Cette province était celle où l'esprit polonais éclatait avec le plus

d'ardeur. Les Polonais devenus Prussiens semblaient supporter plus

impatiemment que les autres le joug étranger. D'abord la race

allemande et la race slave se rencontrant sur cette frontière de la

Poméranie et du duché de Posen, avaient l'une pour l'autre une

aversion instinctive, naturellement plus vive sur la limite où elles

se touchaient. Indépendamment de cette aversion, suite ordinaire du

voisinage, les Polonais n'oubliaient pas que les Prussiens avaient été

sous le grand Frédéric les premiers auteurs du partage de la Pologne,

que depuis ils avaient agi avec une noire perfidie, et achevé la

ruine de leur patrie après en avoir favorisé l'insurrection. Enfin la

vue de Varsovie dans les mains des Prussiens, rendait ceux-ci les plus

odieux des copartageants. Ces sentiments de haine étaient poussés à ce

point que les Polonais auraient presque regardé comme une délivrance

d'échapper au roi de Prusse pour appartenir à un empereur de Russie,

qui, réunissant sous le même sceptre toutes les provinces polonaises,

se serait proclamé roi de Pologne. Le penchant à l'insurrection était

donc plus prononcé dans le duché de Posen que dans aucune autre partie

de la Pologne.

[En marge: Les bonnes dispositions des Français en entrant en Pologne

favorisées par l'accueil qu'ils reçoivent des habitants.]

Tel était, sous les rapports physiques et moraux, le pays que les

Français traversaient en ce moment. Transportés sous un climat si

différent de leur climat natal, si différent surtout des climats

d'Égypte et d'Italie, où ils avaient vécu si long-temps, ils étaient

comme toujours, gais, confiants, et trouvaient dans la nouveauté même

du pays qu'ils parcouraient le sujet de plaisanteries piquantes,

plutôt que de plaintes amères. D'ailleurs le bon accueil des habitants

les dédommageait de leurs peines, car, sur les routes et dans les

villages, les paysans accouraient à leur rencontre, leur offrant les

vivres et les boissons du pays.

[En marge: Enthousiasme de la province de Posen.]

Mais ce n'est pas dans les campagnes, c'est parmi les populations

agglomérées, c'est-à-dire au sein des villes, qu'éclate avec le plus

de force l'enthousiasme patriotique des peuples. À Posen, les

dispositions morales des Polonais se manifestèrent plus vivement que

partout ailleurs. Cette ville, qui contenait ordinairement quinze

mille âmes, en contint bientôt le double, par l'affluence des

habitants des provinces voisines, accourus au-devant de leurs

libérateurs. Ce fut dans les journées des 9, 10, 11 novembre, que les

trois divisions du corps de Davout entrèrent dans Posen. Elles y

furent reçues avec de tels transports d'enthousiasme que le grave

maréchal en fut touché, et qu'il céda lui-même à l'idée du

rétablissement de la Pologne; idée assez populaire dans la masse de

l'armée française, mais très-peu parmi ses chefs. Aussi écrivit-il à

l'Empereur des lettres fortement empreintes du sentiment qui venait

d'éclater autour de lui.

Il dit aux Polonais que pour reconstituer leur patrie, il fallait à

Napoléon la certitude d'un immense effort de leur part, d'abord pour

l'aider à remporter de grands succès, succès sans lesquels il ne

pourrait pas imposer à l'Europe le rétablissement de la Pologne,

ensuite pour lui inspirer quelque confiance dans la durée de l'oeuvre

qu'il allait entreprendre, oeuvre bien difficile, puisqu'il s'agissait

de restaurer un État, détruit depuis quarante années, et dégénéré

depuis plus d'un siècle. Les Polonais de Posen, plus enthousiastes que

ceux même de Varsovie, promirent avec un entier abandon tout ce qu'on

semblait désirer d'eux. Nobles, prêtres, peuple, souhaitaient avec

ardeur qu'on les délivrât du joug allemand, antipathique à leur

religion, à leurs moeurs, à leur race; et, à ce prix, il n'était rien

qu'ils ne fussent prêts à faire. Le maréchal Davout n'avait encore que

trois mille fusils à leur donner; ils se les distribuèrent

sur-le-champ, demandant à en avoir des milliers, et affirmant que,

quel qu'en fût le nombre, on trouverait des bras pour les porter. Le

peuple forma des bataillons d'infanterie, les nobles et leurs vassaux

des escadrons de cavalerie. Dans toutes les villes situées entre la

haute Warta et le haut Oder, la population, à l'approche des troupes

du prince Jérôme, chassa les autorités prussiennes, et ne leur fit

grâce de la vie, que parce que les troupes françaises empêchèrent

partout les violences et les excès. De Glogau à Kalisch, route du

prince Jérôme, l'insurrection fut générale.

