Mais l'événement que redoutait Napoléon s'était réalisé. Le général

Lestocq, poursuivi à outrance par le maréchal Ney, paraissait sur ce

champ de carnage, avec 7 ou 8 mille Prussiens, jaloux de se venger du

dédain des Russes. Le général Lestocq, devançant à peine d'une heure

ou deux le corps du maréchal Ney, avait tout juste le temps de porter

un coup, avant d'être atteint lui-même. Il débouche sur le champ de

bataille à Schmoditten, passe derrière la double ligne des Russes,

maintenant brisée par le feu de nos artilleurs, par le sabre de nos

cavaliers, et se présente à Kuschitten, en face de la division

Friant, qui, dépassant Klein-Sausgarten, avait déjà refoulé la gauche

de l'ennemi sur son centre. Le village de Kuschitten était occupé par

quatre compagnies du 108e, et par le 51e, qui avait été détaché de la

division Morand, pour aller au soutien de la division Friant. Les

Prussiens, ralliant les Russes autour d'eux, fondent impétueusement

sur le 51e et sur les quatre compagnies du 108e ne parviennent pas à

les rompre, mais les ramènent fort en arrière de Kuschitten. Après ce

premier avantage, les Prussiens se portent au delà de Kuschitten afin

de ressaisir les positions du matin. Ils marchent déployés sur deux

lignes. Les réserves russes ralliées, forment sur leurs ailes deux

colonnes serrées. Une nombreuse artillerie les précède. Ils s'avancent

ainsi en traversant les derrières du champ de bataille, pour regagner

le terrain perdu, et ramener le maréchal Davout sur Klein-Sausgarten,

et de Klein-Sausgarten sur Serpallen. Mais les généraux Friant et

Gudin, ayant le maréchal Davout à leur tête, accourent. La division

Friant tout entière, les 12e, 21e, 25e régiments appartenant à la

division Gudin se placent en avant, couverts par toute l'artillerie du

troisième corps. Vainement les Russes et les Prussiens veulent-ils

renverser cet obstacle formidable, ils n'y peuvent réussir. Les

Français, appuyés à des bois, à des marécages, à des monticules, ici

déployés en ligne, là dispersés en tirailleurs, opposent une

opiniâtreté invincible à ce dernier effort des coalisés. Le maréchal

Davout, parcourant les rangs jusqu'à la fin du jour, contient ses

soldats en leur disant: Les lâches iront mourir en Sibérie; les braves

mourront ici en gens d'honneur.--L'attaque des Prussiens et des

Russes ralliés s'arrête, le terrain perdu sur leur flanc gauche n'est

pas reconquis. Le corps du maréchal Davout reste ferme dans cette

position de Klein-Sausgarten, d'où il menace les derrières de

l'ennemi.

[En marge: Horrible état de l'armée russe à la fin du jour.]

[En marge: Le général Benningsen délibère s'il doit tenter un dernier

effort.]

[En marge: La subite arrivée du maréchal Ney décide la retraite des

Russes.]

Les deux armées étaient épuisées. Ce jour si sombre devenait à chaque

instant plus sombre encore, et allait se terminer en une affreuse

nuit. Le carnage était horrible. Près de 30 mille Russes, atteints par

les projectiles ou le sabre des Français, jonchaient la terre, les uns

morts, les autres blessés plus ou moins gravement. Beaucoup de leurs

soldats commençaient à s'en aller à la débandade[22]. Le général

Benningsen, entouré de ses lieutenants, délibérait s'il fallait

reprendre l'offensive, et tenter un nouvel effort. Mais, d'une armée

de 80 mille hommes, il ne lui en restait pas 40 mille en état de

combattre, les Prussiens compris. S'il avait succombé dans cet

engagement désespéré, il n'aurait pas eu de quoi couvrir la retraite.

Néanmoins il hésitait encore, lorsqu'on vint lui annoncer un dernier

et grave incident. Le maréchal Ney, qui avait suivi de près les

Prussiens, arrivant le soir sur notre gauche comme le maréchal Davout

était arrivé le matin sur notre droite, débouchait enfin vers Althof.

[Note 22: C'est la propre assertion du narrateur Plotho.]

