effrayé des menaces de la Russie, réintègre les hospodars
Ipsilanti et Maruzzi. -- Les Russes n'en continuent pas moins
leur marche vers la frontière turque. -- En apprenant la
violation de son territoire, la Porte, excitée par le général
Sébastiani, envoie ses passe-ports au ministre de Russie, M.
d'Italinski. -- Les Anglais, d'accord avec les Russes, demandent
le retour de M. d'Italinski, l'expulsion du général Sébastiani,
et une déclaration immédiate de guerre contre la France. --
Résistance de la Porte et retraite du ministre d'Angleterre, M.
Charles Arbuthnot, à bord de la flotte anglaise à Ténédos. --
L'amiral Duckworth, à la tête de sept vaisseaux et de deux
frégates, force les Dardanelles sans essuyer de dommage, et
détruit une division navale turque au cap Nagara. -- Terreur à
Constantinople. -- Le gouvernement turc, divisé, est près de
céder. -- Le général Sébastiani encourage le sultan Sélim, et
l'engage à simuler une négociation, pour se donner le temps
d'armer Constantinople. -- Les conseils de l'ambassadeur de
France sont suivis, et Constantinople est armée en quelques jours
avec le concours des officiers français. -- Des pourparlers
s'engagent entre la Porte et l'escadre britannique mouillée aux
îles des Princes. -- Ces pourparlers se terminent par un refus
d'obtempérer aux demandes de la légation anglaise. -- L'amiral
Duckworth se dirige sur Constantinople, trouve la ville armée de
trois cents bouches à feu, et se décide à regagner les
Dardanelles. -- Il les franchit de nouveau, mais avec beaucoup de
dommage pour sa division. -- Grand effet produit en Europe par
cet événement, au profit de la politique de Napoléon. -- Quoique
victorieux, Napoléon, frappé des difficultés que la nature lui
oppose en Pologne, se rattache à l'idée d'une grande alliance
continentale. -- Il fait de nouveaux efforts pour pénétrer le
secret de la politique autrichienne. -- La cour de Vienne, en
réponse à ses questions, lui offre sa médiation auprès des
puissances belligérantes. -- Napoléon voit dans cette offre une
manière de s'immiscer dans la querelle, et de se préparer à la
guerre. -- Il appelle sur-le-champ une troisième conscription,
tire de nouvelles forces de France et d'Italie, crée avec une
promptitude extraordinaire une armée de réserve de cent mille
hommes, et donne communication de ces mesures à l'Autriche. --
État florissant de l'armée française sur la basse Vistule et la
Passarge. -- L'hiver, long-temps retardé, se fait vivement
sentir. -- Napoléon profite de ce temps d'inaction pour
entreprendre le siége de Dantzig. -- Le maréchal Lefebvre chargé
du commandement des troupes, le général Chasseloup de la
direction des opérations du génie. -- Longs et difficiles travaux
de ce siége mémorable. -- Les deux souverains de Prusse et de
Russie se décident à envoyer devant Dantzig un puissant secours.
-- Napoléon, de son côté, dispose ses corps d'armée de manière à
pouvoir renforcer le maréchal Lefebvre à l'improviste. -- Beau
combat livré sous les murs de Dantzig. -- Derniers travaux
d'approche. -- Les Français sont prêts à donner l'assaut. -- La
place se rend. -- Ressources immenses en blé et en vin trouvées
dans la ville de Dantzig. -- Le maréchal Lefebvre créé duc de
Dantzig. -- Le retour du printemps décide Napoléon à reprendre
l'offensive. -- La reprise des opérations fixée au 10 juin 1807.
