Événements d'Orient pendant l'hiver de 1807. -- Le sultan Sélim,

effrayé des menaces de la Russie, réintègre les hospodars

Ipsilanti et Maruzzi. -- Les Russes n'en continuent pas moins

leur marche vers la frontière turque. -- En apprenant la

violation de son territoire, la Porte, excitée par le général

Sébastiani, envoie ses passe-ports au ministre de Russie, M.

d'Italinski. -- Les Anglais, d'accord avec les Russes, demandent

le retour de M. d'Italinski, l'expulsion du général Sébastiani,

et une déclaration immédiate de guerre contre la France. --

Résistance de la Porte et retraite du ministre d'Angleterre, M.

Charles Arbuthnot, à bord de la flotte anglaise à Ténédos. --

L'amiral Duckworth, à la tête de sept vaisseaux et de deux

frégates, force les Dardanelles sans essuyer de dommage, et

détruit une division navale turque au cap Nagara. -- Terreur à

Constantinople. -- Le gouvernement turc, divisé, est près de

céder. -- Le général Sébastiani encourage le sultan Sélim, et

l'engage à simuler une négociation, pour se donner le temps

d'armer Constantinople. -- Les conseils de l'ambassadeur de

France sont suivis, et Constantinople est armée en quelques jours

avec le concours des officiers français. -- Des pourparlers

s'engagent entre la Porte et l'escadre britannique mouillée aux

îles des Princes. -- Ces pourparlers se terminent par un refus

d'obtempérer aux demandes de la légation anglaise. -- L'amiral

Duckworth se dirige sur Constantinople, trouve la ville armée de

trois cents bouches à feu, et se décide à regagner les

Dardanelles. -- Il les franchit de nouveau, mais avec beaucoup de

dommage pour sa division. -- Grand effet produit en Europe par

cet événement, au profit de la politique de Napoléon. -- Quoique

victorieux, Napoléon, frappé des difficultés que la nature lui

oppose en Pologne, se rattache à l'idée d'une grande alliance

continentale. -- Il fait de nouveaux efforts pour pénétrer le

secret de la politique autrichienne. -- La cour de Vienne, en

réponse à ses questions, lui offre sa médiation auprès des

puissances belligérantes. -- Napoléon voit dans cette offre une

manière de s'immiscer dans la querelle, et de se préparer à la

guerre. -- Il appelle sur-le-champ une troisième conscription,

tire de nouvelles forces de France et d'Italie, crée avec une

promptitude extraordinaire une armée de réserve de cent mille

hommes, et donne communication de ces mesures à l'Autriche. --

État florissant de l'armée française sur la basse Vistule et la

Passarge. -- L'hiver, long-temps retardé, se fait vivement

sentir. -- Napoléon profite de ce temps d'inaction pour

entreprendre le siége de Dantzig. -- Le maréchal Lefebvre chargé

du commandement des troupes, le général Chasseloup de la

direction des opérations du génie. -- Longs et difficiles travaux

de ce siége mémorable. -- Les deux souverains de Prusse et de

Russie se décident à envoyer devant Dantzig un puissant secours.

-- Napoléon, de son côté, dispose ses corps d'armée de manière à

pouvoir renforcer le maréchal Lefebvre à l'improviste. -- Beau

combat livré sous les murs de Dantzig. -- Derniers travaux

d'approche. -- Les Français sont prêts à donner l'assaut. -- La

place se rend. -- Ressources immenses en blé et en vin trouvées

dans la ville de Dantzig. -- Le maréchal Lefebvre créé duc de

Dantzig. -- Le retour du printemps décide Napoléon à reprendre

l'offensive. -- La reprise des opérations fixée au 10 juin 1807.

