publiques de Stettin, et fit lire dans les rangs la lettre de
Napoléon. Aussi joyeux que lui, ses soldats accueillirent cette
lecture par des cris répétés de Vive l'Empereur! Quelques-uns même
firent entendre ce cri étrange: VIVE L'EMPEREUR D'OCCIDENT! Cette
appellation singulière, qui répondait si parfaitement à la secrète
ambition de Napoléon, naissait ainsi de l'exaltation de l'armée, et
elle prouvait qu'aux yeux de tous il remplissait déjà l'Occident de sa
puissance et de sa gloire.
Lannes, dans l'effusion non de la flatterie mais de la joie, car
satisfait lui-même, il voulait que son maître le fût aussi, Lannes
écrivit: Sire, vos soldats crient: Vive l'empereur d'Occident!
devons-nous désormais vous adresser nos lettres sous ce titre[10]?--
[Note 10: Nous citons quelques-unes des lettres du maréchal Lannes,
qui font connaître l'esprit des troupes françaises à cette époque, et
qui peuvent servir à donner à ces prodigieux événements leur vrai
caractère.
_Le maréchal Lannes à l'Empereur._
«Stettin, le 2 novembre 1806.
»Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de
m'écrire; il m'est impossible de lui rendre le plaisir qu'elle m'a
fait éprouver. Je ne désire rien tant au monde que d'être sûr que
Votre Majesté sache que je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour sa
gloire.
»J'ai fait part à mon corps d'armée de ce que Votre Majesté a bien
voulu me dire pour lui. Il serait impossible de peindre à Votre
Majesté le contentement qu'il a ressenti. Une seule parole d'elle
suffit pour rendre les soldats heureux.
»Trois hussards s'étaient égarés du côté de Gartz; ils se sont trouvés
au milieu d'un escadron ennemi. Ils ont couru à lui en le couchant en
joue, et lui disant qu'un régiment le cernait, qu'il fallait
sur-le-champ mettre pied à terre. Le commandant de cet escadron a fait
mettre pied à terre et a rendu les armes à ces trois hussards, qui ont
conduit ici l'escadron prisonnier de guerre.
»J'aurais désiré connaître les intentions de Votre Majesté pour savoir
si j'aurais pu porter la division Suchet à Stargard, et la cavalerie
en avant. Par ce moyen, nous aurions économisé les vivres de la place
de Stettin, auxquels cependant je n'ai pas encore touché. Les soldats
sont cantonnés dans les environs et vivent chez les habitants.
»J'ai fait aujourd'hui le tour de la place avec le général Chasseloup,
il la trouve mauvaise; je crois aussi qu'il faudrait y dépenser
beaucoup d'argent pour la mettre en état de défense. Nous avons été à
Damm, c'est une superbe position naturelle; on n'y arrive que par une
chaussée d'une lieue et demie, sur laquelle se trouvent au moins
quarante ponts. Je pense que, si Votre Majesté veut aller en avant,
elle rendra cette position imprenable.
»On vient de m'assurer que le roi avait très-mal traité les messieurs
qui l'entourent, et qui lui avaient conseillé la guerre; qu'on ne
l'avait jamais vu aussi en colère; qu'il leur avait dit qu'ils étaient
des coquins, qu'ils lui avaient fait perdre sa couronne; qu'il ne lui
restait d'autre espoir que d'aller trouver le grand Napoléon, et qu'il
comptait sur sa générosité.
»Je suis avec le plus profond respect, etc.
»LANNES.»
«Passewalck, le 1er novembre 1806.
«Sire, j'ai eu l'honneur d'annoncer hier à Votre Majesté 30 pièces de
canon, 60 caissons, autant de chariots chargés de munitions, le tout
attelé de huit à dix chevaux par voiture, et 1,500 canonniers
d'artillerie légère. En vérité, Sire, je n'ai jamais rien vu de plus
beau que ces hommes. C'est un superbe parc. Je le fais partir d'ici ce
matin et le dirige sur Spandau. Presque tous ces canonniers sont à
cheval, et marchent dans le plus grand ordre. Votre Majesté pourrait,
si elle le voulait, les faire conduire en Italie. Je suis sûr qu'en
mettant avec eux quelques officiers qui parlassent allemand, ces
gens-là serviraient parfaitement. Je désirerais que Votre Majesté vît
ce convoi; cela la déciderait à l'envoyer dans le royaume d'Italie.
