardes quand on
attaquait, les arrière-gardes quand on battait en retraite.
[En marge: Ne s'arrêtant que passagèrement à l'idée d'un rapprochement
avec la Russie, Napoléon songe à l'Autriche, et veut la faire
expliquer définitivement.]
Ces détails rapportés à Napoléon lui donnaient à penser. Il se disait,
même au milieu des horreurs de la guerre présente, que c'était
peut-être avec la Russie qu'il fallait finir par s'entendre, pour
fermer à l'Angleterre les ports et les cabinets du continent. Mais si
cette alliance pouvait se concevoir, ce n'était pas entre deux
batailles, quand on était réduit à communiquer aux avant-postes par un
trompette, qu'on trouverait le moyen de la préparer et de la conclure.
Cette impossibilité actuelle l'obligeait à se reporter vers
l'Autriche. Se rappelant ce que lui avait dit à Wurzbourg l'archiduc
Ferdinand, il était de nouveau conduit à penser à une alliance avec la
cour de Vienne, malgré les armements dont elle le menaçait, surtout en
songeant qu'il avait maintenant la faculté de lui rendre, ce qui
l'aurait comblée de joie un demi-siècle auparavant, la Silésie, cette
Lombardie du Nord, qu'elle avait tant regrettée, tant fait d'efforts
pour recouvrer, au point d'en être devenue pendant trente années
l'alliée de la France. Transporté du bivouac d'Osterode au château de
Finkenstein, et là, tantôt parcourant ses cantonnements à cheval et
faisant jusqu'à trente lieues en un jour, tantôt correspondant avec
ses agents en Pologne pour l'approvisionnement de l'armée ou avec ses
ministres à Paris pour l'administration de l'Empire, tantôt enfin, au
milieu des longues nuits du Nord, ruminant dans sa tête des plans de
politique générale, il avait fini, après avoir pesé toutes les
alliances, par se réduire à deux et par se dire qu'il fallait choisir
entre celle de l'Autriche ou celle de la Russie. En correspondance
avec M. de Talleyrand, qui était resté à Varsovie et qui dirigeait de
là les relations extérieures, il lui avait écrit: «_Il faut que tout
cela finisse par un système avec la Russie ou par un système avec
l'Autriche_. Pensez-y bien, arrêtez vos idées, et obligez l'Autriche à
s'expliquer définitivement avec nous.»
[En marge: Difficulté de pénétrer les desseins de l'Autriche.]
[En marge: Assertions contradictoires de M. Andréossy à Vienne, et de
M. de Vincent à Varsovie.]
Mais l'Autriche se couvrait de voiles impénétrables. Tandis que le
général Andréossy, notre ambassadeur à Vienne, signalait chaque jour
des actes inquiétants, tels que des levées d'hommes, des achats de
chevaux, des formations de magasins, le général baron de Vincent, au
contraire, envoyé à Varsovie par la cour d'Autriche, ne cessait
d'affirmer, avec la plus grande apparence de franchise, que l'Autriche
épuisée était incapable de faire la guerre; qu'elle était résolue à ne
pas rompre la paix, à moins qu'on ne lui fit endurer des traitements
impossibles à supporter; que, si elle prenait quelques précautions, il
ne fallait pas y voir des préparatifs hostiles ou menaçants pour la
France, mais des mesures de prudence commandées par une guerre
effroyable, qui embrassait le cercle entier de ses frontières, et
surtout par l'état des Gallicies, fort émues du soulèvement de la
Pologne. M. de Talleyrand s'était laissé persuader à tel point, qu'il
dénonçait sans cesse le général Andréossy à Napoléon, comme un agent
dangereux, observant et jugeant mal ce qui se passait autour de lui,
et capable, si on l'écoutait, de brouiller les deux cours, à force de
rapports inexacts et malveillants.
[En marge: Napoléon, plus touché des assertions de M. Andréossy que de
celles de M. de Vincent, fait adresser à l'Autriche une suite
questions pressantes.]
