Effet que produisent en Europe les victoires de Napoléon sur la

Prusse. -- À quelle cause on attribue les exploits des Français.

-- Ordonnance du roi Frédéric-Guillaume tendant à effacer les

distinctions de naissance dans l'armée prussienne. -- Napoléon

décrète la construction du temple de la Madeleine, et donne le

nom d'Iéna au pont jeté vis-à-vis de l'École militaire. --

Pensées qu'il conçoit à Berlin dans l'ivresse de ses triomphes.

-- L'idée de VAINCRE LA MER PAR LA TERRE se systématise dans son

esprit, et il répond au _blocus maritime_ par le _blocus

continental_. -- Décrets de Berlin. -- Résolution de pousser la

guerre au Nord, jusqu'à la soumission du continent tout entier.

-- Projet de marcher sur la Vistule, et de soulever la Pologne.

-- Affluence des Polonais auprès de Napoléon. -- Ombrages

inspirés à Vienne par l'idée de reconstituer la Pologne. --

Napoléon offre à l'Autriche la Silésie en échange des Gallicies.

-- Refus et haine cachée de la cour de Vienne. -- Précautions de

Napoléon contre cette cour. -- L'Orient mêlé à la querelle de

l'Occident. -- La Turquie et le sultan Sélim. -- Napoléon envoie

le général Sébastiani à Constantinople pour engager les Turcs à

faire la guerre aux Russes. -- Déposition des hospodars Ipsilanti

et Maruzzi. -- Le général russe Michelson marche sur les

provinces du Danube. -- Napoléon proportionne ses moyens à la

grandeur de ses projets. -- Appel en 1806 de la conscription de

1807. -- Emploi des nouvelles levées. -- Organisation en

régiments de marche des renforts destinés à la grande armée. --

Nouveaux corps tirés de France et d'Italie. -- Mise sur le pied

de guerre de l'armée d'Italie. -- Développement donné à la

cavalerie. -- Moyens financiers créés avec les ressources de la

Prusse. -- Napoléon n'ayant pu s'entendre avec le roi

Frédéric-Guillaume sur les conditions d'un armistice, dirige son

armée sur la Pologne. -- Murat, Davout, Augereau, Lannes,

marchent sur la Vistule à la tête de quatre-vingt mille hommes.

-- Napoléon les suit avec une armée de même force, composée des

corps des maréchaux Soult, Bernadotte, Ney, de la garde et des

réserves. -- Entrée des Français en Pologne. -- Aspect du sol et

du ciel. -- Enthousiasme des Polonais pour les Français. --

Conditions mises par Napoléon à la reconstitution de la Pologne.

-- Esprit de la haute noblesse polonaise. -- Entrée de Murat et

de Davout à Posen et à Varsovie. -- Napoléon vient s'établir à

Posen. -- Occupation de la Vistule, depuis Varsovie jusqu'à

Thorn. -- Les Russes, joints aux débris de l'armée prussienne,

occupent les bords de la Narew. -- Napoléon veut les rejeter sur

la Prégel, afin d'hiverner plus tranquillement sur la Vistule.

-- Belles combinaisons pour accabler les Prussiens et les Russes.

-- Combats de Czarnowo, de Golymin, de Soldau. -- Bataille de

Pultusk. -- Les Russes, rejetés au delà de la Narew avec grande

perte, ne peuvent être poursuivis à cause de l'état des routes.

