Bientôt les marins de la garde amenèrent quelques barques, à l'aide

desquelles on transporta plusieurs détachements de voltigeurs d'une

rive à l'autre. Ceux-ci s'enfonçant dans le fourré en écartèrent

l'ennemi, pendant que les officiers pontonniers et les marins de la

garde étaient occupés à jeter en toute hâte un pont de bateaux. À sept

heures du soir, le pont étant devenu praticable, la division Morand le

franchit en colonnes serrées, et marcha en avant précédée par le 17e

de ligne, par le 13e léger, et par une nuée de tirailleurs. On

s'avançait couvert par la nuit et les bois. Les sapeurs des régiments

frayaient dans l'épaisseur du fourré un passage à l'infanterie. À

peine eut-on franchi ces premiers obstacles, qu'on se trouva à

découvert, en présence du plateau élevé, qui régnait de la Narew à

l'Ukra, et qui était défendu soit par des abatis, soit par une

nombreuse artillerie. Les Russes, à travers l'obscurité de la nuit,

ouvrirent sur nos colonnes un feu nourri de mitraille et de

mousqueterie, qui nous fit quelque mal. Tandis que les voltigeurs de

la division Morand et le 13e léger s'approchaient en tirailleurs, le

colonel Lanusse à la tête du 17e de ligne, se forma en colonne

d'attaque sur la droite, pour enlever les batteries russes. Il en

avait déjà emporté une, lorsque les Russes se dirigeant en masse sur

son flanc gauche, l'obligèrent à rétrograder. Mais le reste de la

division Morand arrivait au soutien de ses deux premiers régiments. Le

13e léger ayant épuisé ses cartouches, fut remplacé par le 30e, et on

marcha de nouveau par la droite à l'attaque du village de Czarnowo,

tandis que vers la gauche le général Petit se portait avec 400 hommes

d'élite à l'attaque des retranchements russes, placés contre l'Ukra,

vis-à-vis de Pomichowo. Malgré la nuit, on manoeuvrait avec le plus

grand ordre. Deux bataillons du 30e et un du 17e attaquèrent Czarnowo,

l'un en longeant le bord de la Narew, les deux autres en gravissant

directement le plateau sur lequel ce village est assis. Ces trois

bataillons emportèrent Czarnowo, et, suivis par les 51e et 61e

régiments, débouchèrent sur le plateau, en repoussant les Russes dans

la plaine qui s'étend au delà. Au même instant le général Petit avait

assailli l'extrémité des retranchements ennemis vers l'Ukra, et,

secondé par le feu de l'artillerie que la brigade Gauthier faisait de

l'autre rive, les avait enlevés. À minuit, on était maître de la

position des Russes de la Narew à l'Ukra. Mais à la lenteur de leur

retraite, qu'il était possible de discerner à travers l'obscurité, on

devait croire qu'ils reviendraient à la charge, et, par ce motif, le

maréchal Davout envoya au secours du général Petit, qui était le plus

exposé, la seconde brigade de la division Gudin. Comme on l'avait

prévu, les Russes pendant la nuit revinrent trois fois à la charge

dans l'intention de reprendre la position qu'ils avaient perdue, et de

jeter les Français à bas du plateau, vers cette pointe de terre boisée

et marécageuse sur laquelle ils avaient débarqué. Trois fois on les

laissa s'approcher jusqu'à trente pas, et trois fois répondant à leur

attaque par un feu à bout portant, on les arrêta sur place; puis on

les joignit à la baïonnette, et on les repoussa. Enfin la nuit étant

fort avancée, ils se mirent en pleine retraite sur Nasielsk. Jamais

combat de nuit ne s'était livré avec plus d'ordre, de précision et

d'audace. Les Russes nous laissèrent en morts, blessés, prisonniers,

environ 1,800 hommes, et beaucoup d'artillerie. Nous avions eu de

notre côté 600 blessés et une centaine de morts.

