Le général Benningsen et le général Buxhoewden tentèrent quelques

efforts pour se rejoindre, mais les ponts, plusieurs fois rétablis,

furent toujours rompus, et ils se virent obligés de remonter la Narew

lentement, vivant comme ils pouvaient, et tâchant de gagner les lieux

où une jonction deviendrait praticable. Toutefois ils réussirent à se

rencontrer personnellement, et ils eurent une entrevue à Nowogrod.

Quoique peu disposés à s'entendre, ils convinrent d'un plan, qui

n'allait à rien moins qu'à continuer les hostilités, malgré l'état du

pays et de la saison. Le général Benningsen, qui, à force de se dire

victorieux à Pultusk, avait fini par le croire, voulait absolument

reprendre l'offensive, et par son influence on décida la continuation

immédiate des opérations militaires, en suivant une marche tout autre

que celle qui avait été d'abord adoptée. Au lieu de longer la Narew et

ses affluents, et de s'adosser ainsi au pays boisé, ce qui fixait le

point d'attaque sur Varsovie, on résolut de faire un grand circuit, de

tourner par un mouvement en arrière la vaste masse des forêts, de

traverser ensuite la ligne des lacs, et de se porter vers la région

maritime par Braunsberg, Elbing, Marienbourg et Dantzig. On était

assuré de vivre en opérant de ce côté, grâce à la richesse du sol le

long du littoral. On se flattait en outre de surprendre l'extrême

gauche des cantonnements français, d'enlever peut-être le maréchal

Bernadotte, établi sur la basse Vistule, de passer facilement ce

fleuve sur lequel on avait conservé plusieurs appuis, et en se portant

au delà de Dantzig, de faire tomber d'un seul coup la position de

Napoléon en avant de Varsovie.

Si l'on jette en effet les yeux sur la ligne que décrivent la Vistule

et l'Oder pour se rendre dans la Baltique (voir la carte nº 37), on

remarquera qu'ils courent d'abord au nord-ouest, la Vistule jusqu'aux

environs de Thorn, l'Oder jusqu'aux environs de Custrin, et qu'ils se

redressent ensuite brusquement, pour couler au nord-est, formant ainsi

un coude marqué, la Vistule vers Thorn, l'Oder vers Custrin. Il

résulte de cette direction, surtout en ce qui concerne la Vistule, que

le corps russe qui passait ce fleuve entre Graudenz et Thorn, se

trouvait beaucoup plus près de Posen, base de nos opérations en

Pologne, que l'armée française campée à Varsovie. La différence était

presque de moitié. C'était donc en soi un projet bien conçu, que de

franchir la Vistule entre Thorn et Marienbourg, sauf la bonne

exécution, de laquelle dépend toujours le sort des plans les

meilleurs. Nous avons effectivement déjà démontré plus d'une fois, que

sans la précision dans les calculs de distance et de temps, sans la

promptitude dans les marches, la vigueur dans les rencontres, la

fermeté à poursuivre une pensée jusqu'à son entier accomplissement,

toute manoeuvre hardie devient aussi funeste qu'elle aurait pu être

heureuse. Et ici, en particulier, si on échouait, on était débordé par

Napoléon, séparé de Koenigsberg, acculé à la mer, et exposé à un vrai

désastre, car, pour répéter une autre vérité déjà exprimée ailleurs,

on court, dans toute grande combinaison, autant de péril qu'on en fait

courir à son adversaire.

Les deux généraux russes étaient à peine d'accord sur le plan à

suivre, qu'une résolution prise à Saint-Pétersbourg, en conséquence

des faux récits du général Benningsen, lui conférait l'ordre de

Saint-Georges, le nommait général en chef, le débarrassait de la

suprématie militaire du vieux Kamenski, et de la rivalité du général

Buxhoewden. Ces deux derniers étaient par la même résolution rappelés

de l'armée.

[En marge: Le général Benningsen fait un grand détour en arrière, pour

se porter sur le littoral de la Baltique.]

Le général Benningsen, resté seul à la tête des troupes russes,

persista naturellement dans un plan qui était le sien, et se hâta de

le mettre à exécution. Il remonta la Narew jusqu'à Tykoczyn, passa le

Bober près de Goniondz, à l'endroit même où Charles XII l'avait

franchi un siècle auparavant, et vint traverser la ligne des lacs,

près du lac Spirding, par Arys, Rhein, Rastenburg et Bischoffstein. Le

nom des lieux indique qu'il avait atteint le pays allemand,

c'est-à-dire la Prusse orientale. Le 22 janvier, un mois après les

dernières actions de Pultusk, de Golymin et de Soldau, il arrivait à

Heilsberg sur l'Alle. Ce n'est pas ainsi qu'il faut marcher pour

surprendre un ennemi vigilant. Cependant caché par cet impénétrable

rideau de forêts et de lacs qui séparait les deux armées, le mouvement

des Russes était demeuré entièrement inaperçu des Français.

