améliorée à Osterode, du moins pour les soldats. Mais, si nous
souffrions, les Russes souffraient bien davantage, et se trouvaient
dans une misère horrible. Leurs bataillons, qui au début des
opérations s'élevaient à 500 hommes, étaient actuellement réduits à
300, à 200, à 150. On venait d'en prendre dix à la fois, qui ne
présentaient que ce dernier nombre. Si les Russes avaient pu tenir
tête à Napoléon, c'était à condition de faire détruire leur armée;
aussi ne pouvaient-ils plus se montrer en rase campagne. On avait
mandé à Saint-Pétersbourg, au nom de tous les généraux, que si les
forces qui restaient n'étaient pas accrues du double au moins, on ne
ferait désormais autre chose que fuir devant les Français. Au surplus,
tous les officiers russes, pleins d'admiration pour notre armée,
sentant qu'au fond ils se battaient beaucoup plus pour l'Angleterre ou
la Prusse que pour la Russie, désiraient la paix et la demandaient à
grands cris.
Leurs troupes, qui n'étaient pas approvisionnées comme celles de
Napoléon par une prévoyance supérieure, mouraient de faim. De guerre
lasse elles avaient cessé de batailler avec les nôtres. On se
rencontrait à la maraude presque sans s'attaquer. Il semblait qu'on
fût instinctivement d'accord pour ne pas ajouter aux souffrances de
cette situation. Il arrivait même quelquefois que de malheureux
Cosaques poussés par la faim, et s'exprimant par signes, venaient
demander du pain à nos soldats, en leur avouant que depuis plusieurs
jours ils n'avaient rien trouvé à manger; et nos soldats, toujours
prompts à la pitié, leur donnaient des pommes de terre, dont ils
avaient une assez grande abondance. Singulier spectacle que ce retour
à l'humanité, au milieu même des cruautés de la guerre!
[En marge: Efforts de Napoléon pour combattre les faux bruits répandus
en France et en Europe, à la suite de la bataille d'Eylau.]
Napoléon savait qu'en essuyant beaucoup de mal, il en avait fait
éprouver bien plus à l'ennemi. Mais il avait à combattre les faux
bruits accrédités à Varsovie, à Berlin, surtout à Paris. Sa
prodigieuse gloire contenait seule les esprits, toujours indépendants
en France, toujours malveillants en Europe, et il pouvait déjà
pressentir qu'au premier revers sérieux, il verrait les uns et les
autres lui échapper. Aussi n'eut-il jamais autant d'efforts à faire,
autant d'énergie de caractère à déployer, pour dominer l'opinion
publique. De jeunes auditeurs envoyés de Paris pour apporter au
quartier général le travail des divers ministères, et peu accoutumés
au spectacle qui frappait leurs yeux, des officiers mécontents, ou
émus plus que de coutume des horreurs de cette guerre, écrivaient en
France des lettres remplies d'exagérations.--Concertez-vous avec M.
Daru, disait Napoléon à M. Maret, dans une de ses lettres, pour faire
partir d'ici les auditeurs qui sont inutiles, qui perdent leur temps,
et qui, peu habitués aux événements de la guerre, _n'écrivent à Paris
que des bêtises_. Je veux qu'à l'avenir le travail soit porté par des
officiers d'état-major.--Quant aux récits émanés de certains
officiers, relativement à la bataille d'Eylau, et que le ministre
Fouché lui désignait comme la source des faux bruits répandus à Paris,
Napoléon répondait qu'il n'en fallait rien croire.--Mes officiers,
disait-il, savent ce qui se passe dans mon armée _comme les oisifs
qui se promènent dans le jardin des Tuileries, savent ce qui se
délibère dans le cabinet[28]_. _D'ailleurs, l'exagération plaît à
l'esprit humain..._ Les peintures rembrunies qu'on vous a tracées de
notre situation ont pour auteurs des _bavards de Paris, qui sont des
têtes à tableaux_... Jamais la position de la France n'a été ni plus
grande ni plus belle. Quant à Eylau, j'ai dit et redit que le bulletin
avait exagéré la perte; et qu'est-ce que deux ou trois mille hommes
tués dans une grande bataille? _Quand je ramènerai mon armée en France
et sur le Rhin, on verra qu'il n'en manque pas beaucoup à l'appel._
Lors de notre expédition d'Égypte, les correspondances de l'armée,
interceptées par le cabinet britannique, furent imprimées, et
amenèrent l'expédition des Anglais, qui était folle, qui devait
échouer, qui réussit _parce qu'il était dans l'ordre du destin qu'elle
réussît_. Alors aussi on disait que nous manquions de tout en Égypte,
la plus riche contrée de l'univers; on disait que l'armée était
détruite, et j'en ai ramené à Toulon les huit neuvièmes!... Les Russes
s'attribuent la victoire; c'est ainsi qu'ils ont fait après Pultusk,
après Austerlitz. Ils ont au contraire été poursuivis l'épée dans les
reins jusque sous le canon de Koenigsberg. Ils ont eu quinze ou seize
généraux tués. Leur perte a été immense. _Nous en avons fait une
véritable boucherie._--
[Note 28: 13 avril.]
