Parti le 30 de Varsovie, Napoléon était le 30 au soir à Prasznitz, et

le 31 à Willenberg. Murat l'ayant devancé, avait réuni en toute hâte

ses régiments de cavalerie, sauf les cuirassiers dispersés le long de

la Vistule, et formait l'avant-garde du maréchal Soult, déjà concentré

sur Willenberg. (Voir la carte nº 38.) Le maréchal Davout avait

exécuté des marches forcées pour se rendre à Myszniec, le maréchal

Augereau pour se rendre à Neidenbourg. Pendant ce temps, le maréchal

Ney avait rassemblé ses divisions à Hohenstein, prêt à se porter en

avant dès que le gros de l'armée aurait dépassé sa droite. Le maréchal

Bernadotte, rétrogradant lentement, était venu s'établir en arrière de

la gauche de Ney, à Loebau, puis à Strasbourg, et enfin aux environs

de Thorn. Jusqu'ici tout se passait à souhait. L'ennemi avait, par sa

colonne de droite, suivi pas à pas le mouvement du maréchal

Bernadotte, et par celle de gauche, s'était à peine avancé vers

Allenstein. Une inconcevable inaction le retenait depuis quelques

jours dans cette position. Le général Benningsen, plein de hardiesse

quand il avait fallu projeter une grande manoeuvre sur la basse

Vistule, hésitait maintenant qu'il s'agissait de s'engager dans cette

manoeuvre audacieuse, qui était fort au-dessus de ses facultés et de

celles de son armée. Il faut, pour se hasarder dans de telles

entreprises, la confiance qu'inspire l'habitude de la victoire, et de

plus l'expérience des diverses péripéties à travers lesquelles on est

condamné à passer avant d'arriver au succès. Le général Benningsen,

qui n'avait ni cette confiance, ni cette expérience, flottait entre

mille incertitudes, donnant aux autres et à lui-même les faux

prétextes dont se couvre l'irrésolution, tantôt disant qu'il attendait

ses vivres et ses munitions, tantôt affectant de croire, ou croyant

véritablement que le mouvement rétrograde du corps de Bernadotte était

commun à toute l'armée française, et qu'on avait obtenu le résultat

désiré, puisque Napoléon s'apprêtait à quitter la Vistule. Du reste

son hésitation, quoique assez ridicule après l'annonce fastueuse d'une

vaste opération offensive, assurait son salut, car plus il se serait

engagé sur la basse Vistule, plus aurait été profond l'abîme dans

lequel il serait tombé. Toutefois, cette hésitation elle-même, en se

prolongeant deux ou trois jours encore, pouvait le perdre tout autant

qu'un mouvement plus prononcé, car dans cet intervalle Napoléon

continuait de s'élever sur le flanc gauche de l'armée russe.

[En marge: Concentration de l'armée française, et sa marche sur

Allenstein.]

Le 1er février, Murat et le maréchal Soult étaient à Passenheim, le

maréchal Davout s'avançait sur Ortelsbourg. Augereau et Ney se

rapprochaient par Hohenstein du gros de l'armée. Napoléon se trouvait

avec la garde à Willenberg. Encore vingt-quatre ou quarante-huit

heures, et on allait être au nombre de 75 mille hommes sur le flanc

gauche des Russes. Napoléon, toujours soigneux de guider ses

lieutenants pas à pas, avait adressé une nouvelle dépêche au maréchal

Bernadotte, pour lui expliquer une dernière fois son rôle dans cette

grande manoeuvre, pour lui indiquer la manière de se dérober

promptement à l'ennemi et de rejoindre l'armée, ce qui devait rendre

l'effet de la combinaison actuelle plus certain et plus décisif. Cette

dépêche avait été confiée à un jeune officier récemment adjoint à

l'état-major, qui avait ordre de la porter en toute hâte vers la basse

Vistule.

[En marge: Les Français joignent les Russes à Jonkowo.]