»Le grand-duc de Berg m'écrit qu'il compte joindre l'ennemi,
c'est-à-dire le grand corps du duc de Weimar et de Blucher, avec le
prince de Ponte-Corvo, dans la journée de demain. Il a déjà fait
quelques prisonniers de la queue de la colonne. D'après cet avis, je
rappelle toute la cavalerie légère que j'avais envoyée sur
Boitzenbourg, et vais rassembler tout mon corps d'armée à Stettin.
»On a trouvé dans cette place plus de 200 pièces de canon sur leurs
affûts, et beaucoup d'autres de rechange, infiniment de poudre, de
munitions et de magasins.
»Je jetterai toute ma cavalerie légère sur la rive droite de l'Oder.
Je ferai ramasser tous les blés et farines que je pourrai pour
augmenter nos magasins; je ferai faire des fours et autant de biscuit
qu'il me sera possible.
»La garnison de Stettin était de 6,000 hommes; je les fais escorter
sur Spandau par un régiment de la division Gazan. Il ne reste plus
qu'un régiment à ce général. La division Suchet a fourni également
beaucoup de monde pour l'escorte des prisonniers, de manière que mon
corps d'armée est réduit à bien peu de chose.
»Si Stettin offre assez de moyens pour habiller le soldat, je le
ferai, car il est tout nu. On s'occupe de dresser l'inventaire de ce
qui existe dans la place. J'aurai l'honneur de l'adresser à Votre
Majesté.
»En attendant, je prie Votre Majesté Impériale de me faire connaître
ses intentions le plus tôt possible. Mon quartier général sera ce soir
à Stettin.
»J'ai fait lire hier la proclamation de Votre Majesté à la tête des
troupes. Les derniers mots qu'elle contient ont vivement touché le
coeur des soldats. Ils se sont tous mis à crier: _Vive l'empereur
d'Occident!_ Il m'est impossible de dire à Votre Majesté combien ces
braves gens l'aiment, et vraiment on n'a jamais été aussi amoureux de
sa maîtresse qu'ils le sont de votre personne. Je prie Votre Majesté
de me faire savoir si elle veut qu'à l'avenir j'adresse mes dépêches à
l'Empereur d'Occident, et je le demande au nom de mon corps d'armée.
»Je suis avec le plus profond respect, etc.
»LANNES.»]
Napoléon ne répondit pas, et ce titre, qui avait jailli pour ainsi
dire de l'enthousiasme des soldats, ne fut pas pris. Dans la pensée de
Napoléon, il n'était qu'ajourné. Des grandeurs qu'il a rêvées, c'est
la seule qui ne se soit pas réalisée, même un instant. Et encore, s'il
n'a pas eu le titre d'empereur d'Occident, il en a eu la vaste
domination. Mais l'orgueil humain aime de la puissance le titre autant
que la puissance même.
Le prince de Hohenlohe une fois enlevé, il ne restait plus à prendre
que le général Blucher avec l'arrière-garde, et le corps d'armée du
duc de Weimar. Ce dernier corps avait passé sous les ordres du
général de Vinning, depuis que le duc de Weimar, acceptant le
traitement accordé par Napoléon à toute la maison de Saxe, avait
quitté l'armée. C'étaient encore 22 mille hommes à faire prisonniers,
après quoi il ne devait pas exister un seul détachement de troupes
prussiennes du Rhin à l'Oder. Napoléon ordonna de les poursuivre sans
relâche, afin de ramasser jusqu'au dernier homme.
Lannes s'établit à Stettin, dans le but d'occuper cette place
importante, et de procurer à ses fantassins un repos dont ils avaient
grand besoin. Murat, les maréchaux Bernadotte et Soult suffisaient
pour achever la destruction de 22 mille Prussiens exténués de
fatigues. Il ne s'agissait que de marcher pour les prendre, à moins
toutefois qu'ils ne réussissent à gagner la mer, et à trouver assez de
bâtiments pour les transporter dans la Prusse orientale. Aussi Murat
se dirigea-t-il en grande hâte sur la route du littoral, afin de leur
en interdire l'approche. Il poussa jusqu'à Stralsund, pendant que le
maréchal Bernadotte, parti des environs de Berlin, et le maréchal
Soult des bords de l'Elbe, s'élevaient au nord pour jeter l'ennemi
dans le réseau de la cavalerie française. (Voir la carte nº 36.)
