le 31 à Willenberg. Murat l'ayant devancé, avait réuni en toute hâte
ses régiments de cavalerie, sauf les cuirassiers dispersés le long de
la Vistule, et formait l'avant-garde du maréchal Soult, déjà concentré
sur Willenberg. (Voir la carte nº 38.) Le maréchal Davout avait
exécuté des marches forcées pour se rendre à Myszniec, le maréchal
Augereau pour se rendre à Neidenbourg. Pendant ce temps, le maréchal
Ney avait rassemblé ses divisions à Hohenstein, prêt à se porter en
avant dès que le gros de l'armée aurait dépassé sa droite. Le maréchal
Bernadotte, rétrogradant lentement, était venu s'établir en arrière de
la gauche de Ney, à Loebau, puis à Strasbourg, et enfin aux environs
de Thorn. Jusqu'ici tout se passait à souhait. L'ennemi avait, par sa
colonne de droite, suivi pas à pas le mouvement du maréchal
Bernadotte, et par celle de gauche, s'était à peine avancé vers
Allenstein. Une inconcevable inaction le retenait depuis quelques
jours dans cette position. Le général Benningsen, plein de hardiesse
quand il avait fallu projeter une grande manoeuvre sur la basse
Vistule, hésitait maintenant qu'il s'agissait de s'engager dans cette
manoeuvre audacieuse, qui était fort au-dessus de ses facultés et de
celles de son armée. Il faut, pour se hasarder dans de telles
entreprises, la confiance qu'inspire l'habitude de la victoire, et de
plus l'expérience des diverses péripéties à travers lesquelles on est
condamné à passer avant d'arriver au succès. Le général Benningsen,
qui n'avait ni cette confiance, ni cette expérience, flottait entre
mille incertitudes, donnant aux autres et à lui-même les faux
prétextes dont se couvre l'irrésolution, tantôt disant qu'il attendait
ses vivres et ses munitions, tantôt affectant de croire, ou croyant
véritablement que le mouvement rétrograde du corps de Bernadotte était
commun à toute l'armée française, et qu'on avait obtenu le résultat
désiré, puisque Napoléon s'apprêtait à quitter la Vistule. Du reste
son hésitation, quoique assez ridicule après l'annonce fastueuse d'une
vaste opération offensive, assurait son salut, car plus il se serait
engagé sur la basse Vistule, plus aurait été profond l'abîme dans
lequel il serait tombé. Toutefois, cette hésitation elle-même, en se
prolongeant deux ou trois jours encore, pouvait le perdre tout autant
qu'un mouvement plus prononcé, car dans cet intervalle Napoléon
continuait de s'élever sur le flanc gauche de l'armée russe.
[En marge: Concentration de l'armée française, et sa marche sur
Allenstein.]
Le 1er février, Murat et le maréchal Soult étaient à Passenheim, le
maréchal Davout s'avançait sur Ortelsbourg. Augereau et Ney se
rapprochaient par Hohenstein du gros de l'armée. Napoléon se trouvait
avec la garde à Willenberg. Encore vingt-quatre ou quarante-huit
heures, et on allait être au nombre de 75 mille hommes sur le flanc
gauche des Russes. Napoléon, toujours soigneux de guider ses
lieutenants pas à pas, avait adressé une nouvelle dépêche au maréchal
Bernadotte, pour lui expliquer une dernière fois son rôle dans cette
grande manoeuvre, pour lui indiquer la manière de se dérober
promptement à l'ennemi et de rejoindre l'armée, ce qui devait rendre
l'effet de la combinaison actuelle plus certain et plus décisif. Cette
dépêche avait été confiée à un jeune officier récemment adjoint à
l'état-major, qui avait ordre de la porter en toute hâte vers la basse
Vistule.
[En marge: Les Français joignent les Russes à Jonkowo.]
On marcha le 2 et le 3 février. Le 3 au soir, après avoir dépassé
Allenstein, on déboucha devant une position élevée, qui s'étend de
l'Alle à la Passarge, bien flanquée de droite et de gauche par ces
deux rivières et par des bois. C'était la position de Jonkowo.
