[En marge: Napoléon laisse exister l'administration prussienne, et

s'en sert pour percevoir à son profit les revenus du pays.]

Napoléon décida qu'on laisserait exister cette administration, même

avec ses abus, que M. Daru eut bientôt découverts, et qu'il signala au

gouvernement prussien lui-même pour l'aider à les corriger; qu'auprès

de chaque administration provinciale il y aurait un agent français

chargé de tenir la main à la perception des revenus, et à leur

versement dans la caisse centrale de l'armée française. M. Daru devait

veiller sur ces agents, et centraliser leurs opérations. Ainsi les

finances de la Prusse allaient être administrées pour le compte de

Napoléon, et à son profit. Toutefois on prévoyait que le produit

annuel de 120 millions tomberait à 70 ou 80 par suite des

circonstances présentes. Napoléon, usant de son droit de conquête, ne

se contenta pas des impôts ordinaires; il décréta en outre une

contribution de guerre, qui, pour la Prusse entière, pouvait s'élever

à 200 millions. Elle devait être perçue peu à peu, pendant la durée de

l'occupation, et en sus des impôts ordinaires. Napoléon leva aussi une

contribution de guerre sur la Hesse, le Brunswick, le Hanovre et les

villes anséatiques, indépendamment de la saisie des marchandises

anglaises.

À ce prix, l'armée devait se nourrir elle-même, et ne rien consommer

sans le payer. De nombreux achats de chevaux, d'immenses commandes en

habillements, chaussures, harnachements, voitures d'artillerie, faites

dans toutes les villes, mais plus particulièrement à Berlin, dans le

but d'occuper les ouvriers, et de pourvoir aux besoins de l'armée

française, furent acquittés sur le produit des contributions tant

ordinaires qu'extraordinaires.

Ces contributions, fort pesantes sans doute, étaient cependant la

moins vexatoire de toutes les manières d'exercer le droit de la

guerre, qui autorise le vainqueur à vivre sur le pays vaincu, car, au

gaspillage des soldats, on substituait la perception régulière de

l'impôt. Du reste, la discipline la plus sévère, le respect le plus

complet des propriétés privées, sauf les ravages du champ de bataille,

heureusement réservés à bien peu de localités, compensaient ces

inévitables rigueurs de la guerre. Et assurément, si on remonte dans

le passé, on verra que jamais les armées ne s'étaient comportées avec

moins de barbarie et autant d'humanité.

[En marge: Paix avec la Saxe, et admission de cette cour allemande

dans la confédération du Rhin.]

Napoléon, disposé par politique à ménager la cour de Saxe, lui avait

offert après Iéna un armistice et la paix. Cette cour, honnête et

timide, avait accepté avec joie un pareil acte de clémence, et s'était

livrée à la discrétion du vainqueur. Napoléon convint de l'admettre

dans la nouvelle confédération rhénane, de changer en titre de roi le

titre d'électeur que portait son souverain, à la condition d'un

contingent militaire de 20 mille hommes, réduit pour cette fois à 6

mille, en considération des circonstances. Cette extension de la

confédération du Rhin présentait de grands avantages, car elle

assurait à nos armées le libre passage à travers l'Allemagne, et la

possession en tout temps de la ligne de l'Elbe. Pour compenser les

charges de l'occupation militaire qui furent épargnées à la Saxe par

ce traité, elle promit de payer une contribution de 25 millions,

acquittables en argent, ou en lettres de change à courte échéance.

Napoléon pouvait donc disposer, pour la durée de la guerre, de trois

cents millions au moins. Poussant la prévoyance à son dernier terme,

il ne permit pas que son ministre du trésor s'endormît sur la

confiance des ressources trouvées en Allemagne. Il était dû à la

grande armée 24 millions de solde arriérée. Napoléon exigea que cette

somme fût déposée, partie à Strasbourg, partie à Paris, en espèces

métalliques, parce qu'il ne voulait pas que, dans un moment pressant,

on fût obligé de courir après des valeurs qui auraient été engagées

pour un temps plus ou moins long. Il les laissa ainsi en dépôt à Paris

et sur le Rhin, sauf à en user plus tard, et provisoirement il fit

acquitter la solde arriérée sur les revenus du pays conquis, afin que

ses soldats pussent se servir de leur prêt, pendant qu'ils étaient

encore dans les villes de la Prusse, et qu'ils pouvaient se procurer

les jouissances qu'on ne trouve qu'au milieu des grandes populations.