-- Embarras des vainqueurs et des vaincus enfoncés dans les boues

de la Pologne. -- Napoléon s'établit en avant de la Vistule,

entre le Bug, la Narew, l'Orezyc et l'Ukra. -- Il place le corps

du maréchal Bernadotte à Elbing, en avant de la basse Vistule, et

forme un dixième corps sous le maréchal Lefebvre, pour commencer

le siége de Dantzig. -- Admirable prévoyance pour

l'approvisionnement et la sûreté de ses quartiers d'hiver. --

Travaux de Praga, de Modlin, de Sierock. -- État matériel et

moral de l'armée française. -- Gaieté des soldats au milieu d'un

pays nouveau pour eux. -- Le prince Jérôme et le général

Vandamme, à la tête des auxiliaires allemands, assiégent les

places de la Silésie. -- Courte joie à Vienne, où l'on croit un

moment aux succès des Russes. -- Une plus exacte appréciation des

faits ramène la cour de Vienne à sa réserve ordinaire. -- Le

général Benningsen, devenu général en chef de l'armée russe, veut

reprendre les hostilités en plein hiver, et marche sur les

cantonnements de l'armée française en suivant le littoral de la

Baltique. -- Il est découvert par le maréchal Ney, qui donne

l'éveil à tous les corps. -- Beau combat du maréchal Bernadotte à

Mohrungen. -- Savante combinaison de Napoléon pour jeter les

Russes à la mer. -- Cette combinaison est révélée à l'ennemi par

la faute d'un officier qui se laisse enlever ses dépêches. -- Les

Russes se retirent à temps. -- Napoléon les poursuit à outrance.

-- Combats de Waltersdorf et de Hoff. -- Les Russes, ne pouvant

fuir plus long-temps, s'arrêtent à Eylau, résolus à livrer

bataille. -- L'armée française, mourant de faim et réduite d'un

tiers par les marches, aborde l'armée russe, et lui livre à Eylau

une bataille sanglante. -- Sang-froid et énergie de Napoléon. --

Conduite héroïque de la cavalerie française. -- L'armée russe se

retire presque détruite; mais l'armée française, de son côté, a

essuyé des pertes cruelles. -- Le corps d'Augereau est si

maltraité qu'il faut le dissoudre. -- Napoléon poursuit les

Russes jusqu'à Koenigsberg, et, quand il s'est assuré de leur

retraite au delà de la Prégel, reprend sa position sur la

Vistule. -- Changement apporté à l'emplacement de ses quartiers.

-- Il quitte la haute Vistule pour s'établir en avant de la basse

Vistule, et derrière la Passarge, afin de mieux couvrir le siége

de Dantzig. -- Redoublement de soins pour le ravitaillement de

ses quartiers d'hiver. -- Napoléon, établi à Osterode dans une

espèce de grange, emploie son hiver à nourrir son armée, à la

recruter, à administrer l'Empire, et à contenir l'Europe. --

Tranquillité d'esprit et incroyable variété des occupations de

Napoléon à Osterode et à Finkenstein.

[En marge: Effet produit en Europe par la subite destruction de la

puissance prussienne.]

[En marge: À quelles causes l'Europe attribue les succès militaires

des Français.]

