dévorait Murat. Cette passion, qui plus tard devint fatale à sa gloire
et à sa vie, avait redoublé grâce aux excitations de sa femme, encore
plus ambitieuse que lui, et capable, pour atteindre le but de ses
voeux, d'entraîner son mari aux actions les plus coupables. À l'aspect
de ce trône vacant de la Pologne, Murat ne pouvait plus contenir son
impatience. Il n'eut donc pas de peine à partager les idées de la
noblesse polonaise, et se chargea de les communiquer à Napoléon. La
commission cependant était difficile à remplir, car Napoléon, sans
méconnaître les qualités brillantes et généreuses de son beau-frère,
avait néanmoins de la légèreté de son caractère une défiance extrême,
et se montrait souvent pour lui un maître sévère et dur.
Murat devinait bien quel accueil Napoléon ferait à des idées qui
contrariaient sa politique, et qui auraient d'ailleurs l'apparence
d'une proposition intéressée. Aussi se garda-t-il de parler du roi
désigné par les Polonais; il se contenta d'exposer leurs idées d'une
manière générale, et de faire connaître leur désir de voir
l'indépendance de la Pologne immédiatement proclamée et garantie par
un roi français de la famille Bonaparte.
[En marge: Accueil fait par Napoléon aux idées des Polonais qui lui
sont transmises par Murat.]
[En marge: Conduite mal entendue de Kosciusko.]
Napoléon, pendant la marche de ses corps d'armée sur Varsovie, avait
quitté Berlin de sa personne, et était arrivé le 25 novembre à Posen.
C'est là qu'il reçut les lettres de Murat. Il n'avait pas besoin qu'on
lui dît les choses pour les savoir. Même à travers la plus habile
dissimulation, il surprenait le secret des âmes, et la dissimulation
de Murat n'était pas de celles qu'on eût de la peine à pénétrer. Il
eut bientôt découvert l'ambition qui dévorait ce coeur, à la fois si
vaillant et si faible. Il en éprouva autant de mécontentement contre
lui que contre les Polonais. Il voyait dans ce qu'on lui proposait des
calculs, des réserves, des conditions, un demi-élan, et, en ce qui le
concernait, des engagements dangereux, sans l'équivalent d'une
puissante coopération. Par un singulier concours de circonstances, il
recevait le même jour des dépêches de Paris, relatives au célèbre
Kosciusko, qu'il avait voulu tirer de France, pour le mettre à la
tête de la nouvelle Pologne. Ce patriote polonais, que de fausses
directions d'esprit empêchèrent à cette époque de servir utilement sa
patrie, vivait à Paris au milieu des mécontents, peu nombreux, qui
n'avaient pas encore pardonné à Napoléon le 18 brumaire, le concordat,
le rétablissement de la monarchie. Quelques sénateurs, quelques
membres de l'ancien Tribunat, composaient cette société honnête et
vaine. Kosciusko eut le tort d'opposer des contradictions
intempestives au seul homme qui pût alors sauver sa patrie, et qui en
eût véritablement l'intention. Outre les engagements préalables,
réclamés par les nobles de Varsovie, et impossibles à prendre en face
de l'Autriche, Kosciusko exigeait d'autres conditions politiques, tout
à fait puériles, dans un moment où il s'agissait de relever la
Pologne, avant de savoir quelle constitution on lui donnerait.
Napoléon, se voyant contrarié à la fois par les Polonais devenus
idéologues à Paris, et par les Polonais devenus russes à
Saint-Pétersbourg, en conçut de la défiance et de la froideur.
[En marge: Réponse de Napoléon aux Polonais.]
En ce qui regardait Kosciusko, il répondit au ministre Fouché, qu'il
avait chargé de lui faire des propositions: Kosciusko _est un sot_,
qui n'a pas dans sa patrie toute l'importance qu'il croit avoir, et
dont je me passerai fort bien pour rétablir la Pologne, si la fortune
des armes me seconde.--Il adressa une lettre sèche et sévère à Murat.
