Il y avait cependant un assez grand nombre de malades, plus même que

de coutume dans cette vaillante armée. Ils étaient atteints de fièvres

et de douleurs, par suite des bivouacs continuels, sous un ciel froid,

sur une terre humide. Il était facile d'en juger par ce qui arrivait

aux chefs eux-mêmes. Plusieurs des maréchaux, ceux en particulier

qu'on appelait les _Italiens_ et les _Égyptiens_, parce qu'ils avaient

servi en Italie et en Égypte, se trouvaient gravement indisposés.

Murat n'avait pu prendre part aux dernières opérations sur la Narew.

Augereau, souffrant d'un rhumatisme, était obligé de se soustraire au

contact d'un air froid et humide. Lannes, tombé malade à Varsovie,

avait été obligé de se séparer du cinquième corps, qu'il ne pouvait

plus commander.

Napoléon couronna les soins donnés à ses soldats par des soins non

moins empressés pour ses malades et ses blessés. Il avait fait

préparer six mille lits à Varsovie; il en fit disposer un nombre tout

aussi considérable à Thorn, à Posen et sur les derrières, entre la

Vistule et l'Oder. On avait saisi à Berlin de la laine provenant des

domaines de la couronne, de la toile à tente; on en fit des matelas

pour les hôpitaux. Ayant à sa disposition la Silésie, que le prince

Jérôme avait occupée, et qui abonde en toiles de toute espèce,

Napoléon ordonna d'en acheter une grande quantité, et de la convertir

en chemises. Il confia spécialement la direction des hôpitaux à M.

Daru, et prescrivit une organisation toute particulière pour ces

établissements. Il décida qu'il y aurait dans chaque hôpital un

infirmier en chef, toujours pourvu d'argent comptant, chargé, sous sa

responsabilité, de procurer aux malades ce dont ils auraient besoin,

et surveillé par un prêtre catholique. Ce prêtre, en même temps qu'il

exerçait le ministère spirituel, devait exercer aussi une sorte de

vigilance paternelle, rendre des comptes à l'Empereur, et lui signaler

la moindre négligence envers les malades, dont il était ainsi

constitué le protecteur. Napoléon avait voulu que ce prêtre eût un

traitement, et que chaque hôpital devînt en quelque sorte une cure

ambulante, à la suite de l'armée.

Tels étaient les soins infinis auxquels se livrait ce grand capitaine,

que la haine des partis a représenté, le jour de sa chute, comme un

conquérant barbare, poussant les hommes à la boucherie, sans

s'inquiéter de les nourrir quand il les avait fait marcher, de les

guérir quand il les avait fait mutiler, et ne se souciant pas plus

d'eux que des animaux qui traînaient ses canons et ses bagages.

[En marge: Ouvrages de fortification sur la Vistule et la Narew.]

Après s'être occupé des hommes avec un zèle qui n'en est pas moins

noble pour être intéressé, car il ne manque pas de généraux, de

souverains, qui laissent mourir de misère les soldats instruments de

leur puissance et de leur gloire, Napoléon donna son attention aux

ouvrages entrepris sur la Vistule, et à l'exacte arrivée de ses

renforts, de manière qu'au printemps son armée pût se présenter à

l'ennemi plus formidable que jamais. Il avait ordonné, comme on l'a

vu, des ouvrages à Praga, voulant que Varsovie pût se soutenir seule,

avec une simple garnison, dans le cas où il se porterait en avant.

