La situation dont Napoléon faisait ici la peinture, était déjà fort

améliorée à Osterode, du moins pour les soldats. Mais, si nous

souffrions, les Russes souffraient bien davantage, et se trouvaient

dans une misère horrible. Leurs bataillons, qui au début des

opérations s'élevaient à 500 hommes, étaient actuellement réduits à

300, à 200, à 150. On venait d'en prendre dix à la fois, qui ne

présentaient que ce dernier nombre. Si les Russes avaient pu tenir

tête à Napoléon, c'était à condition de faire détruire leur armée;

aussi ne pouvaient-ils plus se montrer en rase campagne. On avait

mandé à Saint-Pétersbourg, au nom de tous les généraux, que si les

forces qui restaient n'étaient pas accrues du double au moins, on ne

ferait désormais autre chose que fuir devant les Français. Au surplus,

tous les officiers russes, pleins d'admiration pour notre armée,

sentant qu'au fond ils se battaient beaucoup plus pour l'Angleterre ou

la Prusse que pour la Russie, désiraient la paix et la demandaient à

grands cris.

Leurs troupes, qui n'étaient pas approvisionnées comme celles de

Napoléon par une prévoyance supérieure, mouraient de faim. De guerre

lasse elles avaient cessé de batailler avec les nôtres. On se

rencontrait à la maraude presque sans s'attaquer. Il semblait qu'on

fût instinctivement d'accord pour ne pas ajouter aux souffrances de

cette situation. Il arrivait même quelquefois que de malheureux

Cosaques poussés par la faim, et s'exprimant par signes, venaient

demander du pain à nos soldats, en leur avouant que depuis plusieurs

jours ils n'avaient rien trouvé à manger; et nos soldats, toujours

prompts à la pitié, leur donnaient des pommes de terre, dont ils

avaient une assez grande abondance. Singulier spectacle que ce retour

à l'humanité, au milieu même des cruautés de la guerre!

[En marge: Efforts de Napoléon pour combattre les faux bruits répandus

en France et en Europe, à la suite de la bataille d'Eylau.]

Napoléon savait qu'en essuyant beaucoup de mal, il en avait fait

éprouver bien plus à l'ennemi. Mais il avait à combattre les faux

bruits accrédités à Varsovie, à Berlin, surtout à Paris. Sa

prodigieuse gloire contenait seule les esprits, toujours indépendants

en France, toujours malveillants en Europe, et il pouvait déjà

pressentir qu'au premier revers sérieux, il verrait les uns et les

autres lui échapper. Aussi n'eut-il jamais autant d'efforts à faire,

autant d'énergie de caractère à déployer, pour dominer l'opinion

publique. De jeunes auditeurs envoyés de Paris pour apporter au

quartier général le travail des divers ministères, et peu accoutumés

au spectacle qui frappait leurs yeux, des officiers mécontents, ou

émus plus que de coutume des horreurs de cette guerre, écrivaient en

France des lettres remplies d'exagérations.--Concertez-vous avec M.

