d'ardeur. Les Polonais devenus Prussiens semblaient supporter plus
impatiemment que les autres le joug étranger. D'abord la race
allemande et la race slave se rencontrant sur cette frontière de la
Poméranie et du duché de Posen, avaient l'une pour l'autre une
aversion instinctive, naturellement plus vive sur la limite où elles
se touchaient. Indépendamment de cette aversion, suite ordinaire du
voisinage, les Polonais n'oubliaient pas que les Prussiens avaient été
sous le grand Frédéric les premiers auteurs du partage de la Pologne,
que depuis ils avaient agi avec une noire perfidie, et achevé la
ruine de leur patrie après en avoir favorisé l'insurrection. Enfin la
vue de Varsovie dans les mains des Prussiens, rendait ceux-ci les plus
odieux des copartageants. Ces sentiments de haine étaient poussés à ce
point que les Polonais auraient presque regardé comme une délivrance
d'échapper au roi de Prusse pour appartenir à un empereur de Russie,
qui, réunissant sous le même sceptre toutes les provinces polonaises,
se serait proclamé roi de Pologne. Le penchant à l'insurrection était
donc plus prononcé dans le duché de Posen que dans aucune autre partie
de la Pologne.
[En marge: Les bonnes dispositions des Français en entrant en Pologne
favorisées par l'accueil qu'ils reçoivent des habitants.]
Tel était, sous les rapports physiques et moraux, le pays que les
Français traversaient en ce moment. Transportés sous un climat si
différent de leur climat natal, si différent surtout des climats
d'Égypte et d'Italie, où ils avaient vécu si long-temps, ils étaient
comme toujours, gais, confiants, et trouvaient dans la nouveauté même
du pays qu'ils parcouraient le sujet de plaisanteries piquantes,
plutôt que de plaintes amères. D'ailleurs le bon accueil des habitants
les dédommageait de leurs peines, car, sur les routes et dans les
villages, les paysans accouraient à leur rencontre, leur offrant les
vivres et les boissons du pays.
[En marge: Enthousiasme de la province de Posen.]
Mais ce n'est pas dans les campagnes, c'est parmi les populations
agglomérées, c'est-à-dire au sein des villes, qu'éclate avec le plus
de force l'enthousiasme patriotique des peuples. À Posen, les
dispositions morales des Polonais se manifestèrent plus vivement que
partout ailleurs. Cette ville, qui contenait ordinairement quinze
mille âmes, en contint bientôt le double, par l'affluence des
habitants des provinces voisines, accourus au-devant de leurs
libérateurs. Ce fut dans les journées des 9, 10, 11 novembre, que les
trois divisions du corps de Davout entrèrent dans Posen. Elles y
furent reçues avec de tels transports d'enthousiasme que le grave
maréchal en fut touché, et qu'il céda lui-même à l'idée du
rétablissement de la Pologne; idée assez populaire dans la masse de
l'armée française, mais très-peu parmi ses chefs. Aussi écrivit-il à
l'Empereur des lettres fortement empreintes du sentiment qui venait
d'éclater autour de lui.
Il dit aux Polonais que pour reconstituer leur patrie, il fallait à
Napoléon la certitude d'un immense effort de leur part, d'abord pour
l'aider à remporter de grands succès, succès sans lesquels il ne
pourrait pas imposer à l'Europe le rétablissement de la Pologne,
ensuite pour lui inspirer quelque confiance dans la durée de l'oeuvre
qu'il allait entreprendre, oeuvre bien difficile, puisqu'il s'agissait
de restaurer un État, détruit depuis quarante années, et dégénéré
depuis plus d'un siècle. Les Polonais de Posen, plus enthousiastes que
ceux même de Varsovie, promirent avec un entier abandon tout ce qu'on
semblait désirer d'eux. Nobles, prêtres, peuple, souhaitaient avec
ardeur qu'on les délivrât du joug allemand, antipathique à leur
religion, à leurs moeurs, à leur race; et, à ce prix, il n'était rien
qu'ils ne fussent prêts à faire. Le maréchal Davout n'avait encore que
trois mille fusils à leur donner; ils se les distribuèrent
sur-le-champ, demandant à en avoir des milliers, et affirmant que,
quel qu'en fût le nombre, on trouverait des bras pour les porter. Le
peuple forma des bataillons d'infanterie, les nobles et leurs vassaux
des escadrons de cavalerie. Dans toutes les villes situées entre la
haute Warta et le haut Oder, la population, à l'approche des troupes
du prince Jérôme, chassa les autorités prussiennes, et ne leur fit
grâce de la vie, que parce que les troupes françaises empêchèrent
partout les violences et les excès. De Glogau à Kalisch, route du
prince Jérôme, l'insurrection fut générale.