-- Les Russes préviennent les Français, et dirigent, le 5 juin,
une attaque générale contre les cantonnements de la Passarge. --
Le maréchal Ney, sur lequel s'étaient portés les deux tiers de
l'armée russe, leur tient tête avec une intrépidité héroïque,
entre Guttstadt et Deppen. -- Ce maréchal donne le temps à
Napoléon de concentrer toute l'armée française sur Deppen. --
Napoléon prend à son tour une offensive vigoureuse, et pousse les
Russes l'épée dans les reins. -- Le général Benningsen se retire
précipitamment vers la Prégel, en descendant l'Alle. -- Napoléon
marche de manière à s'interposer entre l'armée russe et
Koenigsberg. -- La tête de l'armée française rencontre l'armée
russe campée à Heilsberg. -- Combat sanglant livré le 10 juin. --
Napoléon, arrivé le soir à Heilsberg avec le gros de ses forces,
se prépare à livrer le lendemain une bataille décisive, lorsque
les Russes décampent. -- Il continue à manoeuvrer de manière à
les couper de Koenigsberg. -- Il envoie sa gauche, composée des
maréchaux Soult et Davout, sur Koenigsberg, et avec les corps des
maréchaux Lannes, Mortier, Ney, Bernadotte et la garde, il suit
l'armée russe le long de l'Alle. -- Le général Benningsen,
effrayé pour le sort de Koenigsberg, veut courir au secours de
cette place, et se hâte de passer l'Alle à Friedland. -- Napoléon
le surprend, le 14 au matin, au moment où il passait l'Alle. --
Mémorable bataille de Friedland. -- Les Russes, accablés, se
retirent sur le Niémen, en abandonnant Koenigsberg. -- Prise de
Koenigsberg. -- Armistice offert par les Russes, et accepté par
Napoléon. -- Translation du quartier général français à Tilsit.
-- Entrevue d'Alexandre et de Napoléon sur un radeau placé au
milieu du Niémen. -- Napoléon invite Alexandre à passer le
Niémen, et à fixer son séjour à Tilsit. -- Intimité promptement
établie entre les deux monarques. -- Napoléon s'empare de
l'esprit d'Alexandre, et lui fait accepter de vastes projets, qui
consistent à contraindre l'Europe entière à prendre les armes
contre l'Angleterre, si celle-ci ne veut pas consentir à une paix
équitable. -- Le partage de l'empire turc doit être le prix des
complaisances d'Alexandre. -- Contestation au sujet de
Constantinople. -- Alexandre finit par adhérer à tous les projets
de Napoléon, et semble concevoir pour lui une amitié des plus
vives. -- Napoléon, par considération pour Alexandre, consent à
restituer au roi de Prusse une partie de ses États. -- Le roi de
Prusse se rend à Tilsit. -- Son rôle entre Alexandre et
Napoléon. -- La reine de Prusse vient aussi à Tilsit, pour
essayer d'arracher à Napoléon quelques concessions favorables à
la Prusse. -- Napoléon respectueux envers cette reine
malheureuse, mais inflexible. -- Conclusions des négociations. --
Traités patents et secrets de Tilsit. -- Conventions occultes
restées inconnues à l'Europe. -- Napoléon et Alexandre, d'accord
sur tous les points, se quittent en se donnant d'éclatants
témoignages d'affection, et en se faisant la promesse de se
revoir bientôt. -- Retour de Napoléon en France, après une
absence de près d'une année. -- Sa gloire après Tilsit. --
Caractère de sa politique à cette époque.
[En marge: Événements d'Orient pendant la guerre de Pologne.]
Tandis que Napoléon, cantonné sur la basse Vistule, attendait au
milieu des neiges de la Pologne, que le retour de la belle saison lui
permît de reprendre l'offensive, et employait le temps de cette
inaction apparente à faire le siége de Dantzig, à recruter son armée,
à gouverner son vaste empire, l'Orient, récemment engagé dans la
querelle de l'Occident, apportait un utile secours à ses armes, et
procurait un éclatant succès à sa politique.
Nous avons déjà fait connaître le sultan Sélim, la noblesse de son
caractère, les lumières de son esprit. Nous avons montré aussi
l'embarras de sa situation, entre la Russie et l'Angleterre qu'il
n'aimait pas, et la France qu'il chérissait par goût, par instinct,
par prévoyance, car il savait bien que celle-ci, même dans les jours
de sa plus grande ambition, ne convoiterait jamais Constantinople. Il
nous reste à raconter ce qui s'était passé pendant que l'armée
française livrait en décembre la bataille de Pultusk, et en février
celle d'Eylau.
[En marge: Le sultan Sélim, intimidé par les menaces de la Russie,
rétablit dans leurs fonctions les hospodars Ipsilanti et Maruzzi.]
[En marge: Le sultan fait donner en même temps à Napoléon les
assurances secrètes du plus grand dévouement.]
[En marge: Napoléon encourage Sélim, le ranime, et lui fait offrir le
double secours d'une flotte et d'une armée.]