Après avoir tout examiné de ses yeux, il résolut la construction de

huit redoutes, fermées à la gorge, avec escarpe et contrescarpe

revêtues en bois (genre de revêtement dont le siége de Dantzig fit

bientôt apprécier la valeur), et enveloppant dans leur ensemble le

vaste faubourg de Praga. Il voulut y ajouter un ouvrage, qui, placé en

arrière de ces huit redoutes, et en avant du pont de bateaux qui liait

Varsovie avec Praga, servît à la fois de réduit à cette espèce de

place forte, et de tête de pont au pont de Varsovie. Il commanda à

Okunin, où étaient jetés les ponts sur la Narew et sur l'Ukra, un

ensemble d'ouvrages pour les couvrir, et en garantir la possession

exclusive à l'armée française. Même chose fut prescrite au pont de

Modlin, qu'on avait jeté au confluent de la Vistule et de la Narew, en

se servant d'une île pour y asseoir les moyens de passage, et pour y

construire un ouvrage défensif de la plus grande force. Ainsi, entre

les trois points de Varsovie, d'Okunin et de Modlin (voir la carte nº

38), où venaient se croiser tant et de si vastes cours d'eau, Napoléon

s'assura tous les passages à lui-même, et les interdit tous aux

Russes, de manière que ces grands obstacles naturels, convertis en

facilités pour lui, en difficultés insurmontables pour l'ennemi,

devinssent dans ses mains de puissants moyens de manoeuvre, et pussent

surtout être livrés à eux-mêmes, si le besoin de la guerre obligeait à

s'élever au nord, plus qu'on ne l'avait fait encore. Napoléon compléta

ce système par un ouvrage du même genre à Sierock, au confluent de la

Narew et du Bug. Avec les bois qui abondaient sur les lieux, avec

l'argent comptant dont on disposait, on était certain d'avoir à la

fois les matériaux et les bras pour mettre ces matériaux en oeuvre.

[En marge: Création d'un dixième corps, pour faire le siége de

Dantzig.]

Napoléon avait tiré de Paris deux régiments d'infanterie, le 15e léger

et le 58e de ligne, un régiment de fusiliers de la garde, et un

régiment de la garde municipale. Il avait encore tiré un régiment de

Brest, un de Saint-Lô, un de Boulogne. Ces sept régiments étaient en

marche, ainsi que les régiments provisoires destinés à conduire les

recrues des bataillons de dépôt aux bataillons de guerre. Deux d'entre

eux, le 15e léger et le 58e, avaient devancé les autres, et rejoint le

corps du maréchal Mortier, porté ainsi à huit régiments français,

indépendamment des régiments hollandais ou italiens qui devaient en

compléter l'effectif. Napoléon, profitant de ce renfort, qui dans le

moment dépassait les besoins du huitième corps, car jusqu'ici aucune

entreprise ne semblait menacer les rivages de la Baltique, en détacha

les 2e et 15e légers, formant 4 mille hommes de bonne infanterie

française. Il leur adjoignit les Badois, les huit bataillons polonais

levés à Posen, la légion du Nord, remplie d'anciens Polonais engagés

depuis long-temps au service de France, les quatre beaux régiments de

cuirassiers arrivés d'Italie, enfin deux des cinq régiments de

cavalerie légère qui en arrivaient également, les 19e et 23e de

chasseurs. Il composa avec ces troupes un nouveau corps d'armée auquel

il donna le titre de dixième corps, les Allemands qui étaient en

Silésie sous le prince Jérôme ayant déjà reçu le titre de neuvième.

Il confia le commandement de ce dixième corps au vieux maréchal

Lefebvre, qu'il avait amené avec lui à la grande armée, et mis

temporairement à la tête de l'infanterie de la garde. Il le chargea

d'investir Colberg, et de commencer le siége de Dantzig. Cette

dernière place avait une importance capitale, par rapport à la

position qu'elle occupait sur le théâtre de la guerre. Elle commandait

la basse Vistule, protégeait les arrivages de l'ennemi par mer, et

contenait des ressources immenses, qui devaient mettre l'armée dans

l'abondance, si on parvenait à s'en rendre maître. D'ailleurs, tant

qu'elle n'était pas prise, un mouvement offensif de l'ennemi vers la

mer, poussé au delà de la basse Vistule, pouvait nous obliger à

quitter la haute Vistule, et à rétrograder vers l'Oder. Napoléon était

donc résolu à faire du siége de Dantzig la grande opération de

l'hiver.

[En marge: Siége des places de la Silésie.]