Toutes ces dispositions terminées, le général Clarke laissé à Berlin

pour gouverner politiquement la Prusse, et M. Daru pour l'administrer

financièrement, Napoléon ébranla ses colonnes pour entrer en Pologne.

[En marge: Le roi de Prusse ayant refusé l'armistice proposé, la

reprise des opérations devient imminente.]

Le roi de Prusse n'avait point accepté l'armistice proposé, parce que

les conditions en étaient trop rigoureuses, et aussi parce qu'on le

lui avait trop fait attendre. Rejoint par Duroc à Osterode, dans la

vieille Prusse, il répondit que malgré le plus sincère désir de

suspendre le cours d'une guerre désastreuse, il ne pouvait consentir

aux sacrifices exigés de lui; qu'en lui demandant, outre la partie de

ses États déjà envahie, la province de Posen et la ligne de la

Vistule, on le laissait sans territoire et sans ressources, on livrait

surtout la Pologne à une insurrection inévitable; qu'il se résignait

donc à continuer la guerre, qu'il agissait ainsi par nécessité, et

aussi par fidélité à ses engagements, car ayant appelé les Russes, il

lui était impossible de les renvoyer après l'appel qu'il leur avait

adressé, et auquel ils avaient répondu avec le plus cordial

empressement.

[En marge: Retraite définitive de M. d'Haugwitz, et union plus intime

de la Prusse avec la Russie.]

Vainement MM. d'Haugwitz et de Lucchesini, qui, après avoir partagé un

instant le vertige général de la nation prussienne, avaient été

ramenés à la raison par le malheur, réunirent-ils leurs efforts pour

faire accepter l'armistice tel quel, en disant que ce qu'on refusait à

Napoléon, il allait le conquérir en quinze jours, qu'on laissait

échapper l'occasion d'arrêter la guerre et ses ravages, que si l'on

traitait actuellement, on perdrait sans doute les provinces situées à

la gauche de l'Elbe, mais que si on traitait plus tard, on perdrait

avec ces provinces, la Pologne elle-même; vainement MM. d'Haugwitz et

de Lucchesini donnèrent-ils ces conseils, leur sagesse tardive

n'obtint aucun crédit. En se rendant à Koenigsberg on s'était approché

des influences russes; l'infortune qui avait calmé les gens sages,

avait exalté au contraire les gens dénués de raison, et le parti de

la guerre au lieu de s'imputer à lui-même les revers de la Prusse, les

attribuait aux prétendues trahisons du parti de la paix. La reine,

irritée par la douleur, insistait plus que jamais pour qu'on tentât de

nouveau la fortune des armes avec ce qui restait de forces

prussiennes, avec l'appui des Russes, et à la faveur des distances,

qui étaient un grand avantage pour le vaincu, un grand désavantage

pour le vainqueur. MM. d'Haugwitz et de Lucchesini, privés de toute

autorité, poursuivis d'injustes accusations, quelquefois accablés

d'outrages, demandèrent et obtinrent leur démission. Le roi, plus

équitable que la cour, la leur accorda avec des égards infinis,

surtout pour M. d'Haugwitz, dont il n'avait pas cessé d'apprécier les

lumières, de reconnaître les longs services, et dont il déplorait de

n'avoir pas toujours suivi les conseils.

[En marge: Arrivée des Russes, sur la Vistule, au nombre de 120 mille

hommes.]