[En marge: Création d'une autorité provisoire à Posen.]
On établit à Posen une autorité provisoire, avec laquelle on convint
des mesures nécessaires pour nourrir l'armée française à son passage.
Il ne pouvait être question d'imposer à la Pologne des contributions
de guerre. Il était entendu qu'on la tiendrait quitte des charges
imposées aux pays conquis, à condition toutefois que ses bras se
joindraient aux nôtres, et qu'elle nous céderait une partie des grains
dont elle était si abondamment pourvue. La nouvelle autorité polonaise
se concerta avec le maréchal Davout pour construire des fours, réunir
des blés, des fourrages, du bétail. Le zèle du pays, quelques fonds
saisis dans les caisses prussiennes, suffirent à ces premiers
préparatifs. Tout fut ainsi disposé pour recevoir le gros de l'armée
française, et surtout son chef, qu'on attendait avec une vive
curiosité, et d'ardentes espérances.
[En marge: Marche du maréchal Augereau entre la Posnamie et la
Poméranie.]
À peu près en même temps, le maréchal Augereau avait cheminé sur la
lisière qui sépare la Posnanie de la Poméranie, laissant la Warta à
droite, et se portant à gauche le long de la Netze. Il passa par
Landsberg, Driesen, Schneidmühl (voir la carte nº 37), à travers un
pays triste, pauvre, médiocrement peuplé, qui ne pouvait donner des
signes de vie fort expressifs. Le maréchal Augereau ne rencontra rien
qui put exalter son imagination, eut beaucoup de peine à marcher, et
aurait eu encore plus de peine à vivre, sans un convoi de caissons qui
transportait le pain de ses troupes. Aux environs de Nackel les eaux
cessent de couler vers l'Oder, et commencent à couler vers la Vistule.
Un canal joignant la Netze avec la Vistule, part de Nackel, et aboutit
à la ville de Bromberg, qui est l'entrepôt du commerce du pays. Le
corps d'Augereau y trouva quelque soulagement à ses fatigues.
[En marge: Marche du maréchal Lannes dans le même pays.]
[En marge: Impressions qu'éprouve le maréchal Lannes en traversant le
duché de Posen, et jugement qu'il porte à l'égard du rétablissement de
la Pologne.]
Le maréchal Lannes s'était avancé par Stettin, Stargard,
Deutsch-Krone, Schneidmühl, Nackel, et Bromberg, flanquant la marche
du corps d'Augereau, comme celui-ci flanquait la marche du corps de
Davout. Il longeait, lui aussi, la limite du pays allemand et
polonais, et parcourait un sol plus difficile, plus triste encore que
celui qu'avait traversé le maréchal Augereau. Il voyait les Allemands
hostiles, les Polonais timides, et, dominé par les impressions qu'il
recevait d'un pays sauvage et désert, par les renseignements qu'il
recueillait sur les Polonais, dans une contrée qui ne leur était pas
favorable, il fut porté à regarder comme une oeuvre téméraire, et même
folle, le rétablissement de la Pologne. Nous avons déjà parlé de cet
homme rare, de ses qualités, de ses défauts: il faudra en parler
souvent encore, dans le récit d'une époque pendant laquelle il a tant
prodigué sa noble vie. Lannes, impétueux dans ses sentiments, dès lors
inégal de caractère, enclin à l'humeur, même envers son maître qu'il
aimait, était de ceux que le soleil, en se cachant ou en se montrant,
abattait ou relevait tour à tour. Mais, ne perdant jamais sa trempe
héroïque, il retrouvait dans les dangers la force calme, que les
souffrances et les contrariétés lui avaient enlevée un moment. On ne
serait pas juste envers cet homme de guerre supérieur, si on
n'ajoutait pas ici, qu'un grand fonds de bon sens se joignait chez lui
à l'inégalité d'humeur, pour le porter à blâmer chez Napoléon un
esprit d'entreprise immodéré, et à faire entendre souvent, au milieu
de nos plus beaux triomphes, de sinistres prophéties. Après le succès
de la guerre de Prusse, il aurait voulu qu'on s'arrêtât sur l'Oder, et
ne s'était pas imposé la moindre contrainte dans l'expression de cette
opinion. Parvenu à Bromberg à la suite d'une marche pénible, il
écrivit à Napoléon qu'il venait de parcourir un pays sablonneux,
stérile, sans habitants, comparable, sauf le ciel, au désert qu'on
traverse pour aller d'Égypte en Syrie; que le soldat était triste,
atteint de la fièvre, ce qui était dû à l'humidité du sol et de la
saison; que les Polonais étaient peu disposés à s'insurger, et
tremblants sous le joug de leurs maîtres; qu'il ne fallait pas juger
de leurs dispositions d'après l'enthousiasme factice de quelques
nobles attirés à Posen par l'amour du bruit et de la nouveauté; qu'au
fond ils étaient toujours légers, divisés, anarchiques, et qu'en
voulant les reconstituer en corps de nation, on épuiserait inutilement
le sang de la France pour une oeuvre sans solidité et sans durée.