Napoléon avait en un mois renversé la monarchie prussienne, détruit

ses armées, conquis la plus grande partie de son territoire. Il

restait au roi Frédéric-Guillaume une province et vingt-cinq mille

hommes. À la vérité les Russes, appelés avec instance par la cour de

Berlin, qui était réfugiée à Koenigsberg, accouraient aussi vite que

le permettaient l'éloignement, la saison, et l'impéritie d'une

administration à demi barbare. Mais on avait vu les Russes à

Austerlitz, et malgré leur bravoure, on ne pouvait pas attendre d'eux

qu'ils changeassent le destin de la guerre. Les cabinets et les

aristocraties de l'Europe étaient plongés dans une profonde

consternation. Les peuples vaincus, partagés entre le patriotisme et

l'admiration, ne pouvaient s'empêcher de reconnaître dans Napoléon

l'enfant de la révolution française, le propagateur de ses idées,

l'applicateur glorieux de la plus populaire de toutes, l'égalité. Ils

voyaient un éclatant exemple de cette égalité chez nos généraux, qu'on

ne désignait plus sous les noms, autrefois si connus, de Berthier, de

Murat, de Bernadotte, mais sous les titres de prince de Neufchâtel, de

grand-duc de Berg, de prince de Ponte-Corvo! Cherchant à expliquer les

triomphes inouïs que nous venions de remporter sur l'armée prussienne,

ils les attribuaient non-seulement à notre courage, à notre expérience

de la guerre, mais aux principes sur lesquels reposait la nouvelle

société française. Ils expliquaient l'ardeur incroyable de nos

soldats, par l'ambition extraordinaire qu'on avait su exciter chez

eux, en leur ouvrant cette carrière immense, dans laquelle on pouvait

entrer paysan comme les Sforce, pour en sortir maréchal, prince, roi,

empereur! Il est vrai que ce dernier lot était seul de son espèce dans

la nouvelle urne de la fortune; mais s'il n'y avait qu'un empereur,

devenu tel au prix d'un prodigieux génie, que de ducs ou de princes,

dont la supériorité sur leurs compagnons d'armes n'était de nature à

désespérer personne!

Les lettres interceptées des officiers prussiens étaient pleines à cet

égard de réflexions étranges. L'un d'eux, écrivant à sa famille, lui

disait: «S'il ne fallait que se servir de ses bras contre les

Français, nous serions bientôt vainqueurs. Ils sont petits, chétifs;

un seul de nos Allemands en battrait quatre. Mais ils deviennent au

feu des êtres surnaturels. Ils sont emportés par une ardeur

inexprimable, dont on ne voit aucune trace chez nos soldats... Que

voulez-vous faire avec des paysans, menés au feu par des nobles, dont

ils partagent les dangers, sans partager jamais ni leurs passions, ni

leurs récompenses[11]?»

[Note 11: Nous rapportons ici fidèlement le sens d'une quantité de

lettres, qui ont été conservées en original, dans les innombrables

papiers de Napoléon aux Archives de l'ancienne Secrétairerie d'État.]

Ainsi se trouvait dans la bouche des vaincus, avec la glorification de

notre bravoure, la glorification des principes de notre révolution. Le

roi de Prusse, en effet, réfugié aux confins de son royaume, préparait

une ordonnance pour introduire l'égalité dans les rangs de son armée,

et y effacer toutes les distinctions de classe et de naissance.

Singulier exemple de la propagation des idées libérales, portées aux

extrémités de l'Europe, par un conquérant, qu'on représente souvent

comme le géant qui voulait étouffer ces idées. Il en avait comprimé

quelques-unes, à la vérité, mais les plus sociales d'entre elles

faisaient à sa suite autant de chemin que sa gloire.

Toujours porté à donner aux choses l'éclat de son imagination,

Napoléon, qui avait projeté, au lendemain d'Austerlitz, la colonne de

la place Vendôme, l'arc de triomphe de l'Étoile, la grande rue

Impériale, décréta au milieu de la Prusse conquise, l'érection d'un

monument, qui est devenu depuis l'un des plus grands de la capitale,

le temple de la Madeleine.

[En marge: Napoléon décrète en Prusse l'érection du temple de la

Madeleine.]

Sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui ce temple, et qui forme avec

la place de la Concorde un ensemble si magnifique, on devait

construire la nouvelle Bourse. Napoléon jugea la place trop belle pour

y élever le temple de la richesse, et il résolut d'y élever le temple

de la gloire. Il décida qu'on chercherait un autre quartier pour y

établir la nouvelle Bourse, et que sur l'un des quatre points qu'on

aperçoit du milieu de la place de la Concorde, serait érigé un

monument consacré à la gloire de nos armes. Il voulait que le

frontispice de ce monument portât l'inscription suivante: L'EMPEREUR

NAPOLÉON AUX SOLDATS DE LA GRANDE ARMÉE. Sur des tables de marbre

devaient être inscrits les noms des officiers et soldats qui avaient

assisté aux grands événements d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, et sur des

tables d'or le nom de ceux qui étaient morts dans ces journées.

