Napoléon, malgré son impatience d'être rendu à Berlin, afin de diriger

ses troupes sur l'Oder, s'arrêta une journée à Wittenberg, pour y

prendre des précautions de marche, qu'il avait soin de multiplier à

mesure qu'il portait la guerre à de plus grandes distances. On l'a

déjà vu, lorsqu'il s'enfonçait en Autriche, se ménager des points

d'appui à Augsbourg, à Braunau, à Linz. Dans l'expédition, bien

autrement longue, qu'il entreprenait cette fois, il voulait se créer

sur sa route des lieux de sûreté pour ses hommes fatigués ou malades,

pour les recrues qu'on lui envoyait de France, pour le matériel en

munitions et en vivres qu'il se proposait de réunir. Erfurt pris, il

avait changé sa ligne d'étapes, et, au lieu de la faire passer à

travers la Franconie, province par laquelle il était entré en Prusse,

il lui avait rendu sa direction naturelle, en la faisant passer par la

grande route ordinaire et centrale de l'Allemagne, par Mayence,

Francfort, Eisenach, Erfurt, Weimar, Naumbourg, Halle et Wittenberg.

Erfurt était pourvu d'assez bonnes défenses, et rempli d'un matériel

considérable. Napoléon en fit le premier relais de la route militaire

qu'il voulait tracer à travers l'Allemagne. Wittenberg possédait

d'anciennes fortifications à moitié détruites. Par ce motif, mais

surtout par la considération du pont existant sur l'Elbe, Napoléon

ordonna de remettre cette place en état, autant du moins que cela se

pouvait dans l'espace de deux ou trois semaines. Il confia une forte

somme d'argent au général Chasseloup, pour employer, en les payant,

six ou sept mille ouvriers du pays, et construire à défaut d'ouvrages

réguliers, des ouvrages de campagne d'un grand relief. Il fit

déchausser les anciennes escarpes, relever celles qui manquaient de

hauteur, et là où le temps ne permettait pas l'usage de la maçonnerie,

il prescrivit de remplacer la pierre par le bois, qui était fort

abondant dans les forêts voisines. On dressa d'immenses palissades, on

édifia en quelque sorte un camp romain, comme en édifiaient les

anciens conquérants du monde au milieu des Gaules et de la Germanie.