[En marge: Comment Napoléon apprécie les rapports contradictoires de
ses lieutenants.]
Napoléon, demeuré à Berlin jusqu'aux derniers jours de novembre,
recevait, sans en être étonné, les rapports contradictoires de ses
lieutenants, et attendait que le mouvement produit par la présence des
Français eût éclaté dans toutes les provinces polonaises, pour se
faire une opinion à l'égard du rétablissement de la Pologne, et se
résoudre, ou à traverser cette contrée comme un champ de bataille, ou
à élever sur son sol un grand édifice politique. Il fit partir Murat,
après lui avoir spécifié de nouveau les conditions qu'il entendait
mettre à la restauration de la Pologne, et les instructions qu'il
voulait qu'on suivît en marchant sur Varsovie.
Les Russes étaient arrivés sur la Vistule, et avaient pris possession
de Varsovie. Le dernier corps prussien qui restât au roi
Frédéric-Guillaume, placé sous les ordres du général Lestocq, officier
sage autant que brave, était établi à Thorn, ayant des garnisons à
Graudenz et à Dantzig.
[En marge: Instructions militaires de Napoléon à ses lieutenants, dans
leur mouvement sur Varsovie.]
Napoléon voulut qu'en s'approchant de Varsovie, les divers corps de
l'armée française se serrassent les uns aux autres, afin qu'avec une
masse de 80 mille hommes, force bien supérieure à tout ce que les
Russes pouvaient réunir sur un même point, ses lieutenants fussent à
l'abri de tout échec. Il leur recommanda de ne pas rechercher, de ne
pas accepter de bataille, à moins qu'ils ne fussent en nombre
très-supérieur à l'ennemi, de s'avancer avec beaucoup de précautions,
et en appuyant tous à droite, pour se couvrir de la frontière
autrichienne. À cette époque, la Pilica, sur la rive gauche de la
Vistule, la Narew, sur la rive droite, toutes deux se jetant dans la
Vistule près de Varsovie, formaient la frontière autrichienne. En
appuyant donc à droite, à partir de Posen (voir la carte nº 37), on se
rapprochait de la Pilica et de la Narew, on était couvert de tous
côtés par la neutralité de l'Autriche. Si les Russes voulaient prendre
l'offensive, ils ne pouvaient le faire qu'en passant la Vistule sur
notre gauche, aux environs de Thorn, et alors, en se rabattant à
gauche, on obtenait l'un de ces trois résultats, ou de les rejeter
dans la Vistule, ou de les acculer à la mer, ou de les pousser sur les
baïonnettes de la seconde armée française en marche vers Posen. Il
faut ajouter, du reste, que si Napoléon, contre son usage, ne se
présentait pas cette fois en une seule masse devant l'ennemi, ce qui
aurait coupé court à toutes les difficultés, c'est parce qu'il savait
que les Russes n'étaient pas cinquante mille ensemble, et parce que la
fatigue extrême d'une partie de ses troupes, ayant couru jusqu'à
Prenzlow et jusqu'à Lubeck, l'obligeait à former deux armées, l'une
composée de ceux qui pouvaient marcher immédiatement, l'autre de ceux
qui avaient besoin de quelques jours de repos, avant de se remettre en
route. C'est ainsi que les circonstances entraînent des variations
dans l'application des principes les plus constants. C'est au tact du
grand général à modifier cette application avec sûreté et à-propos.
