Déjà Spandau s'était rendu. Cette place, située tout près de Berlin,

au milieu des eaux de la Sprée et du Havel, forte par son site et par

ses ouvrages, aurait pu opposer une longue résistance. Mais telles

avaient été la présomption et l'incurie du gouvernement prussien,

qu'il n'avait pas même armé la place, quoique les magasins dont elle

était pourvue continssent un matériel considérable. Le 25, jour de

l'entrée du maréchal Davout à Berlin, Lannes se présenta sous les murs

de Spandau, et menaça le gouverneur des plus sévères traitements, s'il

ne consentait pas à se rendre. Les canons n'étaient pas sur les murs;

la garnison, partageant l'effroi qui avait gagné tous les coeurs,

demandait à capituler. Le gouverneur était un vieux militaire auquel

l'âge avait ôté toute énergie. Lannes le vit, le terrifia par le récit

des désastres de l'armée prussienne, et lui arracha une capitulation,

en vertu de laquelle la place fut immédiatement livrée aux Français,

et la garnison déclarée prisonnière de guerre. Il fallait à la fois

l'imprévoyance du gouvernement, qui avait négligé d'armer cette

forteresse, et la démoralisation qui régnait partout, pour expliquer

une aussi étrange capitulation.

L'Empereur courut de sa personne à Spandau, et résolut d'en faire son

troisième dépôt en Allemagne. Ce nouveau réduit offrait d'autant plus

d'avantage, qu'il était situé à trois ou quatre lieues de Berlin,

entouré d'eau, parfaitement fortifié, et rempli d'une immense quantité

de grains. Napoléon ordonna de l'armer sur-le-champ, d'y construire

des fours, d'y amasser des munitions, d'y organiser des hôpitaux, d'y

créer enfin les mêmes établissements qu'à Wittenberg et à Erfurt. Il y

envoya sans délai tout ce qui avait été pris à Berlin en artillerie,

fusils et munitions de guerre. On avait trouvé dans cette capitale 300

bouches à feu, 100 mille fusils, beaucoup de poudre et de projectiles.

Ce vaste matériel, joint à un amas considérable de grains, fut de la

sorte garanti contre toute tentative du peuple de Berlin, peuple

actuellement calme et docile, mais dont un revers, si nous venions à

en essuyer un, pouvait changer la soumission en révolte.

[En marge: Murat et Lannes dirigés vers le Mecklembourg pour

envelopper le prince de Hohenlohe.]

Tandis qu'on s'occupait de ces mesures de prévoyance, les courses non

interrompues de la cavalerie légère avaient révélé la marche de

l'armée prussienne. Les onze jours écoulés depuis la bataille d'Iéna,

ces onze jours employés par les Français à gagner l'Elbe, à le

franchir, à occuper Berlin, avaient été employés par les Prussiens à

gagner l'Elbe également, à y réunir leurs débris épars, à s'élever

ensuite vers le Mecklembourg, pour atteindre, par un détour au nord,

la ligne de l'Oder. (Voir la carte nº 36.) Ce mouvement vers le

Mecklembourg étant démasqué, Napoléon lança Murat sur Oranienbourg et

Zehdenick, pour suivre les bords du Havel et du canal de Finow.

C'était le long de ces lignes militaires, et protégé par elles, que le

prince de Hohenlohe devait diriger sa marche. Napoléon ordonna de les

côtoyer, de manière à se tenir toujours entre l'ennemi et l'Oder, et

puis, quand on aurait débordé les Prussiens, de chercher à les

envelopper, afin de les prendre jusqu'au dernier homme. Le maréchal

Lannes fut acheminé à la suite de Murat, avec la recommandation de

marcher aussi vite que la cavalerie. Le maréchal Bernadotte eut ordre

de se porter à la suite de Lannes. Le maréchal Davout, après les trois

ou quatre jours de repos qu'il lui fallait, dut se rendre à

Francfort-sur-l'Oder, le maréchal Augereau et la garde durent rester à

Berlin. Les maréchaux Ney et Soult, comme nous l'avons dit, avaient

mission d'investir Magdebourg.

[En marge: Retraite du prince de Hohenlohe.]

[En marge: Séjour momentané à Magdebourg.]