Le sultan Sélim, comme on l'a vu, avait commencé par déposer les
hospodars de Valachie et de Moldavie, Maruzzi et Ipsilanti,
notoirement dévoués à la politique russe. Mais bientôt M. d'Italinski
le menaçant d'une rupture immédiate, s'il ne les rétablissait pas dans
leur charge, il avait cédé aux menaces de ce représentant de la
Russie, et il s'était résigné à rendre le gouvernement des provinces
du Danube à deux ennemis avoués de son empire. La Russie invoquait
pour exiger cette concession le traité de Cainardgi, qui lui conférait
un certain droit d'intervenir dans le gouvernement de la Moldavie et
de la Valachie. À peine le sultan Sélim avait-il obéi, poussé bien
plus par la volonté de ses ministres que par la sienne, qu'il avait
écrit à Napoléon pour solliciter son indulgence, pour lui bien
affirmer que l'acte auquel il venait de se laisser entraîner n'était
point l'abandon de l'alliance française, mais une mesure de prudence
commandée par l'effrayante désorganisation des forces turques.
Napoléon lui avait répondu tout de suite, et, loin de le décourager
par des témoignages de mécontentement, l'avait plaint, caressé,
ranimé, et lui avait offert le double secours de l'armée française de
Dalmatie, qu'on pouvait diriger par la Bosnie sur le bas Danube, et de
la flotte française de Cadix, qui était prête à faire voile des côtes
d'Espagne vers les Dardanelles. Cette flotte protégée par les détroits
dès qu'elle aurait passé le Bosphore, devait être bientôt maîtresse de
la mer Noire, et y donner aux Turcs un grand appui. En attendant ces
secours, Napoléon avait fait partir de la Dalmatie plusieurs
officiers, tant du génie que de l'artillerie, pour seconder les Turcs
dans la défense de Constantinople et des Dardanelles.
[En marge: Efforts du général Sébastiani pour amener la Porte à
déclarer la guerre aux Russes.]
Le général Sébastiani, usant avec habileté des moyens mis à sa
disposition, n'avait cessé de stimuler le sultan et le divan, pour les
amener à déclarer la guerre aux Russes. Il faisait valoir auprès d'eux
les prodigieux succès de Napoléon dans les plaines du Nord, sa marche
audacieuse au delà de la Vistule, son grand projet de reconstituer la
Pologne, et avait promis en son nom, si la Porte prenait les armes,
d'obtenir pour elle la révocation des traités qui la plaçaient dans la
dépendance de la Russie, peut-être même la restitution de la Crimée.
[En marge: Perplexités de la Porte.]
[En marge: Les Russes mettent fin aux perplexités de la Porte, en
passant le Dniester spontanément.]
[En marge: Accord des Russes et des Anglais pour agir offensivement
contre la Porte.]
Le sultan Sélim eût suivi volontiers les conseils du général
Sébastiani, mais ses ministres étaient divisés: une moitié d'entre eux
vendus aux Russes et aux Anglais trahissaient ouvertement; l'autre
moitié tremblait en songeant à l'impuissance dans laquelle était tombé
l'empire ottoman. Bien que cet empire comptât encore plus de trois
cent mille soldats, la plupart barbares, quelques-uns à demi
instruits, et une flotte d'une vingtaine de vaisseaux d'assez belle
apparence, ces forces, aussi mal organisées que mal dirigées, ne
pouvaient guerre être opposées aux Russes et aux Anglais, à moins que
beaucoup d'officiers français, admis dans les rangs de l'armée turque,
ne vinssent communiquer à la longue le savoir européen à des troupes
qui étaient braves, sans doute, mais dont le fanatisme, attiédi par le
temps, ne pouvait plus comme autrefois se passer des ressources de la
science militaire. Tandis que la Porte était livrée à ces perplexités,
les Russes avaient mis fin à ses incertitudes, en franchissant le
Dniester, même après la réintégration des deux hospodars. L'invincible
attrait qui les pousse vers Constantinople, avait fait taire chez eux
toutes les considérations de la prudence. C'était une grande faute en
effet, quand ils avaient sur les bras l'armée française, et qu'ils
pouvaient à peine lui opposer deux cent mille hommes, d'en employer
cinquante mille contre les Turcs. Mais au milieu des bouleversements
de ce siècle, l'idée de profiter de l'occasion, pour prendre ce qui
leur convenait, était alors l'idée dominante de tous les
gouvernements. Les Russes se disaient donc que le moment était venu
peut-être de s'emparer de la Valachie et de la Moldavie. Les Anglais
de leur côté n'étaient pas fâchés de trouver un prétexte pour
reparaître en Égypte. Si les uns et les autres ne s'entendaient pas
encore pour partager immédiatement l'empire turc, sujet sur lequel un
accord semblait entre eux fort difficile, ils étaient convenus du
moins d'arracher la Porte à l'influence de la France, et de l'arracher
à cette influence par la force. Les Russes devaient franchir le
Dniester, et les Anglais les Dardanelles. En même temps, une flotte
devait attaquer Alexandrie.