Les Russes arrivaient en effet sur le Niémen. Un premier corps de

cinquante mille hommes, commandé par le général Benningsen, avait

passé le Niémen le 1er novembre, et s'avançait sur la Vistule. Un

second, d'égale force, conduit par le général Buxhoewden, suivait le

premier. Une réserve s'organisait sous le général Essen. Une partie

des troupes du général Michelson remontait le Dniester pour accourir

en Pologne. Toutefois la garde impériale n'avait pas encore quitté

Saint-Pétersbourg. Une nuée de Cosaques, sortis de leurs déserts,

précédaient les troupes régulières. Telles étaient les forces

actuellement disponibles de ce vaste empire, qui, pour la seconde

fois, montrait que ses ressources n'égalaient pas encore ses

prétentions. Joints aux Prussiens, et en attendant la réserve du

général Essen, les Russes pouvaient se présenter sur la Vistule au

nombre de 120 mille hommes. Il n'y avait pas de quoi embarrasser

Napoléon, si le climat ne venait apporter aux soldats du Nord un

redoutable secours: et par le climat nous n'entendons pas seulement le

froid, mais le sol, la difficulté de marcher et de vivre dans ces

immenses plaines, alternativement boueuses ou sablonneuses, et plus

couvertes de bois que de cultures.

[En marge: Les Anglais promettent de grands secours pour cette

campagne.]

Les Anglais, il est vrai, promettaient une puissante coopération en

argent, en matériel, et même en hommes. Ils annonçaient des

débarquements sur différents points des côtes de France et

d'Allemagne, et notamment une expédition dans la Poméranie suédoise,

sur les derrières de l'armée française. Ils avaient, effectivement, un

pied-à-terre fort commode dans la place inondée de Stralsund, située

sur les dernières langues de terre du continent allemand. Ce point

était gardé par les Suédois, et tout préparé à recevoir les troupes

anglaises dans un asile presque inviolable. Mais il était probable que

l'empressement à s'emparer des riches colonies de la Hollande et de

l'Espagne, mal défendues en ce moment, à cause des préoccupations de

la guerre continentale, absorberait l'attention et les forces des

Anglais. Une dernière ressource, beaucoup plus vaine encore que celle

qu'on attendait des Anglais, formait le complément des moyens de la

coalition, c'était l'intervention supposée de l'Autriche. On se

flattait que, si un seul succès couronnait les efforts des Prussiens

et des Russes, l'Autriche se déclarerait en leur faveur; et on

comptait presque dans l'effectif des troupes belligérantes, les 80

mille Autrichiens, actuellement réunis en Bohême et en Gallicie.

Tout cela inquiétait peu Napoléon, qui n'avait jamais été plus rempli

de confiance et d'orgueil. Le refus de l'armistice ne l'avait ni

surpris, ni contrarié. «Votre Majesté, écrivit-il au roi de Prusse,

m'a fait déclarer qu'elle s'était jetée dans les bras des Russes...

l'avenir fera connaître si elle a choisi le meilleur parti, et le plus

efficace... Elle a pris le cornet, et joué aux dés; les dés en

décideront.»

[En marge: Dispositions militaires de Napoléon pour entrer en

Pologne.]

[En marge: Emploi du 8e corps pour couvrir le littoral de

l'Allemagne.]

Voici quelles furent les dispositions militaires de Napoléon pour

pénétrer en Pologne. Il n'avait rien d'immédiat à redouter du côté des

Autrichiens, ses préparatifs généraux en France comme en Italie, sa

diplomatie en Orient, ayant paré à tout ce qu'on pouvait craindre de

leur part. Les débarquements des Anglais et des Suédois en Poméranie,

tendant à soulever sur ses derrières la Prusse souffrante, humiliée,

présentaient un danger plus réel. Toutefois il n'attachait pas même

une grande importance à ce danger, car, écrivait-il à son frère Louis,

qui l'importunait de ses alarmes, les Anglais ont bien autre chose à

faire que de débarquer en France, en Hollande, en Poméranie. Ils

aiment mieux piller les colonies de toutes les nations, que d'essayer

des descentes, dont ils ne retirent d'autre avantage que celui d'être

honteusement jetés à la mer.--Napoléon croyait tout au plus à une

pointe des Suédois, qui avaient 12 ou 15 mille hommes à Stralsund. En

tout cas le 8e corps confié au maréchal Mortier était chargé de

pourvoir à ces éventualités. Ce corps, qui avait eu pour première

mission d'occuper la Hesse, et de relier la grande armée avec le Rhin,

devait, maintenant que la Hesse était désarmée, contenir la Prusse, et

garder le littoral de l'Allemagne. Il était composé de quatre

divisions: une hollandaise, devenue vacante par le retour du roi Louis

en Hollande; une italienne, acheminée par la Hesse vers le Hanovre;

deux françaises, qui allaient se compléter avec une partie des

régiments nouvellement tirés de France. Une portion de ces troupes

devait assiéger la place hanovrienne d'Hameln, restée aux mains des

Prussiens, une autre occuper les villes anséatiques. Le surplus,

établi vers Stralsund et Anklam, était destiné à ramener les Suédois

dans Stralsund, s'ils en sortaient, ou à se porter sur Berlin, si un

accès de désespoir s'emparait du peuple de la capitale.