Napoléon, consacrant ainsi la mauvaise saison à prendre les places,

voulait assiéger non-seulement celles de la basse Vistule, qui se

trouvaient à sa gauche, mais celles aussi du haut Oder, qui se

trouvaient à sa droite. Son frère Jérôme, secondé du général Vandamme,

devait, comme on l'a vu, achever la soumission de la Silésie, par

l'acquisition successive des forteresses de l'Oder. Ces forteresses,

construites avec soin par le grand Frédéric, pour rendre définitive la

précieuse conquête qui avait fait la gloire de son règne, présentaient

de graves difficultés à surmonter, non-seulement par la grandeur et la

beauté des ouvrages, mais par les garnisons qui étaient chargées de

les défendre. La reddition de Magdebourg, de Custrin, de Stettin,

avait couvert de honte les commandants qui les avaient livrées, sous

l'empire d'une démoralisation générale. Bientôt il s'était produit une

réaction dans l'armée prussienne, d'abord si profondément découragée

après Iéna. L'honneur indigné avait parlé au coeur de tous les

militaires, et ils étaient déterminés à mourir honorablement, même

sans aucun espoir de vaincre. Le roi avait menacé de châtiments

terribles les commandants qui rendraient les places confiées à leur

garde, avant d'avoir fait tout ce qui constitue, d'après les règles de

l'art, une défense honorable. Au surplus on commençait à comprendre

que les villes fortes, restées à la gauche et à la droite de Napoléon,

allaient acquérir une véritable importance, car elles étaient autant

de points d'appui qui manquaient à sa marche audacieuse, et qui

devaient seconder la résistance de ses ennemis. La résolution de les

défendre énergiquement était donc bien arrêtée chez tous les

commandants des garnisons prussiennes.

[En marge: Prise de Glogau le 2 décembre 1806.]

Le prince Jérôme n'avait auprès de lui que des Wurtembergeois et des

Bavarois, et avec ces troupes auxiliaires un seul régiment français,

le 13e de ligne, plus quelques escadrons français de cavalerie légère.

Ces auxiliaires allemands n'avaient pas encore acquis la valeur

militaire qu'ils montrèrent depuis en plus d'une occasion. Mais le

général Vandamme, commandant le neuvième corps sous le prince Jérôme,

le général Montbrun commandant la cavalerie, aidés d'un jeune

état-major français plein d'ardeur, leur inspirèrent en peu de temps

l'esprit qui animait alors notre armée, et qu'elle communiquait à

toutes les troupes en contact avec elle. Vandamme, qui n'avait jamais

dirigé de siége, et ne possédait aucune des connaissances de

l'ingénieur, mais qui suppléait à tout par un heureux instinct de la

guerre, avait entrepris de brusquer les places de la Silésie, bien

qu'il sût que les gouverneurs de ces places étaient décidés à se bien

défendre. Il voulut employer un moyen qui avait réussi à Magdebourg,

celui d'intimider les habitants, pour les pousser à se rendre malgré

les garnisons. Il commença par Glogau (voir la carte nº 37), la place

de Silésie la plus rapprochée du bas Oder et des routes militaires que

suivaient nos troupes. La garnison était peu nombreuse, et la

démoralisation régnait encore dans ses rangs. Vandamme fit mettre en

batterie plusieurs mortiers et bouches à feu de gros calibre, et,

après quelques menaces suivies d'effet, amena la place à capituler le

2 décembre. On y découvrit de grandes ressources en artillerie, et en

approvisionnements de tout genre. Vandamme remonta ensuite l'Oder, et

commença l'investissement de Breslau, située sur ce fleuve à vingt

lieues au-dessus de Glogau.

[En marge: Siége et prise de Breslau.]

C'est avec les Wurtembergeois qu'on avait enlevé Glogau. Ce n'était

pas assez pour assiéger Breslau, capitale de la Silésie, ville de 60

mille âmes, pourvue de 6 mille hommes de garnison, de nombreux et

solides ouvrages, et d'un bon commandant. Le prince Jérôme, qui avait

poussé jusqu'aux environs de Kalisch pendant que l'armée française

faisait sa première entrée en Pologne, était revenu sur l'Oder, depuis

que Napoléon, solidement établi sur la Vistule, n'avait plus besoin de

la présence du neuvième corps vers sa droite. Vandamme eut donc pour

entreprendre le siége de Breslau les Wurtembergeois, deux divisions

bavaroises, avec quelques artilleurs et ingénieurs français, plus

enfin le 13e de ligne. Exécuter le siége régulier d'une aussi vaste

place lui paraissait long et difficile. En conséquence il tâcha comme

à Glogau d'intimider la population. Il choisit dans un faubourg, celui

de Saint-Nicolas, un emplacement pour y établir des batteries

incendiaires. Un feu assez vif, dirigé sur l'intérieur de la ville,

n'obtint pas le résultat proposé, grâce à la vigueur du commandant.