Napoléon, bien qu'il fût, tout comme un autre, porté à croire ce qui
lui plaisait, bien qu'il aimât à penser que l'Autriche ne pouvait pas
se relever des coups reçus à Ulm et à Austerlitz, que jamais elle
n'oserait manquer à une parole, à lui donnée en personne, au bivouac
d'Urchitz, Napoléon, éclairé par le danger, se fiait plus aux rapports
du général Andréossy qu'à ceux de M. le baron de Vincent.--Oui,
écrivait-il à M. de Talleyrand, le général Andréossy est un esprit
entier, un observateur médiocre, exagérant probablement ce qu'il
aperçoit, mais vous êtes un esprit crédule, aussi enclin à vous
laisser séduire qu'habile à séduire les autres. Il suffit de vous
flatter pour vous tromper. M. de Vincent vous abuse en vous caressant.
L'Autriche nous craint, mais elle nous hait; elle arme pour profiter
d'un revers. Si nous remportons une grande victoire au printemps, elle
se conduira comme M. d'Haugwitz le lendemain d'Austerlitz, et vous
aurez eu raison. Mais si la guerre est seulement douteuse, nous la
trouverons en armes sur nos derrières. Cependant il faut l'obliger à
se prononcer. C'est en effet une grande faute à elle de ne pas
s'entendre aujourd'hui avec nous, et de ne pas profiter d'un moment où
nous sommes maîtres de la Prusse, pour recouvrer par nos mains ce que
Frédéric lui a jadis enlevé. Elle peut, si elle le veut, se dédommager
en un jour de tout ce qu'elle a perdu en un demi-siècle, et refaire la
fortune de la maison d'Autriche, si fort amoindrie, tantôt par la
Prusse, tantôt par la France. Mais il faut qu'elle s'explique.
Désire-t-elle des indemnités pour ce qu'elle a perdu? Je lui offre la
Silésie. L'état de l'Orient l'inquiète-t-il Je suis prêt à la rassurer
sur le sort du bas Danube, en disposant, comme elle le voudra, de la
Moldavie et de la Valachie. Notre présence en Dalmatie lui est-elle un
sujet d'ombrage? Je suis tout disposé à faire à cet égard des
sacrifices, au moyen d'un échange de territoire. Ou bien, enfin,
est-ce la guerre qu'elle prépare, pour essayer une dernière fois de la
puissance de ses armes, en profitant de la réunion du continent entier
contre nous? Soit, j'accepte ce nouvel adversaire. Mais qu'elle
n'espère pas me surprendre. Il n'y a que des femmes et des enfants qui
puissent croire que j'irai m'enfoncer dans les déserts de la Russie,
sans avoir pris mes précautions. L'Autriche ne me trouvera pas au
dépourvu. Elle rencontrera en Saxe, en Bavière, en Italie, des armées
prêtes à lui résister. Elle me verra par une marche en arrière
retomber sur elle de tout mon poids, l'accabler, la traiter plus mal
qu'aucune des puissances que j'aie jamais vaincues. Je ferai de son
manque de foi un exemple terrible, éclatant, dont le sort actuel de la
Prusse ne saurait donner une idée. Qu'elle s'explique donc, et que je
sache à quoi m'en tenir sur ses dispositions.--
[En marge: M. de Talleyrand, stimulé par Napoléon, cherche par tous
les moyens à deviner le secret de M. de Vincent.]
Napoléon recommanda à M. de Talleyrand de ne laisser aucun repos à M.
de Vincent, et de jeter la sonde à coups répétés dans les profondeurs
de la politique autrichienne. M. de Talleyrand, stimulé par
l'Empereur, partageait son temps en exhortations auprès du
gouvernement polonais, pour avoir des vivres et des charrois, et en
conversations avec M. de Vincent, pour lui arracher, par cent
entretiens divers, le secret de sa cour.