À cette époque, le général Essen avait enfin amené les deux divisions

de réserve annoncées depuis long-temps; ce qui portait le nombre total

des divisions de l'armée russe à dix, indépendamment du corps prussien

du général Lestocq. Ces deux nouvelles divisions, composées de

recrues, furent destinées à garder, outre le Bug et la Narew, la

position qu'avaient occupée antérieurement les deux divisions du

général Buxhoewden, restées étrangères aux opérations du mois de

décembre. La division Sedmaratzki fut postée à Goniondz, sur le Bober,

pour veiller sur la ligne des lacs, maintenir les communications avec

le corps du général Essen, et donner des ombrages aux Français sur

leur droite. De dix divisions le général Benningsen n'en conservait

donc que sept, pour les porter sur le littoral et la basse Vistule.

Après les pertes faites en décembre, elles pouvaient représenter une

force de 80 mille hommes, et de 90 mille[17] au moins avec le corps

prussien de Lestocq.

[Note 17: C'est l'assertion du narrateur Plotho lui-même, qui, pour

faire ressortir le mérite de l'armée russe, rabaisse celui de son

gouvernement, en s'attachant toujours à réduire le chiffre des forces

employées. Il était étrange, en effet, de ne pouvoir pas, sur sa

propre frontière, présenter à un ennemi qui venait de si loin, plus de

90 mille hommes capables de combattre.]

[En marge: Position des cantonnements français au moment de la reprise

des hostilités.]

Nous avons déjà fait remarquer que les eaux des lacs s'écoulaient, les

unes en dedans du pays, par l'Omulew, l'Orezyc, l'Ukra, dans la Narew

et la Vistule, les autres en dehors par de petites rivières se rendant

directement à la mer, et dont la principale est la Passarge, qui tombe

perpendiculairement dans le Frische-Haff. Les corps français, répandus

à droite sur la Narew et ses affluents, à gauche sur la Passarge,

couvraient la ligne de la Vistule, de Varsovie à Elbing. Les maréchaux

Lannes et Davout avaient leurs cantonnements, comme nous l'avons dit,

le long de la Narew, depuis son embouchure dans la Vistule jusqu'à

Pultusk et au-dessus, formant la droite de l'armée française et

couvrant Varsovie. Le corps du maréchal Soult était établi entre

l'Omulew et l'Orezyc, d'Ostrolenka à Willenberg et Chorzellen,

donnant la main d'un côté aux troupes du maréchal Davout, de l'autre à

celles du maréchal Ney, et formant ainsi le centre de l'armée

française. Le maréchal Ney, porté plus en avant, à Hohenstein sur la

haute Passarge, se liait avec la position du maréchal Soult aux

sources de l'Omulew, et avec celle du maréchal Bernadotte derrière la

Passarge. Ce dernier, protégé par la Passarge, occupant Osterode,

Mohrungen, Preuss-Holland, Elbing, formait la gauche de l'armée

française vers le Frische-Haff, et couvrait la basse Vistule ainsi que

Dantzig.

[En marge: Excursions hardies du maréchal Ney jusqu'aux portes de

Koenigsberg.]

Le maréchal Ney, qui avait la position la plus avancée, ajoutait

encore aux distances qui le séparaient du gros de l'armée par la

hardiesse de ses excursions. Dès que la gelée commençait à rendre au

sol quelque consistance, il embarquait, comme nous l'avons dit, ses

troupes légères sur des traîneaux, et courait jusqu'aux environs de

Koenigsberg chercher des vivres pour ses soldats. Il avait fait de la

sorte quelques captures heureuses, qui avaient singulièrement

contribué au bien-être de son corps d'armée. L'Alle, dont il

parcourait les bords (voir les cartes n{os} 37 et 38), a ses sources

près de celles de la Passarge, dans un groupe de lacs entre Hohenstein

et Allenstein, puis s'en sépare à angle droit, et tandis que la

Passarge coule à gauche vers la mer (ou Frische-Haff), elle coule tout

droit vers la Prégel, de manière que l'Alle et la Passarge, la Prégel

et la mer, présentent pour ainsi dire les quatre côtés d'un carré

long. Le maréchal Ney, placé à Hohenstein, au sommet de l'angle que

décrivent la Passarge et l'Alle avant de se séparer, ayant à sa

droite en arrière les cantonnements du maréchal Soult, à sa gauche en

arrière ceux du maréchal Bernadotte, descendant et remontant tour à

tour le cours de l'Alle dans ses courses jusqu'à la Prégel, ne pouvait

manquer de rencontrer l'armée russe en mouvement.