[En marge: Tous les corps français concentrés sur leur droite, pour se
porter à Varsovie.]
Napoléon enjoignit donc au maréchal Davout de se porter à droite,
comme le commandait la route de Posen à Varsovie, de passer par
Sempolno, Klodawa, Kutno, Sochaczew, Blonie, et d'envoyer ses dragons
directement sur la Vistule à Kowal, pour donner la main aux maréchaux
Lannes et Augereau. Lannes, après s'être dédommagé, au milieu de
l'abondance de Bromberg, des privations d'une longue route à travers
les sables, avait pris le pas sur Augereau. Il eut ordre de remonter
la Vistule, et par sa droite de se porter de Bromberg à Inowraclaw,
Brezesc, Kowal, défilant sous le canon de Thorn, et allant se lier au
corps du maréchal Davout, dont il dut former la gauche. Le maréchal
Augereau le suivit un peu après, et, parcourant la même route, vint
faire la gauche de Lannes.
[En marge: Le maréchal Davout et le prince Murat marchent sur
Varsovie.]
Le 16 novembre et les jours suivants, le maréchal Davout, précédé de
Murat, se porta de Posen, où il avait tout laissé dans un ordre
parfait, sur Sempolno, Klodawa, Kutno. Lannes, après avoir quitté
Bromberg et défilé à la vue de Thorn, en se couvrant de la Vistule, se
trouva de nouveau engagé dans les sables qui s'offrent généralement
dans cette partie du cours de la Vistule, rencontra une seconde fois
la stérilité, la disette, le désert, et n'en devint pas plus favorable
à la guerre qu'on allait entreprendre. Il vint, par Kowal et Kutno,
s'appuyer au corps du maréchal Davout. Augereau le suivait à la trace,
partageant ses impressions comme il lui arrivait souvent; car il avait
avec Lannes plus d'une analogie de caractère, quoique fort inférieur
en talents et en énergie.
Murat et Davout, peu tentés de livrer une bataille sans l'Empereur,
ayant ordre d'ailleurs de l'éviter, s'avancèrent avec beaucoup de
précaution jusqu'aux environs de Varsovie. Le 27 novembre, leur
cavalerie légère rejeta de Blonie un détachement ennemi, et se montra
jusqu'aux portes mêmes de la capitale. Partout on avait trouvé les
Russes en retraite, et occupés à détruire les vivres, ou à les
transporter de la rive gauche sur la droite de la Vistule. En se
retirant, ils ne firent que traverser Varsovie, qui ne leur semblait
plus un lieu sûr, à mesure que l'approche des Français y faisait
tressaillir tous les coeurs. Ils repassèrent donc la Vistule pour
s'enfermer dans le faubourg de Praga, situé, comme on sait, sur
l'autre bord du fleuve. En le repassant, ils détruisirent le pont de
Praga, et coulèrent à fond, ou emmenèrent avec eux, toutes les barques
qui pouvaient servir à créer des moyens de passage.
[En marge: Entrée de Murat à Varsovie.]
[En marge: Accueil que les Français reçoivent des Polonais.]
