Le général Benningsen s'était enfin déterminé à livrer bataille. Il se

trouvait en plaine, ou à peu près, terrain excellent pour ses

fantassins, peu manoeuvriers mais solides, et pour sa cavalerie qui

était nombreuse. Sa grosse artillerie, à laquelle il avait fait faire

un détour, pour qu'elle ne gênât pas ses mouvements, venait de le

rejoindre. C'était un précieux renfort. De plus il était tellement

poursuivi, qu'il se voyait forcé d'interrompre sa marche pour tenir

tête aux Français. Il faut, à une armée qui bat en retraite, un peu

d'avance, afin qu'elle puisse dormir et manger. Il faut aussi qu'elle

n'ait pas l'ennemi trop près d'elle, car essuyer une attaque en route,

le dos tourné, est la plus dangereuse manière de recevoir une

bataille. Il est donc un moment où ce qu'il y a de plus sage est de

choisir son terrain et de s'y arrêter pour combattre. C'est la

résolution que prit le général Benningsen le 7 au soir. Il fit halte

au delà d'Eylau, résolu à soutenir une lutte acharnée. Son armée, qui

s'élevait à 78 ou 80 mille hommes, et à 90 mille avec les Prussiens,

lors de la reprise des hostilités, avait fait des pertes assez

notables dans les derniers combats, mais fort peu dans les marches,

car une armée qui se retire sans être en déroute, est ralliée par

l'ennemi qui la poursuit, tandis que l'armée poursuivante, n'ayant pas

les mêmes motifs de se serrer, laisse toujours une partie de son

effectif en arrière. En défalquant les pertes essuyées à Mohrungen, à

Bergfried, à Waltersdorf, à Hoff, à Heilsberg, à Eylau même[20], on

peut dire que l'armée du général Benningsen était réduite à 80 mille

hommes environ, dont 72 mille Russes et 8 mille Prussiens. Ainsi en

attendant l'arrivée du général Lestocq et du maréchal Ney, 72 mille

Russes allaient combattre 54 mille Français. Les Russes avaient de

plus une artillerie formidable, évaluée à 4 ou 500 bouches à feu. La

nôtre montait tout au plus à 200, la garde comprise. Il est vrai

qu'elle était supérieure à toutes les artilleries de l'Europe, même à

celle des Autrichiens. Le général Benningsen se décida donc à attaquer

dès la pointe du jour. Le caractère de ses soldats était énergique,

comme celui des soldats français, mais conduit par d'autres mobiles.

Il n'y avait chez les Russes ni cette confiance dans le succès, ni

cet amour de la gloire, qui se voyait chez les Français, mais un

certain fanatisme d'obéissance, qui les portait à braver aveuglément

la mort. Quant à la dose d'intelligence chez les uns et les autres, il

n'est pas nécessaire d'en faire remarquer la différence.

[Note 20:

Les Russes avaient perdu 1,500 hommes à Mohrungen.

1,000 -- à Bergfried.

3,000 -- à Waltersdorf.

2,000 -- à Hoff.

1,000 -- à Heilsberg.

500 -- à Eylau.

-----

Total 9,000 hommes.]

[En marge: Champ de bataille d'Eylau.]

Depuis qu'on avait débouché sur Eylau, le pays se montrait uni et

découvert. La petite ville d'Eylau, située sur une légère éminence, et

surmontée d'une flèche gothique, était le seul point saillant du

terrain. À droite de l'église, le sol, s'abaissant quelque peu,

présentait un cimetière. En face, il se relevait sensiblement, et sur

ce relèvement marqué de quelques mamelons, on apercevait les Russes en

masse profonde. Plusieurs lacs, pourvus d'eau au printemps, desséchés

en été, gelés en hiver, actuellement effacés par la neige, ne se

distinguaient en aucune manière du reste de la plaine. À peine

quelques granges réunies en hameaux, et des lignes de barrière servant

à parquer le bétail, formaient-elles un point d'appui ou un obstacle,

sur ce morne champ de bataille. Un ciel gris, fondant par intervalles

en une neige épaisse, ajoutait sa tristesse à celle des lieux,

tristesse qui saisit les yeux et les coeurs, dès que la naissance du

jour, très-tardive en cette saison, eut rendu les objets visibles.