D'immenses bas-reliefs devaient représenter, groupés les uns à côté

des autres, les officiers supérieurs et les généraux. Des statues

étaient accordées aux maréchaux qui avaient commandé des corps

d'armée. Les drapeaux pris sur l'ennemi devaient être suspendus aux

voûtes de l'édifice. Napoléon décida enfin que tous les ans une fête,

de caractère antique comme le monument, serait célébrée le 2 décembre,

en l'honneur des vertus guerrières. Il ordonna un concours, en se

réservant de choisir entre les projets présentés celui qui lui

semblerait le plus convenable. Mais il détermina d'avance le style

d'architecture qu'il voulait donner au nouvel édifice. Il désirait,

disait-il, un temple de forme grecque ou romaine.--Nous avons des

églises, écrivait-il au ministre de l'intérieur, nous n'avons pas un

temple, semblable au Parthénon par exemple; il en faut un de ce genre

à Paris.--La France aimait alors les arts de la Grèce, comme elle

aimait naguère les arts du moyen âge; et c'était un présent tout à

fait neuf à offrir à la capitale qu'une imitation du Parthénon.

Aujourd'hui ce temple grec devenu une église chrétienne (ce qui ne

saurait être un sujet de regret), contraste avec sa nouvelle

destination, et avec les arts de l'époque actuelle. Ainsi passent nos

goûts, nos passions, nos idées, aussi vite que les caprices de cette

fortune, qui a voué cet édifice à des usages si différents de ceux

auxquels il était d'abord consacré. Toutefois il occupe

majestueusement la place qui lui a été jadis assignée, et le peuple

n'a point oublié que ce temple devait être celui de la gloire[12].

[Note 12: Nous citons à ce sujet quelques lettres de Napoléon, qui

nous semblent dignes d'être reproduites.

_Au ministre de l'intérieur._

«Posen, 6 décembre 1806.

»La littérature a besoin d'encouragements; vous en êtes le ministre.

Proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les

différentes branches des belles-lettres, qui ont de tout temps

illustré la nation.

»Vous aurez reçu le décret que j'ai pris sur le monument de la

Madeleine, et celui qui rapporte l'établissement de la Bourse sur cet

emplacement. Il est cependant nécessaire d'avoir une Bourse à Paris.

Mon intention est de faire construire une Bourse qui réponde à la

grandeur de la capitale, et au nombre d'affaires qui doivent s'y faire

un jour. Proposez-moi un local convenable. Il faut qu'il soit vaste,

afin d'avoir des promenades autour. Je voudrais un emplacement isolé.

»Quand j'ai assigné un fonds de trois millions pour la construction du

monument de la Madeleine, je n'ai voulu parler que du bâtiment et non

des ornements, auxquels, avec le temps, je veux employer une bien plus

forte somme. Je désire qu'au préalable on achète les chantiers

environnants, afin de faire une grande place circulaire au milieu de

laquelle se trouvera le monument, et autour de laquelle je ferai bâtir

des maisons sur un plan uniforme.

»Il n'y aurait pas d'inconvénient à nommer le pont de l'École

militaire _le pont d'Iéna_. Proposez-moi un décret pour donner les

noms des généraux et des colonels qui ont été tués à cette bataille

aux différentes nouvelles rues.

»Sur ce, etc.

»NAPOLÉON.»

_Au ministre de l'intérieur._

«Finkenstein, le 30 mai 1807.

»Après avoir examiné attentivement les différents plans du monument

dédié à la Grande Armée, je n'ai pas été un moment en doute. Celui de M.

Vignon est le seul qui remplisse mes intentions. C'est un temple que

j'avais demandé, et non une église. Que pouvait-on faire, dans le genre

des églises, qui fût dans le cas de lutter avec Sainte-Geneviève, même

avec Notre-Dame, et surtout avec Saint-Pierre de Rome? Le projet de M.

Vignon réunit à beaucoup d'autres avantages, celui de s'accorder

beaucoup mieux avec le palais du Corps Législatif, et de ne pas écraser

les Tuileries.