Le lendemain Murat, à la tête d'un régiment de chasseurs et des
dragons de la division Beaumont, entra dans Varsovie. À partir de
Posen, le peuple des petites villes et des campagnes avait paru moins
démonstratif qu'à Posen, parce qu'il était comprimé par la présence
des Russes. Mais chez une grande population, les élans sont
proportionnés au sentiment de sa force. Tous les habitants de Varsovie
étaient accourus hors des murs de la ville, à la rencontre des
Français. Depuis long-temps les Polonais, par un instinct secret,
regardaient les victoires de la France comme étant les victoires de la
Pologne elle-même. Ils avaient tressailli au bruit de la bataille
d'Austerlitz, gagnée si près des frontières de la Gallicie; et celle
d'Iéna, qui semblait gagnée sur la route même de Varsovie, l'entrée
des Français dans Berlin, l'apparition de Davout sur l'Oder, les
avaient remplis d'espérance. Ils voyaient enfin ces Français si
renommés, si attendus, et à leur tête ce brillant général de
cavalerie, aujourd'hui prince, demain roi, qui conduisait leur
avant-garde avec tant d'audace et d'éclat. Ils applaudirent avec
transport sa bonne mine, sa contenance héroïque à cheval, et le
saluèrent des cris mille fois répétés de _Vive l'Empereur! vivent les
Français!_ Ce fut un délire général, dans toutes les classes de la
population. Cette fois, on pouvait considérer la résurrection de la
Pologne comme un peu moins chimérique, en voyant apparaître la grande
armée, qui, sous le grand capitaine, avait vaincu toutes les armées de
l'Europe. La joie fut vive, profonde, sans réserve, chez ce malheureux
peuple, victime si long-temps de l'ambition des cours du Nord, de la
mollesse des cours du Midi, et se disant qu'enfin l'heure était venue
où l'empereur des Français allait réparer les faiblesses des rois de
France! Les Russes avaient détruit partout les vivres; mais
l'empressement des Polonais y suppléa. On se disputait les soldats et
les officiers français pour les loger et les nourrir.
[En marge: Entrée du maréchal Davout à Varsovie.]
Deux jours après, l'infanterie du maréchal Davout, qui n'avait pu
suivre la cavalerie d'un pas égal, entra dans Varsovie. Ce fut la même
ivresse, ce furent les mêmes démonstrations, à l'aspect de ces
vieilles bandes d'Awerstaedt, d'Austerlitz et de Marengo. Tout
paraissait beau dans ce premier moment, où la prévoyance des
difficultés était comme étouffée par la joie et l'espérance!
[En marge: Difficultés inhérentes au rétablissement de la Pologne.]
[En marge: Dispositions des nobles polonais en 1806.]
Napoléon songeait sincèrement, comme nous l'avons déjà dit, à
restaurer la Pologne. C'était, dans sa pensée, l'une des manières les
plus utiles, les mieux entendues, de renouveler cette Europe dont il
voulait changer la face. Lorsqu'en effet il créait des royaumes
nouveaux, pour en former les appuis de son jeune empire, rien n'était
plus naturel que de relever le plus brillant, le plus regrettable des
royaumes détruits. Mais, outre la difficulté d'arracher de grands
sacrifices de territoire à la Russie et à la Prusse, sacrifices qu'il
n'était possible de leur imposer qu'en les battant à outrance, il y
avait cette autre difficulté d'enlever les Gallicies à l'Autriche, et
si on laissait ces provinces en dehors, si on se contentait de refaire
la nouvelle Pologne avec les deux tiers de l'ancienne, on courait
encore le risque très-grave d'inspirer au cabinet de Vienne, par cette
reconstitution de la Pologne, un redoublement de défiance, de haine,
de mauvaise volonté, et d'amener peut-être une armée autrichienne sur
les derrières de l'armée française. Napoléon ne voulait donc prendre
avec les Polonais que des engagements conditionnels, et il était
décidé à ne proclamer leur indépendance que lorsqu'ils l'auraient
méritée par un élan unanime, par un grand zèle à le seconder, par la
résolution énergique de défendre la nouvelle patrie qu'on leur aurait
rendue. Malheureusement la haute noblesse polonaise, moins entraînée
que le peuple, découragée par les différentes insurrections qui
avaient été essayées, craignant d'être abandonnée après s'être
compromise, hésitait à se jeter dans les bras de Napoléon, et trouvait
dans sa situation actuelle quelque chose de mieux à faire que de
s'insurger, pour recevoir des Français une existence, indépendante,
mais dénuée d'appui, exposée à tous les périls, entre la Prusse,
l'Autriche et la Russie. Cette haute noblesse, tombée avec Varsovie