Napoléon, qui n'avait pas quitté le lieu du combat, félicita le

général Morand et le maréchal Davout de leur belle conduite, et se

hâta ensuite de tirer les conséquences du passage de l'Ukra, en

donnant les ordres qu'exigeait la circonstance. Les Russes privés du

point d'appui qu'ils possédaient au confluent de l'Ukra et de la

Narew, ne devaient pas être tentés de défendre l'Ukra, dont la ligne

venait d'être forcée à son embouchure. Mais, dans l'ignorance où l'on

se trouvait de leur vraie situation, on pouvait craindre qu'ils ne

fussent en force au pont de Kolozomb, sur l'Ukra, vis-à-vis de Plonsk,

point vers lequel devaient se rencontrer les corps des maréchaux Soult

et Augereau. (Voir la carte nº 38.) Napoléon prescrivit à la réserve

de cavalerie, que le général Nansouty commandait en l'absence de

Murat, tombé malade à Varsovie, de remonter l'Ukra sur les deux rives,

d'en battre les bords jusqu'à Kolozomb, pour tendre la main aux

maréchaux Augereau et Soult, pour les aider à passer l'Ukra s'ils

éprouvaient des difficultés, pour les lier enfin avec le maréchal

Davout qui allait marcher en avant, traversant par son milieu le pays

compris entre l'Ukra et la Narew. Il ordonna au maréchal Davout de se

porter directement sur Nasielsk, et le fit appuyer par la garde et la

réserve. Enfin il donna pour instruction au maréchal Lannes de

franchir l'Ukra, là même où l'on venait d'en forcer le passage, et de

s'élever à la droite du corps de Davout, en longeant la Narew jusqu'à

Pultusk. Cette ville devenait un point d'une grande importance, car

les Russes, rejetés de l'Ukra sur la Narew, n'avaient que les ponts de

Pultusk pour passer cette dernière rivière. L'ordre déjà expédié aux

maréchaux Soult et Augereau de se diriger sur Plonsk pour y franchir

l'Ukra, aux maréchaux Ney, Bernadotte et Bessières, de s'avancer

rapidement sur Biezun, vers les sources de l'Ukra, fut naturellement

confirmé.

[En marge: Marche sur Nasielsk.]

Napoléon, continuant de se tenir auprès du maréchal Davout, voulut

marcher le matin même du 24 sur Nasielsk, malgré les fatigues de la

nuit. On eut seulement la précaution de placer en tête la division

Friant, pour procurer quelques heures de repos à la division Morand,

fatiguée du combat de Czarnowo. On arriva vers la fin du jour à

Nasielsk, et on y trouva en position la division Tolstoy, la même qui

avait été chassée de Czarnowo. Elle annonçait l'intention de nous

opposer quelque résistance, afin de donner aux détachements postés sur

l'Ukra le temps de la rejoindre.

Nous avons dit que les quatre divisions du général Benningsen étaient,

la division Tolstoy à Czarnowo pour défendre le confluent des deux

rivières, la division Saken à Lopaczym pour veiller sur l'Ukra, la

division Sedmaratzki à Zebroszki pour garder la Narew, enfin la

division Gallitzin à Pultusk pour y servir de réserve, celle-ci,

quoique fort loin de l'Ukra, ayant aussi sur cette rivière une forte

avant-garde, commandée par le général Barklay de Tolly: disposition

mêlée et confuse, qui dénotait une bien faible direction dans les

opérations de l'armée russe. Le mouvement naturel de ces divisions

surprises par une vigoureuse attaque sur l'Ukra, était de replier

leurs détachements pour se retirer sur la Narew. Ce fut en effet le

mouvement auquel elles cédèrent, et que leur général en chef laissa

exécuter plutôt qu'il ne le prescrivit.

Le comte Tolstoy, commandant la division repliée sur Nasielsk, y tint

bon jusqu'au moment où il vit revenir le détachement préposé à la

garde de l'Ukra vers Borkowo, lequel était poursuivi par la réserve de

cavalerie. Cependant le général Friant, ayant déployé sa division en

face des Russes et ayant marché à eux, les obligea de se retirer en

toute hâte. Les dragons se lancèrent à leur suite: on leur tua ou

prit quelques centaines d'hommes; on ramassa du canon et des bagages.