On avait imprimé quelques fragments de lettres du major général
Berthier, dans lesquelles il était parlé des dangers que Napoléon
avait courus.--On publie, mandait-il à l'archichancelier Cambacérès,
_que je commande mes avant-postes; ce sont là des bêtises_.... Je vous
avais prié de ne laisser insérer que les bulletins dans le _Moniteur_.
S'il en arrive autrement, vous m'empêcherez de rien écrire, et alors
vous en aurez plus d'inquiétudes..... Berthier écrit au milieu d'un
champ de bataille, fatigué, et ne s'attend pas que ses lettres seront
imprimées... (Osterode, 5 mars.)
Ainsi Napoléon ne voulait pas qu'on fît valoir son courage personnel,
car ce courage même devenait un danger. C'était trop clairement avouer
que cette monarchie militaire, sans passé, sans avenir, était à la
merci d'un boulet de canon.
[En marge: Inquiétude à Paris après la bataille d'Eylau.]
[En marge: Secours donnés par Napoléon aux manufactures.]
Des transports causés en France par les merveilles d'Austerlitz et
d'Iéna, on avait passé à une sorte d'inquiétude. Paris était triste et
désert, car l'Empereur, les chefs de l'armée, qui composaient une
grande partie de la haute société de ce règne, étaient absents.
L'industrie souffrait. Napoléon enjoignit à ses soeurs, aux princes
Cambacérès et Lebrun, de donner des fêtes. Il voulait qu'on remplît
ainsi le vide laissé par son absence. Il ordonna de faire à
Fontainebleau, Versailles, Compiègne, Saint-Cloud, une revue du
mobilier de la couronne, et de consacrer plusieurs millions pris sur
ses économies personnelles, pour acheter des étoffes dans les
manufactures de Lyon, Rouen, Saint-Quentin. Il prescrivit de
proportionner les secours accordés, non pas aux besoins des résidences
impériales, mais aux besoins des industries. Quoiqu'il s'attachât
ordinairement à réprimer le goût de l'impératrice et de ses soeurs
pour la dépense, cette fois il leur recommanda la prodigalité. Il
voulut que la caisse d'amortissement, c'est-à-dire le trésor de
l'armée, consacrât un million par mois à prêter aux manufactures
principales, sur dépôt de marchandises, et il demanda un projet afin
de convertir cette mesure accidentelle en une institution permanente,
ayant pour objet, _non pas_, disait-il, _une caisse de secours pour
les banqueroutiers_, mais une caisse de prévoyance, destinée à
soutenir les fabricants qui occupaient un grand nombre de
travailleurs, et qui seraient obligés de les renvoyer, si on ne leur
fournissait pas des facilités pour les payer.
[En marge: Moyens imaginés par Napoléon pour procurer des secours au
commerce.]