L'infortuné prince de Hohenlohe avait pris effectivement la résolution

qu'on lui prêtait. Poursuivi à outrance par les Français, il était

arrivé à Magdebourg, espérant y trouver du repos, des vivres, du

matériel, et surtout le temps nécessaire à la réorganisation de son

armée. Vaine espérance! Le défaut de précautions, pour le cas d'une

retraite, si facile à prévoir, se reproduisait partout. Il n'y avait à

Magdebourg d'autres approvisionnements que ceux qui étaient

indispensables à la garnison. Le vieux gouverneur, M. de Kleist, après

avoir pourvu aux premiers besoins des fuyards, et leur avoir donné un

peu de pain, refusait de les nourrir plus long-temps, dans la crainte

de diminuer ses propres ressources, s'il venait à être assiégé. Les

bagages s'étaient tellement encombrés dans l'intérieur de Magdebourg,

que l'armée n'avait pas pu s'y loger. On avait été forcé d'établir la

cavalerie sur les glacis, l'infanterie dans les chemins couverts.

Bientôt même le harcèlement continuel de la cavalerie française, qui

venait enlever des détachements entiers sous le canon de la place,

avait obligé les troupes prussiennes à passer de l'autre côté de

l'Elbe. Enfin M. de Kleist, effrayé du désordre qui régnait au dedans

et au dehors de Magdebourg, pressa instamment le prince de Hohenlohe

de continuer sa retraite vers l'Oder, et de lui laisser la liberté

dont il avait besoin pour se mettre en défense. Le prince de Hohenlohe

n'eut donc que deux jours pour réorganiser une armée qui ne se

composait plus que de débris, et dans laquelle il fallait réunir

plusieurs bataillons pour en former un seul. De plus, le maréchal

Kalkreuth ayant été rappelé par le roi dans la Prusse orientale, le

prince de Hohenlohe était chargé de recueillir les deux divisions de

réserve, et contraint de les aller joindre sur le bas Elbe, fort

au-dessous de Magdebourg.

[En marge: Le prince de Hohenlohe, au sortir de Magdebourg, prend sa

direction au nord, pour aller joindre l'Oder à Stettin.]

Au milieu de ces embarras, le prince de Hohenlohe se mit en marche sur

trois colonnes. À sa droite, le général Schimmelpfennig, avec un

détachement de cavalerie et d'infanterie, devait couvrir l'armée du

côté de Potsdam, Spandau et Berlin, côtoyer d'abord le Havel, puis,

quand on serait remonté assez haut pour tourner Berlin, longer le

canal de Finow, flanquer ainsi la retraite jusqu'à Prenzlow et

Stettin, car on ne pouvait, à cause de la position des Français,

rejoindre l'Oder que vers son embouchure. (Voir la carte nº 36.) Le

gros de l'infanterie, marchant au centre, à égale distance du corps de

Schimmelpfennig et de l'Elbe, devait passer par Genthin, Rathenau,

Gransée et Prenzlow. La cavalerie, qui était déjà sur les bords de

l'Elbe, où elle profitait de l'abondance des fourrages, devait suivre

les bords de ce fleuve par Jérichow et Havelberg, les quitter ensuite

pour se porter au nord, et aboutir par Wittstock, Mirow, Strelitz,

Prenzlow, au point commun de Stettin.

[En marge: Retraite du général Blucher et du duc de Weimar en tournant

le Hartz.]

Le corps du duc de Weimar, et le grand parc, conduit par le général

Blucher, avaient heureusement tourné le Hartz par la Hesse et le

Hanovre, sans être inquiétés par les Français, qui s'étaient hâtés de

courir à l'Elbe. Le duc de Weimar, au moyen d'une manoeuvre assez

adroite, avait réussi à tromper le maréchal Soult. Feignant d'abord

d'attaquer la ligne d'investissement autour de Magdebourg, puis se

dérobant tout à coup, il avait subitement passé l'Elbe à Tangermunde,

et gagné ainsi la rive droite. Il amenait avec lui 12 ou 14 mille

hommes. Le général Blucher avait passé le fleuve au-dessous. Le prince

de Hohenlohe assigna au duc de Weimar le rendez-vous convenu de

Stettin, qu'il devait atteindre en traversant le Mecklembourg, et

déféra au général Blucher le commandement des troupes battues devant

Halle, troupes qui avaient passé des mains du duc de Wurtemberg dans

celles du général Natzmer. Le général Blucher était chargé de faire

avec ces troupes l'arrière-garde de l'armée prussienne.

Si ces forces étaient parvenues à échapper aux Français, et à gagner

Stettin, elles auraient pu, après qu'on les aurait réorganisées, et

réunies au contingent de la Prusse orientale, former derrière l'Oder

une armée de quelque valeur, et donner utilement la main aux Russes.