»Je ne veux rien en bois. Les spectateurs doivent être placés, comme

je l'ai dit, sur des gradins de marbre formant les amphithéâtres

destinés au public... Rien, dans ce temple, ne doit être mobile et

changeant; tout, au contraire, doit y être fixé à sa place. S'il était

possible de placer à l'entrée du temple le Nil et le Tibre, qui ont

été apportés de Rome, cela serait d'un très-bon effet. Il faut que M.

Vignon tâche de les faire entrer dans son projet définitif, ainsi que

des statues équestres qu'on placerait au dehors, puisque réellement

elles seraient mal dans l'intérieur. Il faut aussi désigner le lieu où

l'on placera l'armure de François Ier prise à Vienne et le quadrige de

Berlin.

»Il ne faut pas de bois dans la construction de ce temple... Du granit

et du fer, tels doivent être les matériaux de ce monument. On

objectera que les colonnes actuelles ne sont pas de granit; mais cette

objection ne serait pas bonne, puisque avec le temps on peut

renouveler ces colonnes sans nuire au monument. Cependant, si l'on

prouvait que l'emploi du granit entraînerait dans une trop grande

dépense et dans de longs délais, il faudrait y renoncer; car la

condition principale du projet, c'est qu'il soit exécuté dans trois ou

quatre ans, et, au plus, en cinq ans. Ce monument tient en quelque

chose à la politique; il est dès lors du nombre de ceux qui doivent se

faire vite. Il convient néanmoins de s'occuper à chercher du granit

pour d'autres monuments que j'ordonnerai, et qui, par leur nature,

peuvent permettre de donner trente, quarante ou cinquante ans à leur

construction.

»Je suppose que toutes les sculptures intérieures seront en marbre, et

qu'on ne me propose pas des sculptures propres aux salons et aux

salles à manger des femmes des banquiers de Paris. Tout ce qui est

futile n'est pas simple et noble; tout ce qui n'est pas de longue

durée ne doit pas être employé dans ce monument. Je répète qu'il n'y

faut aucune espèce de meubles, pas même des rideaux.

»Quant au projet qui a obtenu le prix, il n'atteint pas mon but; c'est

le premier que j'ai écarté. Il est vrai que j'ai donné pour base de

conserver la partie du bâtiment de la Madeleine qui existe

aujourd'hui; mais cette expression est une ellipse. Il était

sous-entendu que l'on conserverait de ce bâtiment le plus possible,

autrement il n'y aurait pas eu besoin de programme, il n'y avait qu'à

se borner à suivre le plan primitif. Mon intention était de n'avoir

pas une église, mais un temple, et je ne voulais ni qu'on rasât tout,

ni qu'on conservât tout. Si ces deux propositions étaient

incompatibles, savoir, celle d'avoir un temple et celle de conserver

les constructions actuelles de la Madeleine, il était simple de

s'attacher à la définition d'un temple: par temple, j'ai entendu un

monument tel qu'il y en avait à Athènes, et qu'il n'y en a pas à

Paris. Il y a beaucoup d'églises à Paris, il y en a dans tous les

villages. Je n'aurais assurément pas trouvé mauvais que les

architectes eussent fait observer qu'il y avait une contradiction

entre l'idée d'avoir un temple et l'intention de conserver les

constructions faites pour une église. La première était l'idée

principale, la seconde était l'idée accessoire. M. Vignon a donc

deviné ce que je voulais...

»NAPOLÉON.»]

[En marge: Napoléon donne le nom de pont d'Iéna au pont placé

vis-à-vis l'École militaire.]

Les flatteurs du temps, connaissant les faiblesses de Napoléon, se les

exagérant même dans leur bassesse, lui proposèrent de changer le nom

révolutionnaire de PLACE DE LA CONCORDE, en un autre nom plus

monarchique, emprunté à la monarchie impériale. Il répondit à M. de

Champagny par cette lettre si brève: «Il faut laisser à la place de la

Concorde le nom qu'elle a. LA CONCORDE! voilà ce qui rend la France

invincible!» (Janvier 1807.) Mais un magnifique pont en pierre,

décrété récemment, et construit sur la Seine, vis-à-vis de l'École

militaire, n'avait pas encore de nom. Napoléon voulut lui donner le

beau nom d'Iéna, que ce pont a conservé, et qui plus tard lui serait

devenu fatal, si un acte honorable de Louis XVIII ne l'avait sauvé en

1815 de la rage brutale des Prussiens.