Il songea enfin à un moyen extraordinaire de procurer des capitaux au
commerce, tout en apportant une amélioration notable à l'administration
des finances. Alors, encore plus qu'aujourd'hui, la somme totale de
l'impôt n'était pas exactement perçue dans l'année. Aussi les
obligations des receveurs généraux, représentatives de l'impôt, ne
devaient-elles échoir, pour une partie du moins, que trois ou quatre
mois après l'année écoulée, c'est-à-dire en mars, avril ou mai de
l'année suivante. Il fallait donc les escompter, soin dont se
chargeaient les faiseurs d'affaires, en se livrant à un agiotage fort
actif. C'était la dette flottante du temps, à laquelle on faisait face
avec les obligations des receveurs généraux, comme on y fait face
maintenant avec les bons royaux. Cet escompte exigeait de la part des
capitalistes de Paris un capital de 80 millions. Napoléon imagina
d'établir que pour 1808 par exemple, la portion des obligations qui ne
devait échoir qu'en 1809, serait appliquée à l'exercice 1809 lui-même,
et ainsi de suite à l'avenir, de manière que chaque exercice n'eût pour
son usage que des obligations échéant dans l'année même. Restait à
combler, pour 1808, le déficit répondant à la portion d'obligations
reportée sur 1809. C'était une somme de 80 millions à se procurer.
Napoléon proposa de la fournir à l'aide d'un emprunt, que le trésor de
l'État ferait au trésor de l'armée, à un taux modéré. «Par ce moyen,
écrivait-il, mes obligations écherraient toutes en douze mois; le trésor
public économiserait 5 ou 6 millions de frais de négociation; nos
manufactures et notre commerce feraient un gain immense, puisqu'il y
aurait 80 millions vacants, qui ne pouvant trouver d'emploi au trésor
seraient placés dans le commerce.» (Osterode, 1er avril, note au prince
Cambacérès.)
[En marge: Fournitures commandées à Paris pour occuper les ouvriers de
la capitale.]
Il ordonna de confectionner à Paris même une quantité considérable de
souliers, de bottes, d'objets de harnachement, de voitures
d'artillerie, pour occuper les ouvriers de la capitale. Les objets
fabriqués à Paris étaient de meilleure qualité que ceux qu'on
fabriquait ailleurs. Il s'agissait seulement de les transporter en
Pologne. Napoléon avait inventé pour cela un expédient aussi simple
qu'ingénieux. À cette époque, une compagnie d'entrepreneurs était
chargée des transports de l'armée, et fournissait à un prix déterminé
les caissons qui portaient le pain, les bagages, tout ce qui suit
enfin les troupes, même les plus légèrement équipées. Napoléon avait
été frappé au milieu des boues de Pultusk et de Golymin, du peu de
zèle de ces voituriers, enrôlés par l'industrie privée, de leur peu
de courage dans les périls, et de même qu'il avait voulu organiser
militairement les conducteurs de l'artillerie, il voulut organiser
militairement aussi les conducteurs des bagages, pensant que le péril
étant à peu près égal pour tous ceux qui concourent aux divers
services d'une armée, il fallait les lier tous par le lien de
l'honneur, et les traiter en militaires, pour leur en imposer les
devoirs. Il avait donc ordonné de former successivement à Paris des
_bataillons du train_ chargés de la conduite des équipages, de
construire des caissons, d'acheter des chevaux de trait, et quand on
aurait organisé le personnel et le matériel de ces bataillons, de les
acheminer vers la Vistule. Au lieu de venir à vide, ces nouveaux
équipages militaires devaient transporter les objets d'équipement
fabriqués à Paris. Ces objets pouvaient arriver à temps sur la
Vistule, car il fallait deux mois pour le trajet, et il était possible
que la guerre en durât encore cinq ou six. Napoléon se proposait par
cet ensemble de mesures de remédier à la stagnation momentanée du
commerce, et de suppléer aux consommations de la paix par les
consommations de la guerre. L'une en effet ne consomme pas moins que
l'autre, et quand l'argent ne manque pas, une administration habile
peut fournir aux ouvriers le travail que leur procurait la paix, et
leur ménager le moyen de gagner leur vie au milieu même des
difficultés de la guerre.
[En marge: Occupations de Napoléon à Finkenstein.]
[En marge: L'attention de Napoléon portée sur les journaux, sur les
séances de l'Académie, sur l'Opéra, etc.]