[En marge: Création d'une autorité provisoire à Posen.]

On établit à Posen une autorité provisoire, avec laquelle on convint

des mesures nécessaires pour nourrir l'armée française à son passage.

Il ne pouvait être question d'imposer à la Pologne des contributions

de guerre. Il était entendu qu'on la tiendrait quitte des charges

imposées aux pays conquis, à condition toutefois que ses bras se

joindraient aux nôtres, et qu'elle nous céderait une partie des grains

dont elle était si abondamment pourvue. La nouvelle autorité polonaise

se concerta avec le maréchal Davout pour construire des fours, réunir

des blés, des fourrages, du bétail. Le zèle du pays, quelques fonds

saisis dans les caisses prussiennes, suffirent à ces premiers

préparatifs. Tout fut ainsi disposé pour recevoir le gros de l'armée

française, et surtout son chef, qu'on attendait avec une vive

curiosité, et d'ardentes espérances.

[En marge: Marche du maréchal Augereau entre la Posnamie et la

Poméranie.]

À peu près en même temps, le maréchal Augereau avait cheminé sur la

lisière qui sépare la Posnanie de la Poméranie, laissant la Warta à

droite, et se portant à gauche le long de la Netze. Il passa par

Landsberg, Driesen, Schneidmühl (voir la carte nº 37), à travers un

pays triste, pauvre, médiocrement peuplé, qui ne pouvait donner des

signes de vie fort expressifs. Le maréchal Augereau ne rencontra rien

qui put exalter son imagination, eut beaucoup de peine à marcher, et

aurait eu encore plus de peine à vivre, sans un convoi de caissons qui

transportait le pain de ses troupes. Aux environs de Nackel les eaux

cessent de couler vers l'Oder, et commencent à couler vers la Vistule.

Un canal joignant la Netze avec la Vistule, part de Nackel, et aboutit

à la ville de Bromberg, qui est l'entrepôt du commerce du pays. Le

corps d'Augereau y trouva quelque soulagement à ses fatigues.

[En marge: Marche du maréchal Lannes dans le même pays.]

[En marge: Impressions qu'éprouve le maréchal Lannes en traversant le

duché de Posen, et jugement qu'il porte à l'égard du rétablissement de

la Pologne.]