Napoléon, qui avait poussé le 3 jusqu'à Gettkendorf, non loin de
Jonkowo, courut à l'avant-garde pour reconnaître l'ennemi. Il le
trouva plus en force qu'on ne devait le supposer, et rangé sur le
terrain comme s'il eût voulu y livrer bataille. Napoléon fit aussitôt
ses dispositions pour engager le lendemain une action générale, si
l'ennemi persistait à l'attendre à Jonkowo.
[En marge: Apparence d'une grande bataille à Jonkowo, et préparatifs
pour la livrer.]
Il pressa l'arrivée des maréchaux Augereau et Ney qui étaient prêts à
le joindre. Il avait déjà sous la main à Gettkendorf le maréchal
Soult, la garde, Murat, et à quelque distance sur sa droite le
maréchal Davout, qui hâtait le pas afin d'atteindre les bords de
l'Alle. Voulant assurer le succès du lendemain, Napoléon ordonna au
maréchal Soult de filer à droite, le long du cours de l'Alle, de
suivre les sinuosités de cette rivière, de s'engager dans un rentrant
qu'elle formait derrière la position des Russes, et de la passer de
vive force au pont de Bergfried, quelque résistance qu'on dût y
rencontrer. Ce pont enlevé, on possédait sur les derrières de l'ennemi
un débouché par lequel on pouvait le mettre dans le plus grand danger.
Deux des divisions du maréchal Davout furent dirigées sur ce point,
afin de rendre le résultat infaillible.
[En marge: Les Russes décampent inopinément, et abandonnent la
position de Jonkowo.]
Le soir même de ce jour, le maréchal Soult exécuta l'ordre de
l'Empereur, fit emporter par la division Leval le village de
Bergfried, puis le pont sur l'Alle, enfin les hauteurs au delà. Le
combat fut court, mais vif et sanglant. Les Russes y perdirent 1,200
hommes, les Français 5 ou 600. L'importance du poste méritait un tel
sacrifice. Dans le courant de la soirée, la cavalerie de Murat et le
corps du maréchal Soult se donnaient la main le long de l'Alle. On
était en présence des Russes, privés d'appui vers leur gauche, menacés
même sur leurs derrières, et séparés de nous seulement par un faible
ruisseau, affluent de l'Alle. On s'attendait pour le lendemain à une
journée importante, et Napoléon se demandait comment il se pouvait que
les Russes fussent déjà rassemblés en si grand nombre, et concentrés
si à propos sur ce point. Il avait de la peine à se l'expliquer, car
d'après tous les calculs de distance et de temps, ils n'avaient pu
être instruits assez tôt des mouvements de l'armée française, pour
prendre une détermination si prompte, si peu d'accord avec leur
premier projet de marche offensive sur la basse Vistule. En tout cas,
quel que fût le motif qui les eût réunis, ils étaient en péril de
perdre une bataille, et de la perdre de manière à être coupés de la
Prégel, s'ils attendaient seulement jusqu'au lendemain. Le lendemain,
en effet, nos troupes pleines d'ardeur s'avancèrent sur la position.
Elles conçurent un instant l'espérance de joindre les Russes, mais
elles virent peu à peu leurs lignes céder et disparaître. Bientôt même
elles s'aperçurent qu'elles n'avaient devant elles que des
avant-gardes, placées en rideau pour les tromper. Napoléon en ce
moment aurait eu lieu de regretter de n'avoir pas attaqué les Russes
la veille, si la veille son armée eût été rassemblée, et en possession
d'assez bonne heure du pont de Bergfried. Mais la concentration, qui
était complète le 4 au matin, ne l'était pas le 3 au soir; il n'avait
donc aucun retard à se reprocher. Il ne lui restait qu'à marcher, et à
pénétrer le secret des résolutions de l'ennemi.
[En marge: La révélation du plan de Napoléon due à l'imprudence d'un
jeune officier d'état-major, décide les Russes à décamper.]