Telle est la multitude d'objets dont il s'occupait dans le bourg
d'Osterode, vivant dans une espèce de grange, d'où il contenait
l'Europe, et gouvernait son empire. On avait fini par lui trouver à
Finkenstein une demeure plus convenable; c'était une habitation de
campagne, appartenant à l'un des employés de la couronne de Prusse, et
dans laquelle il avait pu se loger avec son état-major et sa maison
militaire. Là comme à Osterode, il était au centre de ses
cantonnements, et en mesure de se rendre partout où sa présence serait
nécessaire. Chaque semaine, on lui envoyait le portefeuille des divers
ministères, et il consacrait son attention aux affaires les plus
grandes comme aux plus petites. Les théâtres eux-mêmes, à cette
distance, n'échappaient point à son active surveillance. On avait
composé en son honneur des vers et de la musique, qui lui avaient
semblé mauvais. Par son ordre, on en avait composé d'autres, où il
était moins loué, mais où se trouvaient des sentiments élevés,
exprimés en langage convenable. Il en fit remercier et récompenser les
auteurs, en ajoutant ces belles paroles: _La meilleure manière de me
louer, c'est d'écrire des choses qui inspirent des sentiments
héroïques à la nation, à la jeunesse, à l'armée_.--Il lisait
attentivement les feuilles publiques, suivait les séances de
l'Académie française, voulait qu'on redressât les tendances d'esprit
des écrivains, et qu'on surveillât les discours prononcés à
l'Académie. Il considérait comme fâcheuses les attaques que le
_Journal de l'Empire et le Mercure de France_ dirigeaient contre les
philosophes: «Il est nécessaire, disait-il, d'avoir un homme sage à la
tête de ces journaux. Ces deux journaux affectent la religion jusqu'à
la bigoterie. Au lieu d'attaquer les excès du système exclusif de
quelques philosophes, ils attaquent la philosophie et les
connaissances humaines. Au lieu de contenir par une saine critique les
productions du siècle, ils les découragent, les déprécient et les
avilissent... Je ne parle point d'opinions politiques; il ne faut pas
être bien fin pour voir que, s'ils l'osaient, elles ne seraient pas
plus saines que celles du _Courrier Français_.»
L'Académie française avait tenu une séance pour la réception du
cardinal Maury, rappelé en France, et remis en possession du fauteuil
qu'il avait autrefois occupé. L'abbé Sicard, recevant le cardinal
Maury, s'était exprimé sur Mirabeau en termes malséants. Le
récipiendaire n'en avait pas mieux parlé, et cette séance académique
était devenue l'occasion d'une sorte de déchaînement contre la
révolution et les révolutionnaires. Napoléon, désagréablement affecté,
écrivit au ministre Fouché: «Je vous recommande qu'il n'y ait point de
réaction dans l'opinion. Faites parler de Mirabeau avec éloge. Il y a
bien des choses dans cette séance de l'Académie qui ne me plaisent
pas. Quand donc serons-nous sages?... Quand serons-nous animés de la
véritable charité chrétienne, et quand nos actions auront-elles pour
but de n'humilier personne? Quand nous abstiendrons-nous de réveiller
des souvenirs qui vont au coeur de tant de gens?» (Finkenstein, 20
mai.)
Une autre fois, il avait appris par les correspondances de tous
genres, qu'il payait avec largesse et lisait avec soin, que des
querelles intestines divisaient l'administration de l'Opéra, qu'on
voulait persécuter un machiniste pour un changement de décoration
manqué. «Je ne veux de tracasserie nulle part, écrivait-il à M.
Fouché; je ne veux pas que M........ soit victime d'un accident
fortuit; _mon habitude est de soutenir les malheureux; les actrices
monteront dans les nuages ou n'y monteront pas_, je ne veux pas qu'on
profite de cela pour intriguer.» (12 avril.)
[En marge: Principes d'éducation pour les femmes, au sujet de la
maison d'Écouen.]