[En marge: Augereau force l'Ukra vers Kolozomb et Sochoczin.]

Dans cette journée du 24, le maréchal Augereau étant arrivé sur les

bords de l'Ukra, voulut en forcer le passage. Il fit attaquer à la

fois les ponts de Kolozomb et de Sochoczin. Le 14e de ligne, sous son

colonel Savary, le même qui avait franchi la Vistule à Thorn le 6

décembre[15], se jeta sur les débris à peine réparés du pont de

Kolozomb, et passa héroïquement à travers un horrible feu de

mousqueterie. Ce brave colonel tomba sur l'autre rive, percé de

plusieurs coups de lance. À Sochoczin, l'attaque du pont n'ayant pu

réussir, on se dirigea vers un gué voisin, et on opéra le passage. Le

corps d'Augereau se trouvait donc transporté dans la journée du 24 sur

l'autre rive de l'Ukra, et s'avançait en poussant devant lui les

détachements des diverses divisions russes, laissés à la garde de

cette rivière. La réserve de cavalerie, aux ordres du général

Nansouty, les poursuivait également. On marchait sur Nowemiasto, dans

la direction de l'Ukra à la Narew, de manière à se lier avec le corps

du maréchal Davout. À la gauche du corps d'Augereau, le maréchal Soult

se disposait à passer l'Ukra vers Sochoczin. La gauche, sous Ney,

Bernadotte et Bessières, continuait à s'élever par un mouvement rapide

de Thorn sur Biezun et Soldau.

[Note 15: Les lecteurs qui se souviennent d'avoir vu figurer le 14e de

ligne avec son colonel Savary au passage de la Vistule, à Thorn, sous

les ordres du maréchal Ney, auront de la peine à s'expliquer comment

ce même régiment peut se trouver, le 24 décembre, sous le maréchal

Augereau, au passage de l'Ukra à Kolozomb. L'explication est facile:

c'est que ce régiment, laissé à Bromberg par le maréchal Augereau

lorsque celui-ci remonta la rive gauche de la Vistule depuis Thorn

jusqu'à Modlin, resta pour un moment à la disposition du maréchal Ney,

et opéra sous ses ordres le passage de la Vistule à Thorn.

Nous n'ajouterions pas cette note, qui peut paraître inutile, si

quelques critiques peu attentifs et peu instruits, ne nous avaient

accusé de faire figurer dans différentes actions des corps qui n'y

avaient eu aucune part. Il y a des attaques dont il faut peu

s'inquiéter; cependant, par respect pour le lecteur impartial, nous

tenons à lui prouver que nous n'avons rien négligé pour parvenir à

l'exactitude la plus rigoureuse.]

[En marge: Le dégel change le sol en une boue dans laquelle il est

impossible de marcher.]

Le 25 au matin, Napoléon dirigea ses colonnes sur Strezegocin. Le

temps était devenu affreux pour une armée qui avait à manoeuvrer, et

surtout à exécuter de nombreuses reconnaissances, afin de découvrir

les projets de l'ennemi. Un dégel complet, accompagné de neige

fondante et de pluie, avait tellement détrempé les terres, que dans

certains endroits on enfonçait jusqu'aux genoux. Des hommes même

avaient été trouvés à moitié ensevelis dans ce sol subitement changé

en marécage. Il fallait doubler les attelages de l'artillerie pour

réussir à traîner quelques pièces. On y gagnait, il est vrai, de

capturer à chaque pas le canon et le bagage des Russes, beaucoup de

traînards et de blessés, et enfin bon nombre de déserteurs polonais,

qui restaient volontairement en arrière pour se livrer à l'armée

française. Mais on y perdait l'avantage inappréciable de la célérité,

le concours de l'artillerie qu'on ne pouvait plus mener avec soi, et

les moyens d'information qui sont toujours proportionnés à la facilité

de communiquer. Qu'on se figure d'immenses plaines, tour à tour

couvertes de boue ou de forêts épaisses, ordinairement très-mal

peuplées, plus mal encore depuis l'émigration générale des habitants,

des armées se cherchant ou se fuyant dans ce désert fangeux, et on

aura une idée à peine exacte du spectacle que les Français et les

Russes offraient en ce moment dans cette partie de la Pologne.

