Deux combinaisons étaient possibles de la part des coalisés. Ils

pouvaient se réunir en masse vers la mer, pour profiter des nombreux

points d'appui qu'ils possédaient sur le littoral, surtout de Dantzig,

et, passant la basse Vistule, nous obliger à repasser la haute, si

nous ne voulions pas être tournés. Ils pouvaient encore, abandonnant

aux Prussiens le soin de garder la mer, et communiquant entre eux par

quelques détachements placés sur la ligne des lacs, porter les Russes

en avant de la région des forêts, dans l'angle décrit par l'Ukra et la

Narew, former ainsi une sorte de coin, et en diriger la pointe sur

Varsovie. Napoléon était prêt pour l'un et l'autre cas. Si les

Prussiens et les Russes opéraient en masse vers la mer, son projet

était de remonter la Narew, par les routes qui traversent la région

intérieure, et puis, se rabattant à gauche, de jeter l'ennemi dans la

mer ou dans la basse Vistule. Si, au contraire, laissant les Prussiens

vers la mer, entre Dantzig et Koenigsberg, les Russes s'avançaient le

long de la Narew et de l'Ukra sur Varsovie, alors, perçant par Thorn,

entre les uns et les autres, Napoléon était décidé à pivoter sur sa

droite, dont l'extrémité poserait sur Varsovie, à s'élever par sa

gauche, de manière à séparer par ce mouvement de conversion les

Prussiens des Russes, et à refouler ceux-ci dans le chaos des bois et

des marécages de l'intérieur. Il les privait ainsi des ressources de

la mer, des secours de l'Angleterre, et les obligeait à fuir en

désordre à travers un affreux labyrinthe. Cette séparation opérée, la

région maritime, défendue par quelques mille Prussiens, était facile à

conquérir, et avec elle on enlevait toutes les richesses matérielles

de la coalition.

Entre les deux combinaisons que nous venons de décrire, les coalisés

semblaient avoir adopté la seconde. Les Prussiens occupaient la région

maritime, se liant aux Russes par un détachement placé aux environs de

Thorn. Les Russes étaient rangés en masse dans la région intérieure,

sur la Narew et ses affluents. Le général Benningsen, qui commandait

la première armée russe, composée de quatre divisions, s'était replié

de la Vistule sur la Narew, à l'approche des Français, et avait pris

position dans l'intérieur de l'angle formé par l'Ukra et la Narew. Le

général Buxhoewden, avec la seconde armée, forte aussi de quatre

divisions, était en arrière, sur la haute Narew et l'Omulew, aux

environs d'Ostrolenka. Le général Essen, avec les deux divisions de

réserve, n'était point encore arrivé sur le théâtre de la guerre. Dans

le désir de flatter les passions des vieux soldats russes, on leur

avait donné pour les commander en chef le général Kamenski, ancien

lieutenant de Suwarow, ayant la rudesse énergique de l'illustre

guerrier moscovite, mais aucun de ses talents. Après avoir d'abord

rétrogradé devant les Français, les Russes, regrettant le terrain

perdu, avaient voulu se reporter en avant. Mais, à l'aspect de notre

armée fort bien préparée à les recevoir, ils avaient repris leur

position derrière l'Ukra et la Narew.

