On a souvent parlé des bulletins menteurs de l'Empire, plus vrais

cependant qu'aucune des publications européennes de cette époque; mais

que faut-il penser d'une telle manière de raconter ses propres actes?

Les Russes assurément étaient assez braves pour être véridiques.

[En marge: Combat de Golymin.]

Dans cette même journée du 26, les deux divisions restées au maréchal

Davout, ainsi que les deux divisions composant le corps du maréchal

Augereau, arrivaient en face de Golymin. Ce village était entouré

d'une ceinture de bois et de marécages, entremêlée de quelques

hameaux, derrière laquelle les Russes étaient établis, avec une forte

réserve au village même de Golymin. (Voir la carte nº 39.)

Le maréchal Davout débouchant par la droite, c'est-à-dire par la route

de Pultusk, fit attaquer les bois qui formaient de son côté l'obstacle

à vaincre, pour pénétrer dans Golymin. Le maréchal Augereau débouchant

par la gauche, c'est-à-dire par la route de Lopaczym, avait à

traverser des marécages, semés de quelques bouquets de bois, et au

milieu de ces marécages un village à emporter, celui de Ruskovo, par

où passait la seule route praticable. La brave infanterie du maréchal

Davout repoussa, non sans perte, l'infanterie russe des corps détachés

de Saken et de Gallitzin. Après une vive fusillade, elle la joignit à

la baïonnette, et la contraignit par des combats corps à corps, à lui

abandonner les bois auxquels elle s'appuyait. À la droite de ces bois

si disputés, le maréchal Davout forçait la route de Pultusk à Golymin,

et lançait sur les Russes une partie de la réserve de cavalerie,

confiée à Rapp, l'un de ces aides-de-camp intrépides que Napoléon

tenait sous sa main pour les employer dans des occasions difficiles.

Rapp culbuta l'infanterie russe, tourna les bois, et fit ainsi tomber

l'obstacle qui couvrait Golymin. Mais exposé à un feu des plus vifs,

il eut le bras cassé. À gauche Augereau franchissant les marécages,

malgré les forces ennemies placées sur ce point, enleva le village de

Ruskovo, et marcha de son côté sur Golymin, but commun de nos

attaques concentriques. On y pénétra ainsi vers la fin du jour, et on

s'en rendit maître, après un engagement des plus chauds avec la

réserve de la division Doctorow. Comme à Pultusk on recueillit

beaucoup d'artillerie, quelques prisonniers, et on joncha la terre de

cadavres russes. En combattant contre eux on prenait moins d'ennemis,

mais on en tuait davantage.

[En marge: Combat de Soldau.]