En même temps il montrait une sollicitude extrême pour les maisons
d'éducation, et pour celle d'Écouen notamment, où devaient être
élevées les filles des légionnaires pauvres. Il voulait, écrivait-il à
M. de Lacépède, qu'on lui fît des femmes simples, chastes, dignes
d'être unies aux hommes qui l'auraient bien servi, soit dans l'armée,
soit dans l'administration. Afin de les rendre telles, il fallait,
selon lui, qu'elles fussent élevées dans des sentiments d'une piété
solide.--Je n'ai attaché, disait-il, qu'une importance secondaire aux
institutions religieuses, pour l'école de Fontainebleau. Il s'agit là
de former de jeunes officiers; mais, pour Écouen, c'est tout autre
chose. On se propose d'y élever des femmes, des épouses, des mères de
famille. Faites-nous _des croyantes, et non des raisonneuses_. _La
faiblesse du cerveau des femmes, la mobilité de leurs idées, leur
destination dans l'ordre social, la nécessité de leur inspirer, avec
une perpétuelle résignation, une charité douce et facile_, tout cela
rend pour elles le joug de la religion indispensable. Je désire qu'il
en sorte, non des femmes agréables, mais des femmes vertueuses; _que
leurs agréments soient du coeur et non de l'esprit_.--En conséquence,
il recommandait qu'on leur apprît l'histoire et la littérature, qu'on
leur épargnât l'étude des langues anciennes et des sciences trop
relevées, qu'on leur enseignât assez de physique pour qu'elles pussent
dissiper autour d'elles l'ignorance populaire, un peu de médecine
usuelle, de la botanique, de la musique, de la danse, _mais pas celle
de l'Opéra_, l'art de chiffrer, l'art de travailler à toutes sortes
d'ouvrages. Il faut, ajoutait-il, «que leurs appartements soient
meublés du travail de leurs mains, qu'elles fassent elles-mêmes leurs
chemises, leurs bas, leurs robes, leurs coiffures, qu'elles puissent
au besoin coudre elles-mêmes la layette de leurs enfants. Je veux
faire de ces jeunes filles des femmes utiles, certain que j'en ferai
par là des femmes agréables. Si je permettais qu'on en fît des femmes
agréables, on m'en ferait bientôt des petites-maîtresses.»
(Finkenstein, 15 mai.)
[En marge: Soins donnés à la police.]
[En marge: Expulsion de madame de Staël, et rappel du conventionnel
Ricord.]
Cette activité prodigieuse se changeant quelquefois de vigilance
bienfaisante en défiance ombrageuse, ce qui ne peut manquer d'arriver
chez un maître absolu et nouveau, Napoléon s'occupait de la police,
savait qui entrait dans Paris, et qui en sortait. Il avait appris que
madame de Staël y était revenue, qu'elle avait déjà parcouru plusieurs
maisons de campagne des environs, et tenu plus d'un discours hostile.
Prétendant que s'il n'intervenait pas elle compromettrait de bons
citoyens contre lesquels il serait ensuite obligé de sévir, il avait
ordonné, malgré beaucoup de sollicitations contraires, de l'expulser
de Paris. Comme il se défiait du ministre Fouché, qui ménageait
volontiers les personnes influentes, il lui avait prescrit de la faire
partir sans retard, et avait recommandé à l'archichancelier
Cambacérès de veiller à l'exécution de cet ordre. (26 mars.)--Dans le
même moment on l'informait que la police avait renvoyé de Paris un
ancien conventionnel nommé Ricord. Pour celui-là personne ne
sollicitait, aucun grand personnage ne réclamait de ménagement; car la
réaction entraînant tout le monde, il n'y avait ni faveur, ni
humanité, pour ceux qu'on appelait _les révolutionnaires_.--Pourquoi,
écrivait Napoléon au ministre Fouché, pourquoi faire sortir de Paris
le conventionnel Ricord? S'il est dangereux, il ne fallait pas
souffrir qu'il y rentrât, contrairement aux lois de l'an VIII. Mais
puisqu'on lui a permis d'y rentrer, il faut l'y laisser. Ce qu'il a
fait autrefois importe peu. Il s'est conduit sous la Convention comme
un homme _qui tenait à vivre; il a crié suivant le temps. Il est dans
l'aisance, il ne se jettera pas dans de mauvaises affaires pour
subsister._ Qu'on le tolère donc à Paris, à moins de fortes raisons
pour l'empêcher d'y demeurer. (6 mars.)--
[En marge: Secours à un savant illustre.]
Par ce même soin à s'enquérir de tout, il apprenait de MM. Monge et
Laplace, qu'un savant, qu'il honorait et chérissait d'une manière
particulière, M. Berthollet, éprouvait quelques embarras de fortune.
«J'apprends, lui écrivait-il, que vous avez besoin de 150 mille
francs. Je donne ordre à mon trésorier de mettre cette somme à votre
disposition, bien aise de trouver cette occasion de vous être utile et
de vous donner une preuve de mon estime.» (Finkenstein, 1er mai.)
[En marge: Conseils de Napoléon à ses frères sur l'art de régner.]