[En marge: Le maréchal Ney, dans ses excursions, rencontre l'armée

russe, et donne l'éveil aux cantonnements français.]

Napoléon, craignant qu'il ne se compromît, l'avait réprimandé

plusieurs fois. Mais le hardi maréchal, persistant à courir plus loin

qu'il n'en avait l'autorisation, rencontra l'armée russe qui avait

passé l'Alle, et qui allait franchir la Passarge aux environs de

Deppen. Elle s'avançait en deux colonnes. Celle des deux qui devait

franchir la Passarge à Deppen, était chargée de faire une percée vers

Liebstadt, pour s'approcher de la basse Vistule, et surprendre les

cantonnements du maréchal Bernadotte.

[En marge: Levée des cantonnements français.]

Le maréchal Ney, dont l'indocile témérité avait eu du moins pour

avantage de nous avertir à temps (avantage qui ne doit point

encourager à la désobéissance, car elle a rarement des effets aussi

heureux), le maréchal Ney se hâta de se replier lui-même, de prévenir

le maréchal Bernadotte à sa gauche, le maréchal Soult à sa droite, du

danger qui les menaçait, et d'envoyer au quartier général à Varsovie

la nouvelle de la soudaine apparition de l'ennemi. Il prit à

Hohenstein un poste bien choisi, duquel il pouvait se porter soit au

secours des cantonnements du maréchal Soult sur l'Omulew, soit au

secours des cantonnements du maréchal Bernadotte derrière la Passarge.

(Voir la carte nº 38.) Il indiqua à celui-ci la position d'Osterode,

belle position sur des plateaux, derrière des bois et des lacs, où le

premier et le sixième corps réunis étaient en mesure de présenter

environ 30 et quelques mille hommes aux Russes, dans un site presque

inexpugnable.

[En marge: Le maréchal Bernadotte, en se concentrant à Osterode,

rencontre les Russes à Mohrungen.]

[En marge: Combat de Mohrungen.]