Ainsi les combinaisons de Napoléon, retardées par le temps, n'en

avaient pas moins amené sur les deux flancs de l'armée russe les

forces qui devaient décider la victoire. L'ordre de retraite ne

pouvait plus dès lors être différé, car le maréchal Davout, s'étant

maintenu à Klein-Sausgarten, n'avait pas beaucoup à faire pour

rencontrer le maréchal Ney, qui s'était avancé jusqu'à Schmoditten, et

la jonction de ces deux maréchaux aurait exposé les Russes à être

enveloppés. L'ordre de se retirer fut donné à l'instant même par le

général Benningsen. Toutefois pour assurer la retraite il voulut

contenir le maréchal Ney, et essayer de lui enlever le village de

Schmoditten. Les Russes marchèrent sur ce village, à la faveur de la

nuit, et en grand silence, pour surprendre les troupes du maréchal

Ney, arrivées tard sur ce champ de bataille où l'on avait de la peine

à se reconnaître. Mais celles-ci étaient sur leurs gardes. Le général

Marchand, avec le 6e léger et le 39e de ligne, laissant approcher les

Russes, puis les accueillant par un feu à bout portant, les arrêta

net. Il courut ensuite sur eux à la baïonnette, et les fit renoncer à

toute attaque sérieuse. Dès ce moment ils se mirent définitivement en

retraite.

[En marge: Position occupée par l'armée française le soir de la

bataille d'Eylau.]

Napoléon discernant à la direction des feux du maréchal Davout et du

maréchal Ney, le véritable état des choses, se savait maître du champ

de bataille, mais il n'était pas assuré cependant de ne pas avoir une

seconde bataille à livrer, la nuit ou le lendemain. Il occupait cette

plaine légèrement relevée, qui s'étendait au delà d'Eylau, ayant

devant lui et au centre sa cavalerie et sa garde, à gauche en avant

d'Eylau les deux divisions Legrand et Leval du corps du maréchal

Soult, à droite la division Saint-Hilaire qui se liait avec le corps

du maréchal Davout porté au delà de Klein-Sausgarten, l'armée

française décrivant ainsi une ligne oblique sur le terrain que les

Russes avaient possédé le matin. Fort au delà, sur la gauche, le

maréchal Ney isolé, se trouvait sur les derrières de la position que

l'ennemi abandonnait en toute hâte.

[En marge: Disposition morale de l'armée.]

Napoléon, certain d'être victorieux, mais triste au fond du coeur,

était demeuré au milieu de ses troupes, ordonnant qu'on allumât des

feux, et qu'on ne quittât pas les rangs, même pour aller chercher des

vivres. On distribuait aux soldats un peu de pain et d'eau-de-vie, et,

quoiqu'il n'y en eût pas assez pour tous, on ne les entendait pas se

plaindre. Moins joyeux qu'à Austerlitz ou à Iéna, ils étaient pleins

de confiance, fiers d'eux-mêmes, prêts à recommencer cette lutte

terrible, si les Russes en avaient le courage et la force. Quiconque,

en ce moment, leur eût donné le pain et l'eau-de-vie dont ils

manquaient, les eût retrouvés aussi gais que de coutume. Deux

artilleurs du corps du maréchal Davout ayant été absents de leur

compagnie pendant cette journée, et étant arrivés trop tard pour

assister à la bataille, leurs camarades s'assemblèrent le soir au

bivouac, les jugèrent, et n'ayant pas goûté leurs raisons, leur

infligèrent sur ce terrain glacé et sanglant, le châtiment burlesque

que les soldats appellent la _savate_[23].

[Note 23: Nous empruntons ce détail aux mémoires militaires et

manuscrits du maréchal Davout.]

Il n'y avait en grande abondance que des munitions. Le service de

l'artillerie, exécuté avec une activité rare, avait déjà remplacé les

munitions consommées. Le service des ambulances se faisait avec non

moins de zèle. On avait ramassé un grand nombre de blessés, et on

administrait aux autres quelques secours sur place, en attendant qu'on

pût les transporter à leur tour. Napoléon, accablé de fatigue, debout

cependant, présidait aux soins donnés à ses soldats.

Sur les derrières de l'armée tout n'offrait pas une contenance aussi

ferme. Beaucoup de traînards qui manquaient à l'effectif le matin, par

suite de la rapidité des marches, avaient entendu le retentissement de

cette épouvantable bataille, avaient aperçu quelques houras de

Cosaques, et s'étaient repliés, répandant sur les routes des nouvelles

fâcheuses. Les braves accouraient se ranger auprès de leurs camarades,

les autres s'en allaient dans les diverses directions qu'avait

parcourues l'armée.