Le maréchal Lannes s'était avancé par Stettin, Stargard,

Deutsch-Krone, Schneidmühl, Nackel, et Bromberg, flanquant la marche

du corps d'Augereau, comme celui-ci flanquait la marche du corps de

Davout. Il longeait, lui aussi, la limite du pays allemand et

polonais, et parcourait un sol plus difficile, plus triste encore que

celui qu'avait traversé le maréchal Augereau. Il voyait les Allemands

hostiles, les Polonais timides, et, dominé par les impressions qu'il

recevait d'un pays sauvage et désert, par les renseignements qu'il

recueillait sur les Polonais, dans une contrée qui ne leur était pas

favorable, il fut porté à regarder comme une oeuvre téméraire, et même

folle, le rétablissement de la Pologne. Nous avons déjà parlé de cet

homme rare, de ses qualités, de ses défauts: il faudra en parler

souvent encore, dans le récit d'une époque pendant laquelle il a tant

prodigué sa noble vie. Lannes, impétueux dans ses sentiments, dès lors

inégal de caractère, enclin à l'humeur, même envers son maître qu'il

aimait, était de ceux que le soleil, en se cachant ou en se montrant,

abattait ou relevait tour à tour. Mais, ne perdant jamais sa trempe

héroïque, il retrouvait dans les dangers la force calme, que les

souffrances et les contrariétés lui avaient enlevée un moment. On ne

serait pas juste envers cet homme de guerre supérieur, si on

n'ajoutait pas ici, qu'un grand fonds de bon sens se joignait chez lui

à l'inégalité d'humeur, pour le porter à blâmer chez Napoléon un

esprit d'entreprise immodéré, et à faire entendre souvent, au milieu

de nos plus beaux triomphes, de sinistres prophéties. Après le succès

de la guerre de Prusse, il aurait voulu qu'on s'arrêtât sur l'Oder, et

ne s'était pas imposé la moindre contrainte dans l'expression de cette

opinion. Parvenu à Bromberg à la suite d'une marche pénible, il

écrivit à Napoléon qu'il venait de parcourir un pays sablonneux,

stérile, sans habitants, comparable, sauf le ciel, au désert qu'on

traverse pour aller d'Égypte en Syrie; que le soldat était triste,

atteint de la fièvre, ce qui était dû à l'humidité du sol et de la

saison; que les Polonais étaient peu disposés à s'insurger, et

tremblants sous le joug de leurs maîtres; qu'il ne fallait pas juger

de leurs dispositions d'après l'enthousiasme factice de quelques

nobles attirés à Posen par l'amour du bruit et de la nouveauté; qu'au

fond ils étaient toujours légers, divisés, anarchiques, et qu'en

voulant les reconstituer en corps de nation, on épuiserait inutilement

le sang de la France pour une oeuvre sans solidité et sans durée.

[En marge: Comment Napoléon apprécie les rapports contradictoires de

ses lieutenants.]

Napoléon, demeuré à Berlin jusqu'aux derniers jours de novembre,

recevait, sans en être étonné, les rapports contradictoires de ses

lieutenants, et attendait que le mouvement produit par la présence des

Français eût éclaté dans toutes les provinces polonaises, pour se

faire une opinion à l'égard du rétablissement de la Pologne, et se

résoudre, ou à traverser cette contrée comme un champ de bataille, ou

à élever sur son sol un grand édifice politique. Il fit partir Murat,

après lui avoir spécifié de nouveau les conditions qu'il entendait

mettre à la restauration de la Pologne, et les instructions qu'il

voulait qu'on suivît en marchant sur Varsovie.

Les Russes étaient arrivés sur la Vistule, et avaient pris possession

de Varsovie. Le dernier corps prussien qui restât au roi

Frédéric-Guillaume, placé sous les ordres du général Lestocq, officier

sage autant que brave, était établi à Thorn, ayant des garnisons à

Graudenz et à Dantzig.

[En marge: Instructions militaires de Napoléon à ses lieutenants, dans

leur mouvement sur Varsovie.]

Napoléon voulut qu'en s'approchant de Varsovie, les divers corps de

l'armée française se serrassent les uns aux autres, afin qu'avec une

masse de 80 mille hommes, force bien supérieure à tout ce que les

Russes pouvaient réunir sur un même point, ses lieutenants fussent à

l'abri de tout échec. Il leur recommanda de ne pas rechercher, de ne

pas accepter de bataille, à moins qu'ils ne fussent en nombre

très-supérieur à l'ennemi, de s'avancer avec beaucoup de précautions,

et en appuyant tous à droite, pour se couvrir de la frontière

autrichienne. À cette époque, la Pilica, sur la rive gauche de la

Vistule, la Narew, sur la rive droite, toutes deux se jetant dans la

Vistule près de Varsovie, formaient la frontière autrichienne. En

appuyant donc à droite, à partir de Posen (voir la carte nº 37), on se

rapprochait de la Pilica et de la Narew, on était couvert de tous

côtés par la neutralité de l'Autriche. Si les Russes voulaient prendre

l'offensive, ils ne pouvaient le faire qu'en passant la Vistule sur

notre gauche, aux environs de Thorn, et alors, en se rabattant à

gauche, on obtenait l'un de ces trois résultats, ou de les rejeter

dans la Vistule, ou de les acculer à la mer, ou de les pousser sur les

baïonnettes de la seconde armée française en marche vers Posen. Il

faut ajouter, du reste, que si Napoléon, contre son usage, ne se

présentait pas cette fois en une seule masse devant l'ennemi, ce qui

aurait coupé court à toutes les difficultés, c'est parce qu'il savait

que les Russes n'étaient pas cinquante mille ensemble, et parce que la

fatigue extrême d'une partie de ses troupes, ayant couru jusqu'à

Prenzlow et jusqu'à Lubeck, l'obligeait à former deux armées, l'une

composée de ceux qui pouvaient marcher immédiatement, l'autre de ceux

qui avaient besoin de quelques jours de repos, avant de se remettre en

route. C'est ainsi que les circonstances entraînent des variations

dans l'application des principes les plus constants. C'est au tact du

grand général à modifier cette application avec sûreté et à-propos.