Dans cette journée du 26, nos colonnes étaient partout aux prises avec

les colonnes russes, sur un espace de vingt-cinq lieues. Par un effet

du hasard, impossible à prévenir quand les communications sont

difficiles, tandis que Lannes avait trouvé devant lui deux ou trois

fois plus de Russes qu'il n'avait de Français, les autres corps

rencontraient à peine leur équivalent, comme les maréchaux Augereau et

Davout à Golymin, ou aucun ennemi à combattre, comme le maréchal Soult

dans sa marche sur Ciechanow, et le maréchal Bernadotte dans sa marche

sur Biezun. Toutefois le maréchal Bessières, servant d'éclaireur à

notre aile gauche avec la seconde réserve de cavalerie, avait joint

les Prussiens à Biezun, et leur avait fait un bon nombre de

prisonniers. Le maréchal Ney, qui formait l'extrême gauche de l'armée,

avait marché de Strasbourg à Soldau et Mlawa, poussant devant lui le

corps de Lestocq. Arrivé le 26 à Soldau, au moment même où Lannes

combattait à Pultusk, où les maréchaux Davout et Augereau combattaient

à Golymin, il avait dirigé la division Marchand sur Mlawa, afin de

tourner la position de Soldau, précaution nécessaire, car on pouvait

y trouver d'insurmontables difficultés. En effet, le bourg de Soldau

était situé au milieu d'un marais impraticable, qu'on ne traversait

que par une seule chaussée, longue de sept à huit cents toises,

reposant tantôt sur le sol, tantôt sur des ponts que l'ennemi avait eu

soin de couper. (Voir la carte nº 39.) Six mille Prussiens avec du

canon gardaient cette chaussée. Une première batterie l'enfilait dans

sa longueur; une seconde, établie sur un point bien choisi dans le

marais, la battait en écharpe. Ney avec le 69e et le 76e, y marcha

impétueusement. On jeta des madriers sur les coupures des ponts, on

enleva les batteries au pas de course; on culbuta à la baïonnette

l'infanterie qui était rangée en colonne sur la chaussée, et on entra

pêle-mêle avec les fuyards dans le bourg de Soldau. Là une action des

plus vives s'engagea avec les Prussiens. Il fallut leur enlever Soldau

maison par maison. Nous n'y parvînmes qu'après des efforts inouïs, et

à la chute du jour. Mais à ce moment le brave général Lestocq,

ralliant ses colonnes en arrière de Soldau, fit jurer à ses soldats de

reprendre le poste perdu. Les Prussiens, traités par les Russes depuis

Iéna comme les Autrichiens l'avaient été depuis Ulm, voulaient venger

leur honneur, et prouver qu'ils n'étaient inférieurs à personne en

bravoure: ils tinrent parole. Quatre fois, depuis sept heures du soir

jusqu'à minuit, ils attaquèrent Soldau à la baïonnette, et quatre fois

ils furent repoussés. Leur courage avait toute la violence du

désespoir. Ils finirent cependant par se retirer, après une perte

immense en morts, blessés et prisonniers.

Ainsi dans cette journée, sur un espace de vingt-cinq lieues, depuis

Pultusk jusqu'à Soldau, on s'était battu avec acharnement, et les

Russes, défaits partout où ils avaient essayé de nous résister, ne

s'étaient sauvés qu'en abandonnant leur artillerie et leurs bagages.

Leur armée se trouvait affaiblie de près de 20 mille hommes sur 115

mille. Beaucoup d'entre eux étaient hors de combat ou prisonniers. Un

grand nombre d'origine polonaise avaient déserté. Nous avions

recueilli plus de 80 pièces de canon de gros calibre, et une quantité

considérable de bagages. Nous n'avions perdu ni un prisonnier, ni un

déserteur, mais le feu de l'ennemi nous avait enlevé 4 à 5 mille

hommes, en morts ou blessés.

[En marge: Résultat des opérations de Napoléon entre la Vistule et la

Narew.]

Le projet de Napoléon, tendant à séparer les Russes de la mer, et à

les jeter par un mouvement de conversion de l'Ukra sur la Narew, du

riche littoral de la vieille Prusse dans l'intérieur boisé,

marécageux, inculte de la Pologne, avait réussi sur tous les points,

bien que sur aucun il n'eût amené l'une de ces grandes batailles qui

marquaient toujours d'un signe éclatant les savantes manoeuvres de cet

immortel capitaine. L'action héroïque de Lannes à Pultusk était pour

les Russes une défaite, mais une défaite sans désastre, ce qui était

aussi nouveau pour eux que pour nous. Cependant si on avait eu la

faculté de marcher le lendemain et le surlendemain, les Russes

auraient été obligés de nous livrer les trophées qu'ils ne pouvaient

pas long-temps disputer à notre bravoure et à notre habileté. Jetés au

delà de l'Ukra, de l'Orezyc, de la Narew, dans une forêt impénétrable,

de plus de quinze ou vingt lieues d'étendue, comprise entre Pultusk,

Ostrolenka, Ortelsbourg, leur destruction complète eût été l'effet

inévitable des profondes combinaisons de Napoléon, et des combinaisons

nulles ou malheureuses de leurs généraux.

Mais il était impossible de faire un pas sans tomber dans des embarras

inextricables. Des hommes restaient ensevelis jusqu'à la ceinture dans

ces boues affreuses, et n'en sortaient que lorsqu'on venait les en

arracher. Beaucoup y avaient expiré faute d'être secourus.

[En marge: L'état des routes décide Napoléon à s'arrêter, et à prendre

ses quartiers d'hiver sur la Vistule.]

Napoléon, dont les plans n'avaient jamais été mieux conçus, dont les

soldats n'avaient jamais été plus braves, fut obligé de s'arrêter,

après avoir encore fait deux ou trois marches en avant, pour bien

s'assurer de la déroute des Russes et de leur fuite vers la Prégel.