Dites aux Polonais, lui écrivit-il, que ce n'est pas avec ces calculs,
avec ces précautions personnelles, qu'on affranchit sa patrie tombée
sous le joug étranger; que c'est au contraire en se soulevant tous
ensemble, aveuglément, sans réserve, et avec la résolution de
sacrifier sa fortune et sa vie, qu'on peut avoir, non pas la
certitude, mais la simple espérance de la délivrer. Je ne suis pas
venu ici, ajoutait-il, _mendier un trône pour ma famille, car je ne
manque pas de trônes à donner_; je suis venu dans l'intérêt de
l'équilibre européen, tenter une entreprise des plus difficiles, à
laquelle les Polonais ont plus à gagner que personne, puisque c'est de
leur existence nationale qu'il s'agit, en même temps que des intérêts
de l'Europe. Si à force de dévouement ils me secondent assez pour que
je réussisse, je leur accorderai l'indépendance. Sinon, je ne ferai
rien, et je les laisserai sous leurs maîtres prussiens et russes. Je
ne rencontre pas ici, à Posen, dans la noblesse de province, toutes
les vues méticuleuses de la noblesse de la capitale. J'y trouve
franchise, élan, patriotisme, ce qu'il faut enfin pour sauver la
Pologne, et tout ce que je cherche vainement chez les grands seigneurs
de Varsovie.--
[En marge: Napoléon s'établit à Posen, et envoie M. Wibiski à
Varsovie.]
Napoléon mécontent, mais ne renonçant pas pour cela au projet de
changer la face du nord de l'Europe par le rétablissement de la
Pologne, prit la résolution de ne pas aller à Varsovie, et de rester à
Posen, où il était l'objet d'un enthousiasme extraordinaire. Il se
contenta d'envoyer à Varsovie un Polonais, dont il appréciait beaucoup
l'esprit, M. Wibiski, gentilhomme plus versé dans la science des lois
et de la politique que dans celle de la guerre, mais connaissant à
fond son pays, et animé du plus sincère patriotisme. Napoléon lui
exposa les difficultés de sa situation, en présence des trois anciens
copartageants de la Pologne, dont deux étaient armés contre lui, et
un troisième prêt à se déclarer; la nécessité où il était de garder de
grands ménagements, et de trouver, dans un mouvement spontané et
unanime des Polonais, tout à la fois un prétexte de proclamer leur
indépendance, et un secours suffisant pour la soutenir. Son langage,
parfaitement sensé et sincère, persuada M. Wibiski, qui se rendit à
Varsovie, pour essayer de faire partager ses convictions à ses
compatriotes les plus distingués par leur position et leurs lumières.
[En marge: Déc. 1806.]
[En marge: Quel jugement il faut porter sur la conduite de Napoléon et
des Polonais.]
Ce singulier conflit entre les Polonais voulant que Napoléon commençât
par proclamer leur indépendance, et Napoléon voulant qu'ils
commençassent par la mériter, ne doit être un motif de blâme, ni pour
eux ni pour lui, mais une preuve de la difficulté même de
l'entreprise. Les Polonais avouaient ainsi qu'ils croyaient peu solide
une existence placée à si grande distance du protecteur qui la leur
aurait rendue, et lui demandaient pour se rassurer, outre un
engagement solennel, les liens même du sang. Napoléon, de son côté,
avouait qu'assez puissant pour prétendre changer la face de l'Europe,
assez audacieux pour oser porter la guerre jusqu'à la Vistule, il
hésitait à proclamer l'indépendance de la Pologne, ayant deux des
trois copartageants en face, et le troisième sur ses derrières. Si
toutefois il fallait absolument voir ici matière à reproche contre
quelqu'un, ce serait contre les Polonais, du moins contre ceux qui
calculaient de la sorte. Napoléon, en effet, ne devait rien aux
Polonais, qu'en raison de ce qu'ils feraient pour l'Europe, dont il
était le représentant, tandis qu'eux devaient tout à leur patrie, même
une imprudente confiance, dût cette confiance entraîner l'aggravation
de leurs maux. Quand Napoléon était prudent, il faisait son devoir:
quand les Polonais prétendaient l'être, ils manquaient au leur: car,
dans la situation où ils se trouvaient, leur devoir n'était pas d'être
prudents, mais dévoués jusqu'à périr[13].
