Cette immense querelle, soulevée depuis quinze ans entre l'Europe et

la Révolution française, allait donc s'étendre du Rhin à la Vistule,

de Berlin à Constantinople. Engagé dans une lutte à outrance,

Napoléon prit des moyens proportionnés à la grandeur de ses desseins.

Son premier soin fut de lever une nouvelle conscription. Il avait

appelé dès la fin de 1805 la première moitié de la conscription de

1806, et venait d'en appeler la seconde moitié au moment de son entrée

en Prusse. Il résolut d'agir de même pour la conscription de 1807, et

en l'appelant tout de suite, quoiqu'on ne fût qu'à la fin de 1806, de

ménager aux jeunes gens de cette classe une année pour s'instruire, se

renforcer, se rompre aux fatigues de la guerre. Avec l'esprit qui

régnait dans les cadres, c'était plus qu'il ne fallait pour former

d'excellents soldats. Cette nouvelle levée d'hommes devait en outre

procurer à l'effectif général de l'armée une notable augmentation. Cet

effectif, qui était en 1805, époque du départ de Boulogne, de 450

mille hommes, qui s'était élevé par la conscription de 1806 à 503

mille, allait être porté par la conscription de 1807 à 580 mille. Les

libérations annuelles étant interdites pendant la guerre, l'armée

s'augmentait ainsi à chaque conscription; car il s'en fallait que le

feu ou les maladies diminuassent l'effectif d'une quantité d'hommes

proportionnée aux appels. La campagne d'Autriche n'avait pas coûté

plus de 20 mille hommes, celle de Prusse ne les avait pas coûté

encore. Il est vrai que la guerre se trouvant portée chaque jour à des

distances plus grandes, et sous des climats plus rudes, la qualité des

troupes s'abaissant à mesure que de jeunes recrues remplaçaient les

vieux soldats de la Révolution, les pertes allaient bientôt devenir

plus sensibles. Mais elles étaient encore de peu d'importance, et

l'armée, composée de soldats éprouvés, rajeunie plutôt qu'affaiblie

par l'arrivée aux bataillons de guerre d'une certaine portion de

conscrits, avait atteint son état de perfection.

[En marge: L'effectif général de l'armée porté par les derniers appels

à 580 mille hommes.]

Napoléon écrivit donc à M. de Lacuée pour lui ordonner d'appeler la

classe de 1807. M. de Lacuée était alors chargé des appels au

ministère de la guerre. C'était un fonctionnaire capable, dévoué à

l'Empereur, et résolu à surmonter les difficultés d'une tâche fort

ingrate, sous un règne qui faisait des hommes une si grande

consommation. Bien qu'il ne fût pas ministre de la guerre, Napoléon

correspondait immédiatement avec lui, sentant le besoin de le diriger,

de le soutenir, de l'exciter par des communications directes. «Vous

verrez, lui écrivit-il, par un message adressé au Sénat, que j'appelle

la conscription de 1807, et que je ne veux pas poser les armes que je

n'aie la paix avec l'Angleterre et avec la Russie. Je vois par les

états que le 15 décembre toute la conscription de 1806 aura

marché..... Vous n'aurez pas besoin d'attendre mon ordre pour la

répartition entre les divers corps... Je n'ai point perdu de monde,

mais le projet que j'ai formé est plus vaste qu'aucun que j'aie jamais

conçu, et dès lors il faut que je me trouve en position de répondre à

tous les événements.» (Berlin, 22 novembre 1806. Dépôt de la

Secrétairerie d'État.)

[En marge: Message de Napoléon au Sénat, pour lui communiquer les

nouveaux projets conçus à Berlin, et lui demander à la fin de 1806 la

conscription de 1807.]