Informé de la situation des Prussiens et des Russes, les premiers

établis le long de la mer, les seconds accumulés dans la région

intérieure, les uns et les autres faiblement liés entre eux vers

Thorn, Napoléon résolut de leur opposer la manoeuvre imaginée pour ce

cas, c'est-à-dire de déboucher de Thorn avec sa gauche renforcée, de

séparer les Prussiens des Russes, et de jeter ceux-ci dans les

inextricables difficultés de l'intérieur. Il avait déjà dirigé le

maréchal Ney sur Thorn; il y achemina encore le maréchal Bernadotte

avec le premier corps, et la division Dupont. Il porta le corps du

maréchal Soult intermédiairement, par Sempolno sur Plock, lui

prescrivit de passer la Vistule entre Varsovie et Thorn, et lui

recommanda de se lier, par sa gauche avec les maréchaux Ney et

Bernadotte, par sa droite avec le maréchal Augereau. Les dragons

montés à Potsdam ayant rejoint l'armée, Napoléon les réunit à la

portion de la grosse cavalerie qui s'était reposée à Berlin, et en

composa une seconde réserve de troupes à cheval, qu'il confia au

maréchal Bessières, enlevé pour un instant au commandement de la garde

impériale. Il envoya cette seconde réserve à Thorn. C'était un

rassemblement de 7 à 8 mille chevaux, lequel, joint aux corps des

maréchaux Ney et Bernadotte, devait composer à l'extrême gauche de

l'armée française, une colonne de 40 à 45 mille hommes, bien

suffisante pour opérer le mouvement de conversion projeté. Le maréchal

Soult, à la tête de 25 mille hommes, formait le centre; les maréchaux

Augereau, Davout, Lannes, formaient la droite, destinée à s'appuyer

sur Varsovie. Tous ces corps étaient assez rapprochés pour coopérer

les uns avec les autres, et présenter, en quelques heures, 70 mille

hommes rassemblés sur le point, quel qu'il fût, où l'on rencontrerait

l'ennemi en force. Napoléon supposait donc que sa gauche s'avançant à

marches rapides tandis que sa droite pivoterait lentement, il pourrait

ramasser les Russes chemin faisant, et, après les avoir séparés des

Prussiens, les refouler de l'Ukra sur la Narew, de la Narew sur le

Bug, loin de la mer, perdus dans l'intérieur de la Pologne. Si le

temps, favorisant de tels projets, rendait les marches faciles, il

était possible que les Russes fussent repoussés si loin de leur base

d'opération, et du pays où ils vivaient, que leur déroute devint un

véritable désastre.

[En marge: Ouvrages ordonnés par Napoléon sur la Vistule.]

Voulant pivoter sur Varsovie, mais voulant aussi pouvoir s'en éloigner

au besoin, s'il était obligé de suivre le mouvement de sa gauche et de

s'élever avec elle, Napoléon fit exécuter de grands travaux au

faubourg de Praga. Il ordonna de le fortifier au moyen d'ouvrages en

terre, pourvus d'un revêtement en bois, revêtement qui vaudrait une

escarpe en maçonnerie. Ce faubourg, ainsi fortifié, devait servir de

tête de pont à Varsovie. Napoléon prescrivit au maréchal Davout, qui

s'était porté de la Vistule sur la Narew, d'établir un pont sur cette

dernière rivière, et de le mettre en état de défense. Il prescrivit au

maréchal Augereau, qui se préparait à passer la Vistule à Modlin, d'y

établir également un pont à demeure, et de le rendre inattaquable sur

les deux rives. Il chargea le général Chasseloup du tracé des ouvrages

ordonnés. Il lui recommanda d'y employer exclusivement la terre et le

bois, d'y placer la grosse artillerie enlevée à l'ennemi, d'y attirer

à prix d'argent, et en grand nombre, les ouvriers polonais. Napoléon

désirait que ces fortifications en terre et en bois, élevées jusqu'à

la valeur d'une fortification permanente, pussent, en y laissant les

Polonais de nouvelle levée et quelques détachements français, se

suffire à elles-mêmes, pendant que l'armée se porterait en avant, si

la conséquence des opérations entreprises venait à l'exiger.

[En marge: Difficulté de se procurer des bras pour travailler aux

ouvrages ordonnés par Napoléon.]

[En marge: Difficulté de vivre.]