Une grande perte en hommes et en canons causée à l'ennemi, des

quartiers d'hiver assurés au centre de la Pologne, terminaient

dignement cette campagne extraordinaire, commencée sur le Rhin, finie

sur la Vistule. L'état du ciel et du sol expliquait assez pourquoi les

résultats obtenus dans ces derniers jours n'avaient eu ni la grandeur,

ni la soudaineté auxquelles Napoléon avait habitué le monde. Sans

doute les Russes, surpris de n'avoir pas succombé aussi vite que les

Prussiens à Iéna, les Autrichiens à Ulm, et eux-mêmes à Austerlitz,

allaient s'enorgueillir d'une défaite moins prompte que de coutume, et

débiter des fables sur leurs prétendus succès: il fallait bien s'y

résigner. Ils n'eussent pas été plus heureux cette fois qu'à

Austerlitz, si comme à Austerlitz on avait trouvé des lacs gelés au

lieu de boues impraticables. Mais la saison, tout à fait

inaccoutumée, qui au lieu d'un sol glacé donnait un sol fangeux, les

avait sauvés d'un désastre. C'était un caprice de la fortune, qui

avait trop favorisé Napoléon jusqu'ici pour qu'il ne lui pardonnât pas

cette légère inconstance. Seulement il aurait fallu qu'il y pensât, et

qu'il apprît à la connaître. Au surplus ses soldats campés sur la

Vistule, ses aigles plantées dans Varsovie, étaient un spectacle assez

extraordinaire pour qu'il fût satisfait, pour que l'Europe restât

paisible, l'Autriche effrayée et contenue, la France confiante.

Il séjourna deux ou trois jours à Golymin, dans l'intention d'y

procurer à son armée un peu de repos, et le 1er janvier 1807 il revint

à Varsovie, afin d'y arrêter l'établissement de ses quartiers d'hiver.

[En marge: Janv. 1807.]

[En marge: Emplacement choisi par Napoléon pour ses quartiers

d'hiver.]

Si on veut bien apprécier l'emplacement dont il fit choix pour

cantonner ses troupes, il faut se retracer la forme des lieux au delà

de la Vistule. (Voir les cartes n{os} 37 et 38.) Cette suite de lacs,

dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, et qui séparent ici la

vieille Prusse de la Pologne, le pays allemand du pays slave, la

région maritime et riche de la région intérieure et pauvre, versent la

plus grande partie de leurs eaux en dedans du pays, par une suite de

rivières, telles que l'Omulew, l'Orezyc, l'Ukra, lesquelles se jettent

dans la Narew, et par la Narew dans la Vistule. Et tandis que, par

l'Omulew, l'Orezyc et l'Ukra, la Narew reçoit les eaux des lacs qui

n'ont pu se rendre à la mer, et qui descendent de l'ouest, elle reçoit

par le Bug les eaux qui descendent de l'est et du centre de la

Pologne. Elle se confond avec le Bug à Sierock, et grossie de tous

ces affluents, elle les porte en un seul lit à la Vistule, qu'elle

rejoint à Modlin.

La Narew présente donc un tronc commun qui s'appuie à la Vistule et

autour duquel le Bug, à droite, l'Ukra, l'Orezyc, l'Omulew, à gauche,

viennent se rattacher comme autant de ramifications. C'est entre ces

ramifications diverses, et en s'appuyant au tronc principal, vers

Sierock et Modlin, que Napoléon distribua ses corps d'armée.

[En marge: Quartier du maréchal Lannes.]

[En marge: Quartiers du maréchal Davout.]

[En marge: Quartiers du maréchal Soult.]

[En marge: Quartiers du maréchal Augereau.]

[En marge: Quartiers du maréchal Ney.]

[En marge: Quartiers du maréchal Bernadotte.]