-- Les Russes préviennent les Français, et dirigent, le 5 juin,

une attaque générale contre les cantonnements de la Passarge. --

Le maréchal Ney, sur lequel s'étaient portés les deux tiers de

l'armée russe, leur tient tête avec une intrépidité héroïque,

entre Guttstadt et Deppen. -- Ce maréchal donne le temps à

Napoléon de concentrer toute l'armée française sur Deppen. --

Napoléon prend à son tour une offensive vigoureuse, et pousse les

Russes l'épée dans les reins. -- Le général Benningsen se retire

précipitamment vers la Prégel, en descendant l'Alle. -- Napoléon

marche de manière à s'interposer entre l'armée russe et

Koenigsberg. -- La tête de l'armée française rencontre l'armée

russe campée à Heilsberg. -- Combat sanglant livré le 10 juin. --

Napoléon, arrivé le soir à Heilsberg avec le gros de ses forces,

se prépare à livrer le lendemain une bataille décisive, lorsque

les Russes décampent. -- Il continue à manoeuvrer de manière à

les couper de Koenigsberg. -- Il envoie sa gauche, composée des

maréchaux Soult et Davout, sur Koenigsberg, et avec les corps des

maréchaux Lannes, Mortier, Ney, Bernadotte et la garde, il suit

l'armée russe le long de l'Alle. -- Le général Benningsen,

effrayé pour le sort de Koenigsberg, veut courir au secours de

cette place, et se hâte de passer l'Alle à Friedland. -- Napoléon

le surprend, le 14 au matin, au moment où il passait l'Alle. --

Mémorable bataille de Friedland. -- Les Russes, accablés, se

retirent sur le Niémen, en abandonnant Koenigsberg. -- Prise de

Koenigsberg. -- Armistice offert par les Russes, et accepté par

Napoléon. -- Translation du quartier général français à Tilsit.

-- Entrevue d'Alexandre et de Napoléon sur un radeau placé au

milieu du Niémen. -- Napoléon invite Alexandre à passer le

Niémen, et à fixer son séjour à Tilsit. -- Intimité promptement

établie entre les deux monarques. -- Napoléon s'empare de

l'esprit d'Alexandre, et lui fait accepter de vastes projets, qui

consistent à contraindre l'Europe entière à prendre les armes

contre l'Angleterre, si celle-ci ne veut pas consentir à une paix

équitable. -- Le partage de l'empire turc doit être le prix des

complaisances d'Alexandre. -- Contestation au sujet de

Constantinople. -- Alexandre finit par adhérer à tous les projets

de Napoléon, et semble concevoir pour lui une amitié des plus

vives. -- Napoléon, par considération pour Alexandre, consent à

restituer au roi de Prusse une partie de ses États. -- Le roi de

Prusse se rend à Tilsit. -- Son rôle entre Alexandre et

Napoléon. -- La reine de Prusse vient aussi à Tilsit, pour

essayer d'arracher à Napoléon quelques concessions favorables à

la Prusse. -- Napoléon respectueux envers cette reine

malheureuse, mais inflexible. -- Conclusions des négociations. --

Traités patents et secrets de Tilsit. -- Conventions occultes

restées inconnues à l'Europe. -- Napoléon et Alexandre, d'accord

sur tous les points, se quittent en se donnant d'éclatants

témoignages d'affection, et en se faisant la promesse de se

revoir bientôt. -- Retour de Napoléon en France, après une

absence de près d'une année. -- Sa gloire après Tilsit. --

Caractère de sa politique à cette époque.

[En marge: Événements d'Orient pendant la guerre de Pologne.]

Tandis que Napoléon, cantonné sur la basse Vistule, attendait au

milieu des neiges de la Pologne, que le retour de la belle saison lui

permît de reprendre l'offensive, et employait le temps de cette

inaction apparente à faire le siége de Dantzig, à recruter son armée,

à gouverner son vaste empire, l'Orient, récemment engagé dans la

querelle de l'Occident, apportait un utile secours à ses armes, et

procurait un éclatant succès à sa politique.

Nous avons déjà fait connaître le sultan Sélim, la noblesse de son

caractère, les lumières de son esprit. Nous avons montré aussi

l'embarras de sa situation, entre la Russie et l'Angleterre qu'il

n'aimait pas, et la France qu'il chérissait par goût, par instinct,

par prévoyance, car il savait bien que celle-ci, même dans les jours

de sa plus grande ambition, ne convoiterait jamais Constantinople. Il

nous reste à raconter ce qui s'était passé pendant que l'armée

française livrait en décembre la bataille de Pultusk, et en février

celle d'Eylau.

[En marge: Le sultan Sélim, intimidé par les menaces de la Russie,

rétablit dans leurs fonctions les hospodars Ipsilanti et Maruzzi.]

[En marge: Le sultan fait donner en même temps à Napoléon les

assurances secrètes du plus grand dévouement.]