Napoléon, dans cette même ville de Wittenberg, fit bâtir des fours,

amasser des grains, confectionner du biscuit. Il voulut aussi qu'on

réunît en ce même endroit le grand parc d'artillerie, et qu'on y

organisât des ateliers de réparation. Il s'empara des édifices et

lieux publics, pour y créer des hôpitaux capables de contenir les

blessés et les malades d'une nombreuse armée. Enfin, sur les remparts

improvisés de ce vaste dépôt, il ordonna de mettre en batterie plus de

cent bouches à feu de gros calibre, recueillies dans sa marche

victorieuse. Il avait nommé le général Clarke gouverneur d'Erfurt, il

nomma le général Lemarois, l'un de ses aides-de-camp, gouverneur de

Wittenberg. Les blessés, distingués en grands et petits blessés,

c'est-à-dire en blessés qui pouvaient rentrer dans les rangs sous peu

de jours, ou en blessés auxquels il fallait beaucoup de temps pour se

rétablir, furent répartis entre Wittenberg et Erfurt. Les petits

blessés restèrent à Wittenberg, de manière à pouvoir rejoindre leurs

corps immédiatement, les autres furent envoyés à Erfurt. Chaque

régiment, outre le dépôt principal qu'il avait en France, eut ainsi un

dépôt de campagne à Wittenberg. On devait laisser dans ce dernier les

hommes fatigués ou légèrement indisposés, afin que, soignés quelques

jours, ils pussent se remettre en marche, sans encombrer les routes,

sans y présenter le spectacle d'une queue d'armée, malade, impotente,

s'allongeant à proportion de la rapidité des mouvements et de la durée

de la guerre. Les détachements de conscrits partant de France en corps

avaient ordre de s'arrêter à Erfurt et à Wittenberg, pour y être

passés en revue, munis de ce qui leur manquait, accrus des hommes

rétablis, et dirigés sur leurs régiments. Enfin, à ces mêmes dépôts,

mais surtout à celui de Wittenberg, Napoléon ordonna d'envoyer

l'immense quantité de beaux chevaux qu'on ramassait de toutes parts en

Allemagne. Il prescrivit à tous les régiments de cavalerie de les

traverser à leur tour, afin de s'y remonter. Même ordre fut donné aux

dragons venus de France à pied. Ils devaient trouver là les chevaux

qu'ils n'avaient pas pu se procurer en France. Ainsi Napoléon

concentrait sur ces points, dans un asile bien défendu, toutes les

ressources du pays conquis, qu'il avait l'art d'enlever à l'ennemi, et

d'appliquer à son propre usage. Victorieux et marchant en avant,

c'étaient des relais abondamment fournis de vivres, de munitions, de

matériel, et placés sur la route des corps qui venaient renforcer

l'armée. Réduit à se retirer, c'étaient des appuis et des moyens de se

refaire, placés sur la ligne de retraite.

Après avoir tout vu, tout ordonné lui-même, Napoléon quitta

Wittenberg, et s'achemina sur Berlin. La destinée voulait que, dans

l'espace d'une année, il eût visité en vainqueur Berlin et Vienne. Le

roi de Prusse, qui lui avait écrit pour demander la paix, lui envoya

M. de Lucchesini, afin de négocier un armistice. Napoléon ne reçut

point M. de Lucchesini, et confia au maréchal Duroc le soin de faire

au ministre du roi Frédéric-Guillaume la réponse commandée par les

circonstances. C'était en effet donner aux Russes le temps de secourir

les Prussiens, que d'accorder un armistice. Cette raison militaire ne

permettait pas de réplique, à moins qu'on ne se présentât avec les

pouvoirs formels de la Russie et de la Prusse, pour traiter

immédiatement de la paix, aux conditions que Napoléon était en droit

d'imposer après ses dernières victoires.

[En marge: Marche sur Berlin.]

Il expédia donc à tous ses corps l'ordre de marcher sur Berlin. Le

maréchal Davout dut partir de Wittenberg, par la route directe de

Wittenberg à Berlin, celle de Jüterbock (voir la carte nº 36), Lannes

et Augereau par celle de Treuenbrietzen et Potsdam. Napoléon, avec la

garde à pied et à cheval, qui était maintenant réunie, et de plus

renforcée de sept mille grenadiers et voltigeurs, marchait entre ces

deux colonnes. Il voulait qu'en récompense de la journée d'Awerstaedt

le maréchal Davout entrât le premier à Berlin, et reçût des mains des

magistrats les clefs de la capitale. Quant à lui, avant de se rendre à

Berlin, il se proposait de séjourner à Potsdam, dans la retraite du

grand Frédéric. Les maréchaux Soult et Ney eurent l'ordre d'investir

Magdebourg, Murat celui de rester embusqué quelques jours autour de

cette grande place, afin d'y ramasser les bandes de fuyards qui s'y

jetaient en foule.--C'est une souricière, lui écrivait Napoléon, dans

laquelle, avec votre cavalerie, vous prendrez tous les corps détachés

qui cherchent un lieu sûr pour traverser l'Elbe.--Murat devait ensuite

rejoindre la grande armée à Berlin, pour de là courir sur l'Oder.

[En marge: Rencontre que fait Napoléon dans une maison écartée, à la

suite d'un orage.]