[En marge: Les Russes passent le Dniester en trois corps.]
C'est ce qui explique comment les Russes avaient passé le Dniester,
même après la réintégration des hospodars. Ils avaient marché en trois
corps, l'un dirigé sur Choczin, l'autre sur Bender, le troisième sur
Yassi. Leur projet était de s'avancer sur Bucharest, pour donner la
main aux Serviens révoltés. Leurs forces actives s'élevaient à 40
mille hommes, et à 50 mille en comptant les réserves laissées en
arrière.
[En marge: Réunion d'une flotte anglaises aux Dardanelles.]
Tandis que les Russes agissaient de leur côté, l'amirauté anglaise
avait ordonné au contre-amiral Louis de se porter avec trois vaisseaux
vers les Dardanelles, de les franchir sans commettre aucun acte
hostile, ce qui se pouvait, les Turcs à cette époque permettant le
passage aux vaisseaux armés de la Russie et de l'Angleterre, d'y
exécuter une simple reconnaissance des lieux, d'y recueillir les
familles des négociants anglais qui ne voudraient pas rester à
Constantinople pendant les événements dont on était menacé, et de
revenir ensuite à Ténédos pour attendre deux divisions, l'une de
l'amiral Sidney Smith tirée des mers du Levant, l'autre de l'amiral
Duckworth tirée de Gibraltar. Les trois divisions, fortes de huit
vaisseaux, de plusieurs frégates, corvettes et bombardes, devaient
être placées sous le commandement de l'amiral Duckworth, et agir sur
la réquisition de sir Arbuthnot, ambassadeur d'Angleterre à
Constantinople.
[En marge: La Porte en apprenant le passage de Dniester, envoie ses
passe-ports au ministre de Russie.]
Quand ce déploiement de forces sur terre et sur mer fut connu des
Turcs, soit par la marche des Russes au delà du Dniester, soit par
l'apparition du contre-amiral Louis aux Dardanelles, ils regardèrent
la guerre comme inévitable, et ils l'acceptèrent, les uns avec
enthousiasme, les autres avec terreur. Quoique la Russie protestât
vivement de ses intentions inoffensives, et déclarât que ses troupes
venaient occuper pacifiquement les provinces danubiennes, afin
d'assurer l'exécution des traités, la Porte ne se laissa point abuser,
et elle expédia ses passe-ports à M. d'Italinski. Les deux détroits
furent immédiatement fermés au pavillon militaire de toutes les
puissances. Les pachas placés dans les provinces frontières, reçurent
l'ordre de réunir des troupes, et Mustapha Baraïctar, à la tête de 80
mille hommes, fut chargé de punir les Russes de leur mépris envers
l'armée turque, mépris poussé jusqu'à envahir l'empire avec moins de
cinquante mille hommes.
[En marge: Menaces de M. Charles Arbuthnot, resté à Constantinople
après le départ de M. d'Italinski.]