Le prince de Hohenlohe avait conservé 25 mille hommes au moins. Le

corps de Natzmer, avec les autres débris du général Blucher, en

comptait environ 9 à 10 mille. Les troupes du duc de Weimar

s'élevaient à 13 ou 14 mille. C'était par conséquent une force totale

d'environ 50 mille hommes, qui, jointe à une vingtaine de mille

demeurés dans la Prusse orientale, pouvait présenter encore 70 mille

combattants, et, combinée avec les Russes, jouer un rôle important. Il

restait 22 mille hommes pour défendre Magdebourg. Les Saxons, se

hâtant de profiter de la clémence de Napoléon à leur égard, étaient

retournés chez eux.

Le prince de Hohenlohe avait à opérer sa retraite au milieu d'un pays

pauvre, difficile à parcourir, et à travers les nombreux escadrons de

la cavalerie française. Celle-ci, qui s'observait d'abord en présence

de la cavalerie prussienne, dont on lui vantait le mérite, enivrée

maintenant de ses succès, était devenue si audacieuse, que de simples

chasseurs ne craignaient plus de se mesurer avec des cuirassiers.

[En marge: Marche du corps de Hohenlohe.]

[En marge: Indiscipline des vaincus et des vainqueurs.]

Le prince se mit donc en route le 22 octobre, par les chemins

indiqués, le corps de flanqueurs de Schimmelpfennig se dirigeant sur

Plaue, l'infanterie sur Genthin, la cavalerie sur Jérichow. On

marchait lentement à cause des sables, de l'épuisement des hommes et

des chevaux, et du peu d'habitude des fatigues. Sept ou huit lieues

par jour étaient tout ce que pouvaient faire ces troupes, tandis que

l'infanterie française, au besoin, en parcourait jusqu'à quinze. De

plus, une très-grande indiscipline s'était introduite dans les corps.

Le malheur, qui aigrit les âmes, avait diminué le respect envers les

chefs. La cavalerie surtout s'en allait confusément, sans obéir à

aucun ordre. Le prince de Hohenlohe fut obligé d'arrêter l'armée, et

de lui adresser une sévère allocution, pour la ramener au sentiment de

ses devoirs. Il fit même fusiller un cavalier qui avait blessé un

officier. Du reste, il faut reconnaître que c'est là l'effet habituel

des grands revers, et quelquefois aussi des grands succès, car la

victoire a son désordre comme la défaite. Les Français, avides de

butin, couraient comme les Prussiens dans toutes les directions, sans

se conformer aux ordres de leurs chefs; et le maréchal Ney écrivit à

l'Empereur, que, si on ne l'autorisait pas à faire quelques exemples,

la vie des officiers ne serait plus en sûreté. Singulières

conséquences du bouleversement des États! Les mouvements précipités

que ce bouleversement entraîne, désorganisent le vaincu et le

vainqueur. Nous étions arrivés à la perfection de la grande guerre, et

déjà nous touchions presque à la limite où elle devient une immense

confusion!

Le 23, les Prussiens étaient, l'infanterie à Rathenau, la cavalerie à

Havelberg. Mais l'empressement qu'ils avaient mis à couper les ponts

arrêta la marche du corps de droite, celui de Schimmelpfennig, et ils

furent obligés de se rapprocher de l'Elbe par une conversion à gauche,

afin d'éviter les nombreux cours d'eau qui se rencontrent entre le

Havel et l'Elbe. Ils se détournèrent jusqu'à Rhinow. Le 24, ils

étaient, la cavalerie à Kiritz, l'infanterie à Neustadt, le corps de

Schimmelpfennig à Fehrbelin. Le corps de Natzmer, transmis ici même au

général Blucher, remplaça vers Rhinow le corps principal, dont il

formait l'arrière-garde.

Parvenu à ce point, le prince de Hohenlohe dut délibérer sur la marche

à suivre ultérieurement. On s'était élevé au nord fort au-dessus de

Berlin, Spandau et Potsdam. À chaque pas l'armée se désorganisait

davantage. Le colonel d'état-major de Massenbach fut d'avis d'accorder

un jour de repos aux troupes, afin de les réorganiser, et d'être au

moins en état de combattre, si l'on venait à rencontrer les Français.