Après avoir laissé prendre un peu d'avance à ses corps d'armée, il

partit le 24 octobre, et passa par Kropstadt, pour se rendre à

Potsdam. Faisant la route à cheval, il fut surpris par un orage

violent, bien que le temps n'eût cessé d'être fort beau depuis le

commencement de la campagne. Ce n'était pas sa coutume de s'arrêter

pour un tel motif. Cependant on lui offrit de s'abriter dans une

maison située au milieu des bois, et appartenant à un officier des

chasses de la cour de Saxe. Il accepta cette offre. Quelques femmes

qui, d'après leur langage et leurs vêtements, paraissaient être des

personnes d'un rang élevé, reçurent autour d'un grand feu ce groupe

d'officiers français, que, par crainte autant que par politesse, on se

serait bien gardé de mal accueillir. Elles semblaient ignorer quel

était le principal de ces officiers, autour duquel les autres se

rangeaient avec respect, lorsque l'une d'elles, jeune encore, saisie

d'une vive émotion, s'écria: Voilà l'Empereur!--Comment me

connaissez-vous? lui dit sèchement Napoléon.--Sire, lui répondit-elle,

je me trouvais avec Votre Majesté en Égypte.--Et que faisiez-vous en

Égypte?--J'étais l'épouse d'un officier qui est mort à votre service.

J'ai depuis demandé une pension pour moi et pour mon fils, mais

j'étais étrangère, je n'ai pu l'obtenir, et je suis venue chez la

maîtresse de cette demeure, qui a bien voulu m'accueillir, et me

confier l'éducation de ses enfants.--Le visage d'abord sévère de

Napoléon, mécontent d'être reconnu, s'était tout à coup adouci.--Eh

bien, madame, lui dit-il, vous aurez une pension; et quant à votre

fils, je me charge de son éducation.--

Le soir même il voulut revêtir de sa signature l'une et l'autre de ces

résolutions, et dit en souriant: Je n'avais jamais eu d'aventure dans

une forêt, à la suite d'un orage; en voilà une et des meilleures.--

[En marge: Napoléon à Postdam.]

Il arriva le 24 octobre au soir à Potsdam. Aussitôt il se mit à

visiter la retraite du grand capitaine, du grand roi, qui s'appelait

le philosophe de _Sans-Souci_, et avec quelque raison, car il sembla

porter le poids de l'épée et du sceptre avec une indifférence

railleuse, se moquant de toutes les cours de l'Europe, on oserait même

ajouter de ses peuples s'il n'avait mis tant de soin à les bien

gouverner. Napoléon parcourut le grand et le petit palais de Potsdam,

se fit montrer les oeuvres de Frédéric, toutes chargées des notes de

Voltaire, chercha dans sa bibliothèque à reconnaître de quelles

lectures se nourrissait ce grand esprit, puis alla voir dans l'église

de Potsdam le modeste réduit où repose le fondateur de la Prusse. On

conservait à Potsdam l'épée de Frédéric, sa ceinture, son cordon de

l'Aigle-Noir. Napoléon les saisit en s'écriant: Voilà un beau présent

pour les Invalides, surtout pour ceux qui ont fait partie de l'armée

de Hanovre! Ils seront heureux sans doute quand ils verront en notre

pouvoir l'épée de celui qui les vainquit à Rosbach!--Napoléon,

s'emparant avec tant de respect de ces précieuses reliques,

n'offensait assurément ni Frédéric, ni la nation prussienne. Mais

combien est extraordinaire, digne de méditation, l'enchaînement

mystérieux qui lie, confond, sépare ou rapproche les choses de ce

monde! Frédéric et Napoléon se rencontraient ici d'une manière bien

étrange! Ce roi philosophe, qui, sans qu'il s'en doutât, s'était fait

du haut du trône l'un des promoteurs de la révolution française,

couché maintenant dans son cercueil, recevait la visite du général de

cette révolution, devenu empereur, conquérant de Berlin et de

Potsdam! Le vainqueur de Rosbach recevait la visite du vainqueur

d'Iéna! Quel spectacle! Malheureusement ces retours de la fortune

n'étaient pas les derniers!

[En marge: Entrée du Maréchal Davout à Berlin, le 25 Octobre.]

Pendant que le quartier général était à Potsdam, le maréchal Davout

entrait le 25 octobre à Berlin, avec son corps d'armée. Le roi

Frédéric-Guillaume, en se retirant, avait livré Berlin au gouvernement

de la bourgeoisie, présidée par un personnage considérable, le prince

de Hatzfeld. Les représentants de cette bourgeoisie offrirent au

maréchal Davout les clefs de la capitale, qu'il leur rendit, en disant

qu'elles appartenaient à plus grand que lui, c'est-à-dire à Napoléon.