Napoléon, suivant l'usage qu'il avait adopté l'année précédente, de

réserver au Sénat le vote du contingent, envoya un message à ce corps,

pour lui demander la conscription de 1807, et lui faire connaître

l'extension donnée à sa politique, depuis qu'il avait anéanti la

Prusse. Dans ce message, où l'énergie de style égalait celle de la

pensée, il disait que jusqu'ici les monarques de l'Europe s'étaient

joués de la générosité de la France; qu'une coalition vaincue en

voyait aussitôt naître une autre; que celle de 1805 à peine dissoute,

il avait eu à combattre celle de 1806; qu'il fallait être moins

généreux à l'avenir; que les États conquis seraient détenus jusqu'à la

paix générale sur terre et sur mer; que l'Angleterre oubliant tous les

droits des nations, frappant d'interdit commercial une partie du

monde, on devait la frapper du même interdit, et le rendre aussi

rigoureux que la nature des choses le permettait; qu'enfin mieux

valait, puisqu'on était condamné à la guerre, s'y plonger tout à fait,

que de s'y engager à demi, que c'était le moyen de la terminer plus

complétement et plus solidement, par une paix générale et durable. Son

style rendait avec la dernière vigueur ces pensées dont il était

plein. L'orgueil, l'exaspération, la confiance y éclataient également.

Il réclamait ensuite des moyens proportionnés à ses vues, et c'était,

comme nous venons de l'annoncer, la conscription de 1807, levée dès la

fin de 1806.

[En marge: Usage que Napoléon fait des nouvelles levées pour

l'entretien de ses dépôts.]

[En marge: Soins que Napoléon donne à ses dépôts, et parti qu'il sait

en tirer.]

Nous avons exposé plus haut les précautions si habilement prises par

Napoléon, dans la double hypothèse, d'une longue guerre au nord, et

d'une attaque imprévue sur une partie quelconque de son vaste empire.

Les troisièmes bataillons des régiments de la grande armée, formant

dépôt, étaient, comme on l'a vu, rangés le long du Rhin sous le

maréchal Kellermann, ou au camp de Boulogne sous le maréchal Brune.

Ces troisièmes bataillons, déjà remplis des conscrits de 1806, bientôt

de ceux de 1807, soigneusement exercés, équipés, pouvaient au besoin,

sous le maréchal Kellermann, se joindre au huitième corps, commandé

par le maréchal Mortier, pour couvrir le bas Rhin, ou bien se joindre

sous le maréchal Brune au roi de Hollande, pour couvrir, soit la

Hollande, soit les côtes de France jusqu'à la Seine. Ceux des

régiments qui ne se trouvaient ni en Allemagne ni en Italie, réunis

dans l'intérieur à Saint-Lô, à Pontivy, à Napoléonville, formés en

petits camps, étaient destinés à se porter sur Cherbourg, Brest, La

Rochelle ou Bordeaux. Des détachements de gardes nationales, peu

nombreux, mais bien choisis, un à Saint-Omer, un dans la

Seine-Inférieure, un troisième dans les environs de Bordeaux, devaient

concourir à la défense des points menacés. Quelques corps concentrés à

Paris devaient s'y rendre en poste.

Le même système avait été adopté, comme on l'a encore vu, pour l'armée

d'Italie. Les troisièmes bataillons de cette armée répandus dans la

haute Italie, se consacraient à l'instruction des conscrits, et

fournissaient en même temps la garnison des places. Les bataillons de

guerre étaient aux trois armées actives de Naples, du Frioul, de la

Dalmatie.

Napoléon résolut d'abord de tirer des dépôts les renforts nécessaires

à la grande armée, de remplir avec la nouvelle conscription le vide

qu'il allait y produire, et comme ce vide serait rempli, et fort au

delà, par le contingent de 1807, de profiter du surplus pour porter

les bataillons de dépôt à 1,000 ou 1,200 hommes, et les régiments de

cavalerie à un effectif de 700 hommes au lieu de 500. Il résolut aussi

d'augmenter l'effectif des compagnies d'artillerie, s'étant aperçu que

l'ennemi, pour suppléer à la qualité de ses troupes, ajoutait beaucoup

au nombre de ses canons. Les bataillons de dépôt étant portés à 1,000

ou 1,200 hommes, on pouvait toujours en extraire, outre le recrutement

de l'armée active, les 3 ou 400 hommes les plus exercés, pour les

envoyer partout où se manifesterait un besoin imprévu.