Daru, disait Napoléon à M. Maret, dans une de ses lettres, pour faire

partir d'ici les auditeurs qui sont inutiles, qui perdent leur temps,

et qui, peu habitués aux événements de la guerre, _n'écrivent à Paris

que des bêtises_. Je veux qu'à l'avenir le travail soit porté par des

officiers d'état-major.--Quant aux récits émanés de certains

officiers, relativement à la bataille d'Eylau, et que le ministre

Fouché lui désignait comme la source des faux bruits répandus à Paris,

Napoléon répondait qu'il n'en fallait rien croire.--Mes officiers,

disait-il, savent ce qui se passe dans mon armée _comme les oisifs

qui se promènent dans le jardin des Tuileries, savent ce qui se

délibère dans le cabinet[28]_. _D'ailleurs, l'exagération plaît à

l'esprit humain..._ Les peintures rembrunies qu'on vous a tracées de

notre situation ont pour auteurs des _bavards de Paris, qui sont des

têtes à tableaux_... Jamais la position de la France n'a été ni plus

grande ni plus belle. Quant à Eylau, j'ai dit et redit que le bulletin

avait exagéré la perte; et qu'est-ce que deux ou trois mille hommes

tués dans une grande bataille? _Quand je ramènerai mon armée en France

et sur le Rhin, on verra qu'il n'en manque pas beaucoup à l'appel._

Lors de notre expédition d'Égypte, les correspondances de l'armée,

interceptées par le cabinet britannique, furent imprimées, et

amenèrent l'expédition des Anglais, qui était folle, qui devait

échouer, qui réussit _parce qu'il était dans l'ordre du destin qu'elle

réussît_. Alors aussi on disait que nous manquions de tout en Égypte,

la plus riche contrée de l'univers; on disait que l'armée était

détruite, et j'en ai ramené à Toulon les huit neuvièmes!... Les Russes

s'attribuent la victoire; c'est ainsi qu'ils ont fait après Pultusk,

après Austerlitz. Ils ont au contraire été poursuivis l'épée dans les

reins jusque sous le canon de Koenigsberg. Ils ont eu quinze ou seize

généraux tués. Leur perte a été immense. _Nous en avons fait une

véritable boucherie._--

[Note 28: 13 avril.]

On avait imprimé quelques fragments de lettres du major général

Berthier, dans lesquelles il était parlé des dangers que Napoléon

avait courus.--On publie, mandait-il à l'archichancelier Cambacérès,

_que je commande mes avant-postes; ce sont là des bêtises_.... Je vous

avais prié de ne laisser insérer que les bulletins dans le _Moniteur_.

S'il en arrive autrement, vous m'empêcherez de rien écrire, et alors

vous en aurez plus d'inquiétudes..... Berthier écrit au milieu d'un

champ de bataille, fatigué, et ne s'attend pas que ses lettres seront

imprimées... (Osterode, 5 mars.)

Ainsi Napoléon ne voulait pas qu'on fît valoir son courage personnel,

car ce courage même devenait un danger. C'était trop clairement avouer

que cette monarchie militaire, sans passé, sans avenir, était à la

merci d'un boulet de canon.

[En marge: Inquiétude à Paris après la bataille d'Eylau.]

[En marge: Secours donnés par Napoléon aux manufactures.]

Des transports causés en France par les merveilles d'Austerlitz et

d'Iéna, on avait passé à une sorte d'inquiétude. Paris était triste et

désert, car l'Empereur, les chefs de l'armée, qui composaient une

grande partie de la haute société de ce règne, étaient absents.

L'industrie souffrait. Napoléon enjoignit à ses soeurs, aux princes

Cambacérès et Lebrun, de donner des fêtes. Il voulait qu'on remplît

ainsi le vide laissé par son absence. Il ordonna de faire à

Fontainebleau, Versailles, Compiègne, Saint-Cloud, une revue du

mobilier de la couronne, et de consacrer plusieurs millions pris sur

ses économies personnelles, pour acheter des étoffes dans les

manufactures de Lyon, Rouen, Saint-Quentin. Il prescrivit de

proportionner les secours accordés, non pas aux besoins des résidences

impériales, mais aux besoins des industries. Quoiqu'il s'attachât

ordinairement à réprimer le goût de l'impératrice et de ses soeurs

pour la dépense, cette fois il leur recommanda la prodigalité. Il

voulut que la caisse d'amortissement, c'est-à-dire le trésor de

l'armée, consacrât un million par mois à prêter aux manufactures

principales, sur dépôt de marchandises, et il demanda un projet afin

de convertir cette mesure accidentelle en une institution permanente,

ayant pour objet, _non pas_, disait-il, _une caisse de secours pour

les banqueroutiers_, mais une caisse de prévoyance, destinée à

soutenir les fabricants qui occupaient un grand nombre de

travailleurs, et qui seraient obligés de les renvoyer, si on ne leur

fournissait pas des facilités pour les payer.

[En marge: Moyens imaginés par Napoléon pour procurer des secours au

commerce.]