Il laissa un seul régiment dans la ville, pour y faire la police de

moitié avec la milice bourgeoise, puis il alla s'établir à une lieue

plus loin, à Friederichsfeld, dans une forte position, la droite à la

Sprée, la gauche à des bois. Par ordre de Napoléon, il campa

militairement, son artillerie braquée, une partie de ses soldats

consignée au camp, l'autre allant visiter alternativement la capitale

conquise par leurs exploits. Il fit construire des baraques en paille

et en sapin, pour que les troupes fussent à l'abri des rigueurs de la

saison. Il n'était pas nécessaire de recommander au maréchal Davout la

discipline: il ne fallait veiller avec lui qu'à la rendre moins

sévère. Le maréchal Davout promit aux magistrats de Berlin de

respecter les personnes et les propriétés, comme le doivent des

conquérants civilisés, à condition qu'il obtiendrait des habitants une

soumission complète et des vivres, pendant le temps fort court que

l'armée avait à passer dans leurs murs, ce qui, pour une ville telle

que Berlin, ne pouvait constituer une charge bien pesante.

Du reste, le lendemain de l'entrée des Français dans Berlin, les

boutiques étaient ouvertes. Les habitants circulaient paisiblement

dans les larges rues de cette capitale, et même en plus grand nombre

que de coutume. Ils semblaient tout à la fois chagrins et curieux,

impressions naturelles chez un peuple patriote mais vif, éclairé,

frappé de tout ce qui est grand, jaloux de connaître les généraux et

les soldats les plus renommés qu'il y eût alors au monde. Ils

désapprouvaient d'ailleurs leur gouvernement d'avoir entrepris une

guerre insensée, et cette désapprobation devait atténuer la haine

qu'ils portaient à des vainqueurs provoqués. Le maréchal Lannes fut

envoyé sur Potsdam et Spandau. Le maréchal Augereau traversa Berlin à

la suite du maréchal Davout; et Napoléon, après avoir séjourné le 24

et le 25 à Potsdam, le 26 à Charlottenbourg, fixa au 27 son entrée à

Berlin.

[En marge: Entrée triomphale de Napoléon à Berlin.]

C'était pour la première fois qu'il allait paraître en vainqueur dans

une capitale conquise. Il ne s'était pas montré ainsi à Vienne, qu'il

avait à peine visitée, vivant toujours à Schoenbrunn, loin des regards

des Viennois. Mais aujourd'hui, soit orgueil d'avoir terrassé une

armée réputée invincible, soit désir de frapper l'Europe par un

spectacle éclatant, soit aussi l'ivresse de la victoire, montant à sa

tête plus haut que de coutume, il voulut faire dans Berlin une entrée

triomphale.

Le 27 au matin toute la population de la ville était sur pied, afin

d'assister à cette grande scène. Napoléon entra entouré de sa garde,

et suivi par les beaux cuirassiers des généraux d'Hautpoul et

Nansouty. La garde impériale, richement vêtue, était ce jour-là plus

imposante que jamais. En avant les grenadiers et les chasseurs à pied,

en arrière les grenadiers et les chasseurs à cheval, au milieu les

maréchaux Berthier, Duroc, Davout, Augereau, et au sein de ce groupe,

isolé par le respect, Napoléon dans le simple costume qu'il portait

aux Tuileries et sur les champs de bataille, Napoléon, objet des

regards d'une foule immense, silencieuse, saisie à la fois de

tristesse et d'admiration, tel fut le spectacle offert dans la longue

et vaste rue de Berlin, qui conduit de la porte de Charlottenbourg au

palais des rois de Prusse. Le peuple était dans les rues, la riche

bourgeoisie aux fenêtres. Quant à la noblesse, elle avait fui, remplie

de crainte, et couverte de confusion. Les femmes de cette bourgeoisie

prussienne semblaient avides du spectacle qui était sous leurs yeux:

quelques-unes laissaient couler des larmes; aucune ne poussait des

cris de haine, ou des cris de flatterie pour le vainqueur! Heureuse la

Prusse de n'être pas divisée, et de garder sa dignité dans son

désastre! L'entrée de l'ennemi n'était pas chez elle la ruine d'un

parti, le triomphe d'un autre; et il n'y avait pas dans son sein une

indigne faction, saisie d'une joie odieuse, applaudissant à la

présence des soldats étrangers! Nous, Français, plus malheureux dans

nos revers, nous avons vu cette joie exécrable, car nous avons tout

vu dans ce siècle, les extrêmes de la victoire et de la défaite, de

la grandeur et de l'abaissement, du dévouement le plus pur et de la

trahison la plus noire!

[En marge: Accueil accordé par Napoléon aux représentants de la ville

de Berlin.]

Napoléon reçut des magistrats les clefs de Berlin, puis il se rendit

au palais, où il donna audience à toutes les autorités publiques, tint

un langage doux, rassurant, promit l'ordre de la part de ses soldats,

à condition de l'ordre de la part des habitants, ne se montra sévère

dans ses propos que pour l'aristocratie allemande, qui était,

disait-il, l'unique auteur des maux de l'Allemagne, qui avait osé le

provoquer au combat, et qu'il châtierait, en la réduisant à mendier

son pain en Angleterre. Il s'établit dans le palais du roi, y reçut

les ministres étrangers représentants des cours amies, et fit appeler

M. de Talleyrand à Berlin.

[En marge: Emploi que Napoléon fait des bulletins.]

Ses bulletins, récit de tout ce que l'armée accomplissait chaque jour,

souvent aussi réponses véhémentes à ses ennemis, recueils de

réflexions politiques, leçons aux rois et aux peuples, étaient

rapidement dictés par lui, et ordinairement revus par M. de

Talleyrand, avant d'être publiés. Il y racontait chacun des progrès

qu'il faisait dans le pays ennemi; il y racontait même ce qu'il

apprenait des causes politiques de la guerre. Il affecta, dans ceux

qu'il publia en Prusse, de prodiguer les hommages à la mémoire du

grand Frédéric, les marques d'estime à son malheureux successeur, en

laissant percer toutefois quelque pitié pour sa faiblesse, et les

sarcasmes les plus virulents contre les reines qui se mêlaient des

affaires d'État, qui exposaient leurs époux et leurs pays à d'affreux

désastres: traitement peu généreux envers la reine de Prusse, assez

accablée par le sentiment de ses fautes et de ses malheurs, pour qu'on

n'ajoutât pas l'outrage à l'infortune! Ces bulletins, où éclatait avec

trop peu de retenue la licence du soldat vainqueur, valurent à

Napoléon plus d'un blâme, au milieu des cris d'admiration que ses

triomphes arrachaient à ses ennemis eux-mêmes.

[En marge: Paroles de Napoléon aux envoyés du duc de Brunswick.]

Dans son irritation contre le parti prussien, promoteur de la guerre, il

reçut sévèrement les envoyés du duc de Brunswick, qui avait été

mortellement blessé à la bataille d'Awerstaedt, et qui, avant d'expirer,

recommandait au vainqueur sa famille et ses sujets.--Qu'aurait à dire,

leur répondit Napoléon, qu'aurait à dire celui qui vous envoie, si je

faisais subir à la ville de Brunswick la subversion dont il menaçait, il

y a quinze ans, la capitale du grand peuple auquel je commande? Le duc

de Brunswick avait désavoué le manifeste insensé de 1792; on aurait pu

croire qu'avec l'âge la raison commençait à l'emporter chez lui sur les

passions, et cependant il est venu prêter de nouveau l'autorité de son

nom aux folies d'une jeunesse étourdie, qui a perdu la Prusse! C'était à

lui qu'il appartenait de remettre à leur place femmes, courtisans,

jeunes officiers, et d'imposer à tout le monde l'autorité de son âge, de

ses lumières, et de sa position. Il n'en a pas eu la force, et la

monarchie prussienne est abattue, les États de Brunswick sont en mon

pouvoir. Dites au duc de Brunswick que j'aurai pour lui les égards dus à

un général malheureux, justement célèbre, frappé par le fer qui peut

nous atteindre tous, mais que je ne saurais voir un prince souverain

dans un général de l'armée prussienne.--

[En marge: La grâce du prince de Hatzfeld accordée aux larmes de son

épouse.]

