D'Iéna, Napoléon se rendit à Weimar. Il y trouva toute la cour du

grand-duc, compris la grande-duchesse soeur de l'empereur Alexandre.

Il n'y manquait que le grand-duc lui-même, chargé du commandement

d'une division prussienne. Cette cour polie et savante avait fait de

Weimar l'Athènes de la moderne Allemagne, et sous sa protection

Goëthe, Schiller, Wieland, vivaient honorés, riches et heureux. La

grande-duchesse, qu'on accusait d'avoir contribué à la guerre,

accourut au-devant de Napoléon, et troublée du tumulte qui régnait

autour d'elle, s'écria en l'approchant: Sire, je vous recommande mes

sujets.--Vous voyez, Madame, ce que c'est que la guerre, lui répondit

froidement Napoléon.--Du reste, il s'en tint à cette vengeance, traita

cette cour ennemie mais lettrée, comme Alexandre eût traité une ville

de la Grèce, se montra plein de courtoisie envers la grande-duchesse,

ne lui exprima aucun déplaisir de la conduite de son mari, fit

respecter la ville de Weimar, et ordonna qu'on eût les soins

convenables pour les généraux blessés, dont cette ville était remplie.

De Weimar il prit à droite, et se dirigea sur Naumbourg, pour

féliciter lui-même le corps du maréchal Davout, pendant que ses

lieutenants poursuivaient à outrance l'armée prussienne.

[En marge: Murat entre dans Erfurt.]

L'infatigable Murat, dans cet intervalle, avait galopé avec ses

escadrons jusqu'à Erfurt, et investi la place, qui, quoique de force

médiocre, était cependant entourée d'assez bonnes murailles, et

pourvue d'un matériel considérable. Elle regorgeait de blessés et de

fuyards. On y avait transporté le maréchal de Mollendorf, pour lequel

Napoléon avait recommandé les plus grands égards. Murat somma Erfurt,

en faisant appuyer sa sommation par l'infanterie du maréchal Ney. Il

n'y avait parmi les fuyards prussiens personne qui fût capable de

tenir tête aux Français, et de répondre par une résistance énergique à

l'impétuosité de leur poursuite. D'ailleurs quatorze à quinze mille

fuyards, dont six mille blessés, la plupart mourants, un désordre

inouï, n'étaient guère des éléments de défense. La place capitula le

soir même du 15. On y recueillit, outre les six mille blessés

prussiens, neuf mille prisonniers et un butin immense. Murat et Ney en

partirent immédiatement pour suivre le gros de l'armée prussienne.

[En marge: Poursuite de l'armée prussienne sur Sondershausen et

Nordhausen.]

Murat avait envoyé à Weissensée les dragons de Klein, pour intercepter

les corps qui fuyaient isolément. (Voir la carte nº 34.) Cette ville

était entre Sommerda où le roi avait passé la première nuit, et

Sondershausen où il devait passer la seconde. Le général Klein y

devança les Prussiens. Le général Blucher, arrivé avec sa cavalerie,

fut fort étonné de rencontrer déjà sur son chemin les dragons de

Murat. Ayant demandé à parlementer, il engagea une sorte de

négociation avec le général Klein, et s'appuyant d'une lettre écrite

par Napoléon au roi de Prusse, lettre qui contenait, disait-on, des

offres de paix, il affirma sur sa parole qu'un armistice venait d'être

signé. Le général Klein crut le général Blucher et ne mit aucun

obstacle à sa retraite. Cette ruse de guerre sauva les restes de

l'armée prussienne. Le général Blucher et le maréchal Kalkreuth purent

ainsi se rendre à Greussen. Mais le maréchal Soult suivait ces corps

d'armée sur la même route. Le lendemain matin 16, il atteignit à

Greussen l'arrière-garde du maréchal Kalkreuth, lequel, voulant gagner

du temps, fit valoir à son tour la fable d'un armistice. Le maréchal

Soult ne s'y laissa pas prendre; il déclara ne pas croire à

l'existence d'un armistice, et, après avoir employé quelques instants

en pourparlers, afin de donner à son infanterie le temps de rejoindre,

attaqua Greussen, l'emporta de vive force, et ramassa encore beaucoup

de prisonniers, de chevaux et de canons. Le jour suivant 17,

poursuivis et poursuivants s'acheminèrent sur Sondershausen et

Nordhausen, les uns abandonnant aux autres des bagages, des canons,

des bataillons entiers. On avait déjà recueilli plus de 200 bouches à

feu sur toutes les routes, et plusieurs milliers de prisonniers.