[En marge: Précautions pour la garde de Berlin.]

Le général Clarke avait ordre de se concerter avec le maréchal Mortier

pour parer à tous les accidents. On n'avait pas laissé un fusil dans

Berlin, et on avait transporté à Spandau tout le matériel militaire.

Seize cents bourgeois fournissaient la garde de Berlin avec huit cents

fusils qu'ils se transmettaient, n'étant de garde que huit cents à la

fois. Le général Clarke, s'il éclatait un mouvement de quelque

importance, devait se retirer à Spandau, et y attendre le maréchal

Mortier. Le vaste dépôt de cavalerie établi à Potsdam pouvait toujours

fournir un millier de chevaux pour faire des patrouilles, et saisir

les hommes isolés qui couraient la campagne, depuis la dispersion de

l'armée prussienne. La prévoyance avait été poussée jusqu'à fouiller

les bois, afin de recueillir les canons que les Prussiens avaient

cachés en fuyant, et de les renfermer dans les places fortes.

[En marge: Le corps du maréchal Davout acheminé le premier vers la

Pologne.]

[En marge: Le maréchal Augereau acheminé le second.]

[En marge: Le maréchal Lannes acheminé le troisième.]

[En marge: Murat chargé du commandement général des troupes qui

s'avancent en Pologne.]

Le corps du maréchal Davout, entré à Berlin avant tous les autres,

avait eu le temps de s'y reposer. Napoléon l'achemina le premier sur

Custrin, et de Custrin sur la capitale du grand-duché de Posen. Le

corps du maréchal Augereau, arrivé le second à Berlin, et suffisamment

reposé aussi, fut envoyé par Custrin et Landsberg sur la Netze, route

de la Vistule, avec la mission de marcher à gauche du maréchal Davout.

Plus à gauche encore le maréchal Lannes, établi à Stettin depuis la

capitulation de Prenzlow, ayant un peu refait ses troupes dans cette

résidence, renforcé du 28e léger, pourvu de capotes et de souliers,

avait ordre de prendre des vivres pour huit jours, de franchir l'Oder,

de passer par Stargard et Schneidmühl, et de se réunir à Augereau sur

la Netze. Il est inutile d'ajouter qu'il ne devait pas quitter Stettin

sans avoir mis cette place en état de défense. L'infatigable Murat

enfin, laissant sa cavalerie revenir à petites journées de Lubeck,

avait ordre de se transporter de sa personne à Berlin, d'y prendre le

commandement des cuirassiers, lesquels avaient employé à se reposer le

temps que les dragons avaient employé à courir après les Prussiens, de

joindre aux cuirassiers les dragons de Beaumont et de Klein, lancés

moins avant que les autres à la poursuite de l'ennemi, et remontés

d'ailleurs avec des chevaux frais dans le dépôt de Potsdam; Murat,

avec cette cavalerie, devait se réunir au maréchal Davout à Posen, le

précéder à Varsovie, et se mettre à la tête de toutes les troupes

dirigées sur la Pologne, en attendant que Napoléon vînt les commander

lui-même. Les Russes étant encore fort éloignés de la Vistule,

Napoléon se donnait le temps d'expédier à Berlin ses nombreuses

affaires, et laissait à son beau-frère le soin de commencer le

mouvement sur la Pologne, et de sonder les dispositions

insurrectionnelles des Polonais. Personne n'était plus propre que

Murat à exciter leur enthousiasme en le partageant.

[En marge: Le prince Jérôme chargé avec les Allemands d'envahir la

Silésie, d'en assiéger les places, et de couvrir la droite de l'armée

qui marche sur la Pologne.]