[En marge: Ordre de bataille adopté par les Russes.]

Les Russes étaient rangés sur deux lignes, fort rapprochées l'une de

l'autre, leur front couvert par trois cents bouches à feu, qui avaient

été disposées sur les parties saillantes du terrain. En arrière, deux

colonnes serrées, appuyant comme deux arcs-boutants cette double ligne

de bataille, semblaient destinées à la soutenir, et à l'empêcher de

plier sous le choc des Français. Une forte réserve d'artillerie était

placée à quelque distance. La cavalerie se trouvait partie en arrière,

partie sur les ailes. Les Cosaques, ordinairement dispersés, tenaient

cette fois au corps même de l'armée. Il était évident qu'à l'énergie,

à la dextérité des Français, les Russes avaient voulu, sur ce terrain

découvert, opposer une masse compacte, défendue sur son front par une

nombreuse artillerie, fortement étayée par derrière, une véritable

muraille enfin, lançant une pluie de feux. Napoléon, à cheval dès la

pointe du jour, s'était établi de sa personne dans le cimetière à la

droite d'Eylau. Là, protégé à peine par quelques arbres, il voyait

parfaitement la position des Russes, lesquels, déjà en bataille,

avaient ouvert le feu par une canonnade, qui devenait à chaque instant

plus vive. On pouvait prévoir que le canon serait l'arme de cette

journée terrible.

[En marge: Disposition opposée par Napoléon à celle des Russes.]

Grâce à la position d'Eylau, qui s'allongeait en face des Russes,

Napoléon pouvait donner moins de profondeur à sa ligne de bataille,

moins de prise par conséquent aux coups de l'artillerie. Deux des

divisions du maréchal Soult furent placées à Eylau, la division

Legrand en avant et un peu à gauche, la division Leval partie à gauche

de la ville, sur une éminence que surmontait un moulin, partie à

droite au cimetière même. La troisième division du maréchal Soult, la

division Saint-Hilaire, fut établie plus à droite encore, à une assez

grande distance du cimetière, au village de Rothenen, qui formait le

prolongement de la position d'Eylau. Dans l'intervalle qui séparait

le village de Rothenen de la ville d'Eylau, intervalle laissé ouvert

pour y faire déboucher le reste de l'armée, se tenait un peu en

arrière le corps d'Augereau, rangé sur deux lignes, et formé des

divisions Desjardins et Heudelet. Augereau, tourmenté de la fièvre,

les yeux rouges et enflés, mais oubliant ses souffrances au bruit du

canon, était monté à cheval pour se mettre à la tête de ses troupes.

Plus en arrière de ce même débouché, venaient l'infanterie et la

cavalerie de la garde impériale, les divisions de dragons et de

cuirassiers, prêtes les unes et les autres à se présenter à l'ennemi

par la même issue, et en attendant un peu abritées du canon par

l'enfoncement du terrain. Enfin à l'extrême droite de ce champ de

bataille, au delà et en avant de Rothenen, au hameau de Serpallen,

devait entrer en action le corps du maréchal Davout, de manière à

donner dans le flanc des Russes.

Napoléon étant donc sur un ordre mince, et sa ligne ayant l'avantage

d'être couverte à gauche par les bâtiments d'Eylau, à droite par ceux

de Rothenen, le combat d'artillerie par lequel il voulait démolir

l'espèce de muraille que lui opposaient les Russes était beaucoup

moins redoutable pour lui que pour eux. Il avait fait sortir des corps

et mettre en bataille toutes les bouches à feu de l'armée, il y avait

joint les quarante pièces de la garde, et il allait ainsi riposter à

la formidable artillerie des Russes par une artillerie très-inférieure

en nombre, mais très-supérieure en habileté.