Les ordres de Napoléon étaient toujours ponctuellement exécutés, à

moins d'impossibilité absolue, parce qu'il veillait à leur exécution

avec une attention soutenue, et une insistance opiniâtre. Le général

Chasseloup fit travailler très-activement aux ouvrages prescrits; mais

il avait de la peine à se procurer des ouvriers. Les violences

exercées par les Russes, la crainte de violences semblables de la part

des Français, avaient porté les paysans à s'enfuir avec leurs

familles, leurs bestiaux, et leurs moyens de transport sur le

territoire de la Pologne autrichienne, dont la frontière extrêmement

rapprochée, et fermée aux deux armées belligérantes, présentait un

asile voisin et sûr. Des villages entiers avaient fui, leurs prêtres

en tête, afin de se soustraire aux horreurs de la guerre. Même avec

beaucoup d'argent on ne pouvait pas se procurer des bras. On en avait

bien quelques-uns à Varsovie, mais la construction des fours,

l'organisation des établissements militaires qu'il fallait

proportionner à une armée de 200 mille hommes, les absorbaient presque

tous. Il n'en restait point pour les employer ailleurs. On y suppléait

avec des soldats. Malheureusement ceux-ci commençaient à se ressentir

des fatigues, et surtout des influences de la saison, jusqu'ici plus

humide que froide. Ils souffraient aussi des privations. Les

provisions commandées en Gallicie se faisaient attendre, et même à

Varsovie on éprouvait quelque difficulté à vivre. Le maréchal Lannes y

était campé avec ses deux divisions. Le maréchal Davout était campé au

delà, c'est-à-dire au bord de la Narew, qui tombe dans la Vistule un

peu au-dessous de Varsovie. Il y avait de Varsovie à la Narew environ

huit lieues, beaucoup de landes, peu de cultures et d'habitations.

Les soldats du corps de Davout réduits à manger du porc, à défaut de

boeuf ou de mouton, étaient atteints de dyssenterie. Ils n'avaient de

pain que celui qu'on leur envoyait chaque jour. Le maréchal Davout

avait son quartier général à Jablona, et sa tête de colonne au bord

même de la Narew, vers Okunin, vis-à-vis du confluent de l'Ukra et de

la Narew. (Voir les cartes n{os} 38 et 39.) Le maréchal Davout, malgré

les avant-gardes russes, avait passé la Narew, jeté un pont sur cette

rivière, à l'aide de quelques barques qu'on avait recueillies, et

faisait travailler à des ouvrages défensifs aux deux extrémités de ce

pont. Il pouvait donc manoeuvrer sur l'une et l'autre rive de la

Narew. Cependant il l'avait franchie au-dessous du point où l'Ukra se

réunit à elle, et il lui restait à la franchir plus haut, ou à

franchir l'Ukra elle-même, pour pénétrer dans l'angle occupé par les

Russes. Mais ils y étaient nombreux, et solidement retranchés sur un

terrain élevé, boisé, armé d'artillerie. On ne pouvait aller les

attaquer qu'en passant l'Ukra de vive force. Le tenter c'était engager

la lutte qu'on ne devait entreprendre que sous les yeux de Napoléon.

[En marge: Situation des divers corps d'armée sur la Vistule.]

Les travailleurs du maréchal Davout donnaient presque la main à ceux

du maréchal Augereau, qui s'occupait activement de son établissement

sur la Vistule, vers Modlin, au point où la Vistule et la Narew se

confondent. (Voir la carte nº 38.) Mais il était privé des moyens

nécessaires, les Russes ayant tout détruit en se retirant. Douze

barques, ramassées au-dessus et au-dessous de Modlin, lui avaient

servi à passer le fleuve, un détachement après l'autre. Il

travaillait à construire un vaste pont à Modlin, avec ouvrages

défensifs sur les deux rives. Ses troupes, au milieu des sables qui

règnent dans cette partie du pays, vivaient encore plus mal que celles

du maréchal Davout. Il avait hâte de se porter à Plonsk, au delà de la

Vistule, vis-à-vis de l'Ukra, dans une contrée plus fertile. Le

maréchal Soult avait exécuté les marches ordonnées par l'Empereur, et

avait commencé à passer à Plock, d'où il était en mesure, ou de

rejoindre le maréchal Augereau à Plonsk, ou de rejoindre les maréchaux

Ney et Bernadotte à Biezun, suivant les circonstances. Quant aux corps

qui avaient Thorn pour base d'opération, ceux-là ne manquaient de

rien.

Ces vainqueurs rapides, qui avaient si promptement envahi l'Autriche

l'année précédente, et la Prusse le mois dernier, se trouvaient tout à

coup ralentis dans leur marche triomphale, par un climat humide et

sombre, par un sol mouvant, alternativement sablonneux ou fangeux, par

la disette des vivres devenant plus rares à mesure que la population

et la culture disparaissaient. Ils en étaient surpris, point abattus,

tenaient mille propos railleurs sur l'attachement des Polonais pour

une telle patrie, et ne demandaient qu'à rencontrer l'ennemi

d'Austerlitz, pour se venger sur lui des disgrâces du sol et du ciel.

