C'est assurément un spectacle imposant et instructif, que celui de ce

général impétueux, qui n'était propre, au dire de ses détracteurs,

qu'à la guerre offensive, porté d'un seul bond du Rhin à la Vistule,

s'arrêtant tout à coup devant les difficultés des lieux et des

saisons, s'enfermant dans un espace étroit, y faisant la guerre

froide, lente, méthodique, y disputant pied à pied de petites

rivières, après avoir franchi les plus gros fleuves sans s'arrêter, se

réduisant enfin à couvrir un siége, et placé à une aussi vaste

distance de son empire, en présence de l'Europe qu'étonnait cette

nouvelle manière de procéder, que le doute commençait à gagner,

conservant une fermeté inébranlable, n'étant pas même séduit par le

désir de frapper un coup d'éclat, et sachant ajourner ce coup au

moment où la nature des choses le rendrait sûr et possible: c'est,

disons-nous, un spectacle digne d'intérêt, de surprise, d'admiration,

c'est une précieuse occasion d'étude et de réflexions, pour quiconque

est sensible aux combinaisons des grands hommes, et se plaît à les

méditer!

[En marge: Répartition de l'armée entre les divers cantonnements.]

Napoléon vint donc se placer entre la Passarge et la basse Vistule

(voir la carte nº 38), le corps du maréchal Bernadotte à gauche sur la

Passarge, entre Braunsberg et Spanden; le corps du maréchal Soult au

centre, entre Liebstadt et Mohrungen; le corps du maréchal Davout à

droite, entre Allenstein et Hohenstein, au point où l'Alle et la

Passarge sont le plus rapprochées; le corps du maréchal Ney en

avant-garde, entre la Passarge et l'Alle, à Guttstadt; le quartier

général et la garde à Osterode, dans une position centrale, où

Napoléon pouvait réunir toutes ses forces en quelques heures. Il

attira le général Oudinot à Osterode, avec les grenadiers et

voltigeurs, formant une réserve d'infanterie de 6 à 7 mille hommes. Il

répandit la cavalerie sur ses derrières, entre Osterode et la Vistule,

depuis Thorn jusqu'à Elbing, pays qui abondait en toute sorte de

fourrages.

[En marge: Dissolution du corps d'Augereau.]

Dans l'énumération des corps cantonnés derrière la Passarge, nous

n'avons pas désigné celui d'Augereau. Napoléon en avait prononcé la

dissolution. Augereau venait de quitter l'armée, déconcerté de ce qui

lui était arrivé dans la journée d'Eylau, imputant mal à propos son

échec à la jalousie de ses camarades, qui, selon lui, n'avaient pas

voulu le soutenir, se disant fatigué, malade, usé! L'Empereur le

renvoya en France, avec des témoignages de satisfaction, qui étaient

de nature à le consoler. Mais craignant que dans le septième corps, à

moitié détruit, il ne restât quelque chose du découragement manifesté

par le chef, il en prononça la dissolution, après y avoir prodigué les

récompenses. Il en répartit les régiments entre les maréchaux Davout,

Soult et Ney. Des 12 mille hommes dont se composait le septième corps,

il y en avait eu 7 mille présents à Eylau, et sur ces 7 mille, deux

tiers mis hors de combat. Les survivants, joints à ceux qui étaient

demeurés en arrière, devaient fournir 7 à 8 mille hommes de renfort

aux divers corps de l'armée.

[En marge: Distribution générale des forces de l'armée.]