[Note 13: Le maréchal Davout, fort partisan du rétablissement de la
Pologne, écrivait, à la date du 1er décembre: «Les levées d'hommes se
font très-facilement, mais il manque des personnes qui puissent
diriger leur organisation et leur instruction. Il manque aussi des
fusils. L'esprit est excellent à Varsovie; mais les grands se servent
de leur influence pour calmer l'ardeur qui est générale dans les
classes moyennes. L'incertitude de l'avenir les effraye, et ils
laissent assez entendre qu'ils ne se déclareront ouvertement que,
lorsqu'en déclarant leur indépendance, on aura pris l'engagement
tacite de la garantir.
»Varsovie, le 1er décembre 1806.»]
[En marge: Napoléon resté de sa personne à Posen, y crée un grand
établissement militaire.]
Napoléon établi à Posen, au milieu de la noblesse du grand-duché,
accourue tout entière autour de lui, s'occupait à y créer l'un de ces
établissements militaires, dont il prenait l'habitude de jalonner sa
route, à mesure qu'il portait la guerre à de plus grandes distances.
Il achetait des grains, des fourrages, surtout des étoffes, car il y
avait à Posen une importante manufacture de drap; il organisait des
manutentions de vivres, des hôpitaux, tout ce qu'il fallait en un mot
pour avoir une vaste place de dépôt au centre de la Pologne. Cette
place, il est vrai, n'était pas fortifiée, comme Wittemberg ou
Spandau; elle était ouverte comme Berlin. Mais elle avait pour défense
l'affection des habitants, voués de coeur à la cause des Français.
[En marge: Continuation des mouvements de l'armée en Pologne.]
Napoléon dirigea ensuite les mouvements de l'armée conformément à son
plan d'invasion. Le maréchal Ney était arrivé à Posen. Les maréchaux
Soult et Bernadotte y marchaient à petites journées, après avoir pris
à Berlin le repos dont leurs troupes avaient besoin. La garde et les
grenadiers rendus à Posen y entouraient l'Empereur. Le prince Jérôme
avait envoyé les Bavarois sur Kalisch, et, avec les Wurtembergeois,
commençait par Glogau l'investissement des places de la Silésie.
Napoléon envoya le maréchal Ney de Posen à Thorn, pour qu'il tâchât de
s'emparer de cette dernière place, et d'y surprendre le passage de la
Vistule. (Voir la carte nº 37.) Il prescrivit au maréchal Augereau de
continuer son mouvement par la droite, en longeant la Vistule de Thorn
à Varsovie. Il ordonna au maréchal Lannes, qui avait déjà exécuté ce
même mouvement, d'entrer à Varsovie, d'y remplacer le maréchal Davout,
dès que celui-ci aurait rétabli les ponts de la Vistule, qui unissent
la ville de Varsovie avec le faubourg de Praga. En ordonnant aux
maréchaux Ney et Davout de franchir le plus tôt possible la Vistule
sur les deux points de Thorn et de Varsovie, il leur recommanda de
s'en assurer le passage d'une manière permanente, en construisant de
fortes têtes de pont. Il ajourna ses mouvements ultérieurs jusqu'au
moment où ces deux bases d'opération seraient solidement établies, et
en attendant il s'occupa de faire avancer, sans hâte et sans fatigue,
les corps des maréchaux Soult et Bernadotte, afin d'entrer en ligne à
la tête de toutes ses forces réunies.
[En marge: Emploi des négociants juifs pour nourrir l'armée.]
Dans cet intervalle, Murat avec la réserve de cavalerie, le maréchal
Davout avec son corps d'armée, s'étaient installés à Varsovie, et
cherchaient à y exécuter les ordres de l'Empereur. Les Russes avaient
employé le temps de leur séjour dans cette ville, à emporter les
vivres ou à les détruire, à couler à fond toutes les barques, à ne
laisser enfin ni moyen de subsistance, ni moyen de passage. Grâce au
zèle des Polonais on suppléa en grande partie à tout ce qui manquait.