Il fit cantonner Lannes entre la Vistule, la Narew et le Bug, dans

l'angle formé par ces cours d'eau, gardant à la fois Varsovie par la

division Suchet, Jablona, le pont d'Okunin et Sierock, par la division

Gazan. Le quartier général de Lannes était à Sierock, confluent du Bug

et de la Narew. Le corps du maréchal Davout dut cantonner dans l'angle

décrit par le Bug et la Narew, son quartier général se tenant à

Pultusk, ses postes s'étendant jusqu'à Brok sur le Bug, jusqu'à

Ostrolenka sur la Narew. Le corps du maréchal Soult fut établi

derrière l'Orezyc, ayant son quartier général à Golymin, réunissant à

son corps d'armée la réserve de cavalerie, et ayant ainsi le moyen de

couvrir la vaste étendue de son front par les nombreux escadrons mis à

sa disposition. Le corps du maréchal Augereau fut logé à Plonsk,

derrière le maréchal Soult, occupant l'angle ouvert entre la Vistule

et l'Ukra, son quartier général à Plonsk. Le corps du maréchal Ney fut

placé à l'extrême gauche d'Augereau, vers Mlawa, à l'origine de

l'Orezyc et de l'Ukra, près des lacs, protégeant le flanc des quatre

corps d'armée qui rayonnaient autour de Varsovie, et se liant avec le

corps du maréchal Bernadotte, qui défendait la basse Vistule.

Celui-ci, cantonné tout près de la mer, en avant de Graudenz et

d'Elbing, avait mission de garder la basse Vistule, et de couvrir le

siége de Dantzig, qu'il était indispensable d'exécuter, pour assurer

la position de l'armée. Ce siége d'ailleurs était destiné à former

l'entr'acte de la campagne qui venait de finir et de la campagne qui

allait s'ouvrir au printemps.

[En marge: Instructions données à chaque corps, en cas d'attaque de la

part de l'ennemi.]

À la première apparition de l'ennemi, chaque corps avait ordre de se

concentrer, celui du maréchal Lannes à Sierock, celui du maréchal

Davout à Pultusk, celui du maréchal Soult à Golymin, celui du maréchal

Augereau à Plonsk, celui du maréchal Ney à Mlawa, celui du maréchal

Bernadotte entre Graudenz et Elbing vers Osterode, les quatre premiers

chargés de défendre Varsovie, le cinquième chargé de lier les

quartiers de la Narew à ceux du littoral, le dernier chargé de

protéger la basse Vistule et le siége de Dantzig.

[En marge: Précautions pour la nourriture et le logement des troupes.]

À cette habile disposition des cantonnements se joignirent des

précautions d'une admirable prévoyance. Les soldats n'ayant cessé de

bivouaquer depuis le commencement de la campagne, c'est-à-dire depuis

le mois d'octobre précédent, devaient enfin se loger dans les

villages, et y vivre, mais de manière à pouvoir toujours se trouver

réunis au premier péril. La cavalerie légère, la cavalerie de ligne,

la grosse cavalerie, rangées les unes derrière les autres, et appuyées

de quelques détachements d'infanterie légère, formaient un rideau en

avant des cantonnements, pour écarter les Cosaques et empêcher les

surprises, au moyen de reconnaissances fréquentes. Les troupes vouées

à ce service fort dur, surtout en hiver, étaient abritées sous des

cabanes dont le bois, si abondant en Pologne, fournissait les

matériaux.

Ordre était donné de fouiller les campagnes pour y découvrir les blés,

les pommes de terre, cachés sous terre par les habitants en fuite, de

réunir les bestiaux dispersés, et de créer, avec ce qu'on

recueillerait, des magasins, lesquels établis auprès de chaque corps,

et régulièrement administrés, seraient ainsi garantis de tout

gaspillage. Les corps qui n'étaient pas avantageusement placés sous le

rapport des ressources alimentaires, devaient recevoir de Varsovie des

suppléments en grains, fourrages et viande. Ce qu'on avait à leur

envoyer, embarqué sur la Vistule, devait descendre le fleuve jusqu'au

point le plus rapproché de chaque corps, y être débarqué ensuite, et

transporté par les équipages de l'armée ou par des charrois organisés

dans le pays. Napoléon avait ordonné de solder en argent tous les

services, soit à cause des Polonais, qu'il voulait ménager, soit à

cause des habitants, qu'il espérait ramener par l'attrait du gain.

Il faut remarquer que chaque corps, tout en étant cantonné de manière

à pouvoir se porter rapidement au lieu du danger, avait une base sur

la Vistule ou sur la Narew, afin d'utiliser les transports par eau.

Ainsi le maréchal Lannes avait à Varsovie, le maréchal Davout à

Pultusk, le maréchal Augereau à Wyszogrod, le maréchal Soult à Plock,

le maréchal Ney à Thorn, le maréchal Bernadotte à Marienbourg et

Elbing, une base sur cette vaste ligne de navigation. C'est sur ces

divers points que devaient se trouver leurs dépôts, leurs hôpitaux,

leurs manutentions de vivres, leurs ateliers de réparation, parce que

c'est là que pouvaient parvenir avec plus de facilité toutes les

matières nécessaires à ces établissements.