Napoléon plaça le cinquième corps sur l'Omulew, à quelque distance de

Varsovie. Lannes étant toujours malade, il avait mandé, avec regret

d'en priver l'Italie, mais avec une grande satisfaction de le posséder

en Pologne, le premier de ses généraux, Masséna, qui n'avait pas pu

s'entendre avec Joseph à Naples. Il lui donna le commandement du

cinquième corps. Les siéges de la Silésie avançant, grâce à l'énergie

et à la fertilité d'esprit du général Vandamme, Schweidnitz ayant été

pris, Neisse et Glatz restant seuls à prendre, Napoléon en profita

pour amener sur la Vistule la division bavaroise Deroy, forte de 6 à 7

mille hommes d'assez bonnes troupes, laquelle fut cantonnée à Pultusk,

entre la position du cinquième corps sur l'Omulew et Varsovie. Les

bataillons polonais de Kalisch et de Posen avaient été envoyés à

Dantzig. Napoléon rassembla ceux de Varsovie, organisés par le prince

Poniatowski, à Neidenbourg, de manière à maintenir la communication

entre le quartier général et les troupes campées sur l'Omulew. Ils

étaient là sous les ordres du général Zayonscheck. Il demanda en outre

que l'on organisât un corps de cavalerie de mille à deux mille

Polonais, afin de courir après les Cosaques. Ces diverses troupes

polonaises destinées à lier la position de la grande armée sur la

Passarge, avec celle de Masséna sur la Narew, n'étaient pas capables

assurément d'arrêter une armée russe qui aurait pris l'offensive, mais

elles suffisaient pour empêcher les Cosaques de pénétrer entre

Osterode et Varsovie, et pour exercer dans ce vaste espace une active

surveillance. Concentré ainsi derrière la Passarge, et en avant de la

basse Vistule, couvrant dans une position inattaquable le siége de

Dantzig, qui allait enfin commencer, pouvant par une menace sur

Koenigsberg, arrêter tout mouvement offensif sur Varsovie, Napoléon

était dans une situation à ne rien craindre. Rejoint par les

retardataires laissés en arrière, et par le corps de Bernadotte,

renforcé par les grenadiers et voltigeurs d'Oudinot, il pouvait en

quarante-huit heures réunir 80 mille hommes sur l'un des points de la

Passarge. Cette situation était fort imposante, surtout si on la

compare à celle des Russes, qui n'auraient pas pu mettre 50 mille

hommes en ligne. Mais c'est une remarque digne d'être répétée, quoique

déjà faite par nous, qu'une armée de plus de 300 mille hommes,

répandue depuis le Rhin jusqu'à la Vistule, administrée avec une

habileté qu'aucun capitaine n'a jamais égalée, fût dans

l'impossibilité de fournir plus de 80 mille combattant sur le même

champ de bataille. Il y avait 80 à 90 mille hommes capables d'agir

offensivement entre la Vistule et la Passarge, 24 mille sur la Narew,

d'Ostrolenka à Varsovie, en y comprenant les Polonais et les

Bavarois, 22 mille sous Lefebvre devant Dantzig et Colberg, 28 mille

sous Mortier, en Italiens, Hollandais et Français, répandus depuis

Brême et Hambourg jusqu'à Stralsund et Stettin, 15 mille en Silésie

tant Bavarois que Wurtembergeois, 30 mille dans les places, depuis

Posen jusqu'à Erfurt et Mayence, 7 ou 8 mille employés aux parcs, 15

mille blessés de toutes les époques, 60 et quelques mille malades et

maraudeurs, enfin 30 à 40 mille recrues en marche, ce qui faisait à

peu près 330 mille hommes à la grande armée, dont 270 mille Français,

et environ 60 mille auxiliaires, Italiens, Hollandais, Allemands et

Polonais.

[En marge: Mars 1807.]

[En marge: Grand nombre de maraudeurs à la suite de l'armée.]

Ce qui paraîtra singulier, c'est ce nombre énorme de 60 mille malades

ou maraudeurs, nombre, il est vrai, très-approximatif[26], difficile à

fixer, mais digne de l'attention des hommes d'État, qui étudient les

secrets ressorts de la puissance des nations. Il n'y avait pas dans

ces soixante mille absents qualifiés de malades, la moitié qui fût aux

hôpitaux. Les autres étaient en maraude. Nous avons déjà dit que

beaucoup de soldats manquaient dans les rangs à la bataille d'Eylau,

par suite de la rapidité des marches, et que les impressions produites

par cette terrible bataille se répandant au loin, les lâches et la

valetaille avaient fui à toutes jambes, en criant que les Français

étaient battus. Depuis il s'était joint à eux beaucoup d'hommes, qui,

sous prétexte de maladies ou de blessures légères, demandaient à se

rendre aux hôpitaux, mais se gardaient bien d'y aller, parce qu'on y

était retenu, surveillé, soigné même jusqu'à l'ennui. Ils avaient

passé la Vistule, vivaient dans les villages, à droite et à gauche de

la grande route, de manière à échapper à la surveillance générale qui

contenait dans l'ordre toutes les parties de l'armée. Ils vivaient

ainsi aux dépens du pays, qu'ils ne ménageaient pas, les uns vrais

lâches, dont une armée, même héroïque, a toujours une certaine

quantité dans ses rangs, les autres fort braves au contraire, mais

pillards par nature, aimant la liberté et le désordre, et prêts à

revenir au corps dès qu'ils apprenaient la reprise des opérations.