Il cherchait ce secret dans les moindres paroles de l'envoyé
autrichien, dans les moindres mouvements de son visage. Tantôt il
était avec lui confiant et caressant, et tâchait de provoquer sa
franchise par un abandon sans bornes. Tantôt il essayait de le
surprendre et de l'agiter, en lui présentant brusquement, et avec une
colère simulée, les tableaux d'armement reçus de Vienne. M. de
Vincent, que ce fût habileté ou sincérité, répétait toujours son dire,
qu'à Vienne on ne voulait ni ne pouvait faire la guerre, et qu'on se
bornait à se garder, sans songer à attaquer personne. Cependant,
lorsque M. de Talleyrand s'avançant davantage, parla tantôt de la
Silésie, tantôt des provinces du Danube, tantôt de la Dalmatie, comme
prix d'une alliance, le ministre autrichien répondit qu'il n'avait pas
d'instructions pour de si grandes affaires, et demanda à en référer à
sa cour, ce qu'il fit en communiquant tout de suite à M. de Stadion
les ouvertures de M. de Talleyrand.
[En marge: M. de Stadion ministre des affaires étrangères d'Autriche.]
[En marge: Politique du cabinet autrichien dans le moment.]
[En marge: L'Autriche, pressée de questions, se tire d'embarras par
une offre de médiation.]
M. de Stadion dirigeait alors les affaires étrangères de l'Autriche,
dans un sens plus hostile encore à la France que n'avaient fait les
Cobentzel, mais, il faut lui rendre cette justice, en cachant moins
ses sentiments hostiles sous les dehors de la cordialité. Du reste,
quoique plein de haine, il savait se contenir, et observait une
réserve convenable. Le secret de M. de Stadion et de sa cour était
facile à pénétrer, moyennant qu'on écartât les apparences qui
plaisaient, pour s'en rapporter au fond des choses qui n'avait pas de
quoi plaire. L'Autriche armait pour profiter de nos revers, ce qui de
sa part n'avait rien que de fort naturel, et c'était une grave erreur
de croire qu'avec des offres brillantes, on pourrait ramener à nous
cette puissance vindicative. Elle était animée en effet d'une haine
qui l'eût empêchée d'apprécier sainement des avantages solides et
réels, si on les lui avait offerts, à plus forte raison des avantages
insuffisants, tels qu'une portion de la Silésie, de la Moldavie ou de
la Dalmatie, avantages fort inférieurs à tout ce qu'elle avait perdu
depuis quinze années. Toutefois elle les aurait acceptés sans doute,
tout insuffisants qu'ils étaient, si elle eût pensé que, dans l'état
du monde, quelque chose pût être donné d'une manière solide et
durable. Mais, au milieu du remaniement continuel des États européens,
elle ne croyait à rien de stable, et elle n'était pas disposée à
prendre, pour dédommagement de provinces héréditaires, anciennement
attachées à sa maison, des provinces données par la politique du
moment, pouvant être retirées aussi légèrement qu'elles seraient
données, et qu'il eût fallu d'ailleurs acheter par une guerre contre
ses alliés ordinaires, au profit de celui qu'elle accusait d'être
l'auteur de tous ses maux. Ainsi, de la part de Napoléon, rien ne
devait lui inspirer attrait ou confiance. Son refus à toutes les
offres qui viendraient de lui était certain d'avance. Mais, pressée de
questions, elle ne pouvait se renfermer, ou dans un silence absolu, ou
dans un refus général d'écouter aucune proposition. Elle imagina donc
une démarche qui lui fournissait, pour l'instant, une réponse
convenable, et qui lui assurait plus tard le moyen de profiter des
événements, quels qu'ils fussent. En conséquence, elle eut l'idée
d'offrir à la France sa médiation auprès des cours belligérantes.
Rien n'était mieux calculé pour le présent et pour l'avenir. Pour le
présent, elle prouvait qu'elle voulait la paix, en y travaillant
elle-même. Pour l'avenir, elle travaillait franchement à cette paix,
et elle avait soin d'en diriger les conditions dans un sens conforme à
sa politique, si Napoléon était victorieux. Si au contraire Napoléon
était vaincu, ou seulement demi-victorieux, elle passait d'une
médiation modeste à une médiation imposée. Elle le modérait ou
l'accablait selon les circonstances. Elle se ménageait, en un mot, un
moyen d'entrer à volonté dans la querelle, et, une fois entrée, de s'y
conduire suivant ce que lui conseillerait la fortune.
[En marge: Manière dont M. de Stadion fait motiver l'offre de la
médiation autrichienne.]
M. de Stadion chargea M. le baron de Vincent de répondre à M. de
Talleyrand, qu'on était à Vienne fort sensible aux offres de
l'empereur des Français mais que, si avantageuses que fussent ces
offres, on ne pouvait les accepter, car elles entraîneraient la
guerre, ou avec les Allemands dont on était les compatriotes, ou avec
les Russes dont on était les alliés, et que la guerre, on ne la
voulait pour aucune cause, ni avec personne, car on se déclarait
incapable de la soutenir (aveu peu dangereux dans un moment où
l'Autriche faisait les préparatifs militaires les plus imposants); que
l'on recherchait la paix, la paix seule, qu'on la préférait aux plus
belles acquisitions; qu'en preuve de cet amour de la paix, on offrait
de s'interposer pour la négocier, et que, si la France s'y prêtait, on
se chargeait d'y amener les cabinets de Berlin, de Saint-Pétersbourg
et de Londres; que déjà M. de Budberg, ministre de l'empereur
Alexandre, consulté sur ce sujet, avait accueilli les bons offices de
la cour de Vienne, et qu'à Londres un autre cabinet ayant pris la
direction des affaires (celui de MM. Castlereagh et Canning), il y
avait chance de rencontrer des dispositions pacifiques chez ces
nouveaux représentants de la politique anglaise, car ils seraient
probablement charmés de se populariser en Angleterre, en donnant la
paix à leur avénement. M. de Stadion prescrivait d'ajouter qu'on
s'estimerait heureux, si le tout-puissant empereur des Français voyait
dans cette offre un gage des sentiments de désintéressement et de
concorde qui animaient l'empereur d'Autriche.
[En marge: Comment Napoléon interprète l'offre de médiation faite par
l'Autriche.]
[En marge: Réponse évasive de Napoléon à l'offre de l'Autriche.]
Le tout-puissant empereur des Français n'avait pas moins de
clairvoyance que de puissance, et, dès que cette réponse lui fut
envoyée de Varsovie à Finkenstein, il ne s'y trompa point. Il en
saisit la portée avec la promptitude qu'il aurait mise à découvrir les
mouvements d'une armée ennemie sur le champ de bataille.--Ceci,
répondit-il tout de suite à M. de Talleyrand, est un premier pas de
l'Autriche, un commencement d'intervention dans les événements.
Résolue à ne se mêler en rien de la lutte que soutiennent la France,
la Prusse, la Russie et l'Angleterre, elle ne voudrait pas même
risquer de se compromettre, en portant des paroles des unes aux
autres. S'offrir comme médiatrice, c'est se préparer à la guerre,
c'est se ménager un moyen décent d'y prendre part, moyen dont elle a
besoin, après les déclarations de cabinet à cabinet, après les
serments de souverain à souverain, par lesquels elle a promis d'y
demeurer à jamais étrangère. Ce qui nous arrive est un malheur,
ajouta Napoléon, car cela nous présage la présence d'une armée
autrichienne sur l'Oder et l'Elbe, tandis que nous serons sur la
Vistule. Mais repousser cette médiation est impossible. Ce serait une
contradiction avec notre langage ordinaire, qui a toujours consisté à
nous présenter comme disposés à la paix. Ce serait surtout nous
exposer à précipiter les déterminations de l'Autriche par un refus
péremptoire, qui la blesserait et l'obligerait à prendre une
résolution immédiate. Il faut donc gagner du temps, et répondre que
l'offre de médiation est trop indirecte, pour qu'on l'accepte
positivement; mais que dans tous les cas, les bons offices de la cour
de Vienne seront toujours reçus avec gratitude et confiance.--
[En marge: L'Autriche réplique par une proposition formelle de
médiation.]