Le prince de Hohenlohe répondit avec raison, qu'un, deux, et même

trois jours, ne suffiraient pas pour réorganiser l'armée, et

pourraient donner aux Français le temps de la couper de Stettin et de

l'Oder. Suivant l'usage, on adopta un parti moyen: on se fixa un

rendez-vous commun vers Gransée, où l'on devait passer une revue

générale, et adresser des allocutions aux troupes, pour les rappeler à

leurs devoirs. De là on continuerait la marche sans désemparer. Ce

rendez-vous de Gransée fut fixé au 26.

[En marge: Trois corps d'armée français attachés à la poursuite des

Prussiens.]

[En marge: Réunion momentanée des Prussiens à Gransée.]

[En marge: Le corps de Schimmelpfennig surpris et culbuté par les

dragons français à Zehdenick.]

Mais déjà, les Français étant avertis, la cavalerie de Murat courait

vers Fehrbelin d'un côté, vers Zehdenick de l'autre. Lannes, après

être entré dans Spandau le 25, se mettait en marche le 26 au soir avec

son infanterie, pour appuyer Murat. Le maréchal Soult était sur les

pas du duc de Weimar, pendant que le maréchal Ney investissait

Magdebourg. Enfin, le maréchal Bernadotte s'avançait entre les

maréchaux Soult et Lannes. Ainsi trois corps d'armée français, outre

la cavalerie de Murat, moins toutefois les cuirassiers retenus à

Berlin, poursuivaient en ce moment les Prussiens. Le 26, l'infanterie

du prince de Hohenlohe était à Gransée, au rendez-vous indiqué, rangée

autour de son général, écoutant ses exhortations, accueillant

l'espérance d'être bientôt à Stettin, et de pouvoir se reposer

derrière l'Oder. Mais au même instant les dragons de Murat

surprenaient à Zehdenick le corps de Schimmelpfennig, culbutaient sa

cavalerie, lui tuaient 300 cavaliers, en prenaient 7 ou 800, et

obligeaient l'infanterie de ce corps de flanqueurs à se disperser dans

les bois.

[En marge: Le prince de Hohenlohe, pour éviter les Français, fait un

détour sur Furstenberg, tandis que Murat et Lannes se dirigent sur

Prenzlow.]

Cette nouvelle, portée par les paysans et les fuyards à Gransée,

engagea le prince de Hohenlohe à décamper sur-le-champ, et à se

détourner encore une fois à gauche vers Furstenberg, au lieu de

marcher à Templin, qui était la route directe de Stettin. Il avait

ainsi l'espoir de rallier à lui la cavalerie, et de s'éloigner en même

temps des Français. Mais, tandis qu'il exécutait ce détour, Murat se

dirigeait par la route la plus courte sur Templin, et Lannes, ne

s'arrêtant ni le jour ni la nuit, se tenait toujours en vue des

escadrons de Murat.

Le soir, le prince de Hohenlohe coucha à Furstenberg, et y fit passer

la nuit à son infanterie, pendant que Lannes employait cette même nuit

à marcher. Français et Prussiens continuèrent de s'élever au nord vers

Templin et Prenzlow, point commun de la route de Stettin, cheminant à

quelques lieues les uns des autres, et séparés seulement par un rideau

de bois et de lacs. Ils avaient sept milles à parcourir pour

atteindre Prenzlow (douze lieues). Le 27 au matin, le prince de

Hohenlohe partit pour Boitzenbourg, faisant dire à la cavalerie de le

joindre, et à l'arrière-garde, commandée par le général Blucher, de

hâter le pas.

[En marge: Les Prussiens prévenus à Prenzlow.]

[En marge: Capitulation de Prenzlow, et capture de la plus grande

partie de l'armée prussienne.]

Il marcha toute la journée, n'ayant pour ses troupes d'autre

nourriture que celle que leur fournissait le patriotisme des

villageois, qui plaçaient sur les routes des amas de pain, et des

chaudières remplies de pommes de terre. On approcha de Boitzenbourg

vers le soir, et le seigneur de cet endroit, M. d'Arnim, vint annoncer

qu'il avait fait préparer autour de son château des bivouacs

abondamment pourvus de vivres et de boissons. C'était une heureuse

nouvelle pour des gens expirant de fatigue et de faim. En approchant

de Boitzenbourg, des coups de feu détruisirent cette espérance d'un

peu de repos et de nourriture. Les chevaux-légers de Murat, déjà

parvenus à Boitzenbourg, mangeaient les vivres destinés aux Prussiens.