Napoléon, averti de cet état de choses, par la différence entre le

nombre d'hommes réputés aux hôpitaux, et le nombre de ceux que les

dépenses de M. Daru prouvaient y être véritablement, porta sur cet

abus une sérieuse attention. Il employa pour le réprimer la police des

autorités polonaises, puis la gendarmerie d'élite attachée à sa garde,

comme la seule troupe qui fût assez respectée pour se faire obéir.

Jamais néanmoins on ne put complétement détruire sur la ligne

d'opération cette lèpre attachée aux grandes armées. Et pourtant

l'armée dont il s'agissait ici, était celle du camp de Boulogne, la

plus solide, la plus disciplinée, la plus brave qui fut jamais! Dans

la campagne d'Austerlitz, les maraudeurs s'étaient à peine fait voir.

Mais la rapidité des mouvements, la distance, le climat, la saison, le

carnage enfin, relâchant les liens de la discipline, cette vermine,

triste effet de la misère dans un grand corps, commençait à pulluler.

Napoléon y pourvut cette fois par une immense prévoyance, et par les

victoires qu'il remporta bientôt. Mais des défaites peuvent en

quelques jours faire dégénérer un pareil mal en dissolution des

armées. Ainsi dans les succès même de cette belle et terrible campagne

de 1807, apparaissaient plusieurs des symptômes d'une campagne à

jamais fatale et mémorable, celle de 1812.

[Note 26: L'Empereur ne put jamais le fixer exactement, par suite de

la mobilité continuelle de l'effectif des corps.]

[En marge: Quelques démonstrations des Russes contre nos

cantonnements.]

Le retour dans les cantonnements fut signalé par quelques mouvements

de la part des Russes. Leurs rangs étaient singulièrement éclaircis.

Il ne leur restait pas cinquante mille hommes capables d'agir.

Cependant le général Benningsen, tout enorgueilli de n'avoir pas perdu

à Eylau jusqu'au dernier homme, et, suivant son usage, se disant

vainqueur, voulut donner à ses vanteries une apparence de vérité. Il

quitta donc Koenigsberg, dès qu'il apprit que l'armée française se

retirait sur la Passarge. Il vint montrer de fortes colonnes le long

de cette rivière, surtout dans son cours supérieur, vers Guttstadt, en

face de la position du maréchal Ney. Il s'adressait mal, car cet

intrépide maréchal, privé de l'honneur de combattre à Eylau, et

impatient de s'en dédommager, reçut vigoureusement les corps qui se

présentèrent à lui, et leur fit essuyer une perte notable. Dans le

même moment, le corps du maréchal Bernadotte, cherchant à s'établir

sur la basse Passarge, et obligé pour cela d'occuper Braunsberg,

s'empara de cette ville, où il fît prisonniers deux mille Prussiens.

Ce fut la division Dupont qui eut le mérite de cette brillante

expédition. Les Russes ayant néanmoins continué de s'agiter, et

paraissant vouloir se porter sur la haute Passarge, Napoléon, dans

les premiers jours de mars, prit le parti de faire sur la basse

Passarge une démonstration offensive, de façon à inquiéter le général

Benningsen pour la sûreté de Koenigsberg. C'est à regret que Napoléon

se décidait à un tel mouvement, car c'était révéler aux Russes le

danger qu'ils couraient en s'élevant sur notre droite pour menacer

Varsovie. Sachant bien qu'une manoeuvre démasquée est une ressource

perdue, Napoléon aurait voulu ne pas agir du tout, ou agir d'une

manière décisive, en marchant sur Koenigsberg avec toutes ses forces.

Mais, d'une part, il fallait obliger l'ennemi à se tenir tranquille,

afin de l'être soi-même dans ses quartiers d'hiver; de l'autre, on

n'avait ni en vivres ni en munitions de quoi tenter une opération de

quelque durée. Napoléon se résigna donc à une simple démonstration sur

la basse Passarge, exécutée le 3 mars par les corps des maréchaux

Soult et Bernadotte, qui passèrent cette rivière pendant que le

maréchal Ney à Guttstadt poussait rudement le corps ennemi dirigé sur

la haute Passarge. Les Russes perdirent dans ces mouvements simultanés

environ 2 mille hommes, et, en voyant leur ligne de retraite sur

Koenigsberg compromise, se hâtèrent de se retirer et de rendre la

tranquillité à nos cantonnements.