Tandis que l'armée française franchissant l'Oder allait s'avancer sur

la Vistule, le prince Jérôme, ayant sous son commandement les

Wurtembergeois et les Bavarois, secondé par un habile et vigoureux

officier, le général Vandamme, devait envahir la Silésie, en assiéger

les places, porter une partie de ses troupes jusqu'à Kalisch, et

couvrir ainsi contre l'Autriche la droite du corps qui marcherait sur

Posen.

Les troupes dirigées sur la Pologne pouvaient monter à environ 80

mille hommes, entre lesquels le corps du maréchal Davout figurait pour

23 mille, celui du maréchal Augereau pour 17, celui du maréchal Lannes

pour 18, le détachement du prince Jérôme envoyé à Kalisch pour 14,

enfin la réserve de cavalerie de Murat pour 9 à 10 mille. C'était plus

qu'il n'en fallait pour faire face aux forces russes et prussiennes

qu'on était exposé à rencontrer dans le premier moment.

[En marge: Napoléon se réserve de suivre, avec une seconde armée de 80

mille hommes, la première armée de 80 mille acheminée sur la Vistule.]

Dans cet intervalle, les corps des maréchaux Soult et Bernadotte

étaient en marche de Lubeck sur Berlin. Ils devaient séjourner

quelque temps dans cette capitale, s'y refaire, et s'y pourvoir de ce

qui leur manquait. Le maréchal Ney s'y était rendu après la

capitulation de Magdebourg, et il s'apprêtait à marcher sur l'Oder.

Napoléon, avec la garde impériale, avec la division de grenadiers et

voltigeurs du général Oudinot, avec le reste de la réserve de

cavalerie qui se reposait à Berlin, avec les trois corps des maréchaux

Soult, Bernadotte et Ney, pouvait disposer d'une seconde armée de 80

mille hommes, à la tête de laquelle il devait se transporter en

Pologne, pour soutenir le mouvement de la première.

[En marge: Napoléon en expédiant le maréchal Davout sur Posen, lui

donne sa pensée à l'égard de la Pologne.]

[En marge: Napoléon ne veut proclamer l'indépendance de la Pologne que

si l'insurrection des Polonais est générale.]

Le maréchal Davout, dirigé le premier sur Posen, était un homme ferme

et réfléchi, duquel il n'y avait aucune imprudence à craindre. Il

avait été initié à la véritable pensée de Napoléon relativement à la

Pologne. Napoléon était franchement résolu à réparer le grave dommage

que l'abolition de cet antique royaume avait causé à l'Europe; mais il

ne se dissimulait pas l'immense difficulté de reconstituer un État

détruit, surtout avec un peuple dont l'esprit anarchique était aussi

renommé que la bravoure. Il ne voulait donc s'engager dans une telle

entreprise, qu'à des conditions qui en rendissent la réussite, sinon

certaine, au moins suffisamment probable. Il lui fallait d'abord

d'éclatants triomphes en s'avançant dans ces plaines du Nord, où

Charles XII avait trouvé sa ruine; il lui fallait ensuite un élan

unanime de la part des Polonais, pour concourir à ces triomphes, et

pour le rassurer sur la solidité du nouvel État qu'on allait fonder

entre trois puissances ennemies, la Russie, la Prusse et

l'Autriche.--Quand je verrai les Polonais tous sur pied, dit-il au

maréchal Davout, alors je proclamerai leur indépendance, mais pas

avant.--Il fit transporter à la suite des troupes françaises un convoi

d'armes de toute espèce, afin d'armer l'insurrection, si, comme on

l'annonçait, elle devenait générale.

[En marge: Le maréchal Davout, en entrant en Pologne, déploie un

surcroît de sévérité pour le maintien de la discipline.]

Le maréchal Davout devançant les corps d'armée qui devaient partir de

l'Oder, s'était mis en mouvement dès les premiers jours de novembre.

Il marchait avec cet ordre, avec cette discipline sévère, qu'il avait

coutume de maintenir parmi ses troupes. Il avait annoncé à ses soldats

qu'en entrant en Pologne on entrait dans un pays ami, et qu'il fallait

le traiter comme tel. Ainsi que nous l'avons déjà dit, il s'était

introduit une certaine indiscipline dans les rangs de la cavalerie

légère, qui prend plus de part, et contribue davantage aux désordres

de la guerre. Deux soldats de cette arme ayant commis quelques excès,

le maréchal Davout les fit fusiller en présence du troisième corps.