[En marge: Le prince de Hohenlohe est nommé commandant en chef de

l'armée prussienne en retraite.]

[En marge: Le roi de Prusse, après avoir déféré le commandement au

prince de Hohenlohe, part pour Berlin.]

Le roi de Prusse arrivé à Nordhausen, y trouva le prince de Hohenlohe.

Croyant encore aux talents de ce général, qui avait été battu comme le

duc de Brunswick, mais qui avait aux yeux de l'armée, le mérite

d'avoir blâmé le plan du généralissime, il le chargea du commandement

en chef. Toutefois il laissa le commandement des deux divisions de la

réserve au vieux Kalkreuth, lequel avait aussi le mérite d'avoir

beaucoup blâmé tout ce qui s'était fait. Cette mesure fut la seule que

prit le roi après ce grand désastre. Triste, silencieux, montrant un

visage sévère aux insensés qui avaient voulu la guerre, mais leur

épargnant des reproches qu'ils auraient pu lui rendre, car s'ils

avaient eu le tort de la folie, il avait eu celui de la faiblesse, il

s'achemina vers Berlin, dans un moment où ce n'eût pas été trop de sa

présence à l'armée pour remettre les esprits abattus, divisés, aigris,

pour faire de tous ces débris un corps qui retardât le passage de

l'Elbe, couvrît quelque temps Berlin, et en se retirant sur l'Oder,

apportât aux Russes un contingent d'une certaine valeur. Ce départ

était une faute grave, et peu digne du courage personnel que

Frédéric-Guillaume avait montré pendant la bataille. Ce monarque

n'ajouta qu'un acte à la nomination du prince de Hohenlohe, ce fut

d'écrire à Napoléon, pour lui exprimer son regret d'être en guerre

avec la France, et lui proposer d'ouvrir sur-le-champ une négociation.

[En marge: Direction donnée à la retraite de l'armée prussienne par le

prince de Hohenlohe.]

Le roi ayant quitté le quartier général sans donner aucune instruction

militaire à ses généraux, ceux-ci agirent sans le moindre concert. Le

prince de Hohenlohe réunit les débris des deux armées, moins la

réserve confiée au maréchal Kalkreuth, et en forma trois détachements,

deux de troupes conservant quelque organisation, un troisième

comprenant la masse des fuyards. Il les dirigea tous les trois, par un

mouvement à droite, sur l'Elbe, en les faisant marcher par trois

lignes d'étapes différentes, mais placées sur la même direction, de

Nordhausen à Magdebourg. Il y aurait eu peu d'avantage à se jeter dans

le Hartz, car, outre le défaut de ressources en vivres, cette chaîne

montagneuse n'offrait ni assez d'éloignement, ni assez de profondeur,

pour servir d'asile à l'armée fugitive. On y aurait été poursuivi par

les Français, très-alertes dans les montagnes, et, peut-être la chaîne

traversée, on les eût trouvés encore au delà, barrant la route de

l'Elbe. C'était donc une détermination bien conçue que de se détourner

à droite, pour se porter directement sur l'Elbe et Magdebourg.

Cependant on traînait après soi un parc de grosse artillerie, qui

ralentissait beaucoup la marche. On imagina de le confier au général

Blucher, qui, tournant par le côté opposé les montagnes du Hartz, par

Osterode, Seesen, Brunswick, devait descendre dans les plaines du

Hanovre, sans être suivi par les Français, car il était à présumer que

ceux-ci se jetteraient en masse sur les pas de la grande armée

prussienne, et n'iraient pas courir après un détachement à travers les

difficiles routes de la Hesse. En conséquence le général Blucher, avec

deux bataillons et un gros corps de cavalerie, se chargea d'escorter

le grand parc. Le duc de Weimar, qui s'était enfoncé avec

l'avant-garde dans la forêt de Thuringe, en était bientôt revenu au

bruit des deux batailles perdues. Il longeait le pied des montagnes,

côtoyant du plus loin qu'il pouvait les deux armées française et

prussienne. Il reçut à temps l'avis du mouvement que devait exécuter

le général Blucher, et résolut de se joindre à lui par Osterode et

Seesen. Le maréchal Kalkreuth, après avoir séjourné quelques heures à

Nordhausen pour couvrir la retraite, se dirigea droit sur l'Elbe,

au-dessous de Magdebourg, aimant à marcher seul, et mécontent d'avoir

passé successivement sous les ordres de deux généraux qu'il estimait

peu, tandis qu'il croyait, non sans raison, avoir mérité le

commandement en chef.