[En marge: Journée qui suit la bataille d'Eylau.]

Le lendemain le jour commençant à luire, on découvrit cet affreux

champ de bataille, et Napoléon lui-même fut ému, au point de le

laisser apercevoir dans le bulletin qu'il publia. Sur cette plaine

glacée, des milliers de morts et de mourants cruellement mutilés, des

milliers de chevaux abattus, une innombrable quantité de canons

démontés, de voitures brisées, de projectiles épars, des hameaux en

flammes, _tout cela se détachant sur un fond de neige_[24], présentait

un spectacle saisissant et terrible. «Ce spectacle, s'écriait

Napoléon, est fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix, et

l'horreur de la guerre!»--Singulière réflexion dans sa bouche, et

sincère au moment où il la laissait échapper.

[Note 24: Expression de Napoléon dans l'un de ses bulletins.]

Une particularité frappa tous les yeux. Soit penchant à revenir aux

choses du passé, soit aussi économie, on avait voulu rendre l'habit

blanc aux troupes. On en avait fait l'essai sur quelques régiments,

mais la vue du sang sur les habits blancs décida la question. Napoléon

rempli de dégoût et d'horreur déclara qu'il ne voulait que des habits

bleus, quoi qu'il pût en coûter.

[En marge: Pertes des Russes et des Français à la bataille d'Eylau.]

L'aspect de ce champ de bataille abandonné par l'ennemi rendit à

l'armée le sentiment de sa victoire. Les Russes s'étaient retirés,

laissant sur le terrain 7 mille morts, et plus de 5 mille blessés, que

le vainqueur généreux se hâta de relever après les siens. Outre les 12

mille morts ou mourants abandonnés à Eylau, ils emmenaient avec eux

environ 15 mille blessés, plus ou moins gravement atteints. Ils

avaient eu par conséquent 26 ou 27 mille hommes hors de combat. Nous

tenions 3 à 4 mille prisonniers, 24 pièces de canon, 16 drapeaux. Leur

perte totale était donc de 30 mille hommes. Les Français avaient eu

environ 10 mille hommes hors de combat, dont 3 mille morts et 7 mille

blessés[25], perte bien inférieure à celle de l'armée russe, et qui

s'explique par la position de nos troupes rangées en ordre mince, par

l'habileté de nos artilleurs et de nos soldats. Ainsi dans cette

journée fatale, près de 40 mille hommes des deux côtés avaient été

atteints par le feu et le fer. C'est la population d'une grande ville

détruite en un jour! Triste conséquence des passions des peuples!

passions terribles, qu'il faut s'appliquer à bien diriger, mais non

pas chercher à éteindre!

[Note 25: Il est rare qu'on parvienne à constater les pertes essuyées

dans une bataille avec autant de précision qu'on peut le faire pour la

bataille d'Eylau. Je me suis livré, afin d'y réussir, à un travail

attentif, et voici la vérité, autant du moins qu'il est possible de

l'obtenir en pareille matière. L'inspecteur des hôpitaux constata le

soir même, à Eylau, l'existence de 4,500 blessés, et le lendemain,

après avoir fait le tour des villages environnants, il en porta le

nombre total à 7,094. Son rapport a été conservé. Les rapports des

divers corps présentent, au contraire, un chiffre beaucoup plus

considérable, et qui ferait monter à 13 ou 14 mille le nombre des

hommes atteints plus ou moins gravement. Cette différence s'explique

par la manière dont les auteurs de ces rapports entendent le mot de

blessés. Les chefs de corps comptent jusqu'aux moindres contusions,

chacun d'eux naturellement cherchant à faire valoir les souffrances de

ses soldats. Mais la moitié des hommes désignés comme blessés ne

songeaient pas même à se faire soigner, et la preuve en est dans le

rapport du directeur des hôpitaux. Du reste, un mois après, une

controverse fort curieuse s'établit par lettres, entre Napoléon et M.