On ne voit, dans les récits ordinaires de guerre, que les armées

formées et prêtes à entrer en action; on n'imagine pas ce qu'il en

coûte d'efforts pour faire arriver à son poste l'homme armé, équipé,

nourri, instruit, et enfin guéri, s'il a été blessé ou malade. Toutes

ces difficultés s'accroissent à mesure qu'on change de climat ou qu'on

s'éloigne du point de départ. La plupart des généraux ou des

gouvernements négligent cette espèce de soins, et leurs armées fondent

à vue d'oeil. Ceux qui s'y appliquent avec constance et habileté

réussissent seuls à conserver leurs troupes nombreuses et bien

disposées. L'opération que nous décrivons est le plus admirable

exemple de ce genre de difficultés, complétement vaincues et

surmontées.

Napoléon voulut qu'après avoir choisi les lieux propres à chaque

cantonnement, et réuni les denrées nécessaires, ou amené de Varsovie

celles qui manquaient, on construisît des fours, on réparât les

moulins détruits. Il exigea que lorsqu'on aurait assuré l'alimentation

régulière des troupes, et qu'on serait parvenu à dépasser, dans la

confection des vivres, la quantité indispensable à la consommation

journalière, on formât un approvisionnement de réserve, en pain,

biscuit, spiritueux, non pas au lieu où était fixé le dépôt, mais au

lieu où était fixé le rassemblement de chaque corps d'armée, en cas

d'attaque. On devine sans doute son motif: il désirait que, si une

apparition subite de l'ennemi obligeait à prendre les armes, chaque

corps eût de quoi vivre pendant sept ou huit jours de marche. Il ne

lui fallait pas, en général, plus de temps pour accomplir une grande

opération, et décider une campagne.

Avec l'argent des contributions perçues en Prusse, qu'on réunissait

d'abord sur l'Oder, et qu'on transportait ensuite sur la Vistule au

moyen des voitures de l'artillerie, il fit fournir le prêt exactement,

et, de plus, il accorda des secours extraordinaires aux _masses_ des

régiments. On entend par _masses_ les portions de la solde mises en

commun, pour nourrir, vêtir, chauffer le soldat. C'était une manière

d'ajouter à l'entretien des troupes, proportionnément à la difficulté

de vivre, ou à la consommation plus rapide des objets d'équipement.

[En marge: État de la température pendant cette campagne d'hiver.]

Les premiers jours de cet établissement, au milieu des marécages et

des forêts de la Pologne, et durant les rigueurs de l'hiver, furent

pénibles. Si le froid eût été vif, le soldat, chauffé aux dépens des

forêts de la Pologne, eût moins souffert de la gelée que de cette

humidité pénétrante, qui détrempait le sol, rendait les arrivages

presque impossibles, les fatigues du service plus grandes, attristait

les yeux, amollissait les corps, abattait les courages. On ne pouvait

pas, dans ce pays, avoir un plus mauvais hiver qu'un hiver pluvieux.

La température variait sans cesse de la gelée au dégel, n'atteignant

jamais plus d'un ou deux degrés de froid, et retombant bientôt vers

la température humide et molle de l'automne. Aussi désirait-on le

froid, comme dans les beaux climats on désire le soleil et la verdure

du printemps.

[En marge: Après quelques jours, les cantonnements commencent à se

former.]

Cependant, après quelques jours la situation devint meilleure. Les

corps se logèrent dans les villages abandonnés; les avant-gardes se

construisirent des cabanes avec des branches de sapin. On trouva

beaucoup de pommes de terre et assez de viande sur pied. Mais on était

fatigué de pommes de terre, on soupirait après du pain. Peu à peu on

découvrit dans les bois des grains cachés, et on les réunit en

magasins. On en reçut aussi, par la Vistule et la Narew, de ceux que

l'industrie des juifs faisait descendre à Varsovie, à travers les

cordons militaires de l'Autriche. Une adroite corruption, pratiquée

par ces habiles commerçants, avait endormi la vigilance des gardiens

de la frontière autrichienne. Les fournitures bien payées, ou en sels

pris dans les magasins prussiens, ou en argent comptant, s'exécutaient

avec assez d'exactitude. Les fours, les moulins détruits se

rétablissaient. Les magasins de réserve commençaient à s'organiser.