M. d'Italinski parti, restait à Constantinople M. Charles Arbuthnot,
ministre d'Angleterre, qu'on n'était pas fondé à renvoyer encore,
puisqu'aucune hostilité n'avait été commise par les forces
britanniques. M. Charles Arbuthnot prit à son tour l'attitude la plus
menaçante, demanda le rappel de M. d'Italinski, l'expulsion du général
Sébastiani, l'adoption immédiate d'une politique hostile à la France,
le renouvellement des traités qui liaient la Porte à l'Angleterre et à
la Russie, enfin la libre entrée des détroits pour le pavillon
britannique. On ne pouvait pousser plus loin l'exigence dans les
choses, l'arrogance dans le langage. M. Charles Arbuthnot déclara même
que si ses conditions n'étaient pas acceptées sur-le-champ, sa
retraite suivrait de près celle de M. d'Italinski, et qu'il se
rendrait à bord de l'escadre anglaise, réunie en ce moment à Ténédos,
pour la ramener de vive force sous les murs de Constantinople. Cette
menace jeta le divan dans la plus profonde consternation. On ne
comptait guère sur les fortifications des Dardanelles, depuis
long-temps négligées, et, les Dardanelles franchies, on tremblait à
l'idée d'une escadre anglaise maîtresse de la mer de Marmara,
accablant de ses feux le sérail, Sainte-Sophie, l'arsenal de
Constantinople.
[En marge: L'ambassadeur de France soutient le courage des Turcs, et
les décide à laisser partir M. Arbuthnot.]
Aussi la disposition à céder était-elle générale. Mais l'habile
ambassadeur qui représentait alors la France à Constantinople, et qui
avait l'avantage d'être à la fois diplomate et militaire, soutint le
courage chancelant des Turcs. Il leur montra tous les inconvénients
attachés en cette circonstance à une conduite pusillanime. Il fit
ressortir à leurs yeux la coïncidence des projets de l'Angleterre et
de la Russie, le concert de leurs efforts pour envahir le territoire
ottoman par terre et par mer, la réunion prochaine sous les murs de la
capitale d'une armée russe et d'une flotte anglaise, le danger d'un
partage total de l'empire, ou au moins d'un démembrement partiel, par
l'occupation simultanée de la Valachie, de la Moldavie et de l'Égypte.
Il fit retentir bien haut le nom de Napoléon, ses victoires, sa
présence sur la Vistule, les avantages qu'on trouverait dans son
alliance. Il annonça l'envoi sous bref délai de secours considérables,
et promit la restauration de l'ancienne puissance ottomane, si les
Turcs voulaient déployer un moment leur antique courage. Ces
exhortations, parvenues au sultan et aux divers membres du
gouvernement, tantôt par les voies directes, tantôt par des voies
indirectes bien choisies, secondées en outre par l'évidence du péril,
par les nouvelles arrivées coup sur coup de la marche triomphale de
Napoléon, produisirent l'effet qu'il fallait en attendre, et le divan,
après de nombreuses alternatives d'exaltation et d'abattement, termina
cette négociation en refusant d'accéder aux demandes de M. Charles
Arbuthnot, et en manifestant la résolution bien arrêtée de le laisser
partir.
[En marge: Départ de M. Arbuthnot pour se rendre à bord de l'escadre
anglaise.]
Le ministre d'Angleterre quitta Constantinople le 29 janvier, et
s'embarqua sur _l'Endymion_, pour se rendre à bord de l'escadre
commandée par sir John Duckworth, laquelle était mouillée à Ténédos,
en dehors des Dardanelles. M. Charles Arbuthnot, pendant une
quinzaine de jours, ne cessa de menacer la Porte des foudres de
l'escadre britannique, et employa ainsi à correspondre, le temps que
l'amiral Duckworth employait à attendre un vent favorable. De son côté
le général Sébastiani, après avoir poussé la Porte à une résolution
énergique, avait une tâche plus difficile encore à remplir auprès
d'elle, c'était d'éveiller son apathie, de vaincre sa négligence, de
l'amener enfin à élever quelques batteries soit aux détroits, soit à
Constantinople. Ce n'était pas chose aisée, avec un gouvernement
incapable, tombé depuis long-temps dans une sorte d'imbécillité, et
paralysé en ce moment par la crainte des vaisseaux anglais bien plus
que par celle des armées russes. Cependant, insistant tour à tour
auprès du sultan ou de ses ministres, aidé par ses aides-de-camp MM.
de Lascours et de Coigny, il obtint un commencement d'armement, qui,
bien que très-imparfait, suffit néanmoins pour causer quelques
appréhensions à l'amiral anglais, lequel écrivit à son gouvernement
que l'opération, sans être inexécutable, serait plus difficile qu'on
ne le croyait à Londres.
[En marge: Marche de la flotte anglaise sur Constantinople.]