[En marge: Organisation en régiments provisoires des renforts envoyés

à la grande armée.]

Napoléon avait déjà fait sortir des dépôts une douzaine de mille

hommes, lesquels avaient été conduits en gros détachements de l'Alsace

en Franconie, de la Franconie en Saxe, pour remplir les vides produits

dans ses cadres par la guerre. Sept à huit mille venaient d'arriver,

quatre à cinq mille étaient encore en marche. Ce n'était pas tout à

fait l'équivalent de ce qu'il avait perdu, bien plus du reste par les

fatigues que par le feu. Se préoccupant surtout des distances

auxquelles la guerre allait être portée, il imagina un système,

profondément conçu, pour amener les conscrits du Rhin sur la Vistule,

pour les y amener de manière qu'ils ne courussent aucun danger pendant

la longueur du trajet, qu'ils ne se dispersassent pas en route, et

que, chemin faisant, ils pussent rendre des services sur les derrières

de l'armée. Ces détachements extraits de chaque bataillon de dépôt,

devaient former une ou plusieurs compagnies suivant leur nombre; ces

compagnies devaient être ensuite réunies en bataillons, et ces

bataillons en régiments provisoires de 12 ou 1500 hommes. On devait

leur donner pour la route des officiers pris momentanément dans les

dépôts, et les organiser comme s'ils avaient dû former des régiments

définitifs. Partant avec cette organisation, et avec leur équipement

complet, ils avaient ordre de s'arrêter dans les places qui étaient

sur notre ligne d'opération, telles qu'Erfurt, Halle, Magdebourg,

Wittenberg, Spandau, Custrin, Francfort-sur-l'Oder, de s'y reposer,

s'ils en avaient besoin, d'y tenir garnison, s'il le fallait pour la

sûreté de nos derrières, et, dès qu'ils feraient une halte, de se

livrer aux exercices militaires, pour ne pas négliger l'instruction

des hommes pendant un trajet de plusieurs mois. Ils couvraient ainsi

les communications de l'armée, dispensaient de l'affaiblir par un trop

grand nombre de garnisons laissées en arrière, et augmentaient en

quelque sorte son effectif avant d'avoir pu la rejoindre.

Arrivés sur le théâtre de la guerre, ils devaient être dissous par

l'envoi de chaque détachement à son corps, et les officiers devaient

retourner en poste à leurs dépôts, afin d'aller chercher d'autres

recrues.

Même organisation fut appliquée à la cavalerie, avec quelques

précautions particulières commandées par la nature de cette arme.

[En marge: Moyens préparés sur la route des régiments provisoires.]

Dans toutes les places converties en grands dépôts, telles que

Wurzbourg, Erfurt, Wittenberg, Spandau, des ordres étaient donnés pour

y réunir au moyen des ressources que présentait le pays, des

habillements, des souliers, des armes, des vivres en abondance. Il

était prescrit aux commandants de ces places d'inspecter tout régiment

provisoire qui passait, de pourvoir d'armes et de vêtements les hommes

qui en manquaient, et de retenir ceux qui avaient besoin de repos. Les

corps passant plus tard, devaient recueillir les hommes laissés en

route par ceux qui les avaient précédés, et trouvant à prendre autant

d'hommes et de chevaux qu'ils en déposaient, ils étaient toujours

assurés d'arriver complets sur le théâtre de la guerre. Napoléon

lisant assidûment les rapports des commandants des places traversées

par les régiments provisoires, les comparant sans cesse entre eux,

relevait la moindre négligence, et par ce moyen les tenait tous en

haleine. Il ne fallait pas moins que de telles combinaisons appuyées

d'une telle vigilance, pour conserver entière une aussi grande armée à

d'aussi vastes distances.