Vandamme songea dès lors à une attaque plus sérieuse. Breslau avait

pour principal moyen de défense une enceinte bastionnée, bordée d'un

fossé profond, rempli des eaux de l'Oder. Mais les ingénieurs français

s'aperçurent que cette enceinte n'était pas revêtue partout, et que

sur certains points elle ne présentait qu'une escarpe en terre.

Vandamme imagina de tenter l'assaut de l'enceinte, qui, ne consistant

pas dans un mur en maçonnerie, mais dans un simple talus gazonné,

pouvait être escaladée par des soldats entreprenants. Il fallait

auparavant franchir sur des radeaux le fossé que l'Oder inondait.

Vandamme fit préparer ce qui était nécessaire pour cette entreprise

audacieuse. Malheureusement les préparatifs furent découverts par

l'ennemi, un clair de lune incommode brilla pendant la nuit de

l'exécution, et par ces diverses causes la tentative échoua. Dans

l'intervalle, le prince d'Anhalt-Pless, qui commandait la province,

ayant réuni des détachements de toutes les places, et suscité une

levée de paysans, ce qui lui avait procuré un corps de douze mille

hommes, fit espérer à la garnison un secours extérieur. Il ne pouvait

rien arriver de plus heureux aux assiégeants, que d'avoir à résoudre

en rase campagne la question de la prise de Breslau. Vandamme courut

au-devant du prince d'Anhalt avec les Bavarois et le 13e de ligne

français, le battit deux fois, le jeta dans une déroute complète, et

reparut devant la place, privée désormais de toute espérance de

secours. En même temps une forte gelée étant survenue, il résolut de

passer les fossés sur la glace, et d'escalader ensuite les ouvrages en

terre. Le commandant se voyant exposé à une prise d'assaut, danger

effrayant pour une ville riche et populeuse, consentit à parlementer,

et rendit la place le 7 janvier, après un mois de résistance, aux

conditions de Magdebourg, de Custrin et des autres forteresses de la

Prusse.

Cette conquête était non-seulement brillante, mais singulièrement

utile par les ressources qu'elle procurait à l'armée française, par

l'empire surtout qu'elle nous assurait sur la Silésie, la plus riche

province de la Prusse et l'une des plus riches de l'Europe. Napoléon

en félicita Vandamme, et après Vandamme son frère Jérôme, qui avait

montré l'intelligence d'un bon officier et le courage d'un brave

soldat.

[En marge: Prise de Brieg.]

Quelques jours après, le neuvième corps fit encore prise la conquête

de Brieg, placée au-dessus de Breslau sur l'Oder. Tout le centre de la

Silésie étant conquis, il restait à prendre Schweidnitz, Glatz,

Neisse, qui ferment les portes de la Silésie, du côté de la Bohême.

(Voir la carte nº 36.) Napoléon ordonna de les assiéger l'une après

l'autre, et se décida, en ce qui le concernait, à un acte rigoureux,

conforme d'ailleurs au droit de la guerre, c'était de les détruire.

En conséquence, il prescrivit de faire sauter les ouvrages de celles

qui étaient déjà en son pouvoir. Il avait pour agir ainsi une double

raison, l'une du moment, l'autre d'avenir. Dans le moment il ne

voulait pas disséminer ses troupes en multipliant autour de lui les

postes à garder; dans l'avenir, ne comptant plus sur la Prusse comme

sur une alliée, s'apercevant tous les jours qu'il ne fallait pas se

flatter de ramener l'Autriche, il n'avait plus rien à espérer que de

la mésintelligence qui avait toujours divisé ces deux cours. La

Silésie démantelée, du côté de l'Autriche, devait devenir pour la

Prusse un objet d'inquiétude, une occasion de dépenses, une cause

d'affaiblissement.

[En marge: Répression d'une légère insurrection en Hesse.]