D'après l'autorisation de Napoléon, qui ne ménageait pas l'argent dont
il était pourvu, on conclut des marchés avec les commerçants juifs,
qui se montraient fort adroits, fort habiles à tirer de ces vastes
contrées les grains dont elles abondaient. Un cordon autrichien,
répandu le long de la Gallicie, empêchait l'exportation des denrées
alimentaires. Mais on chargea les juifs d'écarter la difficulté, en
soudoyant richement les douaniers autrichiens; et moyennant l'argent
qu'on leur donna, moyennant l'abandon qu'on leur fit de tous les sels
trouvés dans les magasins prussiens, ils promirent de faire couler par
la Pilica dans la Vistule, par la Vistule dans Varsovie, les blés et
les avoines, d'y amener en outre une quantité considérable de viande
sur pied.
[En marge: Passage de la Vistule à Varsovie par les troupes du
maréchal Davout.]
[En marge: Le maréchal Davout se porte sur la Narew. Le maréchal
Lannes occupe Varsovie. Le maréchal Augereau se place le long de la
Vistule, devant Modlin.]
On songea ensuite au passage du grand fleuve, qui coupait en deux la
capitale. Le temps, alternativement pluvieux ou froid, restait
incertain, ce qui était la pire des conditions atmosphériques dans un
tel pays, car la Vistule sans être gelée, charriant d'énormes glaçons,
ne permettait ni de jeter un pont, ni de passer sur la glace. On avait
envoyé des détachements de cavalerie légère le long des rives du
fleuve, pour s'emparer des barques, que l'ennemi n'avait pas eu le
temps de couler, et de cette manière on en avait réuni un certain
nombre à Varsovie. Ne pouvant pas encore jeter un pont à cause des
glaces que le courant entraînait avec violence, on essaya de faire
passer quelques détachements dans des bateaux. Il fallait la hardiesse
que l'habitude du succès inspirait à nos soldats et à nos généraux,
pour tenter de semblables opérations, car ces détachements transportés
l'un après l'autre, auraient pu être enlevés, avant d'être assez
nombreux pour se défendre. Mais le général russe qui commandait
l'avant-garde, ayant vu ce commencement de passage, prit l'alarme,
abandonna le faubourg de Praga, et se retira sur la Narew, ligne
militaire dont nous ferons connaître tout à l'heure la direction, et
qui se trouve à quelques lieues de Varsovie. On se hâta de profiter de
cette circonstance, on transporta toute une division du corps de
Davout au delà de la Vistule, on s'empara de Praga, et on s'avança
jusqu'à Jablona. (Voir les cartes n{os} 37 et 38.) La Vistule
paraissant un peu moins chargée de glaçons, on rétablit les ponts de
bateaux, grâce à l'intrépidité des marins de la garde, et au zèle des
bateliers polonais. En peu de jours la construction des ponts de
bateaux étant achevée, le maréchal Davout put passer avec tout son
corps sur la rive droite, s'établir à Praga, et même au delà dans une
forte position sur la Narew. Le corps de Lannes vint se dédommager
dans Varsovie des privations qu'il avait essuyées en remontant la
Vistule. Le maréchal Augereau le remplaça, et prit position au-dessous
de Varsovie, à Utrata, vis-à-vis de Modlin, c'est-à-dire vis-à-vis du
confluent de la Narew et de la Vistule. Son corps y souffrait
beaucoup, et n'avait à manger que le pain que Lannes et Murat lui
envoyaient de Varsovie avec un zèle de bons camarades.
[En marge: Audacieux passage de la Vistule à Thorn, par le corps du
maréchal Ney.]
Pendant que le passage de la Vistule s'opérait à Varsovie, le
maréchal Ney s'était dirigé sur Thorn par Gnesen et Inowraclaw. Le
corps prussien de Lestocq, gui restait fort de 15 mille hommes, après
avoir fourni les garnisons de Graudenz et Dantzig, occupait Thorn par
un détachement. Le maréchal Ney s'approcha de cette ville, qui, par
une situation toute contraire à celle de Varsovie, se trouve sur la
rive droite de la Vistule, et n'a sur la rive gauche qu'un simple
faubourg. Un vaste pont reposant sur arches de bois, et appuyé sur une
île, unissait les deux rives; mais l'ennemi l'avait presque détruit.