[En marge: Difficulté de discerner la marche de l'ennemi.]

[En marge: Dans l'incertitude, Napoléon dirige le gros de ses forces

sur Golymin, et ne dirige sur Pultusk que Lannes renforcé de la

division Gudin.]

Napoléon, discernant mal à travers ce pays plat et boisé les

mouvements de l'ennemi, ne pouvant suppléer à ce qu'il ne voyait pas

au moyen de reconnaissances multipliées, était plongé dans

l'incertitude la plus embarrassante. Il lui semblait bien que les

colonnes russes en retraite se dirigeaient de sa gauche à sa droite,

de l'Ukra vers la Narew. Aussi avait-il envoyé Lannes vers Pultusk,

et, ayant cru apercevoir une troupe ennemie qui se portait à la suite

de Lannes, il avait détaché la division Gudin du corps de Davout, pour

suivre cette troupe, et empêcher qu'elle n'assaillît Lannes par

derrière. Mais un gros rassemblement se montrait devant lui, dans la

direction de Golymin. On annonçait la présence de forces nombreuses,

venues sur ce point des derrières de l'armée russe. On disait qu'un

corps de 20 mille hommes se retirait de l'Ukra sur Ciechanow et

Golymin. Au milieu de ce chaos, Napoléon, voulant aller tout de suite

à l'ennemi le plus rapproché, vers lequel d'ailleurs semblaient

converger tous les autres, laissa Lannes escorté par la division Gudin

marcher à droite sur Pultusk, et quant à lui il se porta directement

sur Golymin, avec deux des trois divisions de Davout, avec le corps

d'Augereau tout entier, avec la garde et la réserve de cavalerie. Il

ordonna de plus au maréchal Soult, qui avait passé l'Ukra, de se

rendre à Ciechanow même. Il prescrivit aux maréchaux Ney, Bernadotte

et Bessières, partis de Thorn, de continuer leur mouvement de

conversion par Biezun, Soldau et Mlawa, ce qui les portait sur le

flanc et presque sur les derrières des Russes.

On marcha ainsi avec la plus grande peine, toute la journée du 25 et

la matinée du 26, employant deux heures, quelquefois trois, pour

parcourir une lieue.

[En marge: Véritable direction des divers corps de l'armée russe.]