On marcha le 2 et le 3 février. Le 3 au soir, après avoir dépassé

Allenstein, on déboucha devant une position élevée, qui s'étend de

l'Alle à la Passarge, bien flanquée de droite et de gauche par ces

deux rivières et par des bois. C'était la position de Jonkowo.

Napoléon, qui avait poussé le 3 jusqu'à Gettkendorf, non loin de

Jonkowo, courut à l'avant-garde pour reconnaître l'ennemi. Il le

trouva plus en force qu'on ne devait le supposer, et rangé sur le

terrain comme s'il eût voulu y livrer bataille. Napoléon fit aussitôt

ses dispositions pour engager le lendemain une action générale, si

l'ennemi persistait à l'attendre à Jonkowo.

[En marge: Apparence d'une grande bataille à Jonkowo, et préparatifs

pour la livrer.]

Il pressa l'arrivée des maréchaux Augereau et Ney qui étaient prêts à

le joindre. Il avait déjà sous la main à Gettkendorf le maréchal

Soult, la garde, Murat, et à quelque distance sur sa droite le

maréchal Davout, qui hâtait le pas afin d'atteindre les bords de

l'Alle. Voulant assurer le succès du lendemain, Napoléon ordonna au

maréchal Soult de filer à droite, le long du cours de l'Alle, de

suivre les sinuosités de cette rivière, de s'engager dans un rentrant

qu'elle formait derrière la position des Russes, et de la passer de

vive force au pont de Bergfried, quelque résistance qu'on dût y

rencontrer. Ce pont enlevé, on possédait sur les derrières de l'ennemi

un débouché par lequel on pouvait le mettre dans le plus grand danger.

Deux des divisions du maréchal Davout furent dirigées sur ce point,

afin de rendre le résultat infaillible.

[En marge: Les Russes décampent inopinément, et abandonnent la

position de Jonkowo.]

Le soir même de ce jour, le maréchal Soult exécuta l'ordre de

l'Empereur, fit emporter par la division Leval le village de

Bergfried, puis le pont sur l'Alle, enfin les hauteurs au delà. Le

combat fut court, mais vif et sanglant. Les Russes y perdirent 1,200

hommes, les Français 5 ou 600. L'importance du poste méritait un tel

sacrifice. Dans le courant de la soirée, la cavalerie de Murat et le

corps du maréchal Soult se donnaient la main le long de l'Alle. On

était en présence des Russes, privés d'appui vers leur gauche, menacés

même sur leurs derrières, et séparés de nous seulement par un faible

ruisseau, affluent de l'Alle. On s'attendait pour le lendemain à une

journée importante, et Napoléon se demandait comment il se pouvait que

les Russes fussent déjà rassemblés en si grand nombre, et concentrés

si à propos sur ce point. Il avait de la peine à se l'expliquer, car

d'après tous les calculs de distance et de temps, ils n'avaient pu

être instruits assez tôt des mouvements de l'armée française, pour

prendre une détermination si prompte, si peu d'accord avec leur

premier projet de marche offensive sur la basse Vistule. En tout cas,

quel que fût le motif qui les eût réunis, ils étaient en péril de

perdre une bataille, et de la perdre de manière à être coupés de la

Prégel, s'ils attendaient seulement jusqu'au lendemain. Le lendemain,

en effet, nos troupes pleines d'ardeur s'avancèrent sur la position.

Elles conçurent un instant l'espérance de joindre les Russes, mais

elles virent peu à peu leurs lignes céder et disparaître. Bientôt même

elles s'aperçurent qu'elles n'avaient devant elles que des

avant-gardes, placées en rideau pour les tromper. Napoléon en ce

moment aurait eu lieu de regretter de n'avoir pas attaqué les Russes

la veille, si la veille son armée eût été rassemblée, et en possession

d'assez bonne heure du pont de Bergfried. Mais la concentration, qui

était complète le 4 au matin, ne l'était pas le 3 au soir; il n'avait

donc aucun retard à se reprocher. Il ne lui restait qu'à marcher, et à

pénétrer le secret des résolutions de l'ennemi.