[En marge: La bataille d'Eylau commence par un violent combat

d'artillerie.]

Les Russes avaient commencé le feu. Les Français leur avaient répondu

presque aussitôt par une violente canonnade, exécutée à demi-portée

de canon. La terre tremblait sous cette détonation épouvantable. Les

artilleurs français, non-seulement plus adroits, mais tirant sur une

masse vivante, qui leur servait de but, y exerçaient d'horribles

ravages. Nos boulets emportaient des files entières. Les boulets des

Russes, au contraire, lancés avec moins de justesse, et frappant sur

des bâtiments, ne nous causaient pas un dommage égal à celui que

l'ennemi éprouvait. Bientôt le feu prit à la ville d'Eylau, et au

village de Rothenen. Les lueurs de l'incendie vinrent joindre leur

horreur à l'horreur du carnage. Quoiqu'il tombât beaucoup moins de

Français que de Russes, il en tombait beaucoup encore, surtout dans

les rangs de la garde impériale, immobile dans le cimetière. Les

projectiles, passant par-dessus la tête de Napoléon, et quelquefois

bien près de lui, perçaient les murs de l'église ou brisaient les

branches des arbres au pied desquels il s'était placé pour diriger la

bataille.

Cette canonnade durait depuis long-temps, et les deux armées la

supportaient avec une tranquillité héroïque, ne faisant aucun

mouvement, et se bornant à serrer les rangs à mesure que le canon y

produisait des vides. Les Russes parurent les premiers éprouver une

sorte d'impatience[21]. Désirant accélérer le résultat par la prise

d'Eylau, ils s'ébranlèrent, pour enlever la position du moulin, située

à la gauche de la ville. Une partie de leur droite se forma en

colonne, et vint nous attaquer. La division Leval, composée des

brigades Ferey et Viviès, la repoussa vaillamment, et par sa

contenance ne permit pas aux Russes d'espérer un succès s'ils

renouvelaient leurs efforts.

[Note 21: Expression de Napoléon, dans le récit qu'il donna lui-même

de la bataille.]

Quant à Napoléon, il ne tentait rien de décisif, ne voulant pas

compromettre, en le portant en avant, le corps du maréchal Soult, qui

faisait bien assez de tenir Eylau sous une affreuse canonnade, ne

voulant pas non plus hasarder ni la division Saint-Hilaire, ni le

corps d'Augereau, contre le centre de l'ennemi, car c'eût été les

exposer à se briser contre un rocher brûlant. Il attendait pour agir

que le maréchal Davout, dont le corps arrivait sur la droite, se fit

sentir dans le flanc des Russes.

[En marge: Arrivée du maréchal Davout à Serpallen.]

Ce lieutenant, exact autant qu'intrépide, était parvenu en effet au

village de Serpallen. La division Friant marchait en tête. Elle

déboucha la première, rencontra les Cosaques, qu'elle eut bientôt

ramenés, et occupa le village de Serpallen par quelques compagnies

d'infanterie légère. (Voir la carte nº 40.) À peine était-elle établie

dans le village et dans les terrains à droite, que l'une des masses de

cavalerie qui étaient placées sur les ailes de l'armée russe, se

détacha pour venir à elle. Le général Friant, usant avec intelligence

et sang-froid des avantages que lui offrait le hasard des lieux,

rangea les trois régiments dont se composait alors sa division,

derrière les longues et solides barrières en bois employées à parquer

les troupeaux. Abrité derrière ce retranchement naturel, il fusilla à

bout portant les escadrons russes, et les força de se retirer. Ils se

replièrent, mais ils revinrent bientôt, accompagnés d'une colonne de

neuf à dix mille hommes d'infanterie. C'était l'une des deux colonnes

serrées qui servaient d'arcs-boutants à la ligne de bataille des

Russes, qui se portait maintenant à la gauche de cette ligne pour

reprendre Serpallen. Le général Friant n'avait pas plus de cinq mille

hommes à lui opposer. Toujours abrité derrière les barrières en bois

dont il s'était couvert, et maître de se déployer sans craindre d'être

chargé par la cavalerie, il accueillit les Russes par un feu si nourri

et si bien dirigé, qu'il leur fit essuyer une perte considérable.