Cependant les divers corps de l'armée russe n'avaient pas pris

exactement la direction que Napoléon avait supposée. Les quatre

divisions du général Benningsen s'étaient presque en entier repliées

sur Pultusk. La division Tolstoy, repoussée de Czarnowo à Nasielsk, de

Nasielsk à Strezegocin, avait suivi la route qui coupe par le milieu

le pays entre l'Ukra et la Narew. Arrivée à Strezegocin, elle s'était

rejetée à droite, vers Pultusk, dès qu'elle avait pu rallier ses

détachements épars. La division Sedmaratzki, placée les jours

précédents à Zebroszki au bord de la Narew, n'ayant que quelques pas à

faire pour gagner Pultusk, s'y était rendue immédiatement. La division

Gallitzin, qui tout en ayant son quartier général à Pultusk, avait des

postes sur l'Ukra, s'était concentrée sur Pultusk. Mais les

détachements de cette division qui gardaient l'Ukra, coupés par notre

cavalerie, avaient cherché un refuge à Golymin. Enfin la division

Saken, qui gardait particulièrement l'Ukra et avait son quartier

général à Lopaczym, poursuivie par la cavalerie française, s'était

retirée, partie à Golymin, partie à Pultusk. Ainsi les deux divisions

Tolstoy et Sedmaratzki en entier, les deux divisions Gallitzin et

Saken en partie, se trouvaient le 26 à Pultusk. Les restes des

divisions Gallitzin et Saken réfugiés à Golymin, avaient rencontré

l'une des divisions de Buxhoewden, la division Doctorow, laquelle

s'était portée en avant, et avait ainsi donné lieu au bruit d'un

rassemblement de troupes sur les derrières de l'armée russe. Enfin les

Prussiens, en fuite devant les maréchaux Ney, Bernadotte et Bessières,

avaient abandonné l'Ukra, et se retiraient par Soldau sur Mlawa,

cherchant toujours dans leur retraite à se lier aux Russes.

[En marge: Bataille de Pultusk livrée par le corps de Lannes et la

division Gudin à l'armée russe de Benningsen.]

Le 26 au matin, Lannes arriva en vue de Pultusk. Il y découvrit une

masse de forces bien supérieure à celle dont il pouvait disposer. Les

quatre divisions russes, quoique deux fussent incomplètes, ne

comptaient pas moins de 43 mille hommes[16]. Lannes, avec les dragons

du général Becker, n'en possédait guère que 17 ou 18 mille. Il en

arrivait sur sa gauche 5 à 6 mille, avec la division Gudin. Mais

Lannes n'en était que très-confusément averti, et dans l'état des

routes, ce renfort, bien qu'à une distance peu considérable de

Pultusk, ne pouvait parvenir que fort tard sur le champ de bataille.

Lannes n'était pas homme à s'intimider. Ni lui, ni ses soldats ne

craignaient d'affronter les Russes, quel que fût leur nombre, quelque

éprouvée que fût leur bravoure. Lannes rangea sa petite armée en

bataille, ayant soin d'envoyer un avis au maréchal Davout, pour

l'informer de la rencontre imprévue qu'il venait de faire à Pultusk,

et qui l'exposait à une situation des plus critiques.

[Note 16: Le narrateur Plotho, officier de l'armée russe et témoin

oculaire, avoue lui-même le chiffre de 43 mille hommes.]

[En marge: Description du terrain sur lequel allait se livrer la

bataille de Pultusk.]

Une vaste forêt couvrait les environs de Pultusk. (Voir la carte nº

39.) En sortant de cette forêt, on trouvait un terrain découvert,

parsemé çà et là de quelques bouquets de bois, détrempé par les

pluies, comme tout le reste du pays, s'élevant peu à peu en forme de

plateau, et puis se terminant tout à coup en pente brusque sur Pultusk

et la Narew. Le général Benningsen avait rangé son armée sur ce

terrain, ayant le dos tourné à la ville, l'une de ses ailes appuyée à

la rivière et au pont qui la traverse, l'autre à un bouquet de bois.

Une forte réserve servait de soutien à son centre. Sa cavalerie était

placée dans les intervalles de sa ligne de bataille, et un peu en

avant. Quoiqu'ils eussent perdu une partie de leur artillerie, les

Russes en menaient avec eux une si grande quantité, depuis la campagne

d'Austerlitz, qu'il leur en restait suffisamment pour couvrir leur

front d'une ligne de bouches à feu, et rendre l'accès de ce front

extrêmement redoutable.

Lannes n'avait à leur opposer que quelques pièces d'un faible calibre,

qu'on avait traînées à travers les boues avec de grands efforts, et en

leur appliquant tous les attelages de l'artillerie. Il disposa la

division Suchet en première ligne, et garda la division Gazan en

réserve sur la lisière de la forêt, pour avoir de quoi faire face aux

événements, qui menaçaient de devenir graves, dans l'incertitude où

tout le monde était plongé. Peu d'hommes bien conduits pouvaient

suffire pour enlever cette position, et avaient l'avantage de

présenter moins de prise à la formidable artillerie des Russes. Lannes

déboucha donc de la forêt avec la seule division Suchet, formée en

trois colonnes, une à droite, sous le général Claparède, composée du

17e léger et de la cavalerie légère du général Treilhard, une au

centre sous le général Vedel, composée du 64e de ligne et du premier

bataillon du 88e, une à gauche, sous le général Reille, composée du

second bataillon du 88e, du 34e de ligne et des dragons du général

Becker. Le projet de Lannes était d'attaquer par sa droite et vers la

Narew, car s'il parvenait à percer jusqu'à la ville, il faisait tomber

d'un coup la position des Russes, et les plaçait même dans une

situation désastreuse.