Daru. M. Daru ne trouvait pas plus de six mille blessés dans les

hôpitaux de la Vistule. Cela paraissait contestable à Napoléon, qui

croyait en avoir davantage, surtout en comprenant dans ce nombre les

blessés de la bataille d'Eylau, et ceux des combats qui l'avaient

précédée, depuis la levée des cantonnements. Cependant, après mûr

examen, on n'en trouva jamais plus de six mille et quelques cents, et

moins de six mille pour Eylau même, ce qui, en tenant compte des morts

survenues, s'accorde parfaitement avec le chiffre de 7,094 fourni par

le directeur des hôpitaux. Nous croyons donc être dans le vrai en

portant à 3 mille morts et 7 mille blessés les pertes de la bataille

d'Eylau. Napoléon, en parlant dans son bulletin de 2 mille morts et de

5 à 6 mille blessés, avait, comme on le voit, peu altéré la vérité, en

comparaison de ce qu'avaient fait les Russes. On peut même dire que le

soir de la bataille, il était fondé à n'en pas supposer davantage.

Quant aux pertes des Russes, j'ai adopté leurs propres chiffres, et

ceux qui furent constatés par les Français. Nous trouvâmes 7 mille

cadavres, et dans les lieux environnants 5 mille blessés. Ils durent

en emmener un beaucoup plus grand nombre. L'Allemand Both dit qu'ils

ramenèrent 14,900 blessés à Koenigsberg, lesquels moururent presque

tous de froid. Il admet d'ailleurs qu'ils eurent 7 mille morts, et

laissèrent 5 mille blessés sur le champ de bataille. Ajoutez 3 à 4

mille prisonniers, et on arrive à une perte totale de 30 mille hommes,

qui ne peut guère être contestée. Le général Benningsen, toujours si

peu exact, avoua lui-même dans son récit une perte de 20 mille

hommes.]

[En marge: Napoléon pousse les Russes jusqu'à Koenigsberg.]

Napoléon, dès le 9 au matin, avait porté ses dragons et ses

cuirassiers en avant, afin de courir après les Russes, de les jeter

sur Koenigsberg, et de les refouler pour tout l'hiver au delà de la

Prégel. Le maréchal Ney, qui n'avait pas eu beaucoup à faire dans la

journée d'Eylau, fut chargé de soutenir Murat. Les maréchaux Davout et

Soult devaient suivre à peu de distance. Napoléon resta de sa personne

à Eylau pour panser les plaies de sa brave armée, pour la nourrir, et

mettre tout en ordre sur ses derrières. Cela importait plus qu'une

poursuite, que ses lieutenants étaient très-capables d'exécuter

eux-mêmes.

En marchant on acquit plus complétement encore la conviction du

désastre essuyé par les Russes. À mesure qu'on avançait, on trouvait

les villages et les bourgs de la Prusse orientale remplis de blessés;

on apprenait le désordre, la confusion, le triste état enfin de

l'armée fugitive. Néanmoins les Russes, en comparant cette bataille à

celle d'Austerlitz, étaient fiers de la différence. Ils convenaient de

leur défaite, mais ils se dédommageaient de cet aveu, en ajoutant que

la victoire avait coûté cher aux Français.

On ne s'arrêta que sur les bords de la Frisching, petite rivière qui

coule de la ligne des lacs à la mer, et Murat poussa ses escadrons

jusqu'à Koenigsberg. Les Russes réfugiés en toute hâte, les uns au

delà de la Prégel, les autres à Koenigsberg même, faisaient mine de

vouloir s'y défendre, et avaient braqué sur les murs une nombreuse

artillerie. Les habitants épouvantés se demandaient s'ils allaient

éprouver le sort de Lubeck. Heureusement pour eux Napoléon voulait

mettre un terme à ses opérations offensives. Il avait envoyé les

cavaliers de Murat jusqu'aux portes de Koenigsberg, mais il ne se

proposait pas d'y conduire son armée elle-même. Il n'aurait pas fallu

moins que cette armée tout entière, pour tenter avec espoir de succès

une attaque de vive force, sur une grande ville, pourvue de quelques

ouvrages, et défendue par tout ce qui restait de troupes russes et

prussiennes. Une attaque même heureuse sur cette riche cité, ne valait

pas les chances qu'on aurait courues, si la tentative eût échoué.