Trop peu nombreux cependant pour tenir tête à ceux-ci, ils quittèrent

Boitzenbourg. Les infortunés soldats du prince de Hohenlohe dévorèrent

ce qui restait; mais la présence des cavaliers français les

avertissait de se hâter. Ils partirent la nuit même, en faisant encore

un détour à gauche pour éviter les Français, et les prévenir à

Prenzlow. Ils marchèrent toute la nuit, se flattant de les gagner de

vitesse. Au point du jour, ils commençaient à découvrir Prenzlow; mais

sur la droite, à travers les bois et les lacs qui jalonnaient la

route, on avait entrevu des cavaliers forçant le pas. Le brouillard ne

permettait pas de reconnaître la couleur de leur uniforme. Étaient-ce

des Français, étaient-ce des Prussiens? On s'interrogeait avec

anxiété, les uns croyant avoir aperçu le panache blanc d'un régiment

prussien, les autres au contraire croyant reconnaître le casque des

dragons de Murat. Enfin, au milieu de ces conjectures de la crainte et

du désir, on arrive en vue de Prenzlow, les Français, assure-t-on,

n'ayant pas encore paru. On pénètre dans un faubourg, long d'un quart

de lieue. Une moitié de l'armée prussienne y est déjà entrée, quand

tout à coup le cri Aux armes! se fait entendre. Les dragons français,

survenus au moment où une partie de l'armée prussienne est dans

Prenzlow, en attaquent la queue, et la refoulent dans Prenzlow même.

Ils la chargent en tous sens, puis s'élancent dans les rues de la

ville. Les dragons de Pritwitz, poussés par les dragons français, se

rejettent sur l'infanterie prussienne, et la culbutent. C'est une

mêlée effroyable, dont la peur accroît encore le tumulte et le danger.

L'armée prussienne, coupée en plusieurs morceaux, s'enfuit au delà de

Prenzlow, et prend position le mieux qu'elle peut sur la route de

Stettin. Bientôt elle est enveloppée, et Murat fait sommer le prince

de Hohenlohe de se rendre. Le prince navré de douleur, mais repoussant

avec horreur l'idée d'une capitulation, refuse ce qu'on lui

propose.--Eh bien, répond Murat à l'officier qui lui apporte ce refus,

vous serez sabrés tous, si vous ne vous rendez pas.--Une dernière

espérance soutient encore le coeur du prince de Hohenlohe. Il croit

que Murat n'amène avec lui que de la cavalerie. Mais l'infanterie de

Lannes, qui depuis Spandau avait marché jour et nuit, ne s'arrêtant

que pour manger, arrive au même instant. Le colonel d'état-major de

Massenbach vient affirmer qu'il l'a vue. Dès lors plus de chance de se

sauver. Murat demande à entretenir le prince de Hohenlohe. Le soldat

devenu prince, et resté aussi généreux qu'il était intrépide, console

le général prussien, lui promet une capitulation honorable, la plus

honorable qu'il pourra lui accorder, dans la limite des instructions

données par Napoléon. Murat exige que tous les soldats soient

prisonniers, mais il consent à ce que les officiers demeurent libres,

et puissent emporter ce qu'ils possèdent, à condition toutefois de ne

pas servir pendant la durée de la guerre. Il consent aussi à ce que

les soldats soient affranchis de la formalité humiliante de jeter

leurs armes en défilant devant les Français. C'est la différence qui,

dans ce malheur, doit les distinguer des troupes de l'Autrichien Mack.

Le prince de Hohenlohe, voyant qu'il ne peut obtenir mieux, sentant

même que Murat ne peut accorder davantage, retourne auprès de ses

officiers, les fait ranger en cercle autour de lui, et, les yeux

remplis de larmes, leur expose l'état des choses. Il était de ceux qui

avaient le plus déclamé contre toute espèce de capitulation. Mais il

reconnaît qu'il n'y a plus aucune ressource, pas même celle d'un

combat honorable, car les munitions manquent, et l'esprit des troupes

est arrivé au dernier degré d'abattement. Personne n'offrant un

expédient, on rompt le cercle, en proférant des malédictions, et en

brisant ses armes.