Leurs escadrons ayant voulu le tourner, il forma le 33e en carré sur

sa droite, et les arrêta par la contenance inébranlable de ses

fantassins. Ne pouvant se servir de sa cavalerie, qui consistait en

quelques chasseurs à cheval, il y suppléa par une nuée de tirailleurs,

qui, profitant avec adresse des moindres accidents du terrain,

allèrent fusiller les Russes sur leurs flancs, et les obligèrent à se

retirer vers les hauteurs en arrière de Serpallen, entre Serpallen et

Klein-Sausgarten. En se retirant sur ces hauteurs, les Russes se

couvrirent par une nombreuse artillerie, dont le feu plongeant était

malheureusement très-meurtrier. La division Morand, à son tour, était

arrivée sur le champ de bataille. Le maréchal Davout s'emparant de la

première brigade, celle du général Ricard, vint la placer au delà et à

gauche de Serpallen, puis il disposa la seconde, composée du 51e et du

61e, à droite du village, de manière à soutenir ou la brigade Ricard,

ou la division Friant. Celle-ci s'était portée à droite de Serpallen,

vers Klein-Sausgarten. Dans ce même moment la division Gudin forçait

le pas pour entrer en ligne. Ainsi les Russes, par le mouvement de

notre droite, avaient été contraints de replier leur gauche, de

Serpallen sur Klein-Sausgarten.

[En marge: Le corps du maréchal Davout ayant produit sur la gauche des

Russes l'effet attendu, Napoléon fait attaquer leur centre par la

division Saint-Hilaire et le corps d'Augereau.]

L'effet attendu dans le flanc de l'armée ennemie était donc produit.

Napoléon, de la position qu'il occupait, avait vu distinctement les

réserves russes se diriger vers le corps du maréchal Davout. L'heure

d'agir était venue, car si on n'intervenait pas, les Russes pouvaient

se jeter en masse sur le maréchal Davout, et l'écraser. Napoléon donna

sur-le-champ ses ordres. Il prescrivit à la division Saint-Hilaire,

qui était à Rothenen, de se porter en avant, pour donner la main, vers

Serpallen, à la division Morand. Il commanda aux deux divisions

Desjardins et Heudelet du corps d'Augereau, de déboucher par

l'intervalle qui séparait Rothenen d'Eylau, de se lier à la division

Saint-Hilaire, et toutes ensemble de former une ligne oblique du

cimetière d'Eylau à Serpallen. Le résultat de ce mouvement devait être

de culbuter les Russes, en renversant leur gauche sur leur centre, et

d'abattre ainsi, en commençant par son extrémité, la longue muraille

qu'on avait devant soi.

[En marge: Destruction presque totale du corps d'Augereau.]