Il connut bientôt ce secret, car les Russes, dans leur joie d'être
miraculeusement sauvés d'une ruine certaine, le répandaient eux-mêmes
sur les routes. Le jeune officier envoyé au maréchal Bernadotte avait
été pris par les Cosaques avec ses dépêches, qu'il n'avait pas eu la
présence d'esprit de détruire. Le général Benningsen, averti par ces
dépêches quarante-huit heures plus tôt qu'il ne l'eût été par le
mouvement de l'armée française, avait eu le temps de se concentrer en
arrière d'Allenstein, et envoyant les préparatifs de Napoléon à
Jonkowo, il avait décampé dans la nuit du 3 au 4, soit qu'il jugeât
imprudent de combattre dans une position où l'on courait le danger
d'être tourné, soit qu'il n'entrât pas dans ses vues d'accepter une
bataille décisive. Ainsi cet entreprenant général, qui devait, par une
seule manoeuvre, nous enlever Varsovie et la Pologne, était déjà en
retraite sur Koenigsberg. Il rebroussa chemin vers la Prégel, par la
route d'Arensdorf et d'Eylau, parallèle au cours de l'Alle.
[En marge: Napoléon se résout à poursuivre les Russes.]
Mais Napoléon que la fortune, deux fois inconstante en si peu de
temps, avait privé du fruit des plus belles combinaisons, ne voulait
pas avoir quitté ses cantonnements en pure perte, et sans faire payer
à ceux qui l'avaient troublé dans son repos, leur téméraire tentative.
La gelée, bien qu'elle ne fût pas très-forte, était suffisante
néanmoins pour rendre les routes solides, sans rendre la température
insupportable. Il se décida donc à mettre de nouveau la célérité de
ses soldats à l'épreuve, et à essayer encore de déborder le flanc des
Russes, pour leur livrer dans une position bien choisie, une bataille
qui pût terminer la guerre.
Il prit en toute hâte le chemin d'Arensdorf, marchant au centre et sur
la principale route avec Murat, le maréchal Soult, le maréchal
Augereau et la garde, ayant à sa droite vers l'Alle le corps du
maréchal Davout, à sa gauche vers la Passarge le corps du maréchal
Ney. Prévoyant avec une merveilleuse sagacité, que les Russes, quoique
ralliés à propos par un coup de la fortune, l'avaient été cependant
trop à l'improviste, pour n'avoir pas laissé des détachements en
arrière, il poussa le maréchal Ney un peu à gauche vers la Passarge,
et lui ordonna de couper le pont de Deppen, lui prédisant qu'il y
ferait quelque bonne prise, s'il pouvait intercepter les routes qui
conduisent de la Passarge à l'Alle. Il prescrivit enfin au maréchal
Bernadotte de quitter immédiatement les bords de la Vistule, et
puisqu'il n'y avait plus à ruser avec l'ennemi, de rejoindre la grande
armée le plus tôt possible.
On s'avança en suivant l'ordre indiqué. Dans cette même journée du 4
février, les Russes s'arrêtèrent un instant à Wolfsdorf, à égale
distance de l'Alle et de la Passarge, pour prendre quelque repos, et
voir si le corps prussien du général Lestocq, qui était en retard,
réussirait à les rejoindre. Mais ce corps était encore trop loin pour
qu'ils pussent le recueillir, et pressés par les Français, ils
continuèrent leur marche, abandonnant Guttstadt, les ressources qu'ils
y avaient réunies, des blessés, des malades, et 500 hommes qui furent
faits prisonniers.
Quoique les magasins de Guttstadt ne fussent pas très-considérables,
ils étaient précieux pour les Français, qui, devançant leurs convois,
n'avaient pour vivre que ce qu'ils se procuraient en route.
[En marge: Rencontre du corps de Ney avec le corps prussien de Lestocq
à Waltersdorf.]