La capitulation est donc signée par le prince, et, dans le courant de

cette journée, 28 octobre, un an après la catastrophe du général

Mack, 14 mille hommes d'infanterie, et 2 mille de cavalerie, se

constituent prisonniers de guerre. Les vainqueurs étaient ivres de

joie, et quelle joie fut jamais mieux fondée! Tant de hardiesse à

manoeuvrer, tant de patience à supporter des privations égales au

moins à celles qu'avaient supportées les vaincus, tant d'ardeur à

faire des marches encore plus rapides que les leurs, méritaient bien

un tel prix! Il y eut malheureusement des désordres dans Prenzlow,

causés par l'empressement des soldats à recueillir le butin, qu'ils

considéraient comme un fruit légitime de la victoire. Mais les

officiers français déployèrent la plus grande fermeté pour protéger

les officiers prussiens. Les écrivains allemands leur ont eux-mêmes

rendu cette justice. En 1815, les départements du nord de la France

n'ont pas eu la même justice à rendre aux Prussiens.

[En marge: Reddition de Stettin.]

Mais les Français avaient encore d'autres trophées à recueillir. Un

certain nombre d'escadrons et de bataillons prussiens, qui n'étaient

pas entrés dans Prenzlow, avaient marché plus au nord, sur Passewalck.

La cavalerie légère du général Milhaud les atteignit. Six régiments de

cavalerie, plusieurs bataillons d'infanterie, un parc d'artillerie à

cheval, mirent bas les armes. Pendant ce temps, le général Lasalle,

avec des hussards et des chasseurs, courait à Stettin, suivi par

l'infanterie de Lannes. Chose merveilleuse, un officier de cavalerie

légère osa sommer Stettin, place forte, ayant une nombreuse garnison,

et une immense artillerie! Le général Lasalle vit le gouverneur, lui

parla avec tant de conviction du complet anéantissement de l'armée

prussienne, que ce gouverneur rendit la place avec tout ce qu'elle

contenait, et livra prisonnière une garnison de 6 mille hommes. Lannes

y entra le lendemain. Rien assurément ne saurait mieux donner l'idée

de la démoralisation des Prussiens, et de la terreur qu'inspiraient

les Français, qu'un fait aussi étrange et aussi nouveau dans les

annales de la guerre.

De toute l'armée prussienne, il n'y avait plus à prendre que le

général Blucher et le duc de Weimar, accompagnés d'une vingtaine de

mille hommes. Ce dernier reste pris, on pouvait dire que 160 mille

hommes avaient été détruits ou faits prisonniers en quinze jours, sans

qu'un seul eût repassé l'Oder. Le général Blucher et le corps du duc

de Weimar avaient à leur poursuite les maréchaux Soult et Bernadotte.

Ils allaient bientôt être atteints par Murat lui-même, et ils se

trouvaient coupés de l'Oder, puisque Lannes occupait Stettin. Ils

conservaient donc bien peu de chances de salut.

[En marge: Injustice à l'égard des troupes de Lannes, gracieusement

réparée par Napoléon.]

Napoléon, en apprenant ces nouvelles, éprouva la plus vive

satisfaction.--Puisque vos chasseurs, écrivit-il à Murat, prennent des

places fortes, je n'ai plus qu'à licencier mon corps du génie, et à

faire fondre ma grosse artillerie.--Dans le bulletin, il ne nomma que

la cavalerie, et omit l'infanterie de Lannes, qui avait cependant

contribué à la capitulation de Prenzlow autant que la cavalerie

elle-même. Cette omission était due à ce que Murat, pressé de rendre

compte des faits d'armes de sa cavalerie, n'avait pas songé à parler

du corps de Lannes. Quand celui-ci reçut le bulletin, il n'osa le lire

à ses soldats, dans la crainte de les affliger.--Mon dévouement à

votre personne, écrivit-il à Napoléon, me mettra toujours au-dessus de

toutes les injustices, mais ces braves soldats que j'ai fait marcher

jour et nuit, sans repos, sans nourriture, que leur dirai-je? Quelle

récompense peuvent-ils espérer, sinon de voir leur nom publié par les

cent voix de la Renommée, dont vous seul disposez?--Cette belle

émulation, cette ardente jalousie de gloire, qui d'ailleurs ne se

manifestait ici que par une noble tristesse, n'était pas l'un des

signes les moins remarquables de cet enthousiasme héroïque qui

échauffait alors toutes les âmes.

Napoléon, singulièrement affectueux pour Lannes, lui répondit: «_Vous

et vos soldats, vous êtes des enfants_. Est-ce que vous croyez que je

ne sais pas tout ce que vous avez fait pour seconder la cavalerie? Il

y a de la gloire pour tous. Un autre jour ce sera votre tour de

remplir de votre nom les bulletins de la grande armée.»

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 13 / 49 段