[En marge: Tous les corps français concentrés sur leur droite, pour se

porter à Varsovie.]

Napoléon enjoignit donc au maréchal Davout de se porter à droite,

comme le commandait la route de Posen à Varsovie, de passer par

Sempolno, Klodawa, Kutno, Sochaczew, Blonie, et d'envoyer ses dragons

directement sur la Vistule à Kowal, pour donner la main aux maréchaux

Lannes et Augereau. Lannes, après s'être dédommagé, au milieu de

l'abondance de Bromberg, des privations d'une longue route à travers

les sables, avait pris le pas sur Augereau. Il eut ordre de remonter

la Vistule, et par sa droite de se porter de Bromberg à Inowraclaw,

Brezesc, Kowal, défilant sous le canon de Thorn, et allant se lier au

corps du maréchal Davout, dont il dut former la gauche. Le maréchal

Augereau le suivit un peu après, et, parcourant la même route, vint

faire la gauche de Lannes.

[En marge: Le maréchal Davout et le prince Murat marchent sur

Varsovie.]

Le 16 novembre et les jours suivants, le maréchal Davout, précédé de

Murat, se porta de Posen, où il avait tout laissé dans un ordre

parfait, sur Sempolno, Klodawa, Kutno. Lannes, après avoir quitté

Bromberg et défilé à la vue de Thorn, en se couvrant de la Vistule, se

trouva de nouveau engagé dans les sables qui s'offrent généralement

dans cette partie du cours de la Vistule, rencontra une seconde fois

la stérilité, la disette, le désert, et n'en devint pas plus favorable

à la guerre qu'on allait entreprendre. Il vint, par Kowal et Kutno,

s'appuyer au corps du maréchal Davout. Augereau le suivait à la trace,

partageant ses impressions comme il lui arrivait souvent; car il avait

avec Lannes plus d'une analogie de caractère, quoique fort inférieur

en talents et en énergie.

Murat et Davout, peu tentés de livrer une bataille sans l'Empereur,

ayant ordre d'ailleurs de l'éviter, s'avancèrent avec beaucoup de

précaution jusqu'aux environs de Varsovie. Le 27 novembre, leur

cavalerie légère rejeta de Blonie un détachement ennemi, et se montra

jusqu'aux portes mêmes de la capitale. Partout on avait trouvé les

Russes en retraite, et occupés à détruire les vivres, ou à les

transporter de la rive gauche sur la droite de la Vistule. En se

retirant, ils ne firent que traverser Varsovie, qui ne leur semblait

plus un lieu sûr, à mesure que l'approche des Français y faisait

tressaillir tous les coeurs. Ils repassèrent donc la Vistule pour

s'enfermer dans le faubourg de Praga, situé, comme on sait, sur

l'autre bord du fleuve. En le repassant, ils détruisirent le pont de

Praga, et coulèrent à fond, ou emmenèrent avec eux, toutes les barques

qui pouvaient servir à créer des moyens de passage.

[En marge: Entrée de Murat à Varsovie.]

[En marge: Accueil que les Français reçoivent des Polonais.]