Le lendemain 5 février, on marcha dans le même ordre, les Français
ayant leur droite à l'Alle, les Russes y ayant leur gauche, les uns et
les autres cherchant à se gagner de vitesse. Pendant ce temps, Ney
s'étant avancé par le pont de Deppen au delà de la Passarge, afin d'y
couper la retraite des troupes ennemies en retard, rencontra en effet
les Prussiens sur la route de Liebstadt. Le général Lestocq,
n'espérant pas s'ouvrir une issue en passant sur le corps de Ney, se
résigna à un sacrifice qui était devenu nécessaire. Il présenta aux
Français une forte arrière-garde de trois à quatre mille hommes, et
tandis qu'il la livrait à leurs coups, il tâcha de se dérober en
descendant le cours de la Passarge, pour la traverser plus bas. Ce
calcul, qui est souvent une des cruelles nécessités de la guerre,
sauva sept à huit mille Prussiens, par le sacrifice de trois à quatre
mille. Ney fondit sur ceux qu'on lui opposait à Waltersdorf, en sabra
une partie, et prit le reste. Il avait à la fin du combat deux mille
cinq cents prisonniers. Le sol était couvert d'un millier de morts et
de blessés, d'une nombreuse artillerie et d'une immense quantité de
bagages. Napoléon, qui attachait plus de prix à battre les Russes par
la réunion de toutes leurs forces, qu'à ramasser des prisonniers
prussiens sur les routes, recommanda au maréchal Ney de ne pas trop
s'obstiner à la poursuite du général Lestocq, et d'avoir soin de ne
pas se séparer de la grande armée. En conséquence de ces instructions,
le maréchal Ney abandonna la poursuite des Prussiens, et toutefois
tâcha de ne pas les perdre de vue, afin d'empêcher leur jonction avec
les Russes.
Le 6 février, les Russes, forçant de marche, atteignirent Landsberg,
sans cesse harcelés par les Français, et abandonnant sur l'Alle la
petite ville de Heilsberg, où ils avaient encore des magasins, des
malades et des traînards. Leur arrière-garde ayant essayé de s'y
maintenir, le maréchal Davout la fit pousser vivement, et comme il
s'avançait en occupant les deux bords de l'Alle, la division Friant
rencontra cette arrière-garde qui s'échappait par la rive droite, la
dispersa, lui tua ou lui prit quelques centaines d'hommes.
[En marge: Combat de Hoff.]
Les Russes voulurent s'arrêter pendant la nuit du 6 au 7 à Landsberg.
En conséquence ils se couvrirent par un gros détachement placé à Hoff.
Au milieu d'un pays accidenté, une forte masse d'infanterie, ayant à
sa droite un village, à sa gauche des bois, protégée de plus par une
cavalerie nombreuse, barrait la route. Murat, arrivé le premier, lança
ses hussards et ses chasseurs, puis ses dragons sur la cavalerie des
Russes, et la culbuta, mais ne put entamer leur solide infanterie. Les
cuirassiers du général d'Hautpoul, survenus dans le moment, furent
lancés à leur tour. Le premier régiment chargea d'abord, mais en vain,
arrêté qu'il fut dans son élan par une charge de la cavalerie ennemie.
Murat ralliant alors la division de cuirassiers, la jeta tout entière
sur l'infanterie russe. Un cri de _Vive l'Empereur_! parti des rangs,
accompagna et excita le mouvement de ces braves cavaliers. Ils
rompirent la ligne ennemie, et sabrèrent un grand nombre de fantassins
foulés sous les pieds de leurs chevaux. Au même instant paraissait la
division Legrand du corps du maréchal Soult. Un de ses régiments
marcha sur le village à gauche, et l'enleva. Les Russes, attachant
beaucoup de prix à cette position, qui assurait la tranquillité de
leur nuit, tentèrent encore un effort sur le village. Surpris au plus
fort de leur lutte avec l'infanterie française, par une nouvelle
charge de nos cuirassiers, ils furent définitivement culbutés, et
battirent en retraite après une perte de deux mille hommes, sacrifiés
dans ce combat d'arrière-garde.