[En marge: Pensées qui naissent dans l'esprit de Napoléon à la suite

de ses triomphes sur la Prusse.]

[En marge: Napoléon se décide à pousser la guerre à outrance, jusqu'à

ce qu'il ait soumis l'Europe entière à sa politique.]

[En marge: Napoléon systématise l'idée de DOMINER LA MER PAR LA

TERRE.]

[En marge: Napoléon déclare qu'il ne rendra aucun des États européens

qu'il a conquis, tant que l'Angleterre ne restituera pas les colonies

qu'elles a prises à la France, à la Hollande, à l'Espagne.]

[En marge: Il refuse la paix à la Prusse, et lui accorde seulement un

armistice, fondé sur la remise immédiate des places de l'Oder et de la

Vistule.]

Ces soins accordés à des monuments d'art, du milieu même des capitales

conquises, n'étaient chez Napoléon que des pensées accessoires, à côté

des vastes pensées qui l'occupaient. Le glorieux événement

d'Austerlitz lui avait déjà inspiré un sentiment excessif de ses

forces, et avait apporté de nouveaux stimulants à sa gigantesque

ambition. Celui d'Iéna mit le comble à sa confiance et à ses désirs.

Il crut tout possible, et il désira tout, après cette destruction si

complète et si prompte de la puissance militaire la plus estimée de

l'Europe. Ses ennemis, pour déprécier ses triomphes antérieurs, lui

ayant répété sans cesse que l'armée prussienne était la seule dont il

fallût tenir compte, la seule qu'il fût difficile de vaincre, il les

avait pris au mot, et l'ayant vaincue, mieux que vaincue, anéantie en

un mois, il n'aperçut désormais aucune limite à sa puissance, et

n'admit aucune borne à sa volonté. L'Europe lui sembla un champ sans

maître, dans lequel il pourrait édifier tout ce qu'il voudrait, tout

ce qu'il trouverait grand, sage, utile, ou brillant. Où donc aurait-il

entrevu une résistance? L'Autriche désarmée par une seule manoeuvre,

celle d'Ulm, était tremblante, épuisée, incapable de reprendre les

armes. Les Russes, quoique jugés braves, avaient été ramenés la

baïonnette dans les reins, de Munich à Olmütz; et s'ils s'étaient

arrêtés un instant à Hollabrunn, à Austerlitz, c'était pour essuyer

d'accablantes défaites. Enfin la monarchie prussienne venait d'être

détruite en trente jours. Quel obstacle, nous le répétons, pouvait-il

entrevoir à ses projets? Les débris des armées russes, ralliés dans le

Nord à vingt-cinq mille Prussiens, n'offraient pas un péril dont il

dût s'effrayer. Aussi écrivait-il à l'archichancelier Cambacérès:

«Tout ceci est _un jeu d'enfants_, auquel il faut mettre un terme; et

cette fois je vais m'y prendre de telle façon avec mes ennemis, que

j'en finirai avec tous.»--Il se décida donc à pousser la guerre si

loin, qu'il arracherait la paix à toutes les puissances, et la leur

arracherait aussi brillante que durable. Ce n'était pas, il est vrai,

aux cours du continent qu'il était difficile de l'arracher, mais à

l'Angleterre, qui, défendue par l'Océan, avait seule échappé au joug

dont l'Europe se voyait menacée. Napoléon s'était dit déjà qu'il

dominerait la mer par la terre, et que si les Anglais voulaient lui

fermer l'Océan, il leur fermerait le continent. Parvenu sur l'Elbe et

l'Oder, il se confirma dans cette pensée plus que jamais; il la

systématisa dans sa tête, et il écrivit à son frère Louis en Hollande:

_Je vais reconquérir les colonies par la terre._ Dans la fermentation

d'esprit que produisit chez lui le succès extraordinaire de la guerre

de Prusse, il conçut les pensées les plus gigantesques qu'il ait

enfantées de sa vie. D'abord il se promit de garder en dépôt tout ce

qu'il avait conquis, et tout ce qu'il allait conquérir encore, jusqu'à

ce que l'Angleterre eût restitué à la France, à la Hollande, à

l'Espagne, les colonies qu'elle leur avait enlevées. Les puissances

continentales n'étant au fond que les auxiliaires subventionnés de

l'Angleterre, il résolut de les tenir toutes pour solidaires de la

politique britannique, et de poser comme principe essentiel de

négociation, qu'il ne rendrait à aucune d'elles rien de ce qu'il avait

pris, tant que l'Angleterre ne rendrait pas tout ou partie de ses

conquêtes maritimes. Deux négociateurs prussiens, MM. de Lucchesini et

de Zastrow étaient à Charlottenbourg, invoquant un armistice et la

paix. Il leur fit répondre par Duroc, demeuré l'ami de la cour de

Berlin, que quant à la paix, il n'y fallait pas penser, tant qu'on

n'aurait pas amené l'Angleterre à des vues plus modérées, et que la

Prusse et l'Allemagne resteraient en ses mains comme gage de ce que

l'Angleterre avait dérobé aux puissances maritimes; mais que pour un

armistice il était prêt à en accorder un, à condition qu'on lui

livrerait tout de suite la ligne sur laquelle il voulait hiverner, et

dont il prétendait faire le point de départ de ses opérations futures,

la ligne de la Vistule. En conséquence il demandait qu'on lui

abandonnât sur-le-champ les places de la Silésie, telles que Breslau,

Glogau, Schweidnitz, Glatz, et toutes celles de la Vistule, telles que

Dantzig, Graudenz, Thorn, Varsovie, car si on ne les lui livrait pas,

il allait, disait-il, les conquérir en quelques jours.

[En marge: Le projet de blocus continental, depuis long-temps conçu

par Napoléon, est définitivement arrêté, et converti à Berlin en loi

de l'Empire.]

Dans cette intention de VAINCRE LA MER PAR LA TERRE, en privant la

Grande-Bretagne de tous ses alliés, et en lui fermant tous les ports

du continent, la première chose à faire, c'était de lui interdire sans

aucun retard l'accès des vastes rivages occupés par les armées

françaises. Déjà Napoléon avait par lui-même, ou par la Prusse, fermé

les bouches de l'Ems, du Wéser et de l'Elbe. C'était là une

application naturelle et légitime du droit de conquête, car la

conquête confère tous les droits du souverain, et notamment le droit

de clore les ports, ou d'intercepter les routes du pays conquis, sans

qu'une telle rigueur puisse passer pour une violation du droit des

gens envers qui que ce soit. Mais défendre l'entrée de l'Ems, de

l'Elbe et du Wéser, était une mesure fort insuffisante pour atteindre

le but que se proposait Napoléon, car malgré la surveillance la plus

exacte des côtes, les marchandises anglaises étaient introduites par

la contrebande, non-seulement dans le Hanovre, mais dans la Hollande,

dont le gouvernement était sous notre influence directe, dans la

Belgique, qui était devenue province française. D'ailleurs l'Ems, le

Wéser et l'Elbe fermés, ces marchandises entraient par l'Oder, par la

Vistule, et redescendaient ensuite du Nord au Midi. Elles

renchérissaient beaucoup, il est vrai, mais le besoin de s'en défaire

amenait les Anglais à les livrer à un prix qui compensait les frais de

la contrebande et du transport. Il était donc nécessaire d'employer

des moyens plus rigoureux contre les marchandises anglaises, et

Napoléon n'était pas homme à se les interdire.

[En marge: Le blocus sur le papier, tel que l'avaient imaginé les

Anglais.]