[En marge: Napoléon, par un habile emploi de ses dépôts, trouve le

moyen de tirer de France sept nouveaux régiments d'infanterie, sans

affaiblir la défense de l'intérieur.]

Napoléon ne voulait pas seulement maintenir les corps à l'effectif

qu'ils avaient lors de leur entrée en campagne, il voulait attirer de

nouveaux corps à la grande armée. Il avait laissé, comme on l'a vu,

trois régiments à Paris, pour en former une réserve, qui pût se

transporter en poste sur les côtes de France, si elles étaient

menacées. Il crut pouvoir disposer de deux de ces régiments, le 58e de

ligne et le 15e léger, grâce à l'augmentation considérable des

conscrits dans les dépôts. Il y avait à Paris six troisièmes

bataillons qui appartenaient à des régiments à quatre bataillons. La

conscription devait les porter à 1,000 hommes chacun. Junot,

gouverneur de Paris, eut ordre de les passer lui-même en revue

plusieurs fois la semaine, et de les faire manoeuvrer sous ses yeux.

C'était une réserve de 6 mille hommes toujours prête à partir en poste

pour Boulogne, Cherbourg ou Brest, et qui permettait de disposer sans

inconvénient du 58e de ligne et du 15e léger. Ces deux régiments, que

l'on comptait parmi les plus beaux de l'armée, furent acheminés sur

l'Elbe par Wesel et la Westphalie.

On se souvient que Napoléon avait résolu de convertir les vélites en

_fusiliers de la garde_. Grâce à la prompte exécution de ce qu'il

ordonnait, un régiment de deux bataillons, s'élevant à 1,400 hommes,

dont les soldats avaient été choisis avec soin dans le contingent

annuel, dont les officiers et sous-officiers avaient été pris dans la

garde, était déjà tout formé. Napoléon prescrivit de le retenir le

temps rigoureusement nécessaire à son instruction, et puis de le

transporter en poste de Paris à Mayence.

La garde de la capitale était comme aujourd'hui confiée à une troupe

municipale, forte de deux régiments, connus sous le titre de

_régiments de la garde de Paris_. Napoléon avait recommandé

d'augmenter le plus possible l'effectif de ces deux régiments, en

puisant dans la dernière conscription. Recueillant le prix de sa

prévoyance, il put, sans trop dégarnir Paris, en tirer deux

bataillons, qui présentaient un régiment de 12 à 1300 hommes, d'une

tenue et d'une qualité excellentes. Il ordonna de les faire partir

pour l'armée, pensant qu'une troupe chargée de maintenir l'ordre au

dedans ne devait pas être privée de l'honneur de servir la grandeur du

pays au dehors, qu'elle en reviendrait meilleure et plus respectée.

[En marge: Les ouvriers des ports sans ouvrage consacrés à la défense

des établissements maritimes.]

Les ouvriers des ports étaient sans emploi et sans pain, parce que les

constructions navales languissaient au milieu de l'immense

développement donné à la guerre continentale. Napoléon leur trouva une

occupation utile et un salaire. Il en composa des bataillons

d'infanterie, qui furent chargés de garder les ports auxquels ils

appartenaient, avec promesse qu'on ne les en ferait pas sortir. On

pouvait compter sur eux, car ils aimaient les établissements confiés à

leur vigilance, et de plus ils partageaient l'esprit guerrier de la

marine. Napoléon dut à cette idée de pouvoir enlever au service des

côtes trois beaux régiments, les 19e, 15e et 31e de ligne qui étaient

à Boulogne, Brest et Saint-Lô. Ils furent comme les autres portés à

deux mille hommes pour deux bataillons, et dirigés vers la grande

armée.

C'étaient donc sept nouveaux régiments d'infanterie, pouvant fournir

le fond d'un beau corps d'armée, que Napoléon eut l'art de tirer de

France, sans trop affaiblir l'intérieur. À ces régiments devait se

joindre la légion du Nord, remplie de Polonais, et qui déjà était en

marche vers l'Allemagne.