Il était dix heures du matin. Le général Saint-Hilaire s'ébranla,

quitta Rothenen, et se déploya obliquement dans la plaine, sous un

terrible feu d'artillerie, sa droite à Serpallen, sa gauche vers le

cimetière. Augereau s'ébranla presque en même temps, non sans un

triste pressentiment du sort réservé à son corps d'armée, qu'il voyait

exposé à se briser contre le centre des Russes, solidement appuyé à

plusieurs mamelons. Tandis que le général Corbineau lui transmettait

les ordres de l'Empereur, un boulet perça le flanc de ce brave

officier, l'aîné d'une famille héroïque. Le maréchal Augereau se mit

immédiatement en marche. Les deux divisions Desjardins et Heudelet

débouchèrent entre Rothenen et le cimetière, en colonnes serrées, puis

le défilé franchi, se formèrent en bataille, la première brigade de

chaque division déployée, la seconde en carré. Tandis qu'elles

s'avançaient, une rafale de vent et de neige vint frapper tout à coup

la face des soldats et leur dérober la vue du champ de bataille. Les

deux divisions, au milieu de cette espèce de nuage, se trompèrent de

direction, donnèrent un peu à gauche, et laissèrent à leur droite un

large espace entre elles et la division Saint-Hilaire. Les Russes, peu

incommodés de la neige qu'ils recevaient à dos, et voyant s'avancer

les deux divisions d'Augereau sur les mamelons auxquels ils appuyaient

leur centre, démasquèrent à l'improviste une batterie de 72 bouches à

feu qu'ils tenaient en réserve. La mitraille vomie par cette

redoutable batterie était si épaisse, qu'en un quart d'heure la moitié

du corps d'Augereau fut abattue. Le général Desjardins, commandant la

première division, fut tué; le général Heudelet, commandant la

seconde, reçut une blessure presque mortelle. Bientôt l'état-major des

deux divisions fut mis hors de combat. Tandis qu'elles essuyaient ce

feu épouvantable, obligées de se reformer en marchant, tant leurs

rangs étaient éclaircis, la cavalerie russe, se précipitant dans

l'espace qui les séparait de la division Morand, fondit sur elles en

masse. Ces braves divisions résistèrent toutefois, mais elles furent

obligées de rétrograder vers le cimetière d'Eylau, cédant le terrain

sans se rompre, sous les assauts répétés de nombreux escadrons. Tout à

coup la neige, ayant cessé de tomber, permit d'apercevoir ce

douloureux spectacle. Sur six ou sept mille combattants, quatre mille

environ, morts ou blessés, jonchaient la terre. Augereau, atteint

lui-même d'une blessure, plus touché au reste du désastre de son corps

d'armée que du péril, fut porté dans le cimetière d'Eylau aux pieds de

Napoléon, auquel il se plaignit, non sans amertume, de n'avoir pas été

secouru à temps. Une morne tristesse régnait sur les visages, dans

l'état-major impérial. Napoléon, calme et ferme, imposant aux autres

l'impassibilité qu'il s'imposait à lui-même, adressa quelques paroles

de consolation à Augereau, puis il le renvoya sur les derrières, et

prit ses mesures pour réparer le dommage. Lançant d'abord les

chasseurs de sa garde, et quelques escadrons de dragons qui étaient à

sa portée, pour ramener la cavalerie ennemie, il fit appeler Murat, et

lui ordonna de tenter un effort décisif sur la ligne d'infanterie qui

formait le centre de l'armée russe, et qui profitant du désastre

d'Augereau, commençait à se porter en avant. Au premier ordre, Murat

était accouru au galop.--_Eh bien_, lui dit Napoléon, _nous

laisseras-tu dévorer par ces gens-là?_--Alors il prescrivit à cet

héroïque chef de sa cavalerie de réunir les chasseurs, les dragons,

les cuirassiers, et de se jeter sur les Russes avec quatre-vingts

escadrons, pour essayer tout ce que pouvait l'élan d'une pareille

masse d'hommes à cheval, chargeant avec fureur une infanterie réputée

inébranlable. La cavalerie de la garde fut portée en avant, prête à

joindre son choc à celui de la cavalerie de l'armée. Le moment était

critique, car si l'infanterie russe n'était pas arrêtée, elle allait

aborder le cimetière, centre de la position, et Napoléon n'avait pour

le défendre que les six bataillons à pied de la garde impériale.

[En marge: Charge de toute la réserve de cavalerie sur l'infanterie

russe.]