[En marge: Les maréchaux Soult, Ney et Murat poursuivent les restes de

l'armée prussienne vers Magdebourg.]

Les maréchaux Ney, Soult et Murat se mirent à la poursuite de la

grande armée prussienne, forçant de marche pour la rejoindre, et lui

enlevant à chaque pas des prisonniers et du matériel. Mais la route de

Nordhausen à Magdebourg n'était pas assez longue pour qu'ils eussent

le temps de gagner les Prussiens de vitesse. Ils atteignaient

toutefois le but principal, en ne leur laissant pas un jour de repos,

et en leur ôtant ainsi tout moyen de se réorganiser, et de former

encore sur l'Elbe un rassemblement de quelque consistance.

[En marge: Marche du corps de Bernadotte sur Halle.]

[En marge: Le pont de Halle enlevé par une audacieuse tentative du

général Dupont.]

Pendant ce temps, le maréchal Bernadotte avait marché sur Halle pour y

passer la Saale, et gagner l'Elbe vers Barby ou Dessau. (Voir la carte

nº 34.) Halle est sur la basse Saale, au-dessous du point où cette

rivière reçoit l'Elster, et au-dessus du point où elle se réunit à

l'Elbe. À son départ de Weimar pour se retirer sur l'Elbe en se

couvrant de la Saale, le duc de Brunswick avait ordonné au prince

Eugène de Wurtemberg de se porter sur Halle, à la rencontre de la

grande armée prussienne. Ce prince y était venu avec un corps

d'environ 17 à 18 mille hommes, formant la dernière ressource de la

monarchie. Il s'y était établi pour recueillir dans un bon poste

l'armée battue. Mais elle ne se dirigeait pas vers lui, puisqu'elle

avait pris la route de Magdebourg, et à sa place on vit paraître, le

17 octobre au matin, un détachement de troupes françaises. C'était la

division Dupont, qui, pour le moment, suivait le corps du maréchal

Bernadotte. À peine arrivé en vue de Halle, le général Dupont, qui

avait ordre d'attaquer, se hâta de reconnaître lui-même la position de

l'ennemi. La Saale se divise en plusieurs bras devant la ville de

Halle. On la passe sur un pont d'une grande longueur, qui traverse à

la fois des prairies inondées et plusieurs bras de rivière. Ce pont

était garni d'artillerie, et en avant se trouvait une troupe

d'infanterie. Dans les îles qui séparent la rivière en plusieurs bras,

on avait disposé des batteries, qui enfilaient la route par laquelle

arrivaient les Français. À l'extrémité du pont se présente la ville,

dont les portes étaient barricadées. Enfin au delà sur les hauteurs

qui dominent le cours de la Saale, on apercevait le corps d'armée du

prince de Wurtemberg rangé en bataille. Il fallait donc franchir le

pont, forcer les portes de Halle, pénétrer dans la ville, la

traverser, et enlever les hauteurs en arrière. C'était une suite de

difficultés presque insurmontables. À cette vue, le général Dupont,

qui avait livré les beaux combats de Haslach et de Dirnstein, arrête

sa résolution sur-le-champ. Il se décide à culbuter les troupes

postées aux avenues du pont, puis à enlever le pont, la ville et les

hauteurs. Il revient, reprend des mains du maréchal Bernadotte sa

division, que celui-ci avait mal à propos disséminée[8], et la dispose

de la manière suivante. Il place en colonne sur la route le 9e léger,

sur la droite le 32e de ligne (celui qui s'était rendu si fameux en

Italie et que commandait toujours le colonel Darricau), puis le 96e en

arrière pour appuyer tout le mouvement. Cela fait, il donne le signal,

et conduisant ses troupes lui-même, les lance au pas de course sur le

poste d'infanterie établi à la tête du pont. On essuie d'horribles

décharges de mousqueterie et de mitraille, mais on arrive avec la

rapidité de l'éclair; on refