de la mer de Marmara.]
L'escadre anglaise, malgré les efforts que fit le général Sébastiani
pour exciter les Turcs à défendre les Dardanelles, n'eut pas de grands
périls à braver. Pas un seul de ses mâts ne fut abattu. Elle en fut
quitte pour quelques voiles déchirées, et pour une soixantaine
d'hommes morts ou blessés. Arrivée au cap Nagara, à l'entrée de la mer
de Marmara, elle trouva une division turque embossée, laquelle se
composait d'un vaisseau de 64, de quatre petites frégates, et de deux
corvettes. Il était impossible de placer cette division plus mal, et
plus inutilement qu'en cet endroit. Elle n'aurait pu être utile, que
si, bien postée et bien dirigée, elle eût joint son action à celle des
batteries de terre. Mais inactive pendant le passage, et après le
passage reléguée à un mouillage sans défense, elle était une proie
ménagée aux Anglais, pour les dédommager du feu qu'ils venaient
d'endurer sans pouvoir le rendre. Sir Sidney Smith fut chargé de la
détruire, ce qui n'était pas bien difficile, car les équipages se
trouvaient pour la plupart à terre. En peu d'instants les bâtiments
turcs furent contraints de se jeter à la côte. Les Anglais les
suivirent dans leurs canots, et, n'étant pas sûrs de pouvoir les
ramener au retour, ils aimèrent mieux les brûler immédiatement, ce
qu'ils firent, à l'exception d'une seule corvette laissée par eux au
mouillage. Cette seconde opération leur coûta cependant une trentaine
d'hommes.
[En marge: Effroi dans Constantinople à la vue de l'escadre anglaise.]
[En marge: Efforts de l'ambassadeur de France pour disposer le sultan
à la résistance.]
Le 21 février au matin, ils parurent devant la ville de
Constantinople, épouvantée de voir une escadre ennemie, dont rien ne
pouvait ni éloigner ni contre-battre les feux. Une partie de la
population tremblante demandait qu'on se rendît aux exigences des
Anglais, l'autre partie indignée poussait des cris de fureur. Les
femmes du sérail, exposées les premières aux boulets de l'amiral
Duckworth, troublaient de leurs pleurs le palais impérial. Les
alternatives de faiblesse et de courage recommencèrent dans le sein du
divan. Le sultan Sélim voulait résister; mais les clameurs dont il
était assailli, les conseils de quelques ministres infidèles,
alléguant pour le disposer à céder, un dénûment de ressources dont ils
étaient eux-mêmes les coupables auteurs, contribuaient à ébranler son
coeur, plus noble qu'énergique. Cependant l'ambassadeur de France
accourut auprès de Sélim, s'efforça de faire rougir lui, ses
ministres, tout ce qui l'entourait, de l'idée de se rendre à une
escadre, qui n'avait pas un soldat de débarquement, et qui pouvait
bien brûler quelques maisons, percer la voûte de quelques édifices,
mais qui serait bientôt réduite à se retirer après d'inutiles et
odieux ravages. Il conseilla de résister aux Anglais, de gagner du
temps au moyen d'une négociation simulée, d'envoyer à Andrinople les
femmes, la cour, tout ce qui tremblait, tout ce qui criait, de se
servir ensuite de la portion énergique du peuple, pour élever des
batteries à la pointe du sérail, et, cela fait, de traiter avec la
flotte britannique, en lui montrant la pointe de ses canons.
[En marge: Les Anglais par leurs prétentions secondent les efforts de
l'ambassadeur de France.]
Au surplus, les prétentions des Anglais étaient de nature à seconder,
par leur dureté et leur arrogance, les conseils du général Sébastiani.
M. Arbuthnot, auquel l'amiral se trouvait subordonné pour tout ce qui
concernait la politique, avait voulu qu'on adressât une sommation
préalable à la Porte, consistant à demander l'expulsion de la légation
française, une déclaration immédiate de guerre à la France, la remise
de la flotte turque tout entière, enfin l'occupation par les Anglais
et les Russes des forts du Bosphore et des Dardanelles. Accorder de
telles choses, c'était remettre l'empire, sa marine, les clefs de sa
capitale, à la discrétion de ses ennemis de terre et de mer. En
attendant la réponse, les Anglais allèrent mouiller aux îles des
Princes, situées près de la côte d'Asie, à quelque distance de
Constantinople.
[En marge: Lettre de Napoléon arrivée à propos pour aider le général
Sébastiani.]
[En marge: Le sultan et le divan prennent la résolution de résister,
mais de parlementer auparavant, afin d'avoir le temps d'armer
Constantinople.]
Le général Sébastiani ne manqua pas de faire sentir au sultan et à ses
ministres, tout ce qu'il y avait de honte et de danger à subir de
semblables conditions. Par bonheur, il arrivait dans le moment un
courrier parti des bords de la Vistule, et apportant une nouvelle
lettre de Napoléon, pleine d'exhortations chaleureuses pour le
sultan.--Généreux Sélim, lui disait-il, montre-toi digne des
descendants de Mahomet! Voici l'heure de t'affranchir des traités qui
t'oppriment. Je suis près de toi, occupé à reconstituer la Pologne,
ton amie et ton alliée. L'une de mes armées est prête à descendre le
Danube, et à prendre en flanc les Russes, que tu attaqueras de front.
L'une de mes escadres va partir de Toulon pour garder ta capitale et
la mer Noire. Courage donc, car jamais tu ne retrouveras une pareille
occasion de relever ton empire, et d'illustrer ta mémoire!--Ces
exhortations, bien qu'elles ne fussent pas nouvelles, ne pouvaient
venir plus à propos. Le coeur de Sélim, ranimé par les paroles de
Napoléon, par les instances pressantes du général Sébastiani, se
remplit des plus nobles sentiments. Il parla énergiquement à ses
ministres. Il convoqua le divan et les ulémas, leur communiqua les
propositions des Anglais, qui enflammèrent toutes les âmes
d'indignation, et il fut résolu à l'unanimité qu'on résisterait à la
flotte anglaise, quoi qu'elle pût tenter, mais en suivant les habiles
conseils du général Sébastiani, c'est-à-dire en essayant de gagner du
temps par des pourparlers, et en employant le temps gagné à élever des
batteries formidables autour de Constantinople.
[En marge: Pourparlers avec la flotte anglaise dans l'intention de
gagner du temps.]
[En marge: Motifs des amiraux anglais, pour préférer les négociations
à l'emploi de la force.]
[En marge: Longs pourparlers dans le but de fixer un lieu propre à
négocier.]
D'abord on commença par répondre à M. Arbuthnot, que, sans examiner le
fond de ses propositions, on ne les écouterait qu'après que l'escadre
anglaise aurait pris une position moins menaçante, car il n'était pas
de la dignité de la Porte de délibérer sous le canon de l'ennemi. Il
fallait au moins une journée pour aller de Constantinople aux îles des
Princes, et pour en revenir. Il suffisait donc d'un petit nombre de
communications, pour gagner les quelques jours dont on avait besoin.
Quand la réponse de la Porte arriva, M. Arbuthnot était tombé malade
subitement, mais son influence continuait d'être prépondérante dans
l'état-major de l'escadre anglaise. Les amiraux sentaient comme lui,
que bombarder Constantinople était une entreprise barbare, que,
n'ayant pas de troupes de débarquement, on serait réduit, si les Turcs
voulaient résister, à se retirer après avoir commis d'inutiles
ravages; qu'on serait de plus obligé, pour s'en aller, de forcer de
nouveau les Dardanelles, avec une flotte peut-être maltraitée, et en
passant sous des batteries probablement mieux défendues la seconde
fois que la première. Ils jugeaient donc plus sage de chercher à
obtenir par l'intimidation, et sans en arriver à un bombardement, tout
ou partie de leurs demandes. La remise de la flotte turque était le
trophée auquel ils tenaient le plus. En conséquence, l'amiral
Duckworth, remplaçant M. Arbuthnot malade, répondit aux Turcs qu'il
était prêt à convenir d'un lieu propre à négocier, et il demanda qu'on
le fixât sur-le-champ, pour y envoyer l'un de ses officiers. La Porte
ne se pressa pas de répliquer à cette communication, et le
surlendemain elle proposa Kadikoï, l'ancienne Chalcédoine, au-dessous
de Scutari, vis-à-vis Constantinople. Dans l'état d'exaspération où se
trouvaient les Turcs, le lieu n'était ni des plus sûrs, ni des plus
convenables pour l'officier anglais chargé de s'y rendre. L'amiral
Duckworth en fit la remarque, et réclama un autre endroit, avec menace
d'agir immédiatement, si on ne se hâtait pas d'ouvrir les
négociations.
[En marge: Moyens de défense rapidement préparés à Constantinople,
pendant qu'on est occupé à parlementer.]
Quelques jours avaient été gagnés au moyen de ces pourparlers
illusoires, et on les avait employés à Constantinople de la manière la
plus active et la plus habile. Plusieurs officiers d'artillerie et du
génie, détachés de l'armée de Dalmatie, venaient d'arriver. Le général
Sébastiani, secondé par eux, campait lui-même au milieu des Turcs. La
légation tout entière l'avait suivi. Les _jeunes de langue_, accourus
sur les ouvrages, servaient d'interprètes. Avec le concours de la
population et de nos officiers, des batteries formidables s'élevaient
par enchantement à la pointe du sérail, et dans la partie de la ville
qui longe la mer de Marmara. Près de trois cents bouches à feu,
traînées par un peuple enthousiaste, qui regardait en ce moment les
Français comme des sauveurs, avaient été mises en batterie. Le sultan
Sélim, que le spectacle de ces préparatifs si promptement exécutés
remplissait de joie, avait voulu qu'on dressât une tente pour lui, à
côté de celle de l'ambassadeur de France, et avait exigé de ses
ministres que chacun d'eux vînt s'établir dans l'une des batteries.
Constantinople prenait d'heure en heure un aspect plus imposant, et
les Anglais voyaient s'ouvrir de nouvelles embrasures, au milieu
desquelles apparaissait la pointe des canons.
[En marge: Dernière sommation de l'amiral Duckworth, et refus de la
Porte d'obtempérer à cette sommation.]
Après sept à huit jours employés de la sorte, la crainte qui dès le
commencement retenait les Anglais, celle d'une dévastation inutile,
peut-être dangereuse, suivie d'un second passage des Dardanelles plus
difficile que le premier, cette crainte devenait à chaque instant plus
fondée. S'apercevant qu'il ne gagnait rien à attendre, l'amiral
Duckworth fit une dernière sommation, dans laquelle, ayant soin de
réduire ses demandes et d'augmenter ses menaces, il se contenta
d'exiger qu'on lui remît la flotte turque, et il déclara qu'il allait
se porter devant Constantinople, si on ne lui désignait pas
immédiatement un lieu propre à négocier. Cette fois, tout étant
presque terminé à Constantinople, on répondit à l'amiral anglais, que,
dans l'état des esprits, on ne savait pas un seul lieu assez sûr, pour
oser garantir la vie des négociateurs qu'on y enverrait.
[En marge: Vaine démonstration de l'amiral Duckworth devant
Constantinople.]
Après une telle réponse, il ne restait plus qu'à commencer la
canonnade. Mais l'amiral Duckworth ne comptait que sept vaisseaux et
deux frégates; il voyait braquée contre lui une masse effroyable
d'artillerie, et il était averti en outre que les passes des
Dardanelles, par le soin des Français, se hérissaient de canons. Il
avait donc la certitude de commettre sur Constantinople une barbarie
sans but, comme sans excuse, et d'arriver avec une flotte désemparée
devant un détroit devenu beaucoup plus dangereux à traverser. En
conséquence, après avoir passé onze jours dans la mer de Marmara, il
leva l'ancre le 2 mars, se présenta en bataille sous les murs de
Constantinople, courut des bordées presque à portée de canon, et,
après avoir vu qu'il n'intimidait pas les Turcs préparés à se
défendre, il vint jeter l'ancre à l'entrée des Dardanelles, se
proposant de les franchir le lendemain.
[En marge: Retraite de la flotte anglaise, et joie des Turcs à
l'aspect de cette retraite.]
Si le dépit et la confusion régnaient à bord de l'escadre anglaise, la
joie la plus vive éclatait dans Constantinople, à la vue des voiles
ennemies disparaissant à l'horizon, dans la direction des Dardanelles.
Français et Turcs se félicitaient de cet heureux résultat d'un moment
de courage, et, dans l'enthousiasme du succès, l'escadre turque qu'on
avait promptement équipée, voulut mettre à la voile, afin de
poursuivre les Anglais. Le général Sébastiani s'efforça en vain
d'empêcher cette imprudence, qui pouvait fournir à l'amiral Duckworth
l'occasion d'illustrer sa retraite, par la destruction de la flotte
ottomane. Mais le peuple poussait de tels cris, les équipages étaient
si animés, que le gouvernement, incapable de résister aux
entraînements du courage, comme à ceux de la lâcheté, fut obligé de
consentir au départ de l'escadre. Le capitan-pacha leva l'ancre,
pendant que les Anglais, pressés de se retirer, fuyaient, sans s'en
douter, le triomphe qui courait après eux.
[En marge: Second passage des Dardanelles par les Anglais.]
Le lendemain, 3 mars, l'escadre anglaise s'emboucha dans la partie
resserrée et dangereuse du détroit des Dardanelles. Le petit nombre
d'officiers français qu'on avait pu envoyer au détroit, y avaient
réveillé le zèle des Turcs avec autant de succès qu'à Constantinople.
Les batteries étaient réparées et mieux servies. Malheureusement
l'artillerie lourde, montée sur de mauvais affûts, se trouvait aux
mains de pointeurs peu adroits. On lança néanmoins sur l'escadre
anglaise un certain nombre de gros boulets de marbre, ayant plus de
deux pieds de diamètre, et qui, bien dirigés, auraient pu être fort
dangereux. Les Anglais n'employèrent qu'une heure et demie à franchir
la partie étroite du canal, depuis le cap Nagara jusqu'au cap des
Barbiers, grâce à des vents du nord, très-favorables à leur marche.
Ils se comportèrent avec la vaillance ordinaire à leur marine, mais
ils essuyèrent cette fois de graves avaries. Plusieurs de leurs
vaisseaux furent percés par ces gros projectiles, qui les auraient
coulés à fond, s'ils avaient été creux et chargés de poudre, comme
ceux dont on se sert aujourd'hui. La plupart des bâtiments de
l'escadre, en sortant du détroit, étaient dans un état qui demandait
de promptes réparations. Ce second passage coûta aux Anglais plus de
deux cents hommes, en morts ou blessés, perte peu considérable si on
la compare au carnage des grandes batailles de terre, mais qui n'est
pas sans importance, si on la compare à ce qui se passe dans les
combats de mer. Tandis que la division anglaise sortait des
Dardanelles, l'amiral Siniavin arrivait à Ténédos, avec une division
russe de six vaisseaux. Il fit auprès de l'amiral Duckworth les plus
vives instances pour le décider à recommencer l'opération. Après
l'échec qu'on venait de subir, une nouvelle tentative eût été
extravagante, car six vaisseaux russes n'auraient pas sensiblement
changé la situation, ni amoindri la difficulté.
Telle fut la fin de cette entreprise que l'insuffisance des moyens et
des scrupules d'humanité, peu ordinaires alors à la politique
anglaise, firent échouer. L'Angleterre parut singulièrement affectée
de ce résultat. Napoléon en conçut une joie fort naturelle, car
indépendamment de l'effet moral produit en Europe par l'affaire de
Constantinople, effet tout à son profit, la lutte engagée avec les
Turcs devenait une diversion des plus utiles à ses armes.
[En marge: Situation de Napoléon sur la Vistule, pendant l'hiver de
1806 à 1807.]
L'Europe en ce moment était fort émue de la terrible bataille d'Eylau,
commentée en sens très-divers. Les uns s'applaudissaient de ce qu'on
était parvenu à tenir tête aux Français; les autres, en plus grand
nombre, s'épouvantaient de la condition à laquelle on avait pu leur
résister un instant, condition terrible, car il avait fallu leur
donner une armée à égorger, en la jetant sous leurs pas, comme un
obstacle physique à détruire. Pour la première fois, il est vrai, les
succès obtenus par les Français n'avaient pas été aussi décisifs que
de coutume, surtout en apparence; mais l'armée russe, dans cette
sanglante journée, n'en avait pas moins perdu un tiers de son
effectif, et si le général Benningsen, pour dissimuler sa défaite,
essayait quelques démonstrations présomptueuses en face de nos
quartiers d'hiver, il lui était impossible de rien tenter de
considérable, ni de s'opposer à un seul des siéges entrepris sous ses
yeux. Napoléon, que ses renforts commençaient à rejoindre, avait pour
l'accabler cent mille hommes présents sous les armes, sans compter les
troupes françaises ou alliées qui, protégées par la grande armée,
exécutaient à gauche le siége de Dantzig, et achevaient à droite la
conquête des places de la Silésie. La seule difficulté qui empêchât
Napoléon de terminer cette campagne déjà bien longue, était, comme on
l'a vu, celle des transports. S'il eût gelé fortement, le traînage eût
permis de porter avec soi de quoi nourrir l'armée pendant une
opération offensive. Mais les alternatives de gel et de dégel
rendaient impossible de charrier un approvisionnement de quelques
jours. Il fallait donc attendre une autre saison, et M. de Talleyrand,
laissé à Varsovie, employait les sollicitations, l'argent, les
promesses, les menaces même, pour assurer le transport des vivres
indispensables de la Vistule à la Passarge.
[En marge: Changement d'esprit opéré chez Napoléon par les obstacles
qu'il rencontre en Pologne.]
Dans cette situation, qui devait se prolonger plusieurs mois encore,
il y avait place pour les négociations. Depuis que les obstacles
naturels se faisaient sentir à Napoléon, et surtout depuis qu'il
observait la Pologne de plus près, l'enivrement qui l'avait porté sur
la Vistule s'était un peu dissipé. Il avait reconnu que les Russes,
peu redoutables pour les soldats français, si on n'allait pas les
chercher au delà du Danube ou de l'Elbe, devenaient, aidés du climat,
un ennemi difficile et long à vaincre. Frappé d'abord de
l'enthousiasme qui éclatait à Posen, Napoléon avait cru que les
Polonais pourraient lui fournir cent mille hommes; mais bientôt il
avait vu le peuple des campagnes peu sensible à un changement de
domination, qui le laissait esclave de la glèbe sous tous les maîtres,
fuyant dans la Pologne autrichienne les horreurs de la guerre; le
peuple des villes enthousiaste et prêt à se dévouer sans réserve, mais
la noblesse, plus prévoyante, faisant des conditions qu'on ne pouvait
accepter sans imprudence; les officiers qui avaient servi dans les
armées françaises vivant assez mal avec les nobles qui n'avaient pas
quitté leurs châteaux; les uns et les autres par leurs susceptibilités
ajoutant aux difficultés de l'organisation militaire du pays; les
levées enfin, qui devaient monter à cent mille hommes, réduites à
quinze mille jeunes soldats, organisés en vingt bataillons, destinés
un jour à se couvrir de gloire sous le brave Poniatowski, mais
actuellement peu aguerris, et provoquant les moqueries de nos soldats.
Napoléon avait vu tout cela, et il était moins ardent à reconstituer
la Pologne, moins disposé, depuis qu'il la connaissait, à bouleverser
le continent pour la rétablir. Sans douter de sa propre puissance, il
avait, des obstacles que la nature peut opposer à l'armée la plus
héroïque, une idée plus juste, et de l'oeuvre qui l'attirait dans les
plaines du Nord, une opinion moins favorable. Il inclinait donc un peu
davantage à écouter des propositions pacifiques, sans se départir pour
cela d'aucune de ses prétentions, parce qu'il était certain, au
retour de la belle saison, de passer sur le corps de toutes les armées
qu'on présenterait à ses coups. Il ne voyait, dans une négociation qui
aboutirait à la paix, qu'une économie de temps et de sang, car, pour
les périls, il se croyait capable de les surmonter tous, quels qu'ils
fussent.
[En marge: Quelques pourparlers entre le roi de Prusse et Napoléon.]
[En marge: Le parti de la guerre empêche qu'on ne profite des
dispositions de Napoléon, un moment bienveillantes pour la Prusse.]
Depuis la bataille d'Eylau, plusieurs parlementaires étaient allés et
venus de Koenigsberg à Osterode. Sous la première impression de cette
bataille, Napoléon avait fait dire par le général Bertrand au roi
Frédéric-Guillaume, qu'il était prêt à lui rendre ses États, mais
jusqu'à l'Elbe seulement, ce qui entraînait pour ce prince la perte
des provinces de Westphalie, de Saxe et de Franconie, c'est-à-dire un
quart à peu près de la monarchie prussienne, mais ce qui lui assurait
au moins la restitution des trois autres quarts. Napoléon avait ajouté
que, plein d'estime pour le monarque qui régnait sur la Prusse, il
aimait mieux lui accorder cette restitution à lui-même qu'à
l'intervention de la Russie. L'infortuné Frédéric-Guillaume, bien que
le sacrifice fût grand, bien que ses soldats se fussent honorablement
conduits à Eylau, et qu'il se trouvât un peu relevé aux yeux de ses
alliés, ne se faisait aucune illusion; et cette bataille d'Eylau, que
les Russes appelaient presque une victoire, n'était à ses yeux qu'une
sanglante défaite, dont toute la différence avec Iéna, avec
Austerlitz, était d'avoir coûté plus de sang aux Français, et de
n'avoir pas amené, grâce à la saison, des résultats aussi décisifs. Il
était persuadé qu'au printemps les Français mettraient à la guerre une
fin prompte et désastreuse. Mais la reine, mais le parti de la
guerre, excités par les derniers événements militaires, par les
influences russes, dont on était malheureusement trop rapproché à
Koenigsberg, n'appréciaient pas la situation avec un jugement aussi
sain que le roi, et, en dictant une réponse évasive aux paroles
amicales que le général Bertrand avait mission de transmettre,
empêchèrent qu'on ne profitât des dispositions de Napoléon,
momentanément pacifiques.
[En marge: Napoléon ramené à l'idée d'une grande alliance
continentale, pense qu'il sera conduit à choisir entre la Russie ou
l'Autriche.]
[En marge: Les dispositions manifestées par les officiers et les
soldats de l'armée russe, portent Napoléon à croire qu'une alliance
avec la Russie serait possible.]