En voyant les Russes s'avancer et rétrograder tour à tour, puis se

retirer une dernière fois avec toutes les apparences d'une retraite

définitive, Napoléon crut qu'ils se repliaient sur la Prégel, pour y

prendre leurs quartiers d'hiver. Il ordonna donc à Murat et à

Bessières de les poursuivre à la tête de vingt-cinq mille chevaux,

l'un débouchant de Varsovie avec la première réserve de cavalerie,

l'autre débouchant de Thorn avec la seconde. Mais bientôt les rapports

plus exacts du maréchal Davout, qui, placé au confluent de la Narew et

de l'Ukra, voyait les Russes solidement établis derrière ces deux

rivières, les rapports conformes du maréchal Augereau, du maréchal Ney

surtout qui avait l'habitude d'observer l'ennemi de très-près, le

détrompèrent, et lui prouvèrent qu'il était temps de marcher sur les

Russes, qu'il le fallait même, si on ne voulait pas les laisser

hiverner dans une position trop voisine de l'armée française.

D'ailleurs les ponts sur la Vistule, dont il se proposait de faire ses

points d'appui, étaient achevés, pourvus d'un commencement d'ouvrages

défensifs, et capables d'une suffisante résistance, moyennant qu'on y

plaçât quelques troupes.

[En marge: Napoléon quitte Posen pour se rendre à Varsovie.]

Napoléon partit donc de Posen dans la nuit du 15 au 16 décembre, après

y être demeuré dix-neuf jours, passa par Kutno et Lowicz, commanda

partout des vivres, des ambulances, pour le cas d'un mouvement

rétrograde, peu probable, mais toujours prévu par sa prudence, veilla

enfin à la marche de ses colonnes sur Varsovie, et s'occupa surtout

d'y faire arriver la garde et les grenadiers d'Oudinot[14].

[Note 14: Nous citons la lettre suivante, qui indique bien la

situation au moment dont il s'agit dans ce récit.

_Au général Clarke._

«Lowicz, 18 décembre 1806, sept heures du soir.

»J'arrive à Lowicz. Je vous écris pour vous ôter toute espèce

d'inquiétude. Il n'y a rien ici de nouveau. Les armées sont en

présence. Les Russes sont sur la rive droite de la Narew, et nous sur

la rive gauche. Indépendamment de Praga, nous avons deux têtes de

pont: une à Modlin, l'autre sur la Narew, à l'embouchure de l'Ukra.

Nous avons Thorn, et une armée à vingt lieues en avant qui manoeuvre

sur l'ennemi. Toutes ces nouvelles sont pour vous. Il est possible que

d'ici à huit jours il y ait une affaire qui finisse la campagne.

Prenez vos précautions pour qu'il n'y ait aucun fusil ni à Berlin ni

dans les campagnes, que Spandau et Custrin soient en bon état, et que

partout on fasse un bon service.

»Écrivez à Mayence et à Paris, pour dire seulement que vous écrivez,

qu'il n'y a rien de nouveau, ce qu'il faut faire, en général, tous les

jours, quand il ne passe pas de mes courriers: cela déconcerte les

mauvais bruits.

»NAPOLÉON.»]

Il entra la nuit dans la capitale de la Pologne, pour éviter les

démonstrations bruyantes, car il ne lui convenait pas de payer

quelques acclamations populaires par des engagements imprudents. Le

Polonais Wibiski l'avait précédé, et avait employé tout son esprit à

persuader à ses compatriotes qu'ils devaient se dévouer à Napoléon,

avant d'exiger qu'il se dévouât à eux. Beaucoup d'entre eux s'étaient

rendus aux bonnes raisons qu'il leur donnait. Le prince Poniatowski,

neveu du dernier roi, prince jeune, brillant et brave, espèce de héros

endormi dans la mollesse, mais prêt à s'éveiller au premier bruit des

armes, était du nombre de ceux qui s'étaient offerts pour seconder les

projets de Napoléon. Le comte Potoki, le vieux Malakouski, maréchal de

l'une des dernières diètes, et d'autres venus à Varsovie, s'étaient

réunis autour des autorités françaises, pour concourir à former un

gouvernement. On avait composé une administration provisoire, et tout

commençait à marcher, sauf les tiraillements inévitables, entre gens

peu expérimentés, et fort enclins à la jalousie. On levait des hommes,

on organisait des bataillons, soit à Varsovie, soit à Posen.