Mais les troupes du maréchal Bernadotte répandues jusqu'à Elbing, près

du Frische-Haff, avaient de grandes distances à franchir pour se

rallier, et si le général Benningsen eût marché rapidement, il aurait

pu les surprendre et les détruire, avant que leur concentration fût

opérée. Le maréchal Bernadotte expédia aux troupes de sa droite

l'ordre de se porter directement sur Osterode, et aux troupes de sa

gauche l'ordre de se réunir au point commun de Mohrungen, qui est sur

la route d'Osterode, un peu en arrière de Liebstadt, c'est-à-dire

très-près des avant-gardes russes. Le danger était pressant, car la

veille, l'avant-garde ennemie avait fort maltraité un détachement

français laissé à Liebstadt. Le général Markof, avec 15 ou 16 mille

hommes environ, formait la tête de la colonne russe de droite. Il

était le 25 janvier, dans la matinée, à Pfarrers-Feldchen, ayant trois

bataillons dans ce village, et en arrière une forte masse d'infanterie

et de cavalerie. Le maréchal Bernadotte arriva en cet endroit, peu

distant de Mohrungen, vers midi, avec des troupes qui, parties dans la

nuit, avaient déjà fait dix ou douze lieues. Il arrêta ses

dispositions sur-le-champ, et jeta un bataillon du 9e léger dans le

village de Pfarrers-Feldchen, pour enlever à l'ennemi ce premier point

d'appui. Ce brave bataillon y entra baïonnette baissée sous une vive

fusillade des Russes, et soutint dans l'intérieur du village un combat

acharné. Au milieu de la mêlée on lui prit son aigle, mais il la

reprit bientôt. D'autres bataillons russes étant venus se joindre à

ceux qu'il combattait, le maréchal Bernadotte envoya à son secours

deux bataillons français, qui, après une lutte d'une extrême violence,

restèrent maîtres de Pfarrers-Feldchen. Au delà se voyait sur un

terrain élevé le gros de la colonne ennemie, appuyée d'un côté à des

bois, de l'autre à des lacs, et protégée sur son front par une

nombreuse artillerie. Le maréchal Bernadotte après avoir formé en

ligne de bataille le 8e le 94e de ligne et le 27e léger, marcha droit

à la position des Russes sous le feu le plus meurtrier. Il l'aborda

franchement; les Russes la défendirent avec opiniâtreté. La fortune

voulut que le général Dupont, arrivant des bords du Frische-Haff, par

la route de Preuss-Holland, se montrât avec le 32e et le 96e, à

travers le village de Georgenthal, sur la droite des Russes. Ceux-ci,

ne pouvant tenir à cette double attaque, abandonnèrent le champ de

bataille, couvert de cadavres. Ce combat leur coûta 15 à 16 cents

hommes tués ou pris. Il coûta aux Français environ 6 à 7 cents morts

ou blessés. La dispersion des troupes et la grande quantité de malades

avaient été cause que le maréchal Bernadotte n'avait pu réunir à

Mohrungen plus de 8 à 9 mille soldats, pour en combattre 15 à 16

mille.

[En marge: Conséquences du combat de Mohrungen.]

Cette première rencontre eut pour résultat d'inspirer aux Russes une

circonspection extrême, et de donner aux troupes du maréchal

Bernadotte le temps de se rassembler à Osterode, position dans

laquelle, jointes à celles du maréchal Ney, elles n'avaient plus rien

à craindre. Les 26 et 27 janvier, en effet, le maréchal Bernadotte

rendu à Osterode, se serra contre le maréchal Ney, attendant de pied

ferme les entreprises ultérieures de l'ennemi. Le général Benningsen,

soit qu'il fut surpris de la résistance opposée à sa marche, soit

qu'il voulût concentrer son armée, la réunit tout entière à Liebstadt,

et s'y arrêta.

C'est le 26 et le 27 janvier que Napoléon, successivement informé, par

des avis partis de divers points, du mouvement des Russes, fut

complétement fixé sur leurs intentions. Il avait cru d'abord que

c'étaient les courses du maréchal Ney qui lui valaient des

représailles, et au premier instant il en avait ressenti et exprimé un

mécontentement fort vif. Mais bientôt il fut éclairé sur la cause

réelle de l'apparition des Russes, et ne put méconnaître de leur part

une entreprise sérieuse, ayant un tout autre but que celui de disputer

des cantonnements.

[En marge: Résolutions de Napoléon en apprenant la reprise des

hostilités.]

Quoique cette nouvelle campagne d'hiver interrompît le repos dont ses

troupes avaient besoin, il passa promptement du regret à la

satisfaction, surtout en considérant le nouvel état de la température.

Le froid était devenu rigoureux. Les grandes rivières n'étaient pas

encore gelées, mais les eaux stagnantes l'étaient entièrement, et la

Pologne offrait une vaste plaine glacée, dans laquelle les canons, les

chevaux, les hommes ne couraient plus le danger de s'embourber.

Napoléon, recouvrant la liberté de manoeuvrer, en conçut l'espérance

de terminer la guerre par un coup d'éclat.

[En marge: Manoeuvre que Napoléon oppose au plan des Russes.]

Son plan fut arrêté à l'instant même, et conformément à la nouvelle

direction prise par l'ennemi. Lorsque les Russes menaçant Varsovie

suivaient les bords de la Narew, il avait songé à déboucher par Thorn

avec sa gauche renforcée, afin de les séparer des Prussiens, et de les

jeter dans le chaos de bois et de marécages que présente l'intérieur

du pays. Cette fois au contraire, les voyant décidés à longer le

littoral pour passer la basse Vistule, il dut adopter la marche

opposée, c'est-à-dire remonter lui-même la Narew qu'ils abandonnaient,

et, s'élevant assez haut pour les déborder, se rabattre brusquement

sur eux, afin de les pousser à la mer. Cette manoeuvre, en cas de

succès, était décisive; car si dans le premier plan, les Russes

refoulés vers l'intérieur de la Pologne, étaient exposés à une

situation difficile et dangereuse, dans le second, acculés à la mer,

ils se trouvaient comme les Prussiens à Prenzlow ou à Lubeck, réduits

à capituler.

[En marge: Concentration de l'armée sur le corps du maréchal Soult, de

manière à déborder les Russes, et à les pousser à la mer.]