[En marge: Le général Blucher est le dernier des généraux prussiens
qui tienne encore la campagne.]
[En marge: Il rebrousse chemin vers l'Elbe.]
Le général Blucher avait pris à Waren, près du lac de Muritz, le
commandement des deux corps prussiens. Se réfugier vers la Prusse
orientale par l'Oder était impossible, puisque le fleuve se trouvait
gardé dans toutes les parties de son cours par l'armée française.
L'accès du littoral et de Stralsund était déjà intercepté par les
cavaliers de Murat. Il ne restait d'autre ressource que de rebrousser
chemin, et de revenir sur l'Elbe. Le général Blucher forma ce projet,
espérant se jeter dans Magdebourg, en augmenter la force jusqu'à
convertir la garnison en un véritable corps d'armée, et fournir,
appuyé sur cette grande forteresse, une brillante résistance. Il
s'achemina donc vers l'Elbe, pour tenter de le passer aux environs de
Lauenbourg.
Ses illusions furent de courte durée. Bientôt des patrouilles ennemies
lui apprirent qu'il était enveloppé de toutes parts, qu'à sa droite
Murat côtoyait déjà la mer, qu'à sa gauche les maréchaux Bernadotte et
Soult lui fermaient l'accès de Magdebourg. Ne sachant plus à quel
projet s'arrêter, il marcha quelques jours droit devant lui,
c'est-à-dire vers le bas Elbe, comme aurait pu faire un corps français
retournant en France par le Mecklembourg et le Hanovre. À chaque
instant il s'affaiblissait, parce que ses soldats, ou s'enfuyaient
dans les bois, ou aimaient mieux se rendre prisonniers, que de
supporter plus long-temps des fatigues devenues intolérables. Il en
perdait aussi un bon nombre dans des combats d'arrière-garde, qui,
grâce à la nature difficile du pays, ne tournaient pas toujours en
défaite complète, mais finissaient constamment par l'abandon du
terrain disputé, et par le sacrifice de beaucoup d'hommes pris ou hors
de combat.
[En marge: Le général Blucher se réfugie à Lubeck.]
Il marcha ainsi du 30 octobre au 5 novembre. Ne sachant plus où porter
ses pas, il imagina un acte violent, que la nécessité toutefois
pouvait justifier. Il avait sur son chemin la ville de Lubeck, l'une
des dernières villes libres conservées par la constitution germanique.
Neutre de droit, elle devait rester étrangère à toute hostilité. Le
général Blucher résolut de s'y jeter de vive force, de s'emparer des
grandes ressources qu'elle contenait, en vivres comme en argent, et,
s'il ne pouvait pas s'y défendre, de saisir tous les bâtiments de
commerce qu'il trouverait dans ses eaux, pour embarquer ses troupes,
et les transporter vers la Prusse orientale.
[En marge: Nov. 1806.]
[En marge: Les Français enlèvent Lubeck de vive force.]
[En marge: Capitulation de Lubeck.]
En conséquence, le 6 novembre, il entra violemment dans Lubeck, malgré
la protestation des magistrats. Les remparts de la ville, imprudemment
convertis en promenade publique, avaient perdu leur principale force.