Il porta ses trois petites colonnes en avant, sortant audacieusement

des bois, et gravissant le plateau sous une pluie de mitraille.

Malheureusement le sol détrempé et glissant ne permettait guère

l'impétuosité d'attaque, qui aurait pu racheter le désavantage du

nombre et de la position. Néanmoins, tout en avançant avec peine, on

joignit l'ennemi, et on le repoussa vers les pentes abruptes qui

terminaient le terrain en une espèce de chute du côté de la Narew et

de Pultusk. On marchait avec ardeur, et on allait précipiter du

plateau dans la rivière les troupes russes du général Bagowout,

lorsque le général en chef Benningsen, envoyant en toute hâte une

partie de sa réserve au secours du général Bagowout, fit aborder en

flanc la brigade Claparède, qui formait la tête de notre attaque.

Lannes, qui était au plus fort de la mêlée, répondit à cette

manoeuvre, en reportant de son centre vers sa droite la brigade

Vedel, composée, comme nous venons de le dire, du 64e et du premier

bataillon du 88e. Il prit lui-même en flanc les Russes venus au

secours du général Bagowout, et, les poussant les uns sur les autres

vers la Narew, il aurait terminé la lutte sur ce point, et peut-être

la bataille, si, au milieu d'une bourrasque de neige, le bataillon du

88e surpris par la cavalerie russe avant d'avoir pu se former en

carré, n'avait été rompu et renversé. Mais ce brave bataillon, rallié

sur-le-champ par un de ces officiers dont le danger fait ressortir le

caractère, le nommé Voisin, se releva immédiatement, et, profitant à

son tour des embarras de la cavalerie russe, tua à coups de baïonnette

ces cavaliers plongés comme nos fantassins dans une mer de boue.

Ainsi, à la droite et au centre, le combat, quoique moins décisif

qu'il n'aurait pu l'être, tourna néanmoins à l'avantage des Français,

qui laissèrent les Russes acculés à l'extrémité du plateau, et exposés

à une chute dangereuse vers la ville et la rivière. À gauche, notre

troisième colonne, composée du 34e de ligne, du second bataillon du

88e, et des dragons du général Becker, avait à disputer à l'ennemi le

bouquet de bois auquel s'appuyait le centre des Russes. Le 34e, dirigé

par le général Reille, et accueilli par des batteries démasquées à

l'improviste, eut cruellement à souffrir. Il enleva le bois cependant,

secondé par les charges des dragons du général Becker. Mais quelques

bataillons du général Barklay de Tolly le reprirent. Les Français s'en

rendirent maîtres de nouveau, et soutinrent pendant trois heures un

combat acharné et inégal. Enfin sur ce point comme sur les autres,

les Russes, obligés de plier, furent réduits à s'adosser de plus près

à la ville. Lannes, débarrassé du combat à droite, s'était porté à

gauche, pour encourager ses troupes de sa présence. Si dans ce moment

il eût été moins incertain de ce qui se passait ailleurs, et plus

assuré d'être soutenu, il aurait pu faire agir la division Gazan, et

alors c'en était fait des Russes, qui auraient été précipités sur le

revers du terrain, et noyés dans la Narew. Mais Lannes voyait par delà

sa gauche, et à l'extrême droite des Russes, la division Tolstoy,

bordant le ravin de Moczyn, et formant un crochet en arrière pour

couvrir l'extrémité de la position. Il crut plus sage de ne pas

engager toutes ses troupes, et, par son ordre, la brave division Gazan

resta immobile à la lisière de la forêt, essuyant à trois cents pas

les boulets de l'ennemi, mais rendant le service de contenir les

Russes, et de les empêcher eux aussi de combattre avec toutes leurs

forces.