Ces paroles, publiées par l'ordinaire voie des bulletins, donnaient à

comprendre que Napoléon ne voulait pas mieux traiter la souveraineté

du duc de Brunswick que celle de l'électeur de Hesse. Du reste, s'il

se montrait dur avec les uns, il se montrait avec les autres

bienveillant et généreux, ayant soin de varier ses traitements suivant

la participation connue de chacun à la guerre. Ses expressions à

l'égard du vieux maréchal de Mollendorf furent pleines de convenance.

Il y avait dans Berlin le prince Ferdinand, frère du grand Frédéric,

et père du prince Louis, ainsi que la princesse sa femme. Il s'y

trouvait aussi la veuve du prince Henri et deux soeurs du roi, l'une

en couche, l'autre malade. Napoléon alla visiter ces membres de la

famille royale, avec tous les signes d'un profond respect, et les

toucha par ces témoignages venus de si haut, car il n'y avait pas

alors de souverain dont les attentions eussent un aussi grand prix que

les siennes. Dans la situation à laquelle il était parvenu, il savait

calculer ses moindres témoignages de bienveillance ou de sévérité.

Usant en ce moment du droit qui appartient à tous les généraux en

temps de guerre, celui d'intercepter les correspondances pour

découvrir la marche de l'ennemi, il saisit une lettre du prince de

Hatzfeld, dans laquelle celui-ci paraissait informer le prince de

Hohenlohe de la position de l'armée française autour de Berlin. Le

prince de Hatzfeld, comme chef du gouvernement municipal établi à

Berlin, avait promis par serment de ne rien entreprendre contre

l'armée française, et de ne s'occuper que du repos, de la sûreté, du

bien-être de la capitale. C'était un engagement de loyauté envers le

vainqueur, qui consentait à laisser subsister, dans l'intérêt du pays

vaincu, une autorité qu'il aurait pu abolir. Toutefois la faute était

bien excusable, puisqu'elle partait du plus honorable des sentiments,

le patriotisme. Napoléon, qui craignait que les autres bourgmestres

n'imitassent cet exemple, et qu'alors tous ses mouvements ne fussent

révélés heure par heure à l'ennemi, voulut intimider les autorités

prussiennes par un acte de rigueur éclatant, et ne fut pas fâché que

cet acte de rigueur tombât sur l'un des principaux membres de la

noblesse, accusé d'avoir été chaud partisan de la guerre, accusation

fausse, car le prince de Hatzfeld était du nombre des seigneurs

prussiens qui avaient de la modération, parce qu'ils avaient des

lumières. Napoléon fit appeler le prince Berthier, et chargea le

maréchal Davout, sur la sévérité duquel il comptait, de former une

commission militaire, qui appliquerait à la conduite du prince de

Hatzfeld les lois de la guerre contre l'espionnage. Le prince

Berthier, en apprenant la résolution prise par Napoléon, tenta de

vains efforts pour l'en dissuader. Les généraux Rapp, Caulaincourt,

Savary, n'osant se permettre des remontrances qui ne semblaient bien

placées que dans la bouche du major général, étaient consternés. Comme

ils ne savaient plus à quels moyens recourir, ils cachèrent le prince

dans le palais même, sous prétexte de le faire arrêter, puis ils

avertirent la princesse de Hatzfeld, personne intéressante, et qui se

trouvait enceinte, du danger dont son mari était menacé. Elle accourut

au palais. Il était temps, car la commission assemblée demandait les

pièces de conviction. Napoléon, au retour d'une course dans Berlin,

venait de descendre de cheval; la garde battait aux champs, et il

franchissait le seuil du palais, quand la princesse de Hatzfeld,

conduite par Duroc, se présenta tout éplorée devant lui. Ainsi surpris

il ne pouvait refuser de la recevoir; il lui accorda audience dans son

cabinet. Elle était saisie de terreur. Napoléon, touché, la fit

approcher, et lui donna la lettre interceptée à lire.--Eh bien!