[En marge: Murat culbute l'infanterie russe, et hache le centre de

leur ligne.]

Murat part au galop, réunit ses escadrons, puis les fait passer entre

le cimetière et Rothenen, à travers ce même débouché par lequel le

corps d'Augereau avait déjà marché à une destruction presque certaine.

Les dragons du général Grouchy chargent les premiers, pour déblayer le

terrain, et en écarter la cavalerie ennemie. Ce brave officier,

renversé sous son cheval, se relève, se met à la tête de sa seconde

brigade, et réussit à disperser les groupes de cavaliers qui

précédaient l'infanterie russe. Mais pour renverser celle-ci, il ne

faut pas moins que les gros escadrons vêtus de fer du général

d'Hautpoul. Cet officier, qui se distinguait par une habileté

consommée dans l'art de manier une cavalerie nombreuse, se présente

avec vingt-quatre escadrons de cuirassiers, que suit toute la masse

des dragons. Ces cuirassiers, rangés sur plusieurs lignes,

s'ébranlent, et se précipitent sur les baïonnettes russes. Les

premières lignes, arrêtées par le feu, ne pénètrent pas, et se

repliant à droite et à gauche, viennent se reformer derrière celles

qui les suivent, pour charger de nouveau. Enfin l'une d'elles, lancée

avec plus de violence, renverse sur un point l'infanterie ennemie, et

y ouvre une brèche, à travers laquelle cuirassiers et dragons

pénètrent à l'envi les uns des autres. Comme un fleuve qui a commencé

à percer une digue, l'emporte bientôt tout entière, la masse de nos

escadrons ayant une fois entamé l'infanterie des Russes, achève en peu

d'instants de renverser leur première ligne. Nos cavaliers se

dispersent alors pour sabrer. Une affreuse mêlée s'engage entre eux et

les fantassins russes. Ils vont, viennent, et frappent de tous côtés

ces fantassins opiniâtres. Tandis que la première ligne d'infanterie

est ainsi culbutée, et hachée, la seconde se replie à un bois, qui se

voyait au fond du champ de bataille. Il restait là une dernière

réserve d'artillerie. Les Russes la mettent en batterie, et tirent

confusément sur leurs soldats et sur les nôtres, s'inquiétant peu de

mitrailler amis et ennemis, pourvu qu'ils se débarrassent de nos

redoutables cavaliers. Le général d'Hautpoul est frappé à mort par un

biscaïen. Pendant que notre cavalerie est ainsi aux prises avec la

seconde ligne de l'infanterie russe, quelques parties de la première

se relèvent çà et là pour tirer encore. À cette vue, les grenadiers à

cheval de la garde, conduits par le général Lepic, l'un des héros de

l'armée, s'élancent à leur tour, pour seconder les efforts de Murat.

Ils partent au galop, chargent les groupes d'infanterie qu'ils

aperçoivent debout, et, parcourant le terrain en tous sens, complètent

la destruction du centre de l'armée russe, dont les débris achèvent de

s'enfuir vers les bouquets de bois qui lui ont servi d'asile.

Durant cette scène de confusion, un tronçon détaché de cette vaste

ligne d'infanterie, s'était avancé jusqu'au cimetière même. Trois ou

quatre mille grenadiers russes, marchant droit devant eux, avec ce

courage aveugle d'une troupe plus brave qu'intelligente, viennent se

heurter contre l'église d'Eylau, et menacent le cimetière occupé par

l'état-major impérial. La garde à pied, immobile jusque-là, avait

essuyé la canonnade sans rendre un coup de fusil. C'est avec joie

qu'elle voit naître une occasion de combattre. Un bataillon est

commandé: deux se disputent l'honneur de marcher. Le premier en ordre,

conduit par le général Dorsenne, obtient l'avantage de se mesurer avec

les grenadiers russes, les aborde sans tirer un coup de fusil, les

joint à la baïonnette, les refoule les uns sur les autres, tandis que

Murat, apercevant cet engagement, lance sur eux deux régiments de

chasseurs sous le général Bruyère. Les malheureux grenadiers russes,

serrés entre les baïonnettes des grenadiers de la garde, et les sabres

de nos chasseurs, sont presque tous pris ou tués, sous les yeux de

Napoléon, et à quelques pas de lui.