[En marge: La révélation du plan de Napoléon due à l'imprudence d'un

jeune officier d'état-major, décide les Russes à décamper.]

Il connut bientôt ce secret, car les Russes, dans leur joie d'être

miraculeusement sauvés d'une ruine certaine, le répandaient eux-mêmes

sur les routes. Le jeune officier envoyé au maréchal Bernadotte avait

été pris par les Cosaques avec ses dépêches, qu'il n'avait pas eu la

présence d'esprit de détruire. Le général Benningsen, averti par ces

dépêches quarante-huit heures plus tôt qu'il ne l'eût été par le

mouvement de l'armée française, avait eu le temps de se concentrer en

arrière d'Allenstein, et envoyant les préparatifs de Napoléon à

Jonkowo, il avait décampé dans la nuit du 3 au 4, soit qu'il jugeât

imprudent de combattre dans une position où l'on courait le danger

d'être tourné, soit qu'il n'entrât pas dans ses vues d'accepter une

bataille décisive. Ainsi cet entreprenant général, qui devait, par une

seule manoeuvre, nous enlever Varsovie et la Pologne, était déjà en

retraite sur Koenigsberg. Il rebroussa chemin vers la Prégel, par la

route d'Arensdorf et d'Eylau, parallèle au cours de l'Alle.

[En marge: Napoléon se résout à poursuivre les Russes.]

Mais Napoléon que la fortune, deux fois inconstante en si peu de

temps, avait privé du fruit des plus belles combinaisons, ne voulait

pas avoir quitté ses cantonnements en pure perte, et sans faire payer

à ceux qui l'avaient troublé dans son repos, leur téméraire tentative.

La gelée, bien qu'elle ne fût pas très-forte, était suffisante

néanmoins pour rendre les routes solides, sans rendre la température

insupportable. Il se décida donc à mettre de nouveau la célérité de

ses soldats à l'épreuve, et à essayer encore de déborder le flanc des

Russes, pour leur livrer dans une position bien choisie, une bataille

qui pût terminer la guerre.

Il prit en toute hâte le chemin d'Arensdorf, marchant au centre et sur

la principale route avec Murat, le maréchal Soult, le maréchal

Augereau et la garde, ayant à sa droite vers l'Alle le corps du

maréchal Davout, à sa gauche vers la Passarge le corps du maréchal

Ney. Prévoyant avec une merveilleuse sagacité, que les Russes, quoique

ralliés à propos par un coup de la fortune, l'avaient été cependant

trop à l'improviste, pour n'avoir pas laissé des détachements en

arrière, il poussa le maréchal Ney un peu à gauche vers la Passarge,

et lui ordonna de couper le pont de Deppen, lui prédisant qu'il y

ferait quelque bonne prise, s'il pouvait intercepter les routes qui

conduisent de la Passarge à l'Alle. Il prescrivit enfin au maréchal

Bernadotte de quitter immédiatement les bords de la Vistule, et

puisqu'il n'y avait plus à ruser avec l'ennemi, de rejoindre la grande

armée le plus tôt possible.

On s'avança en suivant l'ordre indiqué. Dans cette même journée du 4

février, les Russes s'arrêtèrent un instant à Wolfsdorf, à égale

distance de l'Alle et de la Passarge, pour prendre quelque repos, et

voir si le corps prussien du général Lestocq, qui était en retard,

réussirait à les rejoindre. Mais ce corps était encore trop loin pour

qu'ils pussent le recueillir, et pressés par les Français, ils

continuèrent leur marche, abandonnant Guttstadt, les ressources qu'ils

y avaient réunies, des blessés, des malades, et 500 hommes qui furent

faits prisonniers.

Quoique les magasins de Guttstadt ne fussent pas très-considérables,

ils étaient précieux pour les Français, qui, devançant leurs convois,

n'avaient pour vivre que ce qu'ils se procuraient en route.

[En marge: Rencontre du corps de Ney avec le corps prussien de Lestocq

à Waltersdorf.]