Les vins nécessaires à la santé du soldat et à sa bonne humeur, tirés

de toutes les villes du Nord, où le commerce les amène en abondance,

et transportés par l'Oder, la Warta, la Netze, jusqu'à la Vistule,

arrivaient aussi, quoique avec plus de difficulté. Tous les corps, à

la vérité, ne jouissaient pas des mêmes avantages. Ceux des maréchaux

Davout et Soult, plus avancés vers la région boisée, et loin de la

navigation de la Vistule, étaient les plus exposés aux privations. Les

corps des maréchaux Lannes et Augereau, établis plus près du grand

fleuve de la Pologne, avaient moins à souffrir. L'infatigable Ney

s'était ouvert une source d'abondance par son industrie et sa

hardiesse. Il était fort rapproché du pays allemand, qui est

extrêmement riche, et de plus il s'était aventuré jusqu'aux bords de

la Prégel. Il y faisait des expéditions hardies, mettant ses soldats

en traîneau dès qu'il gelait, et maraudant jusqu'aux portes de

Koenigsberg, qu'il faillit même une fois surprendre et enlever.

Le corps de Bernadotte était très-bien placé pour vivre, sur la basse

Vistule. Mais le voisinage des garnisons prussiennes de Graudenz,

Dantzig, Elbing, l'incommodait fort, et l'empêchait de jouir autant

qu'il l'aurait pu des ressources du pays.

Après plusieurs rencontres avec les Cosaques, on les avait obligés à

laisser les cantonnements tranquilles. On s'était aperçu que la

cavalerie légère suffisait pour se garder, et que la grosse cavalerie

souffrait beaucoup dans les cantonnements avancés. Aussi Napoléon,

éclairé par une expérience de quelques jours, fit un changement à ses

dispositions. Il ramena la grosse cavalerie vers la Vistule. Les

cuirassiers du général d'Hautpoul furent cantonnés autour de Thorn;

les dragons de toutes les divisions depuis Thorn jusqu'à Varsovie; les

cuirassiers du général Nansouty, en arrière de la Vistule, entre la

Vistule et la Pilica. La cavalerie légère, renforcée de quelques

brigades de dragons, resta aux avant-postes; mais elle vint

alternativement, deux régiments par deux régiments, se refaire sur la

Vistule, où les fourrages abondaient. La division Gudin du corps de

Davout, la plus maltraitée de toute l'armée, car elle avait pris part

aux deux plus rudes actions de la guerre, Awerstaedt et Pultusk, fut

envoyée à Varsovie, pour s'y dédommager de ses fatigues et de ses

combats.

Assurément, l'armée n'était pas, dans le fond de la Pologne, aussi

bien entretenue qu'au camp de Boulogne, où tous les moyens de la

France, et deux années de temps, avaient été consacrés à pourvoir à

ses besoins. Mais elle avait le nécessaire, et quelquefois davantage.

Napoléon, répondant au ministre Fouché, qui lui faisait part des

bruits répandus par les malveillants sur les souffrances de nos

soldats, lui écrivait:

«Il est vrai que les magasins de Varsovie n'étant pas grandement

approvisionnés, et l'impossibilité d'y réunir en peu de temps une

grande quantité de grains, ont rendu les vivres rares; mais il est

aussi absurde de penser qu'on puisse manquer de blé, de vin, de

viande, de pommes de terre en Pologne, qu'il l'était de dire qu'on en

manquait en Égypte.

»J'ai à Varsovie une manutention qui me donne 100,000 rations de

biscuit par jour; j'en ai une à Thorn; j'ai des magasins à Posen, à

Lowicz, sur toute la ligne; j'ai de quoi nourrir l'armée pendant plus

d'un an. Vous devez vous souvenir que lors de l'expédition d'Égypte,

des lettres de l'armée disaient qu'on y mourait de faim. Faites écrire

des articles dans ce sens. Il est tout simple qu'on ait pu manquer de

quelque chose au moment où l'on poussait les Russes de Varsovie; mais

les productions du pays sont telles qu'il ne peut y avoir de

craintes...» (Varsovie, 18 janvier 1807.)

[En marge: Organisation de vastes hôpitaux entre la Vistule et

l'Oder.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 23 / 49 段