Tels furent les derniers actes de cette campagne d'hiver. Le froid

long-temps retardé commençait à se faire sentir; le thermomètre était

descendu à 8 et 10 degrés au-dessous de la glace. On allait avoir en

mars le temps auquel on aurait dû s'attendre en décembre et en

janvier.

Napoléon, qui ne s'était décidé que malgré lui à ordonner les

dernières opérations, écrivit au maréchal Soult: «C'est bien un des

inconvénients que j'avais sentis des mouvements actuels, que

d'éclairer les Russes sur leur position. Mais ils me pressaient trop

sur ma droite. Résolu à laisser passer le mauvais temps, et à

organiser les subsistances, je ne suis point autrement fâché de cette

leçon donnée à l'ennemi. Avec l'esprit de présomption dont je le vois

animé, je crois qu'il ne faut que de la patience, pour lui voir faire

de grandes fautes.» (Osterode, 6 mars.)

[En marge: Importance attachée aux approvisionnements dans la position

où se trouvait Napoléon.]

[En marge: Efforts pour se procurer des vivres et des moyens de

transport.]

Si Napoléon avait eu alors assez de vivres et de moyens de transport

pour traîner après lui de quoi nourrir l'armée pendant quelques jours,

il eût immédiatement terminé la guerre, ayant affaire à un ennemi

assez malavisé pour venir se jeter sur la droite de ses quartiers.

Aussi toute la question consistait-elle à ses yeux dans un

approvisionnement, qui lui permît de refaire ses soldats épuisés par

les privations, et de les réunir quelques jours, sans être exposé à

les voir mourir de faim, ou à laisser une moitié d'entre eux en

arrière, comme il lui était arrivé à Eylau. Les villes du littoral,

notamment celle d'Elbing, pouvaient lui fournir des vivres pour les

premiers moments de son établissement, mais de telles ressources ne

lui suffisaient pas. Il voulait donc en amener de grandes quantités,

qui descendraient de Varsovie par la Vistule, ou viendraient de

Bromberg par le canal de Nackel, et puis seraient par terre

transportées de la Vistule aux divers cantonnements de l'armée sur la

Passarge. Il donna les ordres les plus précis à cet égard, pour

amasser d'abord à Bromberg et à Varsovie les approvisionnements

nécessaires, pour créer ensuite les moyens de transport qui devaient

servir à terminer le trajet de la Vistule aux bords de la Passarge.

Son intention était de commencer par fournir chaque jour la ration

entière à ses soldats, et puis de former à Osterode, centre de ses

quartiers, un magasin général, qui renfermât quelques millions de

rations, en pain, riz, vin, eau-de-vie. Il voulut utiliser à cet effet

le zèle des Polonais, qui jusqu'ici lui avaient rendu peu de services

militaires, et dont il désirait tirer au moins quelques services

administratifs. Comme il avait M. de Talleyrand à Varsovie, il le

chargea de s'entendre avec le gouvernement provisoire, qui dirigeait

les affaires de la Pologne. Il lui écrivit donc la lettre suivante, en

lui envoyant ses pleins pouvoirs pour conclure des marchés à quelque

prix que ce fût.

Osterode, 12 mars, 10 heures du soir.

«Je reçois votre lettre du 10 mars à 3 heures après midi. J'ai 300

mille rations de biscuit à Varsovie. Il faut huit jours pour venir de

Varsovie à Osterode; faites des miracles, mais qu'on m'en expédie par

jour 50 mille rations. Tâchez aussi de me faire expédier par jour 2

mille pintes d'eau-de-vie. Aujourd'hui le sort de l'Europe et les plus

grands calculs dépendent des subsistances. Battre les Russes, si j'ai

du pain, est un enfantillage. J'ai des millions, je ne me refuse pas

d'en donner. Tout ce que vous ferez sera bien fait, mais il faut

qu'au reçu de cette lettre on m'expédie, par terre et par Mlawa et

Zakroczin, 50 mille rations de biscuit et 2 mille pintes. C'est

l'affaire de 80 voitures par jour en les payant au poids de l'or. Si

le patriotisme des Polonais ne peut pas faire cet effort, ils ne sont

pas bons à grand'chose. L'importance de ce dont je vous charge là est

plus considérable que toutes les négociations du monde. Faites appeler

l'ordonnateur, le gouverneur, le général Lemarois, les hommes les plus

influents du gouvernement. Donnez de l'argent; j'approuve tout ce que

vous ferez. Du biscuit et de l'eau-de-vie, c'est tout ce qu'il nous

faut. Ces 300 mille rations de biscuit et ces 18 ou 20 mille pintes

d'eau-de-vie qui peuvent nous arriver dans quelques jours, voilà ce

qui déjouera les combinaisons de toutes les puissances.»