D'ailleurs la ville était si dépourvue de garnison, que le général
Blucher n'eut pas de peine à y pénétrer. Il logea ses soldats chez les
habitants, où ils prirent tout ce dont ils avaient besoin, et de plus
exigea des magistrats une large contribution. Lubeck, comme on sait,
est situé sur la frontière du Danemark. Un corps de troupes danoises
gardait cette frontière. Le général Blucher signifia au général
danois, que, s'il la laissait violer par les Français, il la violerait
à son tour, pour se réfugier dans le Holstein. Le général danois ayant
déclaré qu'il se ferait tuer avec son corps tout entier, plutôt que de
souffrir une violation de territoire, le général Blucher s'enferma
dans Lubeck, avec la confiance de n'être pas tourné par les Français,
si la neutralité du Danemark était respectée. Mais, tandis qu'il
croyait jouir de quelque sûreté dans Lubeck, protégé par les restes de
la fortification, et dédommagé par l'abondance d'une grande ville
commerçante des privations d'une pénible retraite, les Français
parurent. La neutralité de Lubeck n'existait plus pour eux, et ils
avaient le droit d'y poursuivre les prussiens. Arrivés le 7, ils
attaquèrent le jour même les ouvrages qui couvraient les portes
appelées Burg-Thor et Mühlen-Thor. Le corps du maréchal Bernadotte
enleva l'une, celui du maréchal Soult enleva l'autre, en escaladant
sous la mitraille, et avec une audace inouïe, des ouvrages qui, bien
qu'affaiblis, présentaient encore des obstacles difficiles à vaincre.
Un combat acharné s'engagea dans les rues. Les infortunés habitants de
Lubeck virent leur opulente cité convertie en un champ de carnage. Les
Prussiens, taillés en pièces ou enveloppés, furent obligés de
s'enfuir, après avoir laissé plus de mille morts sur la place, environ
6 mille prisonniers, et toute leur artillerie. Le général Blucher
sortit de Lubeck, et alla prendre position entre le territoire à
moitié inondé des environs de Lubeck, et la frontière danoise. Il
s'arrêta là, n'ayant plus ni vivres ni munitions. Cette fois il
fallait bien se rendre, et, après avoir tant blâmé le général Mack
depuis un an, le prince de Hohenlohe depuis huit jours, imiter leur
exemple. Le général Blucher capitula donc le 7 novembre, avec tout son
corps d'armée, aux mêmes conditions que le prince de Hohenlohe. Il
voulut ajouter quelques mots à la capitulation. Murat le permit par
égard pour son malheur. Les mots ajoutés disaient qu'il se rendait
faute de munitions. Cette capitulation procura aux Français 14 mille
prisonniers, qui, joints à ceux qu'on avait déjà pris dans Lubeck, en
élevaient le nombre total à 20 mille.
[En marge: Reddition de Custrin.]
À partir de ce jour, il ne se trouvait plus un seul corps prussien du
Rhin à l'Oder. Les 70 mille hommes qui avaient cherché à gagner l'Oder
étaient dispersés, tués ou prisonniers. Tandis que ces événements se
passaient dans le Mecklembourg, l'importante place de Custrin, sur
l'Oder, se soumettait à quelques compagnies d'infanterie commandées
par le général Petit. Quatre mille prisonniers, des magasins
considérables, la seconde position du bas Oder, étaient le prix de
cette nouvelle capitulation. Ainsi les Français occupaient sur l'Oder
les places de Stettin et de Custrin. Le maréchal Lannes était établi à
Stettin, le maréchal Davout à Custrin.
[En marge: Reddition de Magdebourg.]
Restait sur l'Elbe la grande place de Magdebourg, qui contenait 22
mille hommes de garnison et un vaste matériel. Le maréchal Ney en
avait entrepris l'investissement. S'étant procuré quelques mortiers, à
défaut d'artillerie de siége, il menaça plusieurs fois la place d'un
bombardement, menace qu'il se garda bien de mettre à exécution. Deux
ou trois bombes, jetées en l'air, intimidèrent la population, qui
entoura l'hôtel du gouverneur, demandant à grands cris qu'on ne
l'exposât pas à d'inutiles ravages, puisque la monarchie prussienne
était désormais réduite à l'impossibilité de se défendre. La
démoralisation était si complète chez les généraux prussiens, que ces
raisons furent tenues pour bonnes, et que le lendemain de la
capitulation de Lubeck, le général Kleist livra Magdebourg avec 22
mille prisonniers.
Ainsi, depuis l'ouverture de la campagne, les Prussiens avaient fait
quatre fois, à Erfurt, à Prenzlow, à Lubeck, à Magdebourg, ce qu'ils
avaient tant reproché aux Autrichiens d'avoir fait une fois à Ulm.