L'Angleterre elle-même venait d'autoriser tous les genres d'excès

contre son commerce, en prenant une mesure extraordinaire, et l'une

des plus attentatoires qu'on pût imaginer contre le droit des gens le

plus généralement admis, celle qu'on a nommée _blocus sur le papier_.

Ainsi que nous l'avons déjà exposé bien des fois, il est de principe

chez la plupart des nations maritimes, que tout neutre, c'est-à-dire

tout pavillon étranger à la guerre engagée entre deux puissances, a le

droit de naviguer des ports de l'une aux ports de l'autre, de

transporter quelque marchandise que ce soit, même celle de l'ennemi,

excepté la contrebande de guerre, qui consiste dans les armes, les

munitions, les vivres confectionnés pour l'usage des armées. Cette

liberté ne cesse que lorsqu'il s'agit d'une place maritime, bloquée

par une force navale telle que le blocus soit efficace. Dans ce cas,

le blocus étant notifié, la faculté de pénétrer dans la place bloquée

est suspendue pour les neutres. Mais si, dans les restrictions

apportées à la liberté de naviguer, on ne s'arrête pas à cette limite

certaine de la présence d'une force effective, il n'y a plus de raison

pour qu'on ne frappe pas d'interdit les côtes entières du globe, sous

prétexte de blocus. L'Angleterre avait déjà cherché à outrepasser les

limites du blocus réel, en prétendant qu'avec quelques voiles,

insuffisantes en nombre pour fermer les abords d'une place maritime,

elle avait le droit de déclarer le blocus. Mais enfin elle avait admis

la nécessité de la présence d'une force quelconque devant le port

bloqué. Maintenant elle ne s'arrêtait plus à cette limite déjà si

vague, et à l'époque de sa rupture momentanée avec la Prusse,

occasionnée par la prise de possession du Hanovre, elle avait osé

défendre tout commerce aux neutres, sur les côtes de France et

d'Allemagne, depuis Brest jusqu'aux bouches de l'Elbe. C'était l'abus

de la force poussé au dernier excès, et dès lors il suffisait d'un

simple décret britannique pour frapper d'interdit toutes les parties

du globe qu'il plairait à l'Angleterre de priver de commerce.

[En marge: Décret de Berlin, daté du 21 novembre 1806.]

Cette incroyable violation du droit commun fournissait à Napoléon un

juste prétexte pour se permettre à l'égard du commerce anglais les

mesures les plus rigoureuses. Il imagina un décret formidable, qui

tout excessif qu'il puisse paraître, n'était qu'une juste représaille

des violences de l'Angleterre, et qui avait de plus l'avantage de

répondre parfaitement aux vues qu'il venait de concevoir. Ce décret,

daté de Berlin, et du 21 novembre, applicable non-seulement à la

France, mais aux pays occupés par ses armées, ou alliés avec elle,

c'est-à-dire à la France, à la Hollande, à l'Espagne, à l'Italie, et à

l'Allemagne entière, déclarait les Îles-Britanniques _en état de

blocus_. Les conséquences de l'_état de blocus_ étaient les suivantes:

[En marge: Dispositif de ce décret.]

Tout commerce avec l'Angleterre était absolument défendu;

Toute marchandise provenant des manufactures ou des colonies

anglaises, devait être confisquée, non-seulement à la côte, mais à

l'intérieur, chez les négociants qui s'en feraient dépositaires;

Toute lettre, venant d'Angleterre ou y allant, adressée à un Anglais

ou écrite en anglais, devait être arrêtée dans les bureaux de poste,

et détruite;

Tout Anglais quelconque saisi en France ou dans les pays soumis à ses

armes, était déclaré prisonnier de guerre;

Tout bâtiment, ayant seulement touché aux colonies anglaises, ou à

l'un des ports des trois royaumes, avait défense d'aborder aux ports

français ou soumis à la France, et s'il faisait une fausse déclaration

à ce sujet, il était reconnu de bonne prise;

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 49 段