M. de Talleyrand assembla les membres du gouvernement polonais, pour

tâcher d'en obtenir les vivres et les charrois dont on avait besoin.

Les denrées ne manquaient pas en Pologne, car avec de l'argent

comptant fourni aux juifs, on était sûr d'en trouver. Mais les moyens

de transport étaient fort difficiles à organiser. On voulut d'abord

s'en procurer dans le pays même, en payant des prix considérables;

puis on finit par acheter des charrettes et des chevaux, et on parvint

ainsi à établir des relais aboutissant des bords de la Vistule à ceux

de la Passarge. Les vivres circulaient en bateaux sur la Vistule;

débarqués ensuite à Varsovie, à Plock, à Thorn, à Marienwerder, ils

étaient transportés à Osterode, centre des cantonnements, ou sur les

caissons des régiments, ou sur les voitures du pays, ou sur celles

qu'on avait soi-même achetées et pourvues de chevaux. On rechercha en

les payant des boeufs dans toute la Silésie, et on les fit venir sur

pied à Varsovie. On tâcha de recueillir des vins et des spiritueux sur

le littoral du nord, où le commerce les apporte en quantité

considérable, et en qualité supérieure. On en avait à Berlin, à

Stettin, à Elbing; on les achemina par eau jusqu'à Thorn. Napoléon eût

attaché beaucoup de prix à se procurer deux ou trois cent mille

bouteilles de vin, pour réjouir le coeur de ses soldats. Il avait près

de lui une précieuse ressource en ce genre, mais elle était renfermée

dans la place de Dantzig, où se trouvaient plusieurs millions de

bouteilles d'excellents vins, c'est-à-dire de quoi en fournir à

l'armée pendant quelques mois. Ce n'était pas un médiocre stimulant

pour prendre cette forteresse.

[En marge: Situation des troupes dans les cantonnements.]

Ces soins si actifs, consacrés à l'approvisionnement de l'armée, ne

pouvaient pas produire un effet immédiat; mais, dans l'intervalle, on

vivait sur la Nogath, sur Elbing, sur les districts mêmes qu'on

occupait, et l'industrie de nos soldats suppléant à ce qui manquait,

on était parvenu à se procurer le nécessaire. Beaucoup de vivres

cachés avaient été découverts, et avaient permis d'attendre les

arrivages réguliers de la Vistule. On était logé dans les villages, et

on ne bivouaquait plus, ce qui était un grand soulagement pour des

troupes qui venaient de bivouaquer pendant cinq mois de suite, depuis

octobre jusqu'à février. Aux avant-postes, on vivait dans des

baraques, dont ce pays de forêts fournissait en abondance les

matériaux et le chauffage. Quelques vins, quelques eaux-de-vie,

trouvés à Elbing, et distribués avec ordre, rendaient à nos soldats un

peu de gaieté. Les premiers jours passés, ils avaient fini par être

mieux que sur la Narew, car le pays était meilleur, et ils espéraient

bien, au retour de la belle saison, se dédommager des peines

présentes, et terminer en un jour de bataille la terrible lutte dans

laquelle ils étaient engagés.

[En marge: Arrivée des renforts organisés en régiments provisoires.]

[En marge: Soins pour remonter la cavalerie.]

Les régiments provisoires, qui amenaient les recrues, commençaient à

paraître sur la Vistule. Plusieurs d'entre eux, déjà rendus sur le

théâtre de la guerre, avaient été passés en revue, dissous, et

répartis entre les régiments auxquels ils appartenaient. Les soldats

voyaient ainsi leurs rangs se remplir, entendaient parler de renforts

nombreux qui se préparaient sur les derrières de l'armée, et se

confiaient davantage dans la vigilance suprême qui pourvoyait à tous

leurs besoins. La cavalerie continuait d'être l'objet des soins les

plus attentifs. Napoléon avait formé des détachements à pied de tous

les cavaliers démontés, et il les avait envoyés en Silésie, pour aller

y chercher les chevaux dont cette province abondait.