Il songea enfin à un moyen extraordinaire de procurer des capitaux au

commerce, tout en apportant une amélioration notable à l'administration

des finances. Alors, encore plus qu'aujourd'hui, la somme totale de

l'impôt n'était pas exactement perçue dans l'année. Aussi les

obligations des receveurs généraux, représentatives de l'impôt, ne

devaient-elles échoir, pour une partie du moins, que trois ou quatre

mois après l'année écoulée, c'est-à-dire en mars, avril ou mai de

l'année suivante. Il fallait donc les escompter, soin dont se

chargeaient les faiseurs d'affaires, en se livrant à un agiotage fort

actif. C'était la dette flottante du temps, à laquelle on faisait face

avec les obligations des receveurs généraux, comme on y fait face

maintenant avec les bons royaux. Cet escompte exigeait de la part des

capitalistes de Paris un capital de 80 millions. Napoléon imagina

d'établir que pour 1808 par exemple, la portion des obligations qui ne

devait échoir qu'en 1809, serait appliquée à l'exercice 1809 lui-même,

et ainsi de suite à l'avenir, de manière que chaque exercice n'eût pour

son usage que des obligations échéant dans l'année même. Restait à

combler, pour 1808, le déficit répondant à la portion d'obligations

reportée sur 1809. C'était une somme de 80 millions à se procurer.

Napoléon proposa de la fournir à l'aide d'un emprunt, que le trésor de

l'État ferait au trésor de l'armée, à un taux modéré. «Par ce moyen,

écrivait-il, mes obligations écherraient toutes en douze mois; le trésor

public économiserait 5 ou 6 millions de frais de négociation; nos

manufactures et notre commerce feraient un gain immense, puisqu'il y

aurait 80 millions vacants, qui ne pouvant trouver d'emploi au trésor

seraient placés dans le commerce.» (Osterode, 1er avril, note au prince

Cambacérès.)

[En marge: Fournitures commandées à Paris pour occuper les ouvriers de

la capitale.]

Il ordonna de confectionner à Paris même une quantité considérable de

souliers, de bottes, d'objets de harnachement, de voitures

d'artillerie, pour occuper les ouvriers de la capitale. Les objets

fabriqués à Paris étaient de meilleure qualité que ceux qu'on

fabriquait ailleurs. Il s'agissait seulement de les transporter en

Pologne. Napoléon avait inventé pour cela un expédient aussi simple

qu'ingénieux. À cette époque, une compagnie d'entrepreneurs était

chargée des transports de l'armée, et fournissait à un prix déterminé

les caissons qui portaient le pain, les bagages, tout ce qui suit

enfin les troupes, même les plus légèrement équipées. Napoléon avait

été frappé au milieu des boues de Pultusk et de Golymin, du peu de

zèle de ces voituriers, enrôlés par l'industrie privée, de leur peu

de courage dans les périls, et de même qu'il avait voulu organiser

militairement les conducteurs de l'artillerie, il voulut organiser

militairement aussi les conducteurs des bagages, pensant que le péril

étant à peu près égal pour tous ceux qui concourent aux divers

services d'une armée, il fallait les lier tous par le lien de

l'honneur, et les traiter en militaires, pour leur en imposer les

devoirs. Il avait donc ordonné de former successivement à Paris des

_bataillons du train_ chargés de la conduite des équipages, de

construire des caissons, d'acheter des chevaux de trait, et quand on

aurait organisé le personnel et le matériel de ces bataillons, de les

acheminer vers la Vistule. Au lieu de venir à vide, ces nouveaux

équipages militaires devaient transporter les objets d'équipement

fabriqués à Paris. Ces objets pouvaient arriver à temps sur la

Vistule, car il fallait deux mois pour le trajet, et il était possible

que la guerre en durât encore cinq ou six. Napoléon se proposait par

cet ensemble de mesures de remédier à la stagnation momentanée du

commerce, et de suppléer aux consommations de la paix par les

consommations de la guerre. L'une en effet ne consomme pas moins que

l'autre, et quand l'argent ne manque pas, une administration habile

peut fournir aux ouvriers le travail que leur procurait la paix, et

leur ménager le moyen de gagner leur vie au milieu même des

difficultés de la guerre.

[En marge: Occupations de Napoléon à Finkenstein.]

[En marge: L'attention de Napoléon portée sur les journaux, sur les

séances de l'Académie, sur l'Opéra, etc.]