M. de Talleyrand, dirigé par Napoléon, fit à M. de Vincent la réponse
qui lui était prescrite, et montra une certaine disposition à accepter
la médiation de l'Autriche, mais sembla douter en même temps que
l'offre de cette médiation fût sérieuse. M. de Vincent affirma au
contraire que cette offre était parfaitement sérieuse, et déclara du
reste qu'il allait en référera sa cour. Il écrivit donc à M. de
Stadion, qui de son côté ne fit point attendre sa réponse. Sous
très-peu de jours, en effet, la cour de Vienne annonça qu'elle était
prête à passer de simples pourparlers à une proposition formelle,
qu'elle avait la certitude de faire accepter sa médiation à
Pétersbourg et à Londres, qu'elle en adressait au surplus, le jour
même, l'offre positive, tant à la France qu'à la Prusse, à la Russie,
à l'Angleterre, et qu'elle attendait sur ce sujet l'expression précise
des intentions de l'empereur Napoléon.
Cette réponse si prompte et si nette, appuyée d'armements dont on ne
pouvait plus douter, parut à Napoléon un acte extrêmement grave, dont
il était impossible de se dissimuler la portée, auquel malheureusement
on ne pouvait répliquer que par une acceptation, mais contre les
suites duquel il fallait se prémunir au moyen de précautions
immédiates et imposantes. Il écrivit en ce sens à M. de Talleyrand, et
lui envoya de Finkenstein le modèle de note qu'on va lire. Il le
prévint en même temps qu'il allait ajouter à cette note des
préparatifs nouveaux, plus formidables que jamais, et dont il faudrait
informer l'Autriche sur-le-champ, pour qu'elle sût de quelle manière
serait accueillie son intervention, amicale ou hostile, diplomatique
ou belliqueuse.
[En marge: Note par laquelle Napoléon accepte la médiation de
l'Autriche.]
La réponse à l'offre de médiation était ainsi conçue: «Le soussigné
ministre des relations extérieures a mis sous les yeux de Sa Majesté
l'Empereur et Roi, la note qui lui a été remise par M. le baron de
Vincent.
»L'Empereur accepte pour lui et ses alliés l'intervention amicale de
l'empereur François II pour le rétablissement de la paix, si
nécessaire à tous les peuples. Il n'a qu'une crainte, c'est que la
puissance qui jusqu'ici paraît s'être fait un système d'asseoir sa
puissance et sa grandeur sur les divisions du continent, ne cherche à
faire sortir de ce moyen de nouveaux sujets d'aigreur et de nouveaux
prétextes de dissensions. Cependant, toute voie qui peut faire espérer
la cessation de l'effusion du sang et porter enfin des consolations
parmi tant de familles, ne doit pas être négligée par la France, qui,
au su de toute l'Europe, a été entraînée malgré elle dans la dernière
guerre.
»L'empereur Napoléon trouve d'ailleurs dans cette circonstance une
occasion naturelle et éclatante de témoigner au souverain de
l'Autriche la confiance qu'il lui inspire, et le désir qu'il a de voir
se resserrer entre les deux peuples les liens qui ont fait dans
d'autres temps leur prospérité commune, et qui peuvent aujourd'hui,
plus que toute autre chose, consolider leur tranquillité et leur
bien-être.»
[En marge: Immense développement donné par Napoléon à ses forces.]
Ces pourparlers avaient occupé tout le mois de mars. La saison était
devenue rigoureuse. Le froid qu'on avait vainement attendu en hiver,
se faisait sentir au printemps. Les opérations militaires devaient
donc être encore ajournées. Napoléon résolut de profiter de ce retard,
pour donner à ses forces un développement immense, et aussi formidable
en apparence qu'il le serait en réalité. Son intention était, sans
trop dégarnir l'Italie ou la France, d'augmenter d'un tiers au moins
son armée active, et de former sur l'Elbe une armée de réserve de cent
mille hommes, afin d'être en mesure d'écraser tant les Russes que les
Prussiens dès l'ouverture de la campagne, et de pouvoir au besoin se
retourner contre l'Autriche, si elle se décidait à prendre part à la
guerre.
[En marge: Napoléon appelle une nouvelle conscription, et convoque en
mars 1807 celle de 1808.]
Pour arriver à ce double résultat, il résolut d'appeler une nouvelle
conscription, celle de 1808, quoiqu'on ne fût qu'en mars 1807. Il
avait déjà appelé celle de 1807 en 1806, et celle de 1806 en 1805,
dans l'intention de procurer aux jeunes conscrits douze ou quinze
mois d'apprentissage, et de tenir ses dépôts toujours pleins.