Napoléon, afin de venir en aide au nouveau gouvernement polonais,

l'avait tenu quitte de toute contribution, moyennant la fourniture des

vivres d'urgence. Du reste, la haute société de Varsovie montrait pour

lui un empressement extraordinaire. Toute la noblesse polonaise avait

quitté ses châteaux, pressée qu'elle était de voir, de saluer le grand

homme, autant que le libérateur de la Pologne.

[En marge: Napoléon fixe au 22 ou 23 décembre l'attaque générale

contre les Russes.]

Arrivé dans la nuit du 18 au 19, Napoléon voulait monter à cheval le

19 au matin pour aller reconnaître lui-même la situation du maréchal

Davout sur la Narew. Mais un brouillard épais l'en empêcha. Il fit ses

dispositions pour attaquer l'ennemi du 22 au 23 décembre.--Il est

temps, écrivait-il au maréchal Davout, de prendre nos quartiers

d'hiver; mais cela ne peut avoir lieu qu'après avoir repoussé les

Russes.--

[En marge: Position des quatre divisions du général Benningsen.]

Les quatre divisions du général Benningsen se présentaient les

premières. (Voir la carte nº 38.) La division du comte Tolstoy, postée

à Czarnowo, occupait le sommet de l'angle formé par la réunion de

l'Ukra et de la Narew. La division du général Sedmaratzki, placée en

arrière vers Zebroszki, gardait les bords de la Narew. Celle du

général Saken, placée aussi en arrière vers Lopaczym, gardait les

bords de l'Ukra. La division du prince Gallitzin était en réserve à

Pultusk. Les quatre divisions du général Buxhoewden se trouvaient à

grande distance de celles du général Benningsen, et peu en mesure de

les soutenir. Deux cantonnées à Popowo observaient le pays entre la

Narew et le Bug; deux autres campaient plus loin encore, à Makow et

Ostrolenka. Les Prussiens, repoussés de Thorn, étaient sur le cours

supérieur de l'Ukra, vers Soldau, liant les Russes à la mer. Comme

nous l'avons dit, les deux divisions de réserve du général Essen

n'étaient pas encore arrivées. La masse totale des coalisés destinée à

entrer en action était de 115 mille hommes.

Il est facile de reconnaître que la distribution des corps russes

n'était pas heureusement combinée dans l'angle de l'Ukra et de la

Narew, et qu'ils y avaient trop peu concentré leurs forces. Si au lieu

d'avoir une seule division à la pointe de l'angle, et une sur chaque

côté à trop grande distance de la première, enfin cinq hors de portée,

ils s'étaient distribués avec intelligence sur ce sol si favorable à

la défensive, qu'ils eussent occupé fortement le confluent d'abord,

puis les deux rivières, la Narew de Czarnowo à Pultusk, l'Ukra de

Pomichowo à Kolozomb, qu'ils eussent placé en réserve dans une

position centrale, à Nasielsk par exemple, une masse principale prête

à courir au point menacé, ils auraient pu nous disputer le terrain

avec avantage. Mais les généraux Benningsen et Buxhoewden ne

s'aimaient guère, ne cherchaient pas le voisinage l'un de l'autre, et

le vieux Kamenski, arrivé de la veille, n'avait ni l'esprit ni la

volonté nécessaires, pour leur prescrire d'autres dispositions que

celles qu'ils avaient adoptées, en suivant chacun leur goût.

[En marge: Dernières dispositions de Napoléon pour l'attaque de la

position des Russes.]