Telle est la multitude d'objets dont il s'occupait dans le bourg

d'Osterode, vivant dans une espèce de grange, d'où il contenait

l'Europe, et gouvernait son empire. On avait fini par lui trouver à

Finkenstein une demeure plus convenable; c'était une habitation de

campagne, appartenant à l'un des employés de la couronne de Prusse, et

dans laquelle il avait pu se loger avec son état-major et sa maison

militaire. Là comme à Osterode, il était au centre de ses

cantonnements, et en mesure de se rendre partout où sa présence serait

nécessaire. Chaque semaine, on lui envoyait le portefeuille des divers

ministères, et il consacrait son attention aux affaires les plus

grandes comme aux plus petites. Les théâtres eux-mêmes, à cette

distance, n'échappaient point à son active surveillance. On avait

composé en son honneur des vers et de la musique, qui lui avaient

semblé mauvais. Par son ordre, on en avait composé d'autres, où il

était moins loué, mais où se trouvaient des sentiments élevés,

exprimés en langage convenable. Il en fit remercier et récompenser les

auteurs, en ajoutant ces belles paroles: _La meilleure manière de me

louer, c'est d'écrire des choses qui inspirent des sentiments

héroïques à la nation, à la jeunesse, à l'armée_.--Il lisait

attentivement les feuilles publiques, suivait les séances de

l'Académie française, voulait qu'on redressât les tendances d'esprit

des écrivains, et qu'on surveillât les discours prononcés à

l'Académie. Il considérait comme fâcheuses les attaques que le

_Journal de l'Empire et le Mercure de France_ dirigeaient contre les

philosophes: «Il est nécessaire, disait-il, d'avoir un homme sage à la

tête de ces journaux. Ces deux journaux affectent la religion jusqu'à

la bigoterie. Au lieu d'attaquer les excès du système exclusif de

quelques philosophes, ils attaquent la philosophie et les

connaissances humaines. Au lieu de contenir par une saine critique les

productions du siècle, ils les découragent, les déprécient et les

avilissent... Je ne parle point d'opinions politiques; il ne faut pas

être bien fin pour voir que, s'ils l'osaient, elles ne seraient pas

plus saines que celles du _Courrier Français_.»

L'Académie française avait tenu une séance pour la réception du

cardinal Maury, rappelé en France, et remis en possession du fauteuil

qu'il avait autrefois occupé. L'abbé Sicard, recevant le cardinal

Maury, s'était exprimé sur Mirabeau en termes malséants. Le

récipiendaire n'en avait pas mieux parlé, et cette séance académique

était devenue l'occasion d'une sorte de déchaînement contre la

révolution et les révolutionnaires. Napoléon, désagréablement affecté,

écrivit au ministre Fouché: «Je vous recommande qu'il n'y ait point de

réaction dans l'opinion. Faites parler de Mirabeau avec éloge. Il y a

bien des choses dans cette séance de l'Académie qui ne me plaisent

pas. Quand donc serons-nous sages?... Quand serons-nous animés de la

véritable charité chrétienne, et quand nos actions auront-elles pour

but de n'humilier personne? Quand nous abstiendrons-nous de réveiller

des souvenirs qui vont au coeur de tant de gens?» (Finkenstein, 20

mai.)

Une autre fois, il avait appris par les correspondances de tous

genres, qu'il payait avec largesse et lisait avec soin, que des

querelles intestines divisaient l'administration de l'Opéra, qu'on

voulait persécuter un machiniste pour un changement de décoration

manqué. «Je ne veux de tracasserie nulle part, écrivait-il à M.

Fouché; je ne veux pas que M........ soit victime d'un accident

fortuit; _mon habitude est de soutenir les malheureux; les actrices

monteront dans les nuages ou n'y monteront pas_, je ne veux pas qu'on

profite de cela pour intriguer.» (12 avril.)

[En marge: Principes d'éducation pour les femmes, au sujet de la

maison d'Écouen.]