Le lendemain 5 février, on marcha dans le même ordre, les Français

ayant leur droite à l'Alle, les Russes y ayant leur gauche, les uns et

les autres cherchant à se gagner de vitesse. Pendant ce temps, Ney

s'étant avancé par le pont de Deppen au delà de la Passarge, afin d'y

couper la retraite des troupes ennemies en retard, rencontra en effet

les Prussiens sur la route de Liebstadt. Le général Lestocq,

n'espérant pas s'ouvrir une issue en passant sur le corps de Ney, se

résigna à un sacrifice qui était devenu nécessaire. Il présenta aux

Français une forte arrière-garde de trois à quatre mille hommes, et

tandis qu'il la livrait à leurs coups, il tâcha de se dérober en

descendant le cours de la Passarge, pour la traverser plus bas. Ce

calcul, qui est souvent une des cruelles nécessités de la guerre,

sauva sept à huit mille Prussiens, par le sacrifice de trois à quatre

mille. Ney fondit sur ceux qu'on lui opposait à Waltersdorf, en sabra

une partie, et prit le reste. Il avait à la fin du combat deux mille

cinq cents prisonniers. Le sol était couvert d'un millier de morts et

de blessés, d'une nombreuse artillerie et d'une immense quantité de

bagages. Napoléon, qui attachait plus de prix à battre les Russes par

la réunion de toutes leurs forces, qu'à ramasser des prisonniers

prussiens sur les routes, recommanda au maréchal Ney de ne pas trop

s'obstiner à la poursuite du général Lestocq, et d'avoir soin de ne

pas se séparer de la grande armée. En conséquence de ces instructions,

le maréchal Ney abandonna la poursuite des Prussiens, et toutefois

tâcha de ne pas les perdre de vue, afin d'empêcher leur jonction avec

les Russes.

Le 6 février, les Russes, forçant de marche, atteignirent Landsberg,

sans cesse harcelés par les Français, et abandonnant sur l'Alle la

petite ville de Heilsberg, où ils avaient encore des magasins, des

malades et des traînards. Leur arrière-garde ayant essayé de s'y

maintenir, le maréchal Davout la fit pousser vivement, et comme il

s'avançait en occupant les deux bords de l'Alle, la division Friant

rencontra cette arrière-garde qui s'échappait par la rive droite, la

dispersa, lui tua ou lui prit quelques centaines d'hommes.

[En marge: Combat de Hoff.]

Les Russes voulurent s'arrêter pendant la nuit du 6 au 7 à Landsberg.

En conséquence ils se couvrirent par un gros détachement placé à Hoff.

Au milieu d'un pays accidenté, une forte masse d'infanterie, ayant à

sa droite un village, à sa gauche des bois, protégée de plus par une

cavalerie nombreuse, barrait la route. Murat, arrivé le premier, lança

ses hussards et ses chasseurs, puis ses dragons sur la cavalerie des

Russes, et la culbuta, mais ne put entamer leur solide infanterie. Les

cuirassiers du général d'Hautpoul, survenus dans le moment, furent

lancés à leur tour. Le premier régiment chargea d'abord, mais en vain,

arrêté qu'il fut dans son élan par une charge de la cavalerie ennemie.

Murat ralliant alors la division de cuirassiers, la jeta tout entière

sur l'infanterie russe. Un cri de _Vive l'Empereur_! parti des rangs,

accompagna et excita le mouvement de ces braves cavaliers. Ils

rompirent la ligne ennemie, et sabrèrent un grand nombre de fantassins

foulés sous les pieds de leurs chevaux. Au même instant paraissait la

division Legrand du corps du maréchal Soult. Un de ses régiments

marcha sur le village à gauche, et l'enleva. Les Russes, attachant

beaucoup de prix à cette position, qui assurait la tranquillité de

leur nuit, tentèrent encore un effort sur le village. Surpris au plus

fort de leur lutte avec l'infanterie française, par une nouvelle

charge de nos cuirassiers, ils furent définitivement culbutés, et

battirent en retraite après une perte de deux mille hommes, sacrifiés

dans ce combat d'arrière-garde.