[En marge: Caractère du pays lorsqu'on approche de la Vistule et du

Niémen.]

Il s'avança sur Posen en trois divisions. Le pays entre l'Oder et la

Vistule ressemble beaucoup à celui qui s'étend de l'Elbe à l'Oder. Le

plus généralement on parcourt des plaines sablonneuses, au milieu

desquelles le bois pousse assez facilement, surtout le bois résineux,

particulièrement le sapin; et, comme au-dessous de la couche de sable

se trouve une argile propre à la culture, tantôt noyée sous le sable

même, tantôt surgissant à la surface, on rencontre au milieu des

forêts de sapins de vastes clairières assez bien cultivées, à travers

ces clairières une population rare, pauvre, mais robuste, abritée sous

le bois et le chaume. Sur ce sol les transports sont d'une difficulté

sans égale, car aux sables mouvants succède une glaise, dans laquelle

on enfonce profondément dès qu'elle est pénétrée par les eaux, et qui

se change après quelques jours de pluie en une vaste mer de boue. Les

hommes y périssent si on ne vient les en arracher. Quant aux chevaux,

canons, bagages, ils s'y abîment sans pouvoir être sauvés, même par

les bras de toute une armée. Aussi la guerre n'est-elle possible dans

cette portion de la plaine du Nord qu'en été, lorsque la terre est

entièrement desséchée, ou dans l'hiver, lorsqu'une gelée de plusieurs

degrés a donné au sol la consistance de la pierre. Mais toute saison

intermédiaire est mortelle aux combinaisons militaires, surtout aux

plus habiles, qui dépendent, comme on sait, de la rapidité des

mouvements.

[En marge: Direction des cours d'eau dans la plaine du nord de

l'Europe.]

[En marge: Aspect du pays entre l'Elbe et l'Oder.]

[En marge: Aspect du pays entre l'Oder et la Vistule.]

[En marge: Grand-duché de Posen.]

Ces caractères physiques ne se montrent réunis qu'en approchant de la

Vistule, et surtout plus loin entre la Vistule et le Niémen. Ils

commencent toutefois à se faire voir après l'Oder. Un phénomène

particulier à ces vastes plaines, que nous avons déjà signalé, et qui

se retrouve ici, c'est que les sables relevés en dunes le long de la

mer, rejettent les eaux vers l'intérieur du pays, où elles forment des

lacs nombreux, se déchargent en petites rivières, puis se réunissent

en plus grandes, jusqu'à ce qu'elles s'accumulent, et deviennent de

vastes fleuves, comme l'Elbe, l'Oder, la Vistule, capables de s'ouvrir

une issue à travers la barrière des sables. (Voir la carte nº 36.)

Dans le Brandebourg et le Mecklembourg, c'est-à-dire entre l'Elbe et

l'Oder, pays qui avait été le théâtre de la poursuite des Prussiens

par notre armée, on a déjà pu remarquer ces particularités de la

nature. Elles deviennent plus frappantes entre l'Oder et la Vistule.

(Voir la carte nº 37.) Les sables se relèvent, retiennent les eaux,

qui, par la Netze et la Warta, vont chercher leur écoulement vers

l'Oder. La Netze vient de gauche, la Warta de droite, pour qui marche

de Berlin à Varsovie; et, après avoir circulé l'une et l'autre entre

la Vistule et l'Oder, elles se réunissent en un seul lit, pour se

jeter ensemble dans l'Oder, vers Custrin. Le pays le long de la mer

forme ce qu'on appelle la Poméranie prussienne. Il est allemand par

les habitants et par l'esprit. L'intérieur, qu'arrosent la Netze et la

Warta, est marécageux, argileux, assez cultivé, et slave par la race

d'hommes qui l'habite. C'est la Posnanie, ou grand-duché de Posen,

dont Posen est la capitale, ville d'une certaine importance, située

sur la Warta elle-même.

[En marge: État physique et moral de cette province polonaise.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 49 段