En même temps il montrait une sollicitude extrême pour les maisons

d'éducation, et pour celle d'Écouen notamment, où devaient être

élevées les filles des légionnaires pauvres. Il voulait, écrivait-il à

M. de Lacépède, qu'on lui fît des femmes simples, chastes, dignes

d'être unies aux hommes qui l'auraient bien servi, soit dans l'armée,

soit dans l'administration. Afin de les rendre telles, il fallait,

selon lui, qu'elles fussent élevées dans des sentiments d'une piété

solide.--Je n'ai attaché, disait-il, qu'une importance secondaire aux

institutions religieuses, pour l'école de Fontainebleau. Il s'agit là

de former de jeunes officiers; mais, pour Écouen, c'est tout autre

chose. On se propose d'y élever des femmes, des épouses, des mères de

famille. Faites-nous _des croyantes, et non des raisonneuses_. _La

faiblesse du cerveau des femmes, la mobilité de leurs idées, leur

destination dans l'ordre social, la nécessité de leur inspirer, avec

une perpétuelle résignation, une charité douce et facile_, tout cela

rend pour elles le joug de la religion indispensable. Je désire qu'il

en sorte, non des femmes agréables, mais des femmes vertueuses; _que

leurs agréments soient du coeur et non de l'esprit_.--En conséquence,

il recommandait qu'on leur apprît l'histoire et la littérature, qu'on

leur épargnât l'étude des langues anciennes et des sciences trop

relevées, qu'on leur enseignât assez de physique pour qu'elles pussent

dissiper autour d'elles l'ignorance populaire, un peu de médecine

usuelle, de la botanique, de la musique, de la danse, _mais pas celle

de l'Opéra_, l'art de chiffrer, l'art de travailler à toutes sortes

d'ouvrages. Il faut, ajoutait-il, «que leurs appartements soient

meublés du travail de leurs mains, qu'elles fassent elles-mêmes leurs

chemises, leurs bas, leurs robes, leurs coiffures, qu'elles puissent

au besoin coudre elles-mêmes la layette de leurs enfants. Je veux

faire de ces jeunes filles des femmes utiles, certain que j'en ferai

par là des femmes agréables. Si je permettais qu'on en fît des femmes

agréables, on m'en ferait bientôt des petites-maîtresses.»

(Finkenstein, 15 mai.)

[En marge: Soins donnés à la police.]

[En marge: Expulsion de madame de Staël, et rappel du conventionnel

Ricord.]

Cette activité prodigieuse se changeant quelquefois de vigilance

bienfaisante en défiance ombrageuse, ce qui ne peut manquer d'arriver

chez un maître absolu et nouveau, Napoléon s'occupait de la police,

savait qui entrait dans Paris, et qui en sortait. Il avait appris que

madame de Staël y était revenue, qu'elle avait déjà parcouru plusieurs

maisons de campagne des environs, et tenu plus d'un discours hostile.

Prétendant que s'il n'intervenait pas elle compromettrait de bons

citoyens contre lesquels il serait ensuite obligé de sévir, il avait

ordonné, malgré beaucoup de sollicitations contraires, de l'expulser

de Paris. Comme il se défiait du ministre Fouché, qui ménageait

volontiers les personnes influentes, il lui avait prescrit de la faire

partir sans retard, et avait recommandé à l'archichancelier

Cambacérès de veiller à l'exécution de cet ordre. (26 mars.)--Dans le

même moment on l'informait que la police avait renvoyé de Paris un

ancien conventionnel nommé Ricord. Pour celui-là personne ne

sollicitait, aucun grand personnage ne réclamait de ménagement; car la

réaction entraînant tout le monde, il n'y avait ni faveur, ni

humanité, pour ceux qu'on appelait _les révolutionnaires_.--Pourquoi,

écrivait Napoléon au ministre Fouché, pourquoi faire sortir de Paris

le conventionnel Ricord? S'il est dangereux, il ne fallait pas

souffrir qu'il y rentrât, contrairement aux lois de l'an VIII. Mais

puisqu'on lui a permis d'y rentrer, il faut l'y laisser. Ce qu'il a

fait autrefois importe peu. Il s'est conduit sous la Convention comme

un homme _qui tenait à vivre; il a crié suivant le temps. Il est dans

l'aisance, il ne se jettera pas dans de mauvaises affaires pour

subsister._ Qu'on le tolère donc à Paris, à moins de fortes raisons

pour l'empêcher d'y demeurer. (6 mars.)--

[En marge: Secours à un savant illustre.]

Par ce même soin à s'enquérir de tout, il apprenait de MM. Monge et

Laplace, qu'un savant, qu'il honorait et chérissait d'une manière

particulière, M. Berthollet, éprouvait quelques embarras de fortune.

«J'apprends, lui écrivait-il, que vous avez besoin de 150 mille

francs. Je donne ordre à mon trésorier de mettre cette somme à votre

disposition, bien aise de trouver cette occasion de vous être utile et

de vous donner une preuve de mon estime.» (Finkenstein, 1er mai.)

[En marge: Conseils de Napoléon à ses frères sur l'art de régner.]