L'effectif général de l'armée française, qui avait été porté de 502
mille hommes à 580 mille par la conscription de 1807, allait être
élevé à 650 environ par celle de 1808, les alliés non compris. Grâce à
l'art avec lequel il maniait ses ressources, Napoléon devait trouver
dans cet accroissement d'effectif le moyen de pourvoir à tous ses
besoins, et de faire face à tous les événements.
[En marge: Napoléon rédige lui-même le décret pour la levée de la
conscription de 1808, et l'envoie au prince Cambacérès avec ordre de
ne pas écouter une seule objection.]
Mais il y avait quelque difficulté, après avoir appelé en novembre
1806 la conscription de 1807, d'appeler encore en mars 1807 celle de
1808. C'était faire deux appels en cinq mois, et lever 150 mille
hommes à la fois. Napoléon rédigea lui-même le décret, l'envoya
sur-le-champ à l'archichancelier Cambacérès, qui le remplaçait à la
tête du gouvernement, à M. Lacuée, qui était chargé des appels, et
leur dit à l'un et à l'autre, que les objections auxquelles de
pareilles mesures pouvaient donner lieu, il les connaissait et les
prévoyait, mais qu'il ne fallait pas s'y arrêter un instant, car une
seule objection élevée, dans le Conseil d'État ou le Sénat,
l'affaiblirait en Europe, lui mettrait l'Autriche sur les bras, et
qu'alors ce ne seraient pas une ou deux conscriptions, mais trois ou
quatre qu'on se verrait obligé de décréter, peut-être inutilement,
pour finir par être vaincu.--Il ne faut pas, écrivait-il, considérer
les choses d'un point de vue étroit, mais d'un point de vue étendu; il
faut les considérer surtout sous leurs rapports politiques. Une
conscription annoncée et résolue sans hésiter, conscription que je
n'appellerai peut-être pas, que certainement je n'enverrai pas à
l'armée active, car je n'entends pas soutenir la guerre avec des
enfants, fera tomber les armes des mains de l'Autriche. La moindre
hésitation, au contraire, la porterait à les reprendre et à s'en
servir contre nous. Pas d'objection, répétait-il, mais une exécution
immédiate et ponctuelle du décret que je vous adresse, voilà le moyen
d'avoir la paix, de l'avoir prochaine et magnifique.--
[En marge: Napoléon fait communiquer le même décret à M. de Vincent à
Varsovie, pour qu'il tienne sa cour avertie du nouveau déploiement
donné aux forces de la France.]
Après avoir expédié ce décret à Paris, Napoléon le fit parvenir à M.
de Talleyrand à Varsovie, avec invitation de le communiquer à M. de
Vincent, avec recommandation expresse de révéler à celui-ci le nouveau
déploiement de forces qui se préparait en France, de lui présenter le
tableau des dépenses qui en résulteraient pour toutes les puissances
belligérantes, et pour l'Autriche en particulier; de lui déclarer sans
détour qu'on avait deviné la pensée de la médiation, qu'on acceptait
cette médiation, mais en sachant ce qu'elle signifiait; qu'offrir la
paix était bien, mais que, la paix, il fallait l'offrir _un bâton
blanc à la main_; que les armements de l'Autriche, désormais
impossibles à nier, étaient un accompagnement peu convenable d'une
offre de médiation; que du reste on s'expliquait avec cette franchise,
pour prévenir des malheurs, pour en épargner à l'Autriche elle-même;
que, si elle voulait envoyer des officiers autrichiens en France et en
Italie, on prenait l'engagement de leur montrer les dépôts, les camps
de réserve, les divisions en marche, et qu'ils verraient
qu'indépendamment des trois cent mille Français déjà présents en
Allemagne, une seconde armée de cent mille hommes s'apprêtait à
franchir le Rhin pour réprimer tout mouvement hostile de la part de la
cour de Vienne.
[En marge: Nouvelles explications de M. de Vincent en recevant les
dernières communications de Napoléon.]