[En marge: Napoléon encourage Sélim, le ranime, et lui fait offrir le

double secours d'une flotte et d'une armée.]

Le sultan Sélim, comme on l'a vu, avait commencé par déposer les

hospodars de Valachie et de Moldavie, Maruzzi et Ipsilanti,

notoirement dévoués à la politique russe. Mais bientôt M. d'Italinski

le menaçant d'une rupture immédiate, s'il ne les rétablissait pas dans

leur charge, il avait cédé aux menaces de ce représentant de la

Russie, et il s'était résigné à rendre le gouvernement des provinces

du Danube à deux ennemis avoués de son empire. La Russie invoquait

pour exiger cette concession le traité de Cainardgi, qui lui conférait

un certain droit d'intervenir dans le gouvernement de la Moldavie et

de la Valachie. À peine le sultan Sélim avait-il obéi, poussé bien

plus par la volonté de ses ministres que par la sienne, qu'il avait

écrit à Napoléon pour solliciter son indulgence, pour lui bien

affirmer que l'acte auquel il venait de se laisser entraîner n'était

point l'abandon de l'alliance française, mais une mesure de prudence

commandée par l'effrayante désorganisation des forces turques.

Napoléon lui avait répondu tout de suite, et, loin de le décourager

par des témoignages de mécontentement, l'avait plaint, caressé,

ranimé, et lui avait offert le double secours de l'armée française de

Dalmatie, qu'on pouvait diriger par la Bosnie sur le bas Danube, et de

la flotte française de Cadix, qui était prête à faire voile des côtes

d'Espagne vers les Dardanelles. Cette flotte protégée par les détroits

dès qu'elle aurait passé le Bosphore, devait être bientôt maîtresse de

la mer Noire, et y donner aux Turcs un grand appui. En attendant ces

secours, Napoléon avait fait partir de la Dalmatie plusieurs

officiers, tant du génie que de l'artillerie, pour seconder les Turcs

dans la défense de Constantinople et des Dardanelles.

[En marge: Efforts du général Sébastiani pour amener la Porte à

déclarer la guerre aux Russes.]

Le général Sébastiani, usant avec habileté des moyens mis à sa

disposition, n'avait cessé de stimuler le sultan et le divan, pour les

amener à déclarer la guerre aux Russes. Il faisait valoir auprès d'eux

les prodigieux succès de Napoléon dans les plaines du Nord, sa marche

audacieuse au delà de la Vistule, son grand projet de reconstituer la

Pologne, et avait promis en son nom, si la Porte prenait les armes,

d'obtenir pour elle la révocation des traités qui la plaçaient dans la

dépendance de la Russie, peut-être même la restitution de la Crimée.

[En marge: Perplexités de la Porte.]

[En marge: Les Russes mettent fin aux perplexités de la Porte, en

passant le Dniester spontanément.]

[En marge: Accord des Russes et des Anglais pour agir offensivement

contre la Porte.]