En conséquence, Napoléon résolut de rassembler toute son armée sur le

corps du maréchal Soult, en prenant ce corps pour centre de ses

mouvements. Pendant que le maréchal Soult, réunissant ses divisions

sur celle de gauche, marcherait par Willenberg sur Passenheim et

Allenstein, le maréchal Davout formant l'extrême droite de l'armée,

devait se rendre au même endroit par Pultusk, Myszniec, Ortelsbourg;

le maréchal Augereau formant l'arrière-garde devait y venir de Plonsk

par Neidenbourg et Hohenstein; le maréchal Ney formant la gauche,

devait y venir d'Osterode. C'est à ce bourg d'Allenstein, adopté par

Napoléon comme point commun de ralliement, que la Passarge et l'Alle

rapprochées un moment, commencent à se séparer. Une fois arrivés sur

ce point, si les Russes persistaient à franchir la Passarge, nous

étions déjà sur leur flanc, et très-près de les avoir débordés.

C'était donc à ce bourg d'Allenstein qu'il importait d'amener à temps

les quatre corps des maréchaux Davout, Soult, Augereau et Ney.

Murat était à peine remis de son indisposition, mais, son ardeur

suppléant à ses forces, il monta le jour même à cheval, et après avoir

reçu les instructions verbales de l'Empereur, il rassembla

immédiatement la cavalerie légère et les dragons, pour les porter en

tête du maréchal Soult. La grosse cavalerie cantonnée sur la Vistule,

vers Thorn, dut le rejoindre le plus promptement possible.

Napoléon, averti de la présence du général Essen entre le Bug et la

Narew, consentit à se passer du corps du maréchal Lannes, qui était le

cinquième, et lui ordonna de se placer à Sierock, pour faire face aux

deux divisions russes postées de ce côté, et tomber sur elles au

premier mouvement qu'elles essayeraient sur Varsovie. Le maréchal

Lannes étant absolument incapable de prendre le commandement du

cinquième corps, à cause de l'état de sa santé, Napoléon le remplaça

par son aide-de-camp Savary, dans l'intelligence et la résolution

duquel il avait une entière confiance.

Il dirigea sa garde à pied et à cheval sur les derrières du maréchal

Soult, et quant à la réserve des grenadiers et voltigeurs qui avait

pris ses quartiers en arrière de la Vistule, entre Varsovie et Posen,

il s'en priva cette fois, pour lui faire occuper les environs

d'Ostrolenka, et en former un échelon intermédiaire entre la grande

armée et le cinquième corps laissé sur la Narew. Cette réserve était

chargée de secourir le cinquième corps, si les divisions du général

Essen menaçaient Varsovie; dans le cas contraire elle devait rejoindre

le quartier général.

[En marge: Précautions de Napoléon pour la garde de la basse Vistule.]

Ces dispositions arrêtées vers sa droite, Napoléon prit vers sa gauche

des précautions plus profondément calculées encore, et qui montraient

quelle vaste portée il espérait donner à son mouvement. Il prescrivit

au maréchal Bernadotte, qui était à Osterode, de rétrograder lentement

sur la Vistule, au besoin même de se replier jusqu'à Thorn, pour y

attirer l'ennemi, puis de se dérober en se couvrant d'une avant-garde

comme d'un rideau, et de venir, par une marche forcée, se lier à la

gauche de la grande armée, afin de rendre plus décisive la manoeuvre

par laquelle on voulait acculer les Russes à la mer et à la basse

Vistule.