Napoléon, qui ne voyait la position des Russes que du dehors, jugea

bien qu'ils étaient retranchés derrière la Narew et l'Ukra pour en

garder les bords, mais sans savoir comment ils y étaient établis et

distribués. Il pensa qu'il fallait d'abord leur enlever le confluent,

où il était probable qu'ils se défendraient avec énergie, et, ce point

emporté, procéder à l'exécution de son plan, qui consistait à jeter,

par un mouvement de conversion de gauche à droite, les Russes dans le

pays marécageux et boisé de l'intérieur de la Pologne. En conséquence,

après avoir réitéré aux maréchaux Ney, Bernadotte et Bessières,

formant sa gauche, l'ordre de se porter rapidement de Thorn à Biezun

sur le cours supérieur de l'Ukra, aux maréchaux Soult et Augereau,

formant son centre, l'ordre de partir de Plock et de Modlin pour se

réunir à Plonsk sur l'Ukra, il se mit lui-même à la tête de sa droite,

composée du corps de Davout, du corps de Lannes, de la garde et des

réserves, et résolut de forcer tout de suite la position des Russes au

confluent de l'Ukra et de la Narew. Il laissa dans les ouvrages de

Praga les Polonais de nouvelle levée, avec une division de dragons,

force suffisante pour parer à tout accident, l'armée ne devant pas

s'éloigner beaucoup de Varsovie.

[En marge: Napoléon se transporte à Okunin pour diriger lui-même le

passage de l'Ukra et l'attaque de Czarnowo.]

Arrivé dans la matinée du 23 décembre à Okunin sur la Narew, par un

temps humide, par des routes fangeuses et presque impraticables,

Napoléon mit pied à terre, pour veiller de sa personne aux

dispositions d'attaque. Ce général qui, suivant quelques critiques,

tout en dirigeant des armées de trois cent mille hommes, ne savait pas

mener une brigade au feu, alla lui-même faire la reconnaissance des

positions ennemies, et placer sur le terrain jusqu'à des compagnies de

voltigeurs.

[En marge: Passage de l'Ukra, et combat de Czarnowo.]

On avait déjà franchi la Narew à Okunin, au-dessous du confluent de

l'Ukra et de la Narew. (Voir la carte nº 39.) Pour pénétrer dans

l'angle formé par ces deux rivières, il fallait passer ou la Narew, ou

l'Ukra, au-dessus de leur point de réunion. L'Ukra étant moins large,

on aima mieux essayer de franchir celle-ci. On avait profité d'une île

qui la divisait en deux bras, près de son embouchure, afin de diminuer

la difficulté. On s'était établi dans cette île, et il restait à

passer le second bras, pour aborder à la pointe de terre qu'occupaient

les Russes, entre l'Ukra et la Narew. Cette pointe de terre, couverte

de bois, de taillis, de marécages, offrait un fourré très-épais. Au

delà, ce fourré s'éclaircissait un peu, puis le terrain se relevait,

et présentait un escarpement, qui s'étendait de la Narew à l'Ukra. À

droite de ce retranchement naturel, se voyait le village de Czarnowo

sur la Narew, à gauche le village de Pomichowo sur l'Ukra. Les Russes

avaient des avant-gardes de tirailleurs dans le fourré, sept

bataillons et une nombreuse artillerie sur la partie élevée du

terrain, deux bataillons en réserve, et toute leur cavalerie en

arrière. Napoléon, rendu dans l'île, monta au moyen d'une échelle sur

le toit d'une grange, étudia avec une lunette la position des Russes,

et ordonna sur-le-champ les dispositions suivantes. Il répandit une

grande quantité de tirailleurs tout le long de l'Ukra, et fort

au-dessus du point de passage. Il leur prescrivit de tirailler

vivement, et d'allumer de grands feux avec de la paille humide, pour

couvrir le lit de la rivière d'un nuage de fumée, et faire craindre

aux Russes une attaque au-dessus du confluent vers Pomichowo. Il

dirigea même de ce côté la brigade Gauthier, du corps de Davout, afin

d'y attirer davantage l'attention de l'ennemi. Tandis que ces ordres

s'exécutaient, il réunit à la chute du jour toutes les compagnies de

voltigeurs de la division Morand, sur le point projeté du passage, et

leur ordonna de tirer d'une rive à l'autre, à travers les touffes de

bois, pour écarter les postes ennemis, tandis que les marins de la

garde remonteraient les barques réunies dans la Narew. Le 17e de ligne

et le 13e léger étaient en colonne, prêts à s'embarquer par

détachement, et le reste de la division Morand était massé en arrière,

afin de passer quand le pont serait établi. Les autres divisions du

corps de Davout attendaient au pont d'Okunin le moment d'agir. Lannes

s'avançait à grands pas de Varsovie sur Okunin.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 21 / 49 段