Le sultan Sélim eût suivi volontiers les conseils du général

Sébastiani, mais ses ministres étaient divisés: une moitié d'entre eux

vendus aux Russes et aux Anglais trahissaient ouvertement; l'autre

moitié tremblait en songeant à l'impuissance dans laquelle était tombé

l'empire ottoman. Bien que cet empire comptât encore plus de trois

cent mille soldats, la plupart barbares, quelques-uns à demi

instruits, et une flotte d'une vingtaine de vaisseaux d'assez belle

apparence, ces forces, aussi mal organisées que mal dirigées, ne

pouvaient guerre être opposées aux Russes et aux Anglais, à moins que

beaucoup d'officiers français, admis dans les rangs de l'armée turque,

ne vinssent communiquer à la longue le savoir européen à des troupes

qui étaient braves, sans doute, mais dont le fanatisme, attiédi par le

temps, ne pouvait plus comme autrefois se passer des ressources de la

science militaire. Tandis que la Porte était livrée à ces perplexités,

les Russes avaient mis fin à ses incertitudes, en franchissant le

Dniester, même après la réintégration des deux hospodars. L'invincible

attrait qui les pousse vers Constantinople, avait fait taire chez eux

toutes les considérations de la prudence. C'était une grande faute en

effet, quand ils avaient sur les bras l'armée française, et qu'ils

pouvaient à peine lui opposer deux cent mille hommes, d'en employer

cinquante mille contre les Turcs. Mais au milieu des bouleversements

de ce siècle, l'idée de profiter de l'occasion, pour prendre ce qui

leur convenait, était alors l'idée dominante de tous les

gouvernements. Les Russes se disaient donc que le moment était venu

peut-être de s'emparer de la Valachie et de la Moldavie. Les Anglais

de leur côté n'étaient pas fâchés de trouver un prétexte pour

reparaître en Égypte. Si les uns et les autres ne s'entendaient pas

encore pour partager immédiatement l'empire turc, sujet sur lequel un

accord semblait entre eux fort difficile, ils étaient convenus du

moins d'arracher la Porte à l'influence de la France, et de l'arracher

à cette influence par la force. Les Russes devaient franchir le

Dniester, et les Anglais les Dardanelles. En même temps, une flotte

devait attaquer Alexandrie.

[En marge: Les Russes passent le Dniester en trois corps.]

C'est ce qui explique comment les Russes avaient passé le Dniester,

même après la réintégration des hospodars. Ils avaient marché en trois

corps, l'un dirigé sur Choczin, l'autre sur Bender, le troisième sur

Yassi. Leur projet était de s'avancer sur Bucharest, pour donner la

main aux Serviens révoltés. Leurs forces actives s'élevaient à 40

mille hommes, et à 50 mille en comptant les réserves laissées en

arrière.

[En marge: Réunion d'une flotte anglaises aux Dardanelles.]

Tandis que les Russes agissaient de leur côté, l'amirauté anglaise

avait ordonné au contre-amiral Louis de se porter avec trois vaisseaux

vers les Dardanelles, de les franchir sans commettre aucun acte

hostile, ce qui se pouvait, les Turcs à cette époque permettant le

passage aux vaisseaux armés de la Russie et de l'Angleterre, d'y

exécuter une simple reconnaissance des lieux, d'y recueillir les

familles des négociants anglais qui ne voudraient pas rester à

Constantinople pendant les événements dont on était menacé, et de

revenir ensuite à Ténédos pour attendre deux divisions, l'une de

l'amiral Sidney Smith tirée des mers du Levant, l'autre de l'amiral

Duckworth tirée de Gibraltar. Les trois divisions, fortes de huit

vaisseaux, de plusieurs frégates, corvettes et bombardes, devaient

être placées sous le commandement de l'amiral Duckworth, et agir sur

la réquisition de sir Arbuthnot, ambassadeur d'Angleterre à

Constantinople.

[En marge: La Porte en apprenant le passage de Dniester, envoie ses

passe-ports au ministre de Russie.]

Quand ce déploiement de forces sur terre et sur mer fut connu des

Turcs, soit par la marche des Russes au delà du Dniester, soit par

l'apparition du contre-amiral Louis aux Dardanelles, ils regardèrent

la guerre comme inévitable, et ils l'acceptèrent, les uns avec

enthousiasme, les autres avec terreur. Quoique la Russie protestât

vivement de ses intentions inoffensives, et déclarât que ses troupes

venaient occuper pacifiquement les provinces danubiennes, afin

d'assurer l'exécution des traités, la Porte ne se laissa point abuser,

et elle expédia ses passe-ports à M. d'Italinski. Les deux détroits

furent immédiatement fermés au pavillon militaire de toutes les

puissances. Les pachas placés dans les provinces frontières, reçurent

l'ordre de réunir des troupes, et Mustapha Baraïctar, à la tête de 80

mille hommes, fut chargé de punir les Russes de leur mépris envers

l'armée turque, mépris poussé jusqu'à envahir l'empire avec moins de

cinquante mille hommes.

[En marge: Menaces de M. Charles Arbuthnot, resté à Constantinople

après le départ de M. d'Italinski.]