Cependant Napoléon ne s'en tint pas à ces soins. Craignant que les

Russes, si on parvenait à les tourner, n'imitassent l'exemple du

général Blucher, qui, séparé de Stettin, avait couru à Lubeck, et

qu'ils ne se portassent de la Vistule à l'Oder, il pourvut à ce péril

au moyen d'un habile emploi du dixième corps. Ce corps, destiné à

faire sous le maréchal Lefebvre le siége de Dantzig, n'était pas

encore réuni tout entier. Le maréchal Lefebvre n'avait que le 15e de

ligne, le 2e léger, les cuirassiers du général d'Espagne, et les huit

bataillons polonais de Posen. Napoléon lui ordonna de rester avec ces

troupes le long de la Vistule, et au-dessus de Graudenz. Les fusiliers

de la garde, le régiment de la garde municipale de Paris, la légion du

nord, deux des cinq régiments de chasseurs d'Italie déjà rendus en

Allemagne, enfin les Badois, devaient se réunir à Stettin, sous le

général Ménard, et s'élevant vers Posen, tâcher de se joindre au

maréchal Lefebvre, qui viendrait à eux ou les laisserait venir à lui,

selon les événements, de manière à tomber tous ensemble sur le corps

russe qui voudrait aller de la Vistule à l'Oder. Enfin le maréchal

Mortier avait ordre de quitter le blocus de Stralsund, d'y placer dans

de bonnes lignes de circonvallation les troupes indispensables au

blocus, puis de se joindre avec les autres au rassemblement du général

Ménard, et d'en prendre la direction, si ce rassemblement, au lieu de

s'élever jusqu'à la Vistule pour renforcer le maréchal Lefebvre,

était, par les circonstances de la poursuite, ramené vers l'Oder.

[En marge: Forces actives de Napoléon pendant la campagne du mois de

février.]

Napoléon laissa Duroc à Varsovie, pour y avoir un homme de confiance.

Le prince Poniatowski avait organisé quelques bataillons polonais.

Ceux qui étaient les plus avancés dans leur organisation durent, avec

les régiments provisoires arrivant de France, garder, sous les ordres

du général Lemarois, les ouvrages de Praga. Napoléon fit partir de

Varsovie, chargés de biscuit et de pain, tous les équipages dont il

pouvait disposer, espérant que la gelée facilitant les transports, ses

soldats ne manqueraient de rien. En vertu de ces ordres, émis les 27,

28 et 29 janvier, l'armée devait être réunie à Allenstein le 3 ou le 4

février. Il faut remarquer que les renforts amenés avec tant de

prévoyance de France et d'Italie, étaient encore en marche; que le 2e

léger, le 15e de ligne, les quatre régiments de cuirassiers empruntés

à l'armée de Naples, étaient seuls arrivés sur la Vistule, que les

autres corps n'avaient pas atteint la ligne de l'Elbe; que Napoléon

avait à peine reçu les premiers détachements de recrues tirés des

dépôts au lendemain de la bataille d'Iéna, ce qui lui avait procuré

une douzaine de mille hommes tout au plus, et ce qui était fort

insuffisant pour remplir les vides produits soit par le feu, soit par

les maladies de la saison; que la plupart des corps se trouvaient

réduits d'un tiers ou d'un quart; que ceux de Lannes, Davout, Soult,

Augereau, Ney, Bernadotte, en y ajoutant la garde, les grenadiers

Oudinot, la cavalerie de Murat, ne formaient pas plus de cent et

quelques mille hommes[18]; et que laissant Lannes et Oudinot sur sa

droite, n'ayant qu'une chance fort incertaine d'amener Bernadotte

vers sa gauche, il devait lui rester 75 mille hommes tout au plus,

pour livrer bataille au général Benningsen, qui en avait 90 mille avec

les Prussiens.

[Note 18: Voici la force véritable des corps, établie d'après la

confrontation de nombreuses pièces authentiques.

Le maréchal Lannes. 12,000 hommes.

Le maréchal Davout. 18,000

Le maréchal Soult. 20,000

Le maréchal Augereau. 10,000

Le maréchal Ney. 10,000

Le maréchal Bernadotte. 12,000

Le général Oudinot. 6,000

La garde 6,000

La cavalerie de Murat 10,000

-------

Total 104,000

Si l'on retranche de ce chiffre total de 104,000 hommes

12,000 Lannes }

} laissés aux environs de Varsovie,

6,000 Oudinot }

12,000 Bernadotte devant rester entre Thorn et Graudenz.

------

30,000

il reste 74 mille hommes de troupes actives, pouvant se trouver

réunies sous la main de Napoléon.]

Malgré cette infériorité numérique, Napoléon, comptant sur ses soldats

et sur les routes, qui semblaient permettre des concentrations

rapides, entra en campagne, le coeur plein d'espérance. Il écrivit à

l'archichancelier Cambacérès et à M. de Talleyrand, qu'il avait levé

ses cantonnements, _pour profiter d'une belle gelée et d'un beau

temps_; que les chemins étaient superbes; qu'il ne fallait rien dire à

l'impératrice, _pour ne pas lui causer d'inquiétudes inutiles_, mais

qu'il était en plein mouvement, et _qu'il en coûterait cher aux

Russes, s'ils ne se ravisaient pas_.

[En marge: Fév. 1807.]

[En marge: Napoléon quitte Varsovie pour se mettre à la tête de

l'armée.]

[En marge: Subite hésitation du général Benningsen lorsqu'il faut

s'engager sur la basse Vistule.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 49 段