Napoléon ayant poussé ses corps jusqu'aux bords de la Frisching, tint

à les y laisser quelques jours, pour bien constater sa victoire, et

puis songea à se retirer pour reprendre ses cantonnements. Sans doute

il n'avait pas obtenu l'immense résultat dont il s'était d'abord

flatté, et qui ne lui aurait certainement point échappé, si une

dépêche interceptée n'avait révélé ses desseins aux Russes; mais il

les avait menés battant pendant cinquante lieues, leur avait détruit

neuf mille hommes dans une suite de combats d'arrière-garde, et les

trouvant à Eylau formés en une masse compacte, couverts d'artillerie,

résolus jusqu'au désespoir, forts avec les Prussiens de 80 mille

soldats, sur une plaine où aucune manoeuvre n'était possible, il les

avait attaqués avec 54 mille, les avait détruits à coups de canon, et

avait paré à tous les accidents de la journée avec un imperturbable

sang-froid, pendant que ses lieutenants s'efforçaient de le rejoindre.

Les Russes ce jour-là avaient eu tous leurs avantages, la solidité,

l'immobilité au feu; lui n'avait pas eu tous les siens, sur un terrain

où il était impossible de manoeuvrer; mais il avait opposé à leur

ténacité un invincible courage, une force morale au-dessus des

horreurs du plus affreux carnage. L'âme de ses soldats s'était montrée

dans cette journée aussi forte que la sienne! Assurément il pouvait

être fier de cette épreuve. D'ailleurs pour 12 ou 13 mille hommes

qu'il avait perdus pendant ces huit jours, il en avait détruit 36

mille à l'ennemi. Mais il devait sentir en ce moment ce que c'était

que la puissance du climat, du sol, des distances, car, possédant plus

de 300 mille hommes en Allemagne, il n'avait pas pu en réunir plus de

54 mille sur le lieu de l'action décisive. Il devait après une telle

victoire faire de graves réflexions, compter davantage avec les

éléments et la fortune, et moins entreprendre à l'avenir sur

l'invincible nature des choses. Ces réflexions il les fit, et elles

lui inspirèrent, comme on va en juger bientôt, la conduite la mieux

calculée, la plus admirablement prévoyante. Plût au ciel qu'elles

fussent restées pour toujours gravées dans sa mémoire!

Quoique victorieux et garanti pour plusieurs mois de toute tentative

contre ses cantonnements, il avait cependant une chose à craindre,

c'étaient les récits mensongers des Russes, l'effet de ces récits sur

l'Autriche, sur la France, sur l'Italie, sur l'Espagne, sur l'Europe

en un mot, qui, voyant depuis trois mois sa marche deux fois arrêtée,

tantôt par les boues, tantôt par les frimas, serait portée à le croire

moins irrésistible, moins fatalement heureux, tiendrait pour douteuse

la victoire pourtant la plus incontestable, la plus cruellement

efficace, et pourrait enfin être tentée de méconnaître sa fortune.

[En marge: Napoléon quitte les environs de Koenigsberg, et les bords

de la Prégel, pour reprendre ses cantonnements de la Vistule.]

Il résolut de montrer ici le caractère qu'il avait déployé pendant la

journée même d'Eylau, et, certain de sa force, d'attendre que

l'Europe, mieux éclairée, la sentît comme lui. Après avoir passé

quelques jours sur la Frisching, l'ennemi ne sortant pas de ses

lignes, il prit le parti de rétrograder pour rentrer dans ses

cantonnements. La température était toujours froide, mais sans

descendre à plus de 2 ou 3 degrés au-dessous de la glace. Il en

profita pour évacuer ses blessés en traîneau. Plus de six mille

subirent, sans en souffrir sensiblement, ce singulier voyage de

quarante à cinquante lieues, jusqu'à la Vistule. Un soin extrême

apporté à les rechercher tous dans les villages environnants, permit

d'en constater le véritable nombre. Il était conforme à celui que nous

avons mentionné plus haut. Quand tout fut évacué, blessés, malades,

prisonniers, artillerie prise à l'ennemi, Napoléon commença, le 17

février, son mouvement rétrograde, le maréchal Ney avec le sixième

corps, Murat avec la cavalerie faisant l'arrière-garde, les autres

corps conservant leur position accoutumée dans l'ordre de marche, le

maréchal Davout à droite, le maréchal Soult au centre, le maréchal

Augereau à gauche, enfin le maréchal Bernadotte, qui avait rejoint,

formant l'extrême gauche, le long du Frische-Haff.

Napoléon ayant remonté l'Alle jusque près des lacs d'où elle sort, et

d'où sort aussi la Passarge, changea de direction, et, au lieu de

prendre la route de Varsovie, prit celle de Thorn, Marienbourg et

Elbing, voulant désormais s'appuyer à la basse Vistule. Les derniers

événements avaient modifié ses idées quant au choix de sa base

d'opération. Voici les motifs de ce changement.