Ainsi sur les derrières de l'armée, à gauche comme à droite, le

progrès visible de nos opérations attestait que l'ennemi ne pouvait

pas les troubler, puisqu'il les laissait accomplir. Seulement quelques

partisans, sortis des places de Colberg et de Dantzig, recrutés par

des prisonniers prussiens qui s'étaient échappés, infestaient les

routes. Divers détachements furent employés à les poursuivre. Un léger

accident, qui n'eut rien de grave, inspira toutefois un instant de

crainte pour la tranquillité de l'Allemagne. La Hesse, dont on venait

de détrôner le souverain, de détruire les places, de dissoudre

l'armée, était naturellement la plus mal disposée des provinces de

l'Allemagne envers les Français. Trente mille hommes licenciés,

oisifs, privés de solde et de moyens de vivre, étaient, quoique

désarmés, un levain dangereux que la prudence conseillait de ne pas

laisser dans le pays. On avait imaginé d'enrôler une partie d'entre

eux, sans dire où on les ferait servir. L'intention était de les

employer à Naples. Le secret ayant été divulgué par quelques

indiscrétions commises à Mayence, le rassemblement des enrôlés

s'insurgea, en disant qu'on voulait envoyer les Hessois périr dans les

Calabres. Le général Lagrange, qui commandait en Hesse, n'avait que

fort peu de troupes à sa disposition. Les insurgés désarmèrent un

détachement français, et menacèrent de soulever la Hesse tout entière.

Mais la prévoyance de Napoléon avait fourni d'avance les moyens de

parer à cet événement fâcheux. Des régiments provisoires partis du

Rhin, un régiment italien en marche vers le corps du maréchal Mortier,

les fusiliers de la garde tirés de Paris, et un des régiments de

chasseurs venant d'Italie, n'étaient pas loin. On les dirigea en toute

hâte vers Cassel, et l'insurrection fut immédiatement comprimée.

L'immense pays qui s'étend du Rhin à la Vistule, des montagnes de la

Bohême à la mer du Nord, était donc soumis. Les places se rendaient

l'une après l'autre à nos troupes, et nos renforts le traversaient

paisiblement, en y exerçant la police, tandis qu'ils marchaient vers

le théâtre de la guerre, pour recruter la grande armée.

[En marge: Doute passager répandu sur la situation de Napoléon en

Pologne.]

[En marge: Fausse joie à Vienne par suite des bruits mensongers

répandus sur la situation de l'armée française.]

[En marge: M. de Lucchesini, passant à Vienne, rectifie les idées de

la cour d'Autriche, et détruit sa fausse joie.]

Cependant le général russe Benningsen avait mis une telle audace à se

dire victorieux, que le roi de Prusse à Koenigsberg, l'empereur

Alexandre à Pétersbourg, avaient reçu et accepté des félicitations. Et

bien que les résultats matériels, tels que la retraite des Russes sur

la Prégel, notre tranquille établissement sur la Vistule, les siéges

entrepris et terminés sur l'Oder, dussent répondre à toutes les

forfanteries d'un ennemi qui se croyait victorieux, quand il n'avait

pas essuyé un désastre aussi complet que celui d'Austerlitz ou d'Iéna,

on affecta néanmoins de montrer une certaine joie. Cette joie éclata

surtout à Vienne, et dans le sein de la cour impériale. Empereur,

archiducs, ministres, grands seigneurs, se félicitèrent également.

Rien n'était plus naturel et plus légitime. Il n'y avait à redire

qu'au langage tenu par le cabinet de Vienne dans ses communications

les plus récentes avec Napoléon, langage qui dépassait peut-être la

limite de la dissimulation permise en pareil cas. Du reste l'erreur

qui causait la joie de nos ennemis ne fut pas de longue durée. M. de

Lucchesini, qui avait quitté la cour de Prusse en même temps que M.

d'Haugwitz, traversait alors Vienne pour se rendre à Lucques sa

patrie. Il n'avait plus d'illusions pour lui-même, il n'avait plus

d'intérêt à faire illusion aux autres, et en conséquence il dit la

vérité sur les rencontres sanglantes dont la Vistule venait d'être le

théâtre. Les boues de la Pologne avaient paralysé, disait-il, vaincus

et vainqueurs, et permis aux Russes de se soustraire à la poursuite

des Français. Mais les Russes, battus à outrance partout, n'avaient

aucune chance de tenir tête aux redoutables soldats de Napoléon. On

devait s'attendre qu'au printemps, peut-être même à la première gelée,

celui-ci ferait une irruption sur la Prégel ou le Niémen, et

terminerait la guerre par un acte éclatant. L'armée française,

ajoutait M. de Lucchesini, n'était ni démoralisée, ni privée de

ressources, ainsi qu'on le prétendait; elle vivait bien,

s'accommodait du climat humide et froid de la Pologne, tout comme elle

s'était accommodée jadis du climat sec et brûlant de l'Égypte; elle

avait enfin une foi aveugle dans le génie et la fortune de son chef.