Le maréchal Ney s'étant avancé avec une simple tête de colonne, fit en
compagnie du colonel Savary, commandant le 14e de ligne, la
reconnaissance des bords de la Vistule. Thorn est sur la frontière qui
sépare le pays slave du pays allemand. Les deux populations, ennemies
de tout temps, l'étaient bien davantage alors, et se montraient prêtes
à en venir aux mains à l'arrivée des Français. Des bateliers polonais
aidèrent les troupes du maréchal Ney, et lui amenèrent des barques en
assez grand nombre pour transporter quelques centaines d'hommes. Le
colonel Savary, avec un détachement de son régiment, avec quelques
compagnies du 69e de ligne et du 6e léger, se plaça dans ces barques,
et s'aventura sur le large lit de la Vistule, naviguant à travers
d'énormes glaçons, et ayant en présence sur l'autre rive l'ennemi qui
l'attendait. Quand il se fut approché, la fusillade commença, et
devint d'autant plus incommode, que les glaçons, plus serrés sur les
bords qu'au milieu du fleuve, ne permettaient guère aux barques
d'aborder. Des bateliers allemands se disposaient à joindre leurs
efforts à l'obstacle des lieux, pour empêcher le débarquement des
Français. Mais à cet aspect, les bateliers polonais, plus hardis et
plus nombreux que les bateliers allemands, se jetèrent sur ceux-ci,
les repoussèrent, et entrant dans l'eau jusqu'à mi-corps, tirèrent les
barques sur le rivage, sous le feu des Prussiens. Les quatre cents
Français, s'élançant aussitôt à terre, coururent sur l'ennemi. Bientôt
les barques, renvoyées de l'autre côté de la Vistule, amenèrent de
nouveaux détachements, et les troupes de Ney furent assez nombreuses
dans Thorn pour s'en rendre maîtresses.
[En marge: Grand établissement militaire créé à Thorn.]
Après cet acte d'audace, si heureusement accompli, le maréchal Ney
s'occupa de faire son établissement à Thorn, pour lui et pour les
corps qui viendraient le joindre. Il s'empressa d'abord de réparer le
pont, ce qui ne fut pas difficile, vu que la destruction n'en avait
été que très-incomplète. Il découvrit des barques en grand nombre,
parce que la navigation est plus active sur la basse Vistule, et il en
réunit assez pour en expédier sur Varsovie, et sur les points
intermédiaires, notamment à Utrata, où elles étaient fort nécessaires
au maréchal Augereau, pour le transport de ses vivres. Puis il
s'occupa de faire à Thorn ce qu'on avait déjà fait à Posen et à
Varsovie, c'est-à-dire de créer des manutentions de vivres, des
hôpitaux, des établissements de tout genre. Bromberg qui est situé sur
le canal de Nackel, à peu de distance de Thorn, pouvait y verser une
partie de ses vastes ressources, ce qui fut exécuté sans retard, au
moyen de la navigation. Ney rangea ensuite les sept régiments de son
corps d'armée autour de Thorn, les disposant comme des rayons autour
d'un centre, et plaçant sa cavalerie légère à la circonférence, afin
de se garantir des Cosaques, coureurs fort actifs et fort incommodes.
[En marge: La Vistule étant passée, Napoléon arrête ses opérations
pour la fin de la campagne.]
Lorsque Napoléon apprit qu'il était, par le zèle et la hardiesse de
ses lieutenants, maître du cours de la Vistule, sur les deux points
principaux de Thorn et de Varsovie, il arrêta tout de suite son plan
d'opération pour la fin de l'automne. Il connaissait assez l'état du
pays et l'action des pluies sur ce sol argileux, pour se décider à
prendre ses quartiers d'hiver. Mais auparavant il voulait frapper sur
les Russes un coup, sinon décisif, au moins suffisant pour les rejeter
jusqu'au Niémen, et lui permettre de prendre tranquillement ses
quartiers d'hiver le long de la Vistule. Afin de bien saisir les
mouvements qu'il méditait, il faut se faire une idée exacte des lieux,
et de la position que l'ennemi y avait occupée. (Voir les cartes n{os}
37 et 38.)
[En marge: Description du pays situé entre la Vistule et la Prégel.]
[En marge: Dantzig et Koenigsberg.]
[En marge: Le Frische-Haff.]