[En marge: Le combat étant rétabli au centre, Napoléon attend le

résultat de l'action engagée sur les ailes.]

Cette action de cavalerie, la plus extraordinaire peut-être de nos

grandes guerres, avait eu pour résultat de culbuter le centre des

Russes, et de le repousser à une assez grande distance. Il aurait

fallu avoir sous la main une réserve d'infanterie, afin d'achever la

défaite d'une troupe qui, après s'être couchée à terre, se relevait

pour faire feu. Mais Napoléon n'osait pas disposer du corps du

maréchal Soult, réduit à une moitié de son effectif, et nécessaire à

la garde d'Eylau. Le corps d'Augereau était presque détruit. Les six

bataillons de la garde à pied restaient seuls comme réserve, et au

milieu des chances si diverses de cette journée, fort éloignée encore

de sa fin, c'était une ressource qu'il fallait conserver

précieusement. À gauche le maréchal Ney, marchant depuis plusieurs

jours côte à côte avec les Prussiens, pouvait les devancer, ou en être

devancé sur le champ de bataille, et huit ou dix mille hommes,

survenant à l'improviste, devaient apporter à l'une des deux armées un

renfort peut-être décisif. À droite, le maréchal Davout se trouvait

engagé avec la gauche des Russes dans un combat acharné, dont le

résultat était encore inconnu.

Napoléon, immobile dans ce cimetière où l'on avait accumulé les

cadavres d'un grand nombre de ses officiers, plus grave que de

coutume, mais commandant à son visage comme à son âme, ayant sa garde

derrière lui, et devant lui les chasseurs, les dragons, les

cuirassiers reformés, prêts à se dévouer de nouveau, Napoléon

attendait l'événement, avant de prendre une détermination définitive.

Jamais, ni lui, ni ses soldats n'avaient assisté à une action aussi

disputée.

[En marge: Vaillante conduite de la division Saint-Hilaire et du corps

du maréchal Davout.]

Mais le temps des défaites n'était pas venu, et la fortune, rigoureuse

un moment pour cet homme extraordinaire, le traitait encore en favori.

À cette heure, le général Saint-Hilaire, avec sa division, le maréchal

Davout avec son corps, justifiaient la confiance que Napoléon avait

mise en eux. La division Saint-Hilaire, accueillie comme le corps

d'Augereau, et au même instant, par un horrible feu de mitraille et

de mousqueterie, avait eu cruellement à souffrir. Aveuglée aussi par

la neige, elle n'avait point aperçu une masse de cavalerie accourant

sur elle au galop, et un bataillon du 10e léger, assailli avant

d'avoir pu se former, avait été renversé sous les pieds des chevaux.

La division Morand, extrême gauche de Davout, découverte par

l'accident arrivé au bataillon du 10e léger, s'était vue ramenée en

arrière, pendant deux ou trois cents pas. Mais bientôt Davout et

Morand l'avaient reportée en avant. Dans cet intervalle, le général

Friant soutenait à Klein-Sausgarten une lutte héroïque, et, secondé

par la division Gudin, il occupait définitivement cette position

avancée sur le flanc des Russes. Il venait même de pousser des

détachements jusqu'au village de Kuschitten, situé sur leurs

derrières. C'était le moment où, la journée étant presque achevée, et

l'armée russe presque à moitié détruite, la bataille semblait devoir

se terminer en notre faveur.

[En marge: Subite apparition du général prussien Lestocq sur le champ

de bataille.]

[En marge: Friant et Gudin arrêtent les Prussiens.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 27 / 49 段