Le général Benningsen, poursuivi de la sorte, ne crut pas qu'il y eût

sûreté à passer la nuit dans la ville de Landsberg, et se retira sur

Eylau, où il entra dans la journée du 7 février.

[En marge: Retraite des Russes sur Eylau.]

Il plaça une nombreuse arrière-garde sur un plateau qu'on appelle

plateau de Ziegelhoff (voir la carte nº 40), et devant lequel on

arrive au sortir des bois dont la route de Landsberg à Eylau est

couverte. Les généraux Bagowout et Barklay de Tolly étaient en

position sur ce plateau, prêts à renouveler le combat de la veille. Le

général Benningsen, sentant bien qu'il était serré de trop près pour

ne pas être amené à une bataille, tenait beaucoup à occuper ce

plateau, sur lequel on pouvait recevoir avec avantage l'armée

française débouchant de la région boisée. Il tenait de plus à protéger

l'arrivée de sa grosse artillerie, à laquelle il avait ordonné de

faire un détour. Par tous ces motifs sa résistance sur ce point devait

être opiniâtre.

[En marge: Combat de Ziegelhoff, livré le 7 février au soir.]

La cavalerie de Murat, secondée par l'infanterie du maréchal Soult,

déboucha des bois avec sa hardiesse accoutumée, et s'avança sur le

plateau de Ziegelhoff. La brigade Levasseur, composée des 46e et 28e

régiments de ligne, la suivit résolument, pendant que la brigade

Viviès, filant à droite, essayait à travers des lacs gelés de tourner

la position. La brigade Levasseur, que le feu d'une nombreuse

artillerie excitait à brusquer l'attaque, hâta le pas. Une première

ligne d'infanterie ennemie fut d'abord repoussée à la baïonnette. Mais

la cavalerie russe, chargeant à propos sur la gauche de la brigade,

renversa le 28e, avant qu'il eût le temps de se former en carré. Elle

sabra beaucoup de nos fantassins, et enleva une aigle.

[En marge: Combat dans l'intérieur de la ville d'Eylau.]

Le combat bientôt rétabli, se continua de part et d'autre avec

acharnement. Cependant la brigade Viviès ayant débordé la position des

Russes, ceux-ci la quittèrent pour se retirer dans la ville même

d'Eylau. Le maréchal Soult y pénétra en même temps qu'eux. Napoléon ne

voulait pas qu'on leur laissât la ville d'Eylau, pour le cas

incertain, mais probable, d'une grande bataille. On entra donc

baïonnette baissée dans Eylau. Les Russes s'y défendirent

opiniâtrement de rue en rue. On tourna la ville, et on trouva une de

leurs colonnes établie dans un cimetière, devenu fameux depuis par de

terribles souvenirs, et qui était situé en dehors à droite. La brigade

Viviès emporta ce cimetière après un combat des plus rudes. Les Russes

se replièrent au delà d'Eylau. De toutes les rencontres

d'arrière-garde, celle-ci avait été la plus sanglante, et elle avait

coûté au corps du maréchal Soult des pertes considérables. On se jeta

un peu en désordre dans la ville d'Eylau, les soldats se dispersant

pour vivre, et surprenant dans les maisons beaucoup de Russes qui

n'avaient pas eu le temps de s'enfuir.

[En marge: Les Russes s'arrêtent le 7 au soir au delà d'Eylau, et

paraissent disposés à livrer bataille.]

La première opinion que conçut Murat, et qu'il transmit à Napoléon,

c'est que les Russes, ayant perdu le point d'appui d'Eylau, iraient

en chercher un plus éloigné. Cependant quelques officiers égarés dans

cette mêlée, avaient aperçu les Russes établis un peu au delà d'Eylau,

et allumant leurs feux de bivouac pour y passer la nuit. Cette

observation, confirmée par de nouveaux rapports, ne permit aucun doute

sur l'importance de la journée du lendemain 8 février; et en effet,

elle en a acquis une qui lui assure l'immortalité dans les siècles.