Enfin toutes les correspondances entre M. Arbuthnot et le
Reiss-effendi étant demeurées sans effet, et le vent du sud,
long-temps souhaité, se faisant sentir, l'amiral Duckworth fit voile
le 19 février au matin vers les châteaux des Dardanelles.
[En marge: Les Dardanelles, la mer de Marmara, Constantinople et le
Bosphore.]
Il n'existe pas au monde une position aussi connue, même des hommes
les moins versés dans les connaissances géographiques, que celle de
Constantinople, située au milieu de la mer de Marmara, mer fermée,
dans laquelle on ne peut pénétrer qu'en forçant les Dardanelles ou le
Bosphore. Lorsqu'en venant de la Méditerranée, on a remonté le détroit
des Dardanelles pendant douze lieues, détroit qui, par ses bords
rapprochés, son courant continuel, ressemble à un vaste fleuve, on
débouche dans la mer de Marmara, large de vingt lieues, longue de
trente, et on trouve sur un beau promontoire, baigné d'un côté par la
mer de Marmara elle-même, de l'autre par la rivière des Eaux-Douces,
l'immortelle cité, qui fut sous les Grecs Byzance, sous les Romains
Constantinople, et sous les Turcs Stamboul, la métropole de
l'islamisme. Vue de la mer, elle présente un amphithéâtre de mosquées
et de palais moresques, entre lesquels se distinguent les dômes de
Sainte-Sophie, et tout à fait au bout du promontoire qu'elle occupe,
on aperçoit le sérail où les descendants de Mahomet, plongés dans la
mollesse, sommeillent à côté du danger d'un bombardement, depuis que
leur lâche incapacité ne sait plus défendre le Bosphore et les
Dardanelles, ces deux portes de leur empire, pourtant si faciles à
fermer.
[En marge: L'escadre anglaise force le passage des Dardanelles dans la
journée du 19 février.]
Quand on a franchi les Dardanelles, traversé la mer de Marmara, et
dépassé le promontoire sur lequel Constantinople est assise, s'ouvre
un second détroit, plus resserré, plus redoutable, long de sept lieues
seulement, et dont les bords sont tellement voisins l'un de l'autre,
qu'une escadre y périrait à coup sûr, s'il était bien défendu. Ce
détroit est celui du Bosphore, qui conduit dans la mer Noire. Les
Dardanelles sont pour l'empire ottoman la porte ouverte du côté de
l'Angleterre, le Bosphore la porte ouverte du côté de la Russie. Mais
si les Russes ont contre eux l'étroite dimension du Bosphore, les
Anglais ont contre eux le courant des eaux, coulant sans cesse de la
mer Noire à la Méditerranée. C'est ce courant impossible à vaincre,
sans un vent favorable du sud, que les Anglais s'apprêtèrent à
remonter dans la journée du 19 février 1807. L'amiral Duckworth, ayant
sous ses ordres les deux contre-amiraux Louis et Sidney Smith, avec
sept vaisseaux, deux frégates, et plusieurs corvettes et bombardes,
s'éleva en colonne dans le détroit des Dardanelles. Il avait la veille
perdu un vaisseau, _l'Ajax_, qui avait été dévoré par les flammes. Le
vent aidant, il eut bientôt franchi la première partie du canal, qui
court de l'ouest à l'est, et dont la largeur est telle que les
possesseurs de cette mer n'ont jamais songé à la défendre. Du cap dit
_des Barbiers_ jusqu'à Sestos et Abydos, le canal se redresse au nord,
et devient si étroit dans cette partie, qu'il est alors extrêmement
dangereux d'en braver les feux croisés. Puis il se détourne de nouveau
à l'est, et présente un coude duquel partent des feux redoutables. Ces
feux prennent les vaisseaux dans leur longueur, de façon qu'une
escadre assez audacieuse pour forcer le passage, canonnée de droite et
de gauche par les batteries d'Europe et d'Asie, l'est encore en tête
par les batteries de Sestos, pendant un trajet de plus d'une lieue.
C'est à l'entrée et à la sortie de cette passe étroite, que se
trouvaient les châteaux dits des Dardanelles, construits en vieille
maçonnerie, armés d'une grosse artillerie lourde et peu maniable, qui
lançait d'énormes boulets en pierre, autrefois la terreur des marines
chrétiennes.
[En marge: L'escadre anglaise n'essuie que des pertes légères au
passage des Dardanelles.]