Puis il adressait de nouveaux conseils à ses frères Louis et Joseph

sur la manière de régner, l'un en Hollande, l'autre à Naples. Il

reprochait à Louis de favoriser, par vanité de roi parvenu, le parti

de l'ancien régime, le parti orangiste; de créer des maréchaux sans

avoir une armée, d'instituer un ordre qu'il prodiguait à tout venant,

à des Français qu'il ne connaissait pas, à des Hollandais qui ne lui

avaient rendu aucun service. Il reprochait à Joseph d'être faible,

nonchalant, plus occupé de réformes prétentieuses que de la soumission

des Calabres; de faire précéder la suppression des moines, mesure

qu'il approuvait fort, d'un préambule qui semblait rédigé par des

philosophes, et non par des hommes d'État. Un tel préambule,

disait-il, devrait être écrit du style d'un pontife éclairé, qui

supprime les moines, parce qu'ils sont inutiles à la religion, onéreux

à l'Église. Je conçois une mauvaise opinion d'un gouvernement dont

_les actes sont dirigés par la manie du bel esprit_. (14 avril.)--Vous

vivez trop, lui disait-il, avec des lettrés et des savants. _Ce sont

des coquettes avec lesquelles il faut entretenir un commerce de

galanterie, et dont il ne faut jamais songer à faire ni sa femme, ni

son ministre._ Il lui reprochait de se créer des illusions sur sa

situation à Naples, de se flatter qu'on l'aimât, quand il y régnait

tout au plus depuis une année. Demandez-vous, lui disait-il, ce que

vous deviendriez, s'il n'y avait plus trente mille Français à Naples?

Quand vous aurez régné vingt ans, et que vous vous serez _fait

craindre et estimer_, alors vous pourrez croire votre trône consolidé.

Puis enfin il lui traçait le tableau suivant de la situation des

Français en Pologne: «Vous mangez à Naples des petits pois, et

peut-être cherchez-vous déjà l'ombre: nous, au contraire, nous sommes

encore comme au mois de janvier. J'ai fait ouvrir la tranchée devant

Dantzig. Cent pièces de canon, deux cent mille livres de poudre

commencent à s'y réunir. Nos ouvrages sont à 60 toises de la place,

qui a une garnison de six mille Russes et de vingt mille Prussiens,

commandés par le maréchal Kalkreuth. J'espère la prendre dans quinze

jours..... Soyez du reste sans inquiétude.» (Finkenstein, le 19

avril.)

[En marge: Caractère de l'activité déployée par Napoléon.]

Telles étaient, au milieu des neiges de la Pologne, les occupations

diverses de ce génie extraordinaire, embrassant tout, veillant sur

tout, aspirant non-seulement à gouverner ses soldats et ses agents,

mais les esprits eux-mêmes; voulant non-seulement agir, mais penser

pour tout le monde; porté le plus souvent au bien, mais quelquefois,

dans son activité incessante, se laissant entraîner au mal, comme il

advient à quiconque peut tout, et ne trouve aucun obstacle à ses

propres impulsions, empêchant tour à tour les réactions, les

persécutions, et puis, au sein d'une immense gloire, sensible à

l'aiguillon d'une langue ennemie, jusqu'à descendre de sa grandeur

pour persécuter une femme, le jour même où il défendait un membre de

la Convention contre l'esprit réacteur du moment! Applaudissons-nous

d'être enfin devenus sujets de la loi, de la loi égale pour tous, et

qui ne nous expose pas à dépendre des bons ou des mauvais mouvements

de l'âme, même la plus grande et la plus généreuse. Oui, la loi vaut

mieux qu'aucune volonté humaine, quelle qu'elle soit! Soyons justes

cependant envers la volonté qui sut accomplir de si prodigieuses

choses, qui les accomplit par nos mains, qui employa sa féconde

énergie à réorganiser la société française, à réformer l'Europe, à

porter dans le monde entier notre puissance et nos principes, et qui,

de tout ce qu'elle fit avec nous, si elle ne nous a pas laissé la

puissance qui passe, nous a laissé du moins la gloire qui reste: et la

gloire ramène quelquefois la puissance.

FIN DU LIVRE VINGT-SIXIÈME.

LIVRE VINGT-SEPTIÈME.

FRIEDLAND ET TILSIT.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 30 / 49 段