[En marge: Napoléon, en passant des plaines de la Prusse dans celles

de la Pologne, éprouve un grand besoin de cavalerie, et fait venir de

France et d'Italie de nouveaux régiments de cette arme.]

[En marge: Grand dépôt de cavalerie créé par Napoléon à Potsdam.]

Ce qui semblait surtout désirable à Napoléon, et ce dont il appréciait

l'utilité peut-être jusqu'à l'exagération, dans un moment où il

sortait des plaines de la Prusse pour entrer dans celles de la

Pologne, c'était la cavalerie. Il en demandait à grands cris à tous

les administrateurs de ses forces. Il venait de retirer de Mayence et

d'acheminer à pied, partie vers la Hesse, partie vers la Prusse, tout

ce qu'il y avait de cavaliers instruits dans les dépôts. Il avait

voulu qu'ils laissassent leurs chevaux en France, pour leur donner

ceux qu'on avait recueillis en Allemagne. Le maréchal Mortier, en

entrant dans les États de l'électeur de Hesse, avait licencié l'armée

de ce prince. On avait pris là quatre à cinq mille chevaux excellents,

dont une portion avait servi à monter sur place un millier de

cavaliers français, dont les autres avaient été envoyés à Potsdam. Il

existait à Potsdam de vastes écuries, construites par le grand

Frédéric, qui se plaisait souvent à voir manoeuvrer un grand nombre

d'escadrons à la fois, dans la belle retraite où il vivait en roi, en

philosophe et en guerrier. Napoléon y créa, sous le canon de Spandau,

un immense établissement pour l'entretien de sa cavalerie. Il y réunit

tous les chevaux enlevés à l'ennemi, plus une grande quantité d'autres

achetés dans les diverses provinces de la Prusse. Le général Bourcier,

sorti de l'armée active après des services honorables, fut placé à la

tête de ce dépôt, avec recommandation de ne pas s'en éloigner un

instant, de faire soigner sous ses yeux les nombreux chevaux qu'on y

avait rassemblés, de monter avec ces chevaux les régiments de

cavalerie qui venaient à pied de France, d'arrêter tous ceux qui

traversaient la Prusse, d'en passer la revue, d'y remplacer les

chevaux fatigués ou peu en état de servir, de retenir également les

hommes malades, pour les faire partir à la suite des régiments qui se

succéderaient. Les ouvriers de Berlin, restés oisifs par le départ de

la cour et de la noblesse, devaient être employés dans ce dépôt,

moyennant salaire, à des travaux de sellerie, de harnachement, de

chaussure et de charronnage.

[En marge: C'est de l'Italie que Napoléon tire ses principaux renforts

en cavalerie.]

C'est surtout à l'Italie que Napoléon imagina de recourir pour se

procurer de la cavalerie. Nulle part elle n'était moins utile. À

Naples, on n'avait affaire qu'à des montagnards calabrais, ou à des

Anglais débarquant de leurs vaisseaux sans troupes à cheval. Il y

avait à Naples seize régiments de cavalerie, dont quelques-uns de

cuirassiers, et des plus beaux de l'armée. Napoléon en fit refluer dix

vers la haute Italie. Il n'en laissa que six, qui étaient tous de

cavalerie légère, et dont il put porter l'effectif à mille hommes

chacun, grâce au grand nombre de conscrits envoyés au delà des Alpes.

Ils devaient donc présenter une force de 6 mille hommes, fournissant 4

mille cavaliers toujours prêts à monter à cheval, et fort suffisants

pour le service d'observation qu'on avait à faire dans le royaume de

Naples.