[En marge: Motifs qui décident Napoléon à changer la position de ses

cantonnements.]

La position entre les branches de l'Ukra, de la Narew, du Bug, qu'il

avait d'abord adoptée, était une conséquence de l'occupation de

Varsovie. Elle avait l'avantage de couvrir cette capitale, et, si

l'ennemi se portait le long du littoral, de permettre plus aisément de

le déborder, de le tourner, de l'acculer à la mer, ce que Napoléon

venait d'essayer, et ce qu'il aurait certainement exécuté, sans

l'enlèvement de ses dépêches. Mais, cette manoeuvre une fois dévoilée,

il n'était pas probable que les Russes avertis s'exposassent à un

danger qu'ils venaient d'éviter par une sorte de miracle. La position

choisie en avant de Varsovie ne présentait donc plus le même avantage,

et elle offrait un inconvénient grave, celui d'obliger l'armée à

s'étendre démesurément, pour couvrir à la fois Varsovie et le siége de

Dantzig, siége qui devenait l'opération urgente, à laquelle il fallait

consacrer les loisirs de l'hiver. En se plaçant, en effet, à Varsovie,

on était obligé de laisser le corps de Bernadotte à grande distance,

avec peu de chances de le rallier au gros de l'armée; et si on

marchait en avant, on était forcé en outre de laisser le cinquième

corps, celui de Lannes, à la garde de Varsovie. On agissait par

conséquent avec deux corps de moins. L'éloignement du corps de

Bernadotte serait devenu à l'avenir d'autant plus regrettable, qu'on

allait être contraint de lui adjoindre de nouvelles forces, pour

seconder et couvrir le siége de Dantzig.

[En marge: Nouvelle position prise par Napoléon.]

Napoléon prit donc la résolution de s'éloigner de Varsovie, de confier

la garde de cette capitale au cinquième corps, aux Polonais, aux

Bavarois (la soumission des places de la Silésie rendait ces derniers

disponibles), et de s'établir avec la plus grande partie de ses

troupes, en avant de la basse Vistule, derrière la Passarge, ayant

Thorn à sa droite, Elbing à sa gauche, Dantzig sur ses derrières, son

centre à Osterode, ses avant-postes entre la Passarge et l'Alle. (Voir

les cartes n{os} 37 et 38.) Dans cette position il couvrait lui-même

le siége de Dantzig, sans avoir besoin de détacher pour cet objet

aucune partie de ses forces. Si, en effet les Russes, voulant secourir

Dantzig, venaient chercher une bataille, il pouvait leur opposer tous

ses corps réunis, celui de Bernadotte compris, et même une partie des

troupes de Lefebvre, que rien ne l'empêchait d'attirer à lui dans un

cas pressant, ainsi qu'il l'avait fait en 1796, lorsqu'il leva le

siége de Mantoue pour courir aux Autrichiens. Il ne lui manquait un

jour de bataille que le cinquième corps, qui, de quelque manière qu'on

opérât, était indispensable sur la Narew, afin de défendre Varsovie.

Cette nouvelle position, d'ailleurs, donnait lieu à des combinaisons

savantes, fécondes en grands résultats, ignorées de l'ennemi, tandis

que celles qui auraient eu Varsovie pour base, lui étaient toutes

connues. Cantonné derrière la Passarge, Napoléon se trouvait à quinze

lieues seulement de Koenigsberg. Supposez que les Russes, attirés par

l'isolement apparent dans lequel on laissait Varsovie, s'avançassent

sur cette capitale, on courait derrière eux à Koenigsberg, on

s'emparait de cette ville, et puis se rabattant par un mouvement à

droite sur leurs derrières, on les jetait sur la Narew et la Vistule,

dans les marécages de l'intérieur, avec autant de certitude de les

détruire, que dans le cas du mouvement vers la mer. Si, au contraire,

ils attaquaient de front les cantonnements sur la Passarge, on avait,

comme nous venons de le dire, outre la force naturelle de ces

cantonnements, la masse entière de l'armée à leur opposer. La position

était donc excellente pour le siége de Dantzig, excellente pour les

opérations futures, car elle faisait naître des combinaisons

nouvelles, dont le secret n'était pas dévoilé.

[En marge: Caractère de la guerre que Napoléon faisait en ce moment.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 49 段