Puis il adressait de nouveaux conseils à ses frères Louis et Joseph
sur la manière de régner, l'un en Hollande, l'autre à Naples. Il
reprochait à Louis de favoriser, par vanité de roi parvenu, le parti
de l'ancien régime, le parti orangiste; de créer des maréchaux sans
avoir une armée, d'instituer un ordre qu'il prodiguait à tout venant,
à des Français qu'il ne connaissait pas, à des Hollandais qui ne lui
avaient rendu aucun service. Il reprochait à Joseph d'être faible,
nonchalant, plus occupé de réformes prétentieuses que de la soumission
des Calabres; de faire précéder la suppression des moines, mesure
qu'il approuvait fort, d'un préambule qui semblait rédigé par des
philosophes, et non par des hommes d'État. Un tel préambule,
disait-il, devrait être écrit du style d'un pontife éclairé, qui
supprime les moines, parce qu'ils sont inutiles à la religion, onéreux
à l'Église. Je conçois une mauvaise opinion d'un gouvernement dont
_les actes sont dirigés par la manie du bel esprit_. (14 avril.)--Vous
vivez trop, lui disait-il, avec des lettrés et des savants. _Ce sont
des coquettes avec lesquelles il faut entretenir un commerce de
galanterie, et dont il ne faut jamais songer à faire ni sa femme, ni
son ministre._ Il lui reprochait de se créer des illusions sur sa
situation à Naples, de se flatter qu'on l'aimât, quand il y régnait
tout au plus depuis une année. Demandez-vous, lui disait-il, ce que
vous deviendriez, s'il n'y avait plus trente mille Français à Naples?
Quand vous aurez régné vingt ans, et que vous vous serez _fait
craindre et estimer_, alors vous pourrez croire votre trône consolidé.
Puis enfin il lui traçait le tableau suivant de la situation des
Français en Pologne: «Vous mangez à Naples des petits pois, et
peut-être cherchez-vous déjà l'ombre: nous, au contraire, nous sommes
encore comme au mois de janvier. J'ai fait ouvrir la tranchée devant
Dantzig. Cent pièces de canon, deux cent mille livres de poudre
commencent à s'y réunir. Nos ouvrages sont à 60 toises de la place,
qui a une garnison de six mille Russes et de vingt mille Prussiens,
commandés par le maréchal Kalkreuth. J'espère la prendre dans quinze
jours..... Soyez du reste sans inquiétude.» (Finkenstein, le 19
avril.)
[En marge: Caractère de l'activité déployée par Napoléon.]
Telles étaient, au milieu des neiges de la Pologne, les occupations
diverses de ce génie extraordinaire, embrassant tout, veillant sur
tout, aspirant non-seulement à gouverner ses soldats et ses agents,
mais les esprits eux-mêmes; voulant non-seulement agir, mais penser
pour tout le monde; porté le plus souvent au bien, mais quelquefois,
dans son activité incessante, se laissant entraîner au mal, comme il
advient à quiconque peut tout, et ne trouve aucun obstacle à ses
propres impulsions, empêchant tour à tour les réactions, les
persécutions, et puis, au sein d'une immense gloire, sensible à
l'aiguillon d'une langue ennemie, jusqu'à descendre de sa grandeur
pour persécuter une femme, le jour même où il défendait un membre de
la Convention contre l'esprit réacteur du moment! Applaudissons-nous
d'être enfin devenus sujets de la loi, de la loi égale pour tous, et
qui ne nous expose pas à dépendre des bons ou des mauvais mouvements
de l'âme, même la plus grande et la plus généreuse. Oui, la loi vaut
mieux qu'aucune volonté humaine, quelle qu'elle soit! Soyons justes
cependant envers la volonté qui sut accomplir de si prodigieuses
choses, qui les accomplit par nos mains, qui employa sa féconde
énergie à réorganiser la société française, à réformer l'Europe, à
porter dans le monde entier notre puissance et nos principes, et qui,
de tout ce qu'elle fit avec nous, si elle ne nous a pas laissé la
puissance qui passe, nous a laissé du moins la gloire qui reste: et la
gloire ramène quelquefois la puissance.
FIN DU LIVRE VINGT-SIXIÈME.
LIVRE VINGT-SEPTIÈME.
FRIEDLAND ET TILSIT.