Les plaines coupées de la Lombardie, dans lesquelles les canaux, les

rivières, les longs rideaux d'arbres, rendent les mouvements de la

cavalerie si difficiles, n'étaient pas non plus un pays où elle fût

très-nécessaire. D'ailleurs dix régiments de cette arme, reportés du

midi au nord de l'Italie, permettaient d'en détacher quelques-uns,

pour les diriger sur la grande armée. Napoléon en tira une division de

cuirassiers, formée de quatre régiments superbes, qui s'illustrèrent

depuis sous le commandement du général d'Espagne. Il en tira de plus

de la cavalerie légère, et fit partir successivement pour l'Allemagne,

les 19e, 24e, 15e, 3e et 23e régiments de chasseurs, ce qui faisait,

avec les quatre de cuirassiers, neuf régiments de cavalerie empruntés

à l'Italie. C'était une force de 5 mille cavaliers au moins, voyageant

partie avec leurs chevaux, partie à pied, ces derniers destinés à être

montés en Allemagne.

Napoléon s'occupa en même temps de mettre l'armée d'Italie sur le pied

de guerre. Il avait eu soin de lui envoyer 20 mille hommes sur la

conscription de 1806, et il avait recommandé au prince Eugène

d'apporter à leur instruction une attention continuelle. Prêt à

s'enfoncer dans le Nord, laissant sur ses derrières l'Autriche plus

épouvantée mais plus hostile depuis Iéna, il voulut qu'on procédât

sans retard à la formation des divisions actives, de manière qu'elles

fussent en mesure d'entrer immédiatement en campagne. Déjà il y avait

en Frioul deux divisions tout organisées. Il ordonna de compléter leur

artillerie à douze pièces par division. Il prescrivit de former tout

de suite sur le pied de guerre une division à Vérone, une à Brescia,

une troisième à Alexandrie, fortes chacune de 9 à 10 bataillons, de

préparer leur artillerie, de composer leurs équipages, et de nommer

leur état-major. Il en agit de même pour la cavalerie. Il enjoignit de

porter au complet soit en hommes, soit en chevaux, les régiments de

dragons tirés de Naples, de les pourvoir en outre d'une division

d'artillerie légère. Ces cinq divisions comptaient ensemble 45 mille

hommes d'infanterie, et 7 mille de cavalerie, en tout 52 mille,

présents sous les armes. Cette force, accrue au besoin du corps de

Marmont, et d'une partie de l'armée de Naples, devait suffire dans la

main d'un homme comme Masséna, pour arrêter les Autrichiens, surtout

en s'appuyant sur des places telles que Palma-Nova, Legnago, Venise,

Mantoue, Alexandrie. Napoléon ordonna d'établir dans Venise les huit

bataillons de dépôt de l'armée de Dalmatie, dans Osopo et Palma-Nova

les sept du corps du Frioul, dans Peschiera, Legnago et Mantoue les

quatorze de l'armée de Naples. Chacun de ces bataillons renfermait

déjà plus de mille hommes, depuis le contingent de 1806, et allait en

contenir onze ou douze cents par l'arrivée du contingent de 1807. Il

deviendrait facile alors d'en extraire les compagnies de voltigeurs et

de grenadiers, et de composer avec elles des divisions actives

excellentes. Tel était le fruit d'une vigilance qui ne se ralentissait

jamais. Napoléon prescrivit de plus d'achever sans délai

l'approvisionnement des places de guerre.

Ainsi, en se bornant à développer le vaste plan de précautions adopté

à son départ de Paris, Napoléon mettait la France à l'abri de toute

insulte de la part des Anglais, garantissait l'Italie de toute

hostilité soudaine de la part des Autrichiens, et, sans désorganiser

les moyens de défense de l'une ni de l'autre, il tirait de la première

sept régiments d'infanterie, de la seconde neuf régiments de

cavalerie, indépendamment des régiments provisoires qui, partant sans

cesse du Rhin, devaient assurer le recrutement de la grande armée et

la sécurité de ses derrières.

[En marge: Chiffre total des forces réunies par Napoléon.]