M. d'Italinski parti, restait à Constantinople M. Charles Arbuthnot,

ministre d'Angleterre, qu'on n'était pas fondé à renvoyer encore,

puisqu'aucune hostilité n'avait été commise par les forces

britanniques. M. Charles Arbuthnot prit à son tour l'attitude la plus

menaçante, demanda le rappel de M. d'Italinski, l'expulsion du général

Sébastiani, l'adoption immédiate d'une politique hostile à la France,

le renouvellement des traités qui liaient la Porte à l'Angleterre et à

la Russie, enfin la libre entrée des détroits pour le pavillon

britannique. On ne pouvait pousser plus loin l'exigence dans les

choses, l'arrogance dans le langage. M. Charles Arbuthnot déclara même

que si ses conditions n'étaient pas acceptées sur-le-champ, sa

retraite suivrait de près celle de M. d'Italinski, et qu'il se

rendrait à bord de l'escadre anglaise, réunie en ce moment à Ténédos,

pour la ramener de vive force sous les murs de Constantinople. Cette

menace jeta le divan dans la plus profonde consternation. On ne

comptait guère sur les fortifications des Dardanelles, depuis

long-temps négligées, et, les Dardanelles franchies, on tremblait à

l'idée d'une escadre anglaise maîtresse de la mer de Marmara,

accablant de ses feux le sérail, Sainte-Sophie, l'arsenal de

Constantinople.

[En marge: L'ambassadeur de France soutient le courage des Turcs, et

les décide à laisser partir M. Arbuthnot.]

Aussi la disposition à céder était-elle générale. Mais l'habile

ambassadeur qui représentait alors la France à Constantinople, et qui

avait l'avantage d'être à la fois diplomate et militaire, soutint le

courage chancelant des Turcs. Il leur montra tous les inconvénients

attachés en cette circonstance à une conduite pusillanime. Il fit

ressortir à leurs yeux la coïncidence des projets de l'Angleterre et

de la Russie, le concert de leurs efforts pour envahir le territoire

ottoman par terre et par mer, la réunion prochaine sous les murs de la

capitale d'une armée russe et d'une flotte anglaise, le danger d'un

partage total de l'empire, ou au moins d'un démembrement partiel, par

l'occupation simultanée de la Valachie, de la Moldavie et de l'Égypte.

Il fit retentir bien haut le nom de Napoléon, ses victoires, sa

présence sur la Vistule, les avantages qu'on trouverait dans son

alliance. Il annonça l'envoi sous bref délai de secours considérables,

et promit la restauration de l'ancienne puissance ottomane, si les

Turcs voulaient déployer un moment leur antique courage. Ces

exhortations, parvenues au sultan et aux divers membres du

gouvernement, tantôt par les voies directes, tantôt par des voies

indirectes bien choisies, secondées en outre par l'évidence du péril,

par les nouvelles arrivées coup sur coup de la marche triomphale de

Napoléon, produisirent l'effet qu'il fallait en attendre, et le divan,

après de nombreuses alternatives d'exaltation et d'abattement, termina

cette négociation en refusant d'accéder aux demandes de M. Charles

Arbuthnot, et en manifestant la résolution bien arrêtée de le laisser

partir.

[En marge: Départ de M. Arbuthnot pour se rendre à bord de l'escadre

anglaise.]

Le ministre d'Angleterre quitta Constantinople le 29 janvier, et

s'embarqua sur _l'Endymion_, pour se rendre à bord de l'escadre

commandée par sir John Duckworth, laquelle était mouillée à Ténédos,

en dehors des Dardanelles. M. Charles Arbuthnot, pendant une

quinzaine de jours, ne cessa de menacer la Porte des foudres de

l'escadre britannique, et employa ainsi à correspondre, le temps que

l'amiral Duckworth employait à attendre un vent favorable. De son côté

le général Sébastiani, après avoir poussé la Porte à une résolution

énergique, avait une tâche plus difficile encore à remplir auprès

d'elle, c'était d'éveiller son apathie, de vaincre sa négligence, de

l'amener enfin à élever quelques batteries soit aux détroits, soit à

Constantinople. Ce n'était pas chose aisée, avec un gouvernement

incapable, tombé depuis long-temps dans une sorte d'imbécillité, et

paralysé en ce moment par la crainte des vaisseaux anglais bien plus

que par celle des armées russes. Cependant, insistant tour à tour

auprès du sultan ou de ses ministres, aidé par ses aides-de-camp MM.

de Lascours et de Coigny, il obtint un commencement d'armement, qui,

bien que très-imparfait, suffit néanmoins pour causer quelques

appréhensions à l'amiral anglais, lequel écrivit à son gouvernement

que l'opération, sans être inexécutable, serait plus difficile qu'on

ne le croyait à Londres.

[En marge: Marche de la flotte anglaise sur Constantinople.]