Le lendemain Murat, à la tête d'un régiment de chasseurs et des

dragons de la division Beaumont, entra dans Varsovie. À partir de

Posen, le peuple des petites villes et des campagnes avait paru moins

démonstratif qu'à Posen, parce qu'il était comprimé par la présence

des Russes. Mais chez une grande population, les élans sont

proportionnés au sentiment de sa force. Tous les habitants de Varsovie

étaient accourus hors des murs de la ville, à la rencontre des

Français. Depuis long-temps les Polonais, par un instinct secret,

regardaient les victoires de la France comme étant les victoires de la

Pologne elle-même. Ils avaient tressailli au bruit de la bataille

d'Austerlitz, gagnée si près des frontières de la Gallicie; et celle

d'Iéna, qui semblait gagnée sur la route même de Varsovie, l'entrée

des Français dans Berlin, l'apparition de Davout sur l'Oder, les

avaient remplis d'espérance. Ils voyaient enfin ces Français si

renommés, si attendus, et à leur tête ce brillant général de

cavalerie, aujourd'hui prince, demain roi, qui conduisait leur

avant-garde avec tant d'audace et d'éclat. Ils applaudirent avec

transport sa bonne mine, sa contenance héroïque à cheval, et le

saluèrent des cris mille fois répétés de _Vive l'Empereur! vivent les

Français!_ Ce fut un délire général, dans toutes les classes de la

population. Cette fois, on pouvait considérer la résurrection de la

Pologne comme un peu moins chimérique, en voyant apparaître la grande

armée, qui, sous le grand capitaine, avait vaincu toutes les armées de

l'Europe. La joie fut vive, profonde, sans réserve, chez ce malheureux

peuple, victime si long-temps de l'ambition des cours du Nord, de la

mollesse des cours du Midi, et se disant qu'enfin l'heure était venue

où l'empereur des Français allait réparer les faiblesses des rois de

France! Les Russes avaient détruit partout les vivres; mais

l'empressement des Polonais y suppléa. On se disputait les soldats et

les officiers français pour les loger et les nourrir.

[En marge: Entrée du maréchal Davout à Varsovie.]

Deux jours après, l'infanterie du maréchal Davout, qui n'avait pu

suivre la cavalerie d'un pas égal, entra dans Varsovie. Ce fut la même

ivresse, ce furent les mêmes démonstrations, à l'aspect de ces

vieilles bandes d'Awerstaedt, d'Austerlitz et de Marengo. Tout

paraissait beau dans ce premier moment, où la prévoyance des

difficultés était comme étouffée par la joie et l'espérance!

[En marge: Difficultés inhérentes au rétablissement de la Pologne.]

[En marge: Dispositions des nobles polonais en 1806.]