La journée s'achevait lorsque la division Gudin arriva enfin sur notre

gauche, cachée par des bois à notre armée, mais aperçue par les

Cosaques, qui en avertirent aussitôt le général Benningsen. De toute

son artillerie, la division Gudin n'amenait que deux pièces,

péniblement traînées jusqu'au lieu du combat. Elle donna contre

l'extrême droite des Russes, et sur la pointe de l'angle que

présentait leur ligne repliée. Le général Daultanne, qui ce jour-là

commandait la division Gudin, après quelques volées de canon, se forma

en échelons par sa gauche, et marcha résolûment à l'ennemi, en

prévenant le maréchal Lannes de son entrée en action. Son attaque

obtint un effet décisif, et força les Russes à se replier. Mais cette

division, déjà séparée par des bois du corps de Lannes, agrandit en

s'avançant l'intervalle qui l'en séparait. Une rafale de vent qui

portait la pluie et la neige au visage de nos soldats, soufflait en

cet instant. Les Russes, par une superstition de peuple du Nord, qui

leur fait voir dans la tempête un augure favorable, coururent en

avant, avec des cris sauvages. Ils se jetèrent dans l'intervalle

laissé entre la division Gudin et le corps de Lannes, ramenèrent l'une

et débordèrent l'autre. Leur cavalerie se précipita dans la trouée,

mais le 34e, du côté de la division Suchet, le 85e du côté de la

division Gudin, se formèrent en carré, et arrêtèrent tout court cette

charge, qui était plutôt de la part des Russes une démonstration pour

couvrir leur retraite, qu'une attaque sérieuse.

Les Français avaient donc sur tous les points conquis le terrain qui

domine Pultusk, et il ne leur restait plus qu'un dernier effort à

faire pour précipiter les Russes dans la Narew, lorsque le général

Benningsen, profitant de la nuit, déroba son armée, en la faisant

passer par les ponts de Pultusk. Tandis qu'il donnait ses ordres de

retraite, Lannes plein d'ardeur, rassuré par l'arrivée de la division

Gudin, délibérait s'il fallait livrer immédiatement la seconde

attaque, ou la remettre au lendemain. L'heure avancée, la difficulté

de communiquer dans ce chaos de boue, de pluie, d'obscurité,

décidèrent la remise du combat. Le lendemain la brusque retraite des

Russes enleva aux Français le prix mérité de leur lutte audacieuse et

opiniâtre.

[En marge: Résultats de la bataille de Pultusk.]

Ce combat acharné, où 18 mille hommes avaient été pendant toute une

journée en présence de 43 mille, pouvait certainement être appelé une

victoire. Grâce à leur petit nombre, à la supériorité de leur

tactique, les Français avaient à peine perdu 1,500 hommes tués ou

blessés. (Nous parlons d'après des états authentiques.) La perte des

Russes, au contraire, s'élevait en morts ou blessés, à plus de 3 mille

hommes. Ils nous laissèrent 2 mille prisonniers, et une immense

quantité d'artillerie.

[En marge: Récit de cette bataille par le général Benningsen.]

Cependant le général Benningsen, rentré dans Pultusk, écrivit à son

souverain qu'il venait de remporter une victoire signalée sur

l'empereur Napoléon, commandant en personne trois corps d'armée, ceux

des maréchaux Davout, Lannes et Suchet, plus la cavalerie du prince

Murat. Or, il n'y avait pas, comme on a pu le voir, de corps d'armée

du maréchal Suchet, puisque le général Suchet commandait simplement

une division du maréchal Lannes; il y avait sur le terrain de Pultusk

deux divisions du maréchal Lannes, une seule du maréchal Davout, pas

de cavalerie du prince Murat, et encore moins d'empereur Napoléon

commandant en personne.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 22 / 49 段