Ces nouvelles d'un observateur calme et désintéressé abattirent les

fausses joies des Autrichiens. La cour de Vienne, tant pour rassurer

Napoléon par une démarche amicale, que pour avoir au quartier général

français un informateur exact, demanda l'autorisation d'envoyer à

Varsovie M. le baron de Vincent. Les ministres des cours étrangères,

qui avaient voulu suivre M. de Talleyrand à Berlin, quelques-uns même

à Varsovie, avaient été poliment éconduits, comme témoins incommodes

et souvent fort médisants. On consentit toutefois à recevoir M. de

Vincent, par ménagement pour l'Autriche, et pour lui fournir aussi un

moyen direct d'être instruite de la vérité, qu'on avait plutôt intérêt

à lui faire connaître qu'à lui cacher. M. de Vincent arriva vers la

fin de janvier à Varsovie.

[En marge: État de l'armée russe après la bataille de Pultusk, les

combats de Golymin et de Soldau.]

Tandis que Napoléon employait le mois de janvier 1807, soit à

consolider sa position sur la Vistule et sur l'Oder, soit à grossir

son armée de renforts venus de France et d'Italie, soit enfin à

soulever l'Orient contre la Russie, se tenant prêt à faire face à

toute attaque immédiate, mais n'y croyant guère, les Russes lui en

préparaient une, et des plus redoutables, malgré les rigueurs de la

saison. Après l'affaire de Pultusk, le général Benningsen battu, quoi

qu'il en eût dit, car on ne se retire pas en toute hâte lorsqu'on est

victorieux, avait passé la Narew, et se trouvait dans le pays de

landes, de marécages et de bois, qui s'étend entre la Narew et le Bug.

Il y avait recueilli deux divisions du général Buxhoewden, fort

inutilement laissées par celui-ci à Popowo, sur le Bug, pendant les

derniers engagements. Il remonta la Narew avec ces deux divisions et

celles de son armée qui avaient combattu à Pultusk. Dans ce même

moment, les deux demi-divisions du général Benningsen, qui n'avaient

pu le rejoindre, ralliées aux deux divisions du général Buxhoewden qui

étaient à Golymin et à Makow, restaient sur l'autre rive de la Narew,

dont les ponts venaient d'être emportés par les glaces. Les deux

portions de l'armée russe, réduites ainsi à l'impossibilité de

communiquer entre elles, remontaient les rives de la Narew, faciles à

détruire isolément, si on avait pu être informé de leur situation, et

si de plus l'état des chemins avait permis de les atteindre. Mais on

ne parvient pas à tout savoir à la guerre. Le plus habile des généraux

est celui qui, à force d'application et de sagacité, arrive à ignorer

un peu moins que de coutume les projets de l'ennemi. En toute autre

circonstance, Napoléon, avec son activité prodigieuse, avec son art de

profiter de la victoire, aurait bientôt découvert la périlleuse

situation de l'armée russe, et aurait infailliblement détruit la

portion qu'il se serait attaché à poursuivre. Mais plongé dans les

boues, privé d'artillerie et de pain, il s'était vu réduit à une

complète immobilité. Ayant mené d'ailleurs ses soldats à l'extrémité

de l'Europe, il avait considéré comme une sorte de cruauté de mettre

leur dévouement à de plus longues épreuves.

[En marge: Le général Benningsen fait prévaloir l'avis de continuer

les opérations malgré l'état du pays et de la saison.]

[En marge: Nouveau plan d'opération du général Benningsen, consistant

à agir par le littoral de la Baltique, et à venir passer la Vistule

entre Thorn et Marienbourg.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 49 段