Napoléon songeait sincèrement, comme nous l'avons déjà dit, à

restaurer la Pologne. C'était, dans sa pensée, l'une des manières les

plus utiles, les mieux entendues, de renouveler cette Europe dont il

voulait changer la face. Lorsqu'en effet il créait des royaumes

nouveaux, pour en former les appuis de son jeune empire, rien n'était

plus naturel que de relever le plus brillant, le plus regrettable des

royaumes détruits. Mais, outre la difficulté d'arracher de grands

sacrifices de territoire à la Russie et à la Prusse, sacrifices qu'il

n'était possible de leur imposer qu'en les battant à outrance, il y

avait cette autre difficulté d'enlever les Gallicies à l'Autriche, et

si on laissait ces provinces en dehors, si on se contentait de refaire

la nouvelle Pologne avec les deux tiers de l'ancienne, on courait

encore le risque très-grave d'inspirer au cabinet de Vienne, par cette

reconstitution de la Pologne, un redoublement de défiance, de haine,

de mauvaise volonté, et d'amener peut-être une armée autrichienne sur

les derrières de l'armée française. Napoléon ne voulait donc prendre

avec les Polonais que des engagements conditionnels, et il était

décidé à ne proclamer leur indépendance que lorsqu'ils l'auraient

méritée par un élan unanime, par un grand zèle à le seconder, par la

résolution énergique de défendre la nouvelle patrie qu'on leur aurait

rendue. Malheureusement la haute noblesse polonaise, moins entraînée

que le peuple, découragée par les différentes insurrections qui

avaient été essayées, craignant d'être abandonnée après s'être

compromise, hésitait à se jeter dans les bras de Napoléon, et trouvait

dans sa situation actuelle quelque chose de mieux à faire que de

s'insurger, pour recevoir des Français une existence, indépendante,

mais dénuée d'appui, exposée à tous les périls, entre la Prusse,

l'Autriche et la Russie. Cette haute noblesse, tombée avec Varsovie

elle-même sous le joug de la Prusse, éprouvait pour cette cour

l'aversion que ressentaient tous les Polonais devenus Prussiens. La

plupart des membres de la noblesse de Varsovie eussent regardé comme

un heureux changement de fortune de devenir sujets d'Alexandre, à

condition d'être reconstitués en corps de nation, et de jouer, sous

l'empereur de Russie, le rôle que les Hongrois jouent sous l'empereur

d'Autriche. Être réunis en un même peuple, et transmis d'un maître

allemand à un maître slave, leur semblait un sort presque souhaitable,

le seul du moins auquel il fallût aspirer dans les circonstances

présentes. C'était, aux yeux de beaucoup d'entre eux, secrètement

influencés par les intrigues russes, l'unique reconstitution de la

Pologne qui fût praticable, car la Russie, disaient-ils, était près

d'eux, et en mesure de soutenir son ouvrage, une fois entrepris,

tandis que l'existence qu'on tiendrait de la France serait précaire,

éphémère, et s'évanouirait dès que l'armée française se serait

éloignée. Sans doute il y avait quelques raisons de prudence à faire

valoir en faveur de cette idée d'une demi-reconstitution de la

Pologne, née d'un demi-patriotisme: mais ceux qui formaient ce voeu

oubliaient, que, si l'existence que la Pologne pouvait recevoir de la

France, était exposée à périr lorsque les Français repasseraient le

Rhin, celle que les Russes lui donneraient, était exposée à un autre

danger, certain et prochain, au danger d'être absorbée dans le reste

de l'empire, de subir en un mot l'assimilation complète, résultat

auquel la Russie devait tendre sans cesse, et qu'elle ne manquerait

pas de réaliser à la première occasion, ainsi que les événements l'ont

prouvé depuis. Il fallait donc, ou renoncer à être Polonais, ou se

dévouer à Napoléon, se dévouer à tout prix, à tout risque, avec toutes

les incertitudes attachées à une telle entreprise, le jour où ce

puissant réformateur de l'Europe paraissait à Varsovie. Un sentiment

moins élevé agissait sur la portion de la noblesse qui accueillait

avec froideur la délivrance de la Pologne par la main des Français,

c'était la jalousie que lui inspiraient les généraux polonais formés

dans nos armées, arrivant avec de la réputation, des prétentions et un

sentiment exagéré de leur mérite. Ces divers motifs n'empêchaient pas

cependant la généralité de la noblesse d'éprouver une vive joie à la

vue des Français; seulement ils la rendaient plus prudente, et la

portaient à faire des conditions à un homme auquel le patriotisme

conseillait alors de n'en faire aucune. Mais les masses, plus

unanimes, moins retenues par la réflexion, et en ce moment meilleures,

car il est un instant, un seul, où la raison ne vaut pas

l'entraînement des passions, c'est celui où le dévouement, même

aveugle, est la condition nécessaire du salut d'un peuple, les masses,

disons-nous, voulaient qu'on se jetât dans les bras des Français, et y

poussaient tout le monde, peuple, nobles et prêtres.

[En marge: Voeux que la noblesse polonaise fait parvenir à Napoléon

par l'intermédiaire de Murat.]

[En marge: Murat indiqué comme le roi qui conviendrait aux Polonais,

tant par ses qualités militaires que par sa parenté impériale.]

Partagés entre ces sentiments contraires, les grands de Varsovie

s'empressèrent autour de Murat, et vinrent lui soumettre leurs voeux,

non pas à titre d'exigences, mais à titre de conseils, et dans le but,

disaient-ils, de produire chez le peuple polonais un soulèvement

universel. Ces voeux consistaient à demander que Napoléon proclamât

immédiatement l'indépendance de la Pologne, ne se bornât pas à cet

acte, mais choisît un roi dans sa propre famille, et le plaçât

solennellement sur le trône de Sobieski. Cette double garantie leur

étant donnée, ajoutaient-ils, les Polonais, ne doutant plus des

intentions de Napoléon, de sa ferme résolution de soutenir son

ouvrage, se livreraient à lui, corps et biens. Le roi à prendre dans

la famille impériale était tout désigné, c'était ce vaillant général

de cavalerie, si bien fait pour être le roi d'une nation à cheval,

c'était Murat lui-même, qui, en effet, nourrissait dans son coeur le

désir ardent d'une couronne, et particulièrement de celle qui

s'offrait à lui en ce moment, car elle convenait autant à ses

penchants héroïques, qu'à ses goûts frivoles et fastueux. Déjà même il

avait accommodé son costume à ce nouveau rôle, et il avait apporté de

Paris les vaines parures qui pouvaient donner à son uniforme français

quelque ressemblance avec l'uniforme polonais.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 49 段