Le roi de Prusse, repoussé de l'Oder, s'était porté sur la Vistule.
Repoussé de la Vistule, il s'était retiré sur la Prégel, à
Koenigsberg. Arrivé à cette extrémité de son royaume, il lui restait à
défendre, de concert avec les Russes, l'espace compris entre la
Vistule et la Prégel. Le sol présente ici les mêmes caractères
qu'entre l'Elbe et l'Oder, entre l'Oder et la Vistule, c'est-à-dire
une longue chaîne de dunes parallèles à la mer, retenant les eaux, et
occasionnant une suite de lacs, qui s'étendent de la Vistule à la
Prégel. Ces lacs trouvent leur écoulement, les uns directement vers la
mer, par de petites rivières qui s'y jettent, et dont la principale
est la Passarge; les autres dans l'intérieur du pays, par une
multitude de cours d'eau, tels que l'Omulew, l'Orezyc, l'Ukra, qui se
rendent dans la Narew, et par la Narew dans la Vistule. Ce pays
singulier, compris entre la Vistule et la Prégel, a donc deux
versants, un tourné vers la mer, qui est allemand, colonisé jadis par
l'ordre Teutonique, et très-bien cultivé; l'autre tourné vers
l'intérieur, peu habité, peu cultivé, couvert de forêts épaisses, et
presque impénétrable en hiver. Tout est ressource en s'approchant de
la mer, tout est obstacle, difficulté de vivre, quand on s'enfonce
dans l'intérieur. À l'embouchure de la Vistule et à celle de la
Prégel, se rencontrent deux grandes villes commerçantes, Dantzig sur
la première, Koenigsberg sur la seconde, remplies, à l'époque dont
nous parlons, de ressources immenses, tant celles qu'on avait tirées
du pays, que celles que les Anglais y avaient apportées, et y
apportaient tous les jours. Dantzig, puissamment fortifiée, pourvue
d'une nombreuse garnison, ne pouvait tomber que devant un long siége.
Elle était, pour les Russes et les Prussiens, un point d'appui d'une
grande importance sur la basse Vistule, et rendait précaire notre
établissement sur la haute Vistule, en permettant toujours à l'ennemi
de passer ce fleuve sur notre gauche, et de menacer nos derrières.
Koenigsberg, mal fortifiée, mais défendue par la distance, renfermant
les dernières ressources de la Prusse, en matériel, munitions, argent,
soldats, officiers, était le principal dépôt de l'ennemi, et son moyen
de communication avec les Anglais. Entre Dantzig et Koenigsberg
s'étend le Frische-Haff, vaste lagune, semblable aux lagunes de
Venise et de Hollande, due à la cause qui a produit tous les
phénomènes de ce sol, à l'accumulation des sables, lesquels, rangés en
un long banc parallèle au rivage, séparent les eaux fluviales des eaux
maritimes, et forment ainsi une mer intermédiaire. C'est le même
phénomène qui se remarque à l'embouchure de l'Oder sous le nom de
Grosse-Haff, et à l'embouchure du Niémen, sous le nom de
Curische-Haff. Indépendamment de Dantzig et de Koenigsberg, d'autres
villes commerçantes, Marienbourg, Elbing, Braunsberg, situées autour
du Frische-Haff, présentent une ceinture de cités riches et
populeuses. C'était là le dernier débris de la monarchie prussienne,
resté à Frédéric-Guillaume. Ce monarque, placé de sa personne à
Koenigsberg, avait ses troupes répandues entre Dantzig et Koenigsberg,
se liant aux Russes du côté de Thorn. Il défendait ainsi le versant
maritime avec 30 mille hommes, garnisons comprises. Les Russes avec
100 mille, occupaient le versant intérieur, adossés à des forêts
épaisses, et couverts par l'Ukra et la Narew, rivières qui en se
réunissant avant de se jeter dans la Vistule, décrivent un angle dont
le sommet vient s'appuyer sur ce grand fleuve, un peu au-dessous de
Varsovie.
[En marge: Deux combinaisons possibles de la part des Russes et des
Prussiens.]
[En marge: Double manoeuvre imaginée par Napoléon, en opposition aux
deux combinaisons possibles de l'ennemi.]