Le général Benningsen, poursuivi de la sorte, ne crut pas qu'il y eût
sûreté à passer la nuit dans la ville de Landsberg, et se retira sur
Eylau, où il entra dans la journée du 7 février.
[En marge: Retraite des Russes sur Eylau.]
Il plaça une nombreuse arrière-garde sur un plateau qu'on appelle
plateau de Ziegelhoff (voir la carte nº 40), et devant lequel on
arrive au sortir des bois dont la route de Landsberg à Eylau est
couverte. Les généraux Bagowout et Barklay de Tolly étaient en
position sur ce plateau, prêts à renouveler le combat de la veille. Le
général Benningsen, sentant bien qu'il était serré de trop près pour
ne pas être amené à une bataille, tenait beaucoup à occuper ce
plateau, sur lequel on pouvait recevoir avec avantage l'armée
française débouchant de la région boisée. Il tenait de plus à protéger
l'arrivée de sa grosse artillerie, à laquelle il avait ordonné de
faire un détour. Par tous ces motifs sa résistance sur ce point devait
être opiniâtre.
[En marge: Combat de Ziegelhoff, livré le 7 février au soir.]
La cavalerie de Murat, secondée par l'infanterie du maréchal Soult,
déboucha des bois avec sa hardiesse accoutumée, et s'avança sur le
plateau de Ziegelhoff. La brigade Levasseur, composée des 46e et 28e
régiments de ligne, la suivit résolument, pendant que la brigade
Viviès, filant à droite, essayait à travers des lacs gelés de tourner
la position. La brigade Levasseur, que le feu d'une nombreuse
artillerie excitait à brusquer l'attaque, hâta le pas. Une première
ligne d'infanterie ennemie fut d'abord repoussée à la baïonnette. Mais
la cavalerie russe, chargeant à propos sur la gauche de la brigade,
renversa le 28e, avant qu'il eût le temps de se former en carré. Elle
sabra beaucoup de nos fantassins, et enleva une aigle.
[En marge: Combat dans l'intérieur de la ville d'Eylau.]
Le combat bientôt rétabli, se continua de part et d'autre avec
acharnement. Cependant la brigade Viviès ayant débordé la position des
Russes, ceux-ci la quittèrent pour se retirer dans la ville même
d'Eylau. Le maréchal Soult y pénétra en même temps qu'eux. Napoléon ne
voulait pas qu'on leur laissât la ville d'Eylau, pour le cas
incertain, mais probable, d'une grande bataille. On entra donc
baïonnette baissée dans Eylau. Les Russes s'y défendirent
opiniâtrement de rue en rue. On tourna la ville, et on trouva une de
leurs colonnes établie dans un cimetière, devenu fameux depuis par de
terribles souvenirs, et qui était situé en dehors à droite. La brigade
Viviès emporta ce cimetière après un combat des plus rudes. Les Russes
se replièrent au delà d'Eylau. De toutes les rencontres
d'arrière-garde, celle-ci avait été la plus sanglante, et elle avait
coûté au corps du maréchal Soult des pertes considérables. On se jeta
un peu en désordre dans la ville d'Eylau, les soldats se dispersant
pour vivre, et surprenant dans les maisons beaucoup de Russes qui
n'avaient pas eu le temps de s'enfuir.
[En marge: Les Russes s'arrêtent le 7 au soir au delà d'Eylau, et
paraissent disposés à livrer bataille.]
La première opinion que conçut Murat, et qu'il transmit à Napoléon,
c'est que les Russes, ayant perdu le point d'appui d'Eylau, iraient
en chercher un plus éloigné. Cependant quelques officiers égarés dans
cette mêlée, avaient aperçu les Russes établis un peu au delà d'Eylau,
et allumant leurs feux de bivouac pour y passer la nuit. Cette
observation, confirmée par de nouveaux rapports, ne permit aucun doute
sur l'importance de la journée du lendemain 8 février; et en effet,
elle en a acquis une qui lui assure l'immortalité dans les siècles.
[En marge: État de l'armée française la veille de la bataille
d'Eylau.]
Il devenait évident que les Russes, s'arrêtant cette fois après le
combat du soir, et n'employant pas la nuit à marcher, étaient résolus
à engager le lendemain une action générale. L'armée française était
harassée de fatigue, fort réduite en nombre par la rapidité des
marches, travaillée par la faim, et transie de froid. Mais il fallait
livrer bataille, et ce n'était pas en semblable occasion, que soldats,
officiers, généraux, avaient coutume de sentir leurs souffrances.
Napoléon se hâta de dépêcher le soir même plusieurs officiers aux
maréchaux Davout et Ney pour les ramener, l'un à sa droite, l'autre à
sa gauche. Le maréchal Davout avait continué de suivre l'Alle jusqu'à
Bartenstein, et il ne se trouvait plus qu'à trois ou quatre lieues. Il
répondit qu'il arriverait dès la pointe du jour vers la droite d'Eylau
(droite de l'armée française), prêt à donner dans le flanc des Russes.
Le maréchal Ney, qu'on avait dirigé sur la gauche, de façon à tenir
les Prussiens à distance, et à pouvoir fondre sur Koenigsberg dans le
cas où les Russes se jetteraient derrière la Prégel, le maréchal Ney
était en marche sur Kreutzbourg. On fit courir après lui, sans être
aussi assuré de l'amener à temps sur le champ de bataille, qu'on
l'était d'y voir paraître le maréchal Davout.
[En marge: Effectif des corps composant l'armée française à la
bataille d'Eylau.]
Privée du corps de Ney, l'armée française s'élevait tout au plus à
cinquante et quelques mille hommes, bien que les Russes l'aient portée
à 80 mille dans leurs relations, et un historien français,
ordinairement digne de foi, à 68[19]. Le corps du maréchal Davout,
dont l'effectif présentait 26 mille hommes à Awerstaedt, sensiblement
diminué par les combats livrés depuis, par les maladies, par la
dernière marche de la Vistule à Eylau, par les détachements laissés
sur la Narew, était fort de 15 mille hommes environ. Le corps du
maréchal Soult, le plus nombreux de toute l'armée, très-réduit
également par la dyssenterie, la marche, les combats d'arrière-garde,
ne pouvait pas être évalué à plus de 16 ou 17 mille hommes. Celui du
maréchal Augereau, affaibli d'une quantité de traînards et de
maraudeurs qui s'étaient dispersés pour vivre, n'en comptait que 6 à 7
mille au bivouac d'Eylau, dans la soirée du 7 février. La garde, mieux
traitée, plus retenue par la discipline, n'avait laissé personne en
arrière. Toutefois elle ne s'élevait qu'à 6 mille hommes. Enfin la
cavalerie de Murat, composée d'une division de cuirassiers et de trois
divisions de dragons, ne présentait guère que 10 mille cavaliers dans
le rang. C'était donc une force totale de 53 à 54 mille combattants,
capables de tout, il est vrai, quoique accablés de fatigue, et épuisés
par la faim. Si le maréchal Ney arrivait à temps, il devenait
possible d'opposer 63 mille hommes à l'ennemi, tous présents au feu.
Il ne fallait pas espérer de voir arriver le corps de Bernadotte,
demeuré à une distance de trente lieues.
[Note 19: Nous n'oserions pas, en présence des fausses assertions des
historiens étrangers et français, avancer une telle vérité, si elle ne
reposait sur les documents les plus authentiques.]
Napoléon, qui pendant cette nuit dormit à peine trois ou quatre heures
sur une chaise, dans la maison du maître de poste, plaça le corps du
maréchal Soult à Eylau même, partie dans l'intérieur, partie à droite
et à gauche de la ville, le corps d'Augereau et la garde impériale un
peu en arrière, toute la cavalerie sur les ailes, attendant qu'il fît
jour pour arrêter ses dispositions.
[En marge: Raisons qui décident le général Benningsen à livrer
bataille.]
[En marge: Force de l'armée russe.]