[En marge: Travaux de défense sur la Passarge et la Vistule.]

Des travaux immenses s'exécutaient sur la Passarge et la Vistule, afin

d'assurer la position de l'armée. Tous les ponts sur la Passarge

avaient été détruits, deux exceptés, l'un pour l'usage du corps du

maréchal Bernadotte à Braunsberg, l'autre pour l'usage du corps du

maréchal Soult à Spanden. De vastes têtes de pont étaient ajoutées à

chacun des deux, afin de pouvoir déboucher au delà, Napoléon répétant

sans cesse à ses lieutenants, qu'une ligne n'était facile à défendre

que lorsqu'on était en mesure de la franchir à son tour pour prendre

l'offensive contre celui qui l'attaquait[27]. Deux ponts sur la

Vistule, l'un à Marienbourg, l'autre à Marienwerder, assuraient la

communication avec les troupes du maréchal Lefebvre, chargées du siége

de Dantzig. On pouvait donc aller à elles, ou les amener à soi, et

présenter partout à l'ennemi une masse compacte. Le maréchal Lefebvre

se rapprochait de Dantzig, en attendant la grosse artillerie tirée des

places de la Silésie, pour commencer ce grand siége, qui devait être

l'occupation et la gloire de l'hiver. Les ouvrages de Sierock, de

Praga, de Modlin, destinés à consolider la position de Varsovie, se

poursuivaient également.

[Note 27: «Une rivière ni une ligne quelconque, écrivait-il à

Bernadotte (6 mars, Osterode), ne peuvent se défendre qu'en ayant des

points offensifs; car, quand on n'a fait que se défendre, on a couru

des chances sans rien obtenir. Mais, lorsqu'on peut combiner la

défense avec un mouvement offensif, on fait courir à l'ennemi plus de

chances qu'il n'en fait courir au corps attaqué. Faites donc

travailler jour et nuit aux têtes de pont de Spanden et de

Braunsberg.»]

C'est du petit bourg d'Osterode que Napoléon ordonnait toutes ces

choses. Ses soldats ayant du pain, des pommes de terre, de la viande,

de l'eau-de-vie, du chaume pour s'abriter, du bois pour se chauffer,

ne souffraient pas. Mais les officiers qui ne parvenaient à se

procurer que la nourriture et le logement du soldat, même avec leur

solde exactement payée, étaient exposés à beaucoup de privations.

Napoléon avait voulu leur donner l'exemple de la résignation, en

restant au milieu d'eux. Les officiers de chaque corps, envoyés à

Osterode, pouvaient dire qu'ils ne l'avaient pas trouvé mieux établi

que le dernier d'entre eux. Aussi, répondant à son frère Joseph, qui

se plaignait des souffrances de l'armée de Naples, il se raillait de

ses plaintes, accusait la faiblesse de son âme, et lui traçait le

tableau suivant:

[En marge: Tableau des horreurs de la guerre du Nord tracé par

Napoléon.]

«Les officiers d'état-major ne se sont pas déshabillés depuis deux

mois, et quelques-uns depuis quatre; j'ai moi-même été quinze jours

sans ôter mes bottes... Nous sommes au milieu de la neige et de la

boue, sans vin, sans eau-de-vie, sans pain, mangeant des pommes de

terre et de la viande, faisant de longues marches et contre-marches,

sans aucune espèce de douceurs, et nous battant ordinairement à la

baïonnette et sous la mitraille, les blessés obligés de se retirer en

traîneau, en plein air, pendant cinquante lieues.» (Il s'agissait ici

de la marche qui avait suivi la bataille d'Eylau, car à Osterode on

était déjà mieux.) «C'est donc une mauvaise plaisanterie que de

comparer les lieux où nous sommes, avec ce beau pays de Naples, où

l'on a du vin, du pain, des draps de lit, de la société, et même des

femmes. Après avoir détruit la monarchie prussienne, nous nous battons

contre le reste de la Prusse, contre les Russes, les Calmouks, les

Cosaques, et les peuplades du Nord, qui envahirent jadis l'empire

romain. Nous faisons la guerre dans toute son énergie et son horreur.

Au milieu de ces grandes fatigues, tout le monde a été plus ou moins

malade; pour moi je ne me suis jamais trouvé plus fort, et j'ai

engraissé.» (Osterode, 1er mars.)

[En marge: Souffrance des Russes.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 29 / 49 段