elle-même sous le joug de la Prusse, éprouvait pour cette cour
l'aversion que ressentaient tous les Polonais devenus Prussiens. La
plupart des membres de la noblesse de Varsovie eussent regardé comme
un heureux changement de fortune de devenir sujets d'Alexandre, à
condition d'être reconstitués en corps de nation, et de jouer, sous
l'empereur de Russie, le rôle que les Hongrois jouent sous l'empereur
d'Autriche. Être réunis en un même peuple, et transmis d'un maître
allemand à un maître slave, leur semblait un sort presque souhaitable,
le seul du moins auquel il fallût aspirer dans les circonstances
présentes. C'était, aux yeux de beaucoup d'entre eux, secrètement
influencés par les intrigues russes, l'unique reconstitution de la
Pologne qui fût praticable, car la Russie, disaient-ils, était près
d'eux, et en mesure de soutenir son ouvrage, une fois entrepris,
tandis que l'existence qu'on tiendrait de la France serait précaire,
éphémère, et s'évanouirait dès que l'armée française se serait
éloignée. Sans doute il y avait quelques raisons de prudence à faire
valoir en faveur de cette idée d'une demi-reconstitution de la
Pologne, née d'un demi-patriotisme: mais ceux qui formaient ce voeu
oubliaient, que, si l'existence que la Pologne pouvait recevoir de la
France, était exposée à périr lorsque les Français repasseraient le
Rhin, celle que les Russes lui donneraient, était exposée à un autre
danger, certain et prochain, au danger d'être absorbée dans le reste
de l'empire, de subir en un mot l'assimilation complète, résultat
auquel la Russie devait tendre sans cesse, et qu'elle ne manquerait
pas de réaliser à la première occasion, ainsi que les événements l'ont
prouvé depuis. Il fallait donc, ou renoncer à être Polonais, ou se
dévouer à Napoléon, se dévouer à tout prix, à tout risque, avec toutes
les incertitudes attachées à une telle entreprise, le jour où ce
puissant réformateur de l'Europe paraissait à Varsovie. Un sentiment
moins élevé agissait sur la portion de la noblesse qui accueillait
avec froideur la délivrance de la Pologne par la main des Français,
c'était la jalousie que lui inspiraient les généraux polonais formés
dans nos armées, arrivant avec de la réputation, des prétentions et un
sentiment exagéré de leur mérite. Ces divers motifs n'empêchaient pas
cependant la généralité de la noblesse d'éprouver une vive joie à la
vue des Français; seulement ils la rendaient plus prudente, et la
portaient à faire des conditions à un homme auquel le patriotisme
conseillait alors de n'en faire aucune. Mais les masses, plus
unanimes, moins retenues par la réflexion, et en ce moment meilleures,
car il est un instant, un seul, où la raison ne vaut pas
l'entraînement des passions, c'est celui où le dévouement, même
aveugle, est la condition nécessaire du salut d'un peuple, les masses,
disons-nous, voulaient qu'on se jetât dans les bras des Français, et y
poussaient tout le monde, peuple, nobles et prêtres.
[En marge: Voeux que la noblesse polonaise fait parvenir à Napoléon
par l'intermédiaire de Murat.]
[En marge: Murat indiqué comme le roi qui conviendrait aux Polonais,
tant par ses qualités militaires que par sa parenté impériale.]
Partagés entre ces sentiments contraires, les grands de Varsovie
s'empressèrent autour de Murat, et vinrent lui soumettre leurs voeux,
non pas à titre d'exigences, mais à titre de conseils, et dans le but,
disaient-ils, de produire chez le peuple polonais un soulèvement
universel. Ces voeux consistaient à demander que Napoléon proclamât
immédiatement l'indépendance de la Pologne, ne se bornât pas à cet
acte, mais choisît un roi dans sa propre famille, et le plaçât
solennellement sur le trône de Sobieski. Cette double garantie leur
étant donnée, ajoutaient-ils, les Polonais, ne doutant plus des
intentions de Napoléon, de sa ferme résolution de soutenir son
ouvrage, se livreraient à lui, corps et biens. Le roi à prendre dans
la famille impériale était tout désigné, c'était ce vaillant général
de cavalerie, si bien fait pour être le roi d'une nation à cheval,
c'était Murat lui-même, qui, en effet, nourrissait dans son coeur le
désir ardent d'une couronne, et particulièrement de celle qui
s'offrait à lui en ce moment, car elle convenait autant à ses
penchants héroïques, qu'à ses goûts frivoles et fastueux. Déjà même il
avait accommodé son costume à ce nouveau rôle, et il avait apporté de
Paris les vaines parures qui pouvaient donner à son uniforme français
quelque ressemblance avec l'uniforme polonais.