madame, lui dit-il, reconnaissez-vous l'écriture de votre mari?--La

princesse, tremblante, ne savait que répondre. Mais bientôt prenant

soin de la rassurer, Napoléon ajouta: Jetez au feu cette pièce, et la

commission militaire sera dépourvue des preuves de conviction.--

Cet acte de clémence, que Napoléon ne pouvait refuser après avoir vu

la princesse de Hatzfeld, lui coûta cependant, parce qu'il entrait

dans ses projets d'intimider la noblesse allemande, particulièrement

les magistrats des villes, qui révélaient à l'ennemi le secret de ses

opérations. Plus tard il connut le prince de Hatzfeld, apprécia son

caractère et son esprit, et se sut gré de ne l'avoir pas livré à la

justice militaire. Heureux les gouvernements, quand il se rencontre de

sages amis pour apporter un retard à leurs rigueurs! Il n'est pas

nécessaire que ce retard soit bien long, pour qu'ils aient cessé de

vouloir les actes auxquels ils se portaient d'abord avec le plus de

véhémence.

[En marge: Dispositions de Napoléon pour envelopper et prendre les

restes de l'armée prussienne.]

Napoléon, dans cet intervalle, n'avait cessé de diriger les

mouvements de ses lieutenants contre les débris de l'armée prussienne.

Placé à Berlin avec ses principales forces, il coupait aux Prussiens

la route directe de l'Elbe à l'Oder, et ne leur laissait pour

atteindre ce dernier fleuve que des chemins longs, presque

impraticables, faciles à intercepter. Berlin, en effet, est situé

entre l'Elbe et l'Oder, à égale distance de ces deux fleuves. (Voir la

carte nº 36.) Les plaines de sable, que nous avons déjà décrites, en

s'approchant de la Baltique vers le Mecklembourg, se relèvent en

dunes, et présentent une suite de lacs de toute grandeur, parallèles à

la mer, et auxquels on ne saurait donner de nom, tant ils sont

multipliés. L'écoulement de ces lacs, contrarié par la chaîne des

dunes, au lieu de s'opérer directement vers la mer, s'opère en dedans

du pays, par un cours d'eau peu considérable, peu rapide, le Havel,

qui coule vers Berlin, où il se rencontre avec la Sprée, venue d'une

direction opposée, c'est-à-dire de la Lusace, province qui sépare la

Saxe de la Silésie. Le Havel et la Sprée, confondus près de Berlin, se

répandent autour de Spandau et de Potsdam, y forment de nouveaux lacs,

que la main du grand Frédéric a pris soin d'embellir, et par un

mouvement à gauche se rendent à l'Elbe. Ils décrivent ainsi une ligne

transversale, qui d'un côté unit Berlin à l'Elbe, et de l'autre,

continuée par le canal de Finow, joint cette capitale à l'Oder. C'est

à travers ce pays, sillonné de cours d'eau naturels ou artificiels,

couvert de lacs, de forêts, de sables, que devaient fuir les restes

errants de l'armée prussienne.

Napoléon, établi dès le 24 octobre à Potsdam et à Berlin, était en

mesure de les prévenir sur toutes les directions. Il tenait le corps

de Lannes à Spandau, les corps d'Augereau et de Davout à Berlin même,

enfin le corps de Bernadotte au delà de Berlin, les uns et les autres

prêts à marcher, au premier indice qu'on aurait de la direction

adoptée par l'ennemi. Napoléon avait lancé la cavalerie autour de

Berlin, de Potsdam, et sur les rives du Havel et de l'Elbe, pour

recueillir des informations.

[En marge: Reddition de Spandau.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 12 / 49 段