On peut évaluer à cinquante mille hommes environ les renforts qui dans

un mois allaient accroître la grande armée. Avec les corps qui

l'avaient déjà rejointe depuis l'entrée en Prusse, et qui l'avaient

portée à environ 190 mille hommes, avec ceux qui se préparaient à la

rejoindre, avec les auxiliaires allemands, hollandais, italiens, elle

devait s'élever à près de 300 mille hommes; et tel est l'inévitable

éparpillement des forces, même sous la direction du général le plus

habile, qu'en défalquant de ces 300 mille hommes, les blessés, les

malades, devenus plus nombreux en hiver et sous des climats lointains,

les détachements en marche, les garnisons laissées sur la route, les

corps placés en observation, on ne pouvait pas se flatter de présenter

plus de 150 mille hommes au feu! Tant il faut que les ressources

dépassent les besoins prévus, pour suffire seulement aux besoins

réels! Et si on étend cette observation à l'ensemble des forces de la

France en 1806, on verra qu'avec une armée totale, qui allait s'élever

pour tout l'empire à 580 mille hommes, à 650 mille avec les

auxiliaires, 300 mille au plus pourraient être présents sur le théâtre

de la guerre, entre le Rhin et la Vistule, 150 mille sur la Vistule

même, et 80 mille peut-être sur les champs de bataille où devait se

décider le sort du monde. Et cependant jamais tant d'hommes et de

chevaux n'avaient marché, tant de canons n'avaient roulé, avec cette

force d'agrégation, vers un même but!

[En marge: Moyens financiers imaginés par Napoléon pour solder ses

nouveaux armements.]

[En marge: M. Daru est chargé de l'administration des finances

prussiennes.]

[En marge: État des finances de la Prusse en 1806.]

Ce n'était pas tout que de réunir des soldats, il fallait encore des

ressources financières, afin de les pourvoir de tout ce dont ils avaient

besoin. Napoléon ayant réussi, comme on l'a vu, à porter à 700 millions

(820 avec les frais de perception) son budget du temps de guerre, avait

le moyen d'entretenir une armée de 450 mille hommes. Mais il devait

bientôt en avoir 600 mille à solder. Il résolut de tirer des pays

conquis les ressources qui lui étaient nécessaires, pour payer ses

nouveaux armements. Possesseur de la Hesse, de la Westphalie, du

Hanovre, des villes anséatiques, du Mecklembourg, de la Prusse enfin, il

pouvait sans inhumanité frapper des contributions sur ces divers pays.

Il avait laissé exister partout les autorités prussiennes, et mis à leur

tête le général Clarke pour l'administration politique du pays, M. Daru

pour l'administration financière. Ce dernier, capable, appliqué,

intègre, s'était saisi de toutes les affaires financières, et les

connaissait aussi bien que les meilleurs employés prussiens. La

monarchie de Frédéric-Guillaume, composée à cette époque de la Prusse

orientale, qui s'étendait de Koenigsberg à Stettin, de la Pologne

prussienne, de la Silésie, du Brandebourg, des provinces à la gauche de

l'Elbe, de la Westphalie, des enclaves situées en Franconie, pouvait

rapporter à son gouvernement environ 120 millions de francs, les frais

de perception acquittés sur les produits mêmes, la plupart des besoins

de l'armée satisfaits au moyen de redevances locales, l'entretien des

routes assuré par certaines prestations imposées aux fermiers des

domaines de la couronne. Dans ces 120 millions de revenu, la

contribution foncière figurait pour 35 ou 36 millions, le fermage des

domaines de la couronne pour 18, le produit de l'accise, qui consistait

en droits sur les boissons et sur le transit des marchandises, pour 50,

le monopole du sel pour 9 ou 10. Divers impôts accessoires

fournissaient le complément des 120 millions. Des employés, réunis en

commissions provinciales, sous le nom de _chambres des domaines et de

guerre_, administraient ces impôts et revenus, veillaient à leur

assiette, à leur perception, et au fermage des nombreux domaines de la

couronne.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 17 / 49 段