Cette remarque n'a pas pour but d'offenser leur malheur, d'ailleurs
bien réparé depuis, mais de prouver qu'il aurait fallu un an
auparavant respecter l'infortune d'autrui, et ne pas déclarer les
Autrichiens si lâches, par le calcul mesquin de faire paraître les
Français moins braves et moins habiles.
[En marge: Caractères et résultats de cette prodigieuse campagne.]
Des 160 mille hommes qui avaient composé l'armée active des Prussiens,
il ne restait donc pas un débris. En écartant les exagérations, que
dans la surprise de tels succès, on répandit en Europe, il est certain
que 25 mille hommes environ avaient été tués ou blessés, et 100 mille
faits prisonniers. Des 35 mille autres, pas un seul n'avait repassé
l'Oder. Ceux qui étaient Saxons avaient regagné la Saxe. Ceux qui
étaient Prussiens avaient jeté leurs armes, et fui à travers les
campagnes. On pouvait dire avec une complète vérité qu'il n'existait
plus d'armée prussienne. Napoléon était maître absolu de la monarchie
du grand Frédéric: il ne fallait en excepter que quelques places de la
Silésie incapables de résister, et la Prusse orientale, protégée par
la distance et par le voisinage de la Russie. Napoléon avait enlevé
tout le matériel de la Prusse en canons, fusils, munitions de guerre;
il avait acquis des vivres pour nourrir son armée pendant une
campagne, vingt mille chevaux pour remonter sa cavalerie, et assez de
drapeaux pour en charger les édifices de sa capitale. Tout cela
s'était accompli en un mois, car, entré le 8 octobre, Napoléon avait
reçu la capitulation de Magdebourg, qui fut la dernière, le 8
novembre. Et c'est ce rapide anéantissement de la puissance
prussienne, qui rend si merveilleuse la campagne que nous venons de
raconter! Que 160 mille Français, parvenus à la perfection militaire
par quinze ans de guerre, eussent vaincu 160 mille Prussiens énervés
par une longue paix, le miracle n'était pas grand! Mais c'est un
événement étonnant que cette marche oblique de l'armée française,
combinée de telle manière que l'armée prussienne, constamment débordée
pendant une retraite de deux cents lieues, de Hof à Stettin, n'arrivât
à l'Oder que le jour même où ce fleuve était occupé, fut détruite ou
prise jusqu'au dernier homme, et qu'en un mois le roi d'une grande
monarchie, le second successeur du grand Frédéric, se vît sans soldats
et sans États! C'est, disons-nous, un événement étonnant, quand on
songe surtout qu'il ne s'agissait pas ici de Macédoniens battant des
Perses lâches et ignorants, mais d'une armée européenne battant une
autre armée européenne, toutes deux instruites et braves.
Quant aux Prussiens, si on veut avoir le secret de cette déroute
inouïe, après laquelle les armées et les places se rendaient à la
sommation de quelques hussards, ou de quelques compagnies d'infanterie
légère, on le trouvera dans la démoralisation, qui suit ordinairement
une présomption folle! Après avoir nié, non pas les victoires des
Français qui n'étaient pas niables, mais leur supériorité militaire,
les Prussiens en furent tellement saisis à la première rencontre,
qu'ils ne crurent plus la résistance possible, et s'enfuirent en
jetant leurs armes. Ils furent atterrés, et l'Europe le fut avec eux.
Elle frémit tout entière après Iéna, plus encore qu'après Austerlitz,
car après Austerlitz la confiance dans l'armée prussienne restait du
moins aux ennemis de la France. Après Iéna le continent entier
semblait appartenir à l'armée française. Les soldats du grand Frédéric
avaient été la dernière ressource de l'envie: ces soldats vaincus, il
ne restait à l'envie que cette autre ressource, la seule, hélas! qui
ne lui manque jamais, de prédire les fautes d'un génie désormais
irrésistible, de prétendre qu'à de tels succès aucune raison humaine
ne pourrait tenir; et il est malheureusement vrai, que le génie, après
avoir désespéré l'envie par ses succès, se charge lui-même de la
consoler par ses fautes.
FIN DU LIVRE VINGT-CINQUIÈME.
LIVRE VINGT-SIXIÈME.
EYLAU.