Enfin toutes les correspondances entre M. Arbuthnot et le

Reiss-effendi étant demeurées sans effet, et le vent du sud,

long-temps souhaité, se faisant sentir, l'amiral Duckworth fit voile

le 19 février au matin vers les châteaux des Dardanelles.

[En marge: Les Dardanelles, la mer de Marmara, Constantinople et le

Bosphore.]

Il n'existe pas au monde une position aussi connue, même des hommes

les moins versés dans les connaissances géographiques, que celle de

Constantinople, située au milieu de la mer de Marmara, mer fermée,

dans laquelle on ne peut pénétrer qu'en forçant les Dardanelles ou le

Bosphore. Lorsqu'en venant de la Méditerranée, on a remonté le détroit

des Dardanelles pendant douze lieues, détroit qui, par ses bords

rapprochés, son courant continuel, ressemble à un vaste fleuve, on

débouche dans la mer de Marmara, large de vingt lieues, longue de

trente, et on trouve sur un beau promontoire, baigné d'un côté par la

mer de Marmara elle-même, de l'autre par la rivière des Eaux-Douces,

l'immortelle cité, qui fut sous les Grecs Byzance, sous les Romains

Constantinople, et sous les Turcs Stamboul, la métropole de

l'islamisme. Vue de la mer, elle présente un amphithéâtre de mosquées

et de palais moresques, entre lesquels se distinguent les dômes de

Sainte-Sophie, et tout à fait au bout du promontoire qu'elle occupe,

on aperçoit le sérail où les descendants de Mahomet, plongés dans la

mollesse, sommeillent à côté du danger d'un bombardement, depuis que

leur lâche incapacité ne sait plus défendre le Bosphore et les

Dardanelles, ces deux portes de leur empire, pourtant si faciles à

fermer.

[En marge: L'escadre anglaise force le passage des Dardanelles dans la

journée du 19 février.]

Quand on a franchi les Dardanelles, traversé la mer de Marmara, et

dépassé le promontoire sur lequel Constantinople est assise, s'ouvre

un second détroit, plus resserré, plus redoutable, long de sept lieues

seulement, et dont les bords sont tellement voisins l'un de l'autre,

qu'une escadre y périrait à coup sûr, s'il était bien défendu. Ce

détroit est celui du Bosphore, qui conduit dans la mer Noire. Les

Dardanelles sont pour l'empire ottoman la porte ouverte du côté de

l'Angleterre, le Bosphore la porte ouverte du côté de la Russie. Mais

si les Russes ont contre eux l'étroite dimension du Bosphore, les

Anglais ont contre eux le courant des eaux, coulant sans cesse de la

mer Noire à la Méditerranée. C'est ce courant impossible à vaincre,

sans un vent favorable du sud, que les Anglais s'apprêtèrent à

remonter dans la journée du 19 février 1807. L'amiral Duckworth, ayant

sous ses ordres les deux contre-amiraux Louis et Sidney Smith, avec

sept vaisseaux, deux frégates, et plusieurs corvettes et bombardes,

s'éleva en colonne dans le détroit des Dardanelles. Il avait la veille

perdu un vaisseau, _l'Ajax_, qui avait été dévoré par les flammes. Le

vent aidant, il eut bientôt franchi la première partie du canal, qui

court de l'ouest à l'est, et dont la largeur est telle que les

possesseurs de cette mer n'ont jamais songé à la défendre. Du cap dit

_des Barbiers_ jusqu'à Sestos et Abydos, le canal se redresse au nord,

et devient si étroit dans cette partie, qu'il est alors extrêmement

dangereux d'en braver les feux croisés. Puis il se détourne de nouveau

à l'est, et présente un coude duquel partent des feux redoutables. Ces

feux prennent les vaisseaux dans leur longueur, de façon qu'une

escadre assez audacieuse pour forcer le passage, canonnée de droite et

de gauche par les batteries d'Europe et d'Asie, l'est encore en tête

par les batteries de Sestos, pendant un trajet de plus d'une lieue.

C'est à l'entrée et à la sortie de cette passe étroite, que se

trouvaient les châteaux dits des Dardanelles, construits en vieille

maçonnerie, armés d'une grosse artillerie lourde et peu maniable, qui

lançait d'énormes boulets en pierre, autrefois la terreur des marines

chrétiennes.

[En marge: L'escadre anglaise n'essuie que des pertes légères au

passage des Dardanelles.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 49 段