[En marge: État de l'armée française la veille de la bataille

d'Eylau.]

Il devenait évident que les Russes, s'arrêtant cette fois après le

combat du soir, et n'employant pas la nuit à marcher, étaient résolus

à engager le lendemain une action générale. L'armée française était

harassée de fatigue, fort réduite en nombre par la rapidité des

marches, travaillée par la faim, et transie de froid. Mais il fallait

livrer bataille, et ce n'était pas en semblable occasion, que soldats,

officiers, généraux, avaient coutume de sentir leurs souffrances.

Napoléon se hâta de dépêcher le soir même plusieurs officiers aux

maréchaux Davout et Ney pour les ramener, l'un à sa droite, l'autre à

sa gauche. Le maréchal Davout avait continué de suivre l'Alle jusqu'à

Bartenstein, et il ne se trouvait plus qu'à trois ou quatre lieues. Il

répondit qu'il arriverait dès la pointe du jour vers la droite d'Eylau

(droite de l'armée française), prêt à donner dans le flanc des Russes.

Le maréchal Ney, qu'on avait dirigé sur la gauche, de façon à tenir

les Prussiens à distance, et à pouvoir fondre sur Koenigsberg dans le

cas où les Russes se jetteraient derrière la Prégel, le maréchal Ney

était en marche sur Kreutzbourg. On fit courir après lui, sans être

aussi assuré de l'amener à temps sur le champ de bataille, qu'on

l'était d'y voir paraître le maréchal Davout.

[En marge: Effectif des corps composant l'armée française à la

bataille d'Eylau.]

Privée du corps de Ney, l'armée française s'élevait tout au plus à

cinquante et quelques mille hommes, bien que les Russes l'aient portée

à 80 mille dans leurs relations, et un historien français,

ordinairement digne de foi, à 68[19]. Le corps du maréchal Davout,

dont l'effectif présentait 26 mille hommes à Awerstaedt, sensiblement

diminué par les combats livrés depuis, par les maladies, par la

dernière marche de la Vistule à Eylau, par les détachements laissés

sur la Narew, était fort de 15 mille hommes environ. Le corps du

maréchal Soult, le plus nombreux de toute l'armée, très-réduit

également par la dyssenterie, la marche, les combats d'arrière-garde,

ne pouvait pas être évalué à plus de 16 ou 17 mille hommes. Celui du

maréchal Augereau, affaibli d'une quantité de traînards et de

maraudeurs qui s'étaient dispersés pour vivre, n'en comptait que 6 à 7

mille au bivouac d'Eylau, dans la soirée du 7 février. La garde, mieux

traitée, plus retenue par la discipline, n'avait laissé personne en

arrière. Toutefois elle ne s'élevait qu'à 6 mille hommes. Enfin la

cavalerie de Murat, composée d'une division de cuirassiers et de trois

divisions de dragons, ne présentait guère que 10 mille cavaliers dans

le rang. C'était donc une force totale de 53 à 54 mille combattants,

capables de tout, il est vrai, quoique accablés de fatigue, et épuisés

par la faim. Si le maréchal Ney arrivait à temps, il devenait

possible d'opposer 63 mille hommes à l'ennemi, tous présents au feu.

Il ne fallait pas espérer de voir arriver le corps de Bernadotte,

demeuré à une distance de trente lieues.

[Note 19: Nous n'oserions pas, en présence des fausses assertions des

historiens étrangers et français, avancer une telle vérité, si elle ne

reposait sur les documents les plus authentiques.]

Napoléon, qui pendant cette nuit dormit à peine trois ou quatre heures

sur une chaise, dans la maison du maître de poste, plaça le corps du

maréchal Soult à Eylau même, partie dans l'intérieur, partie à droite

et à gauche de la ville, le corps d'Augereau et la garde impériale un

peu en arrière, toute la cavalerie sur les ailes, attendant qu'il fît

jour pour arrêter ses dispositions.

[En marge: Raisons qui décident le général Benningsen à livrer

bataille.]

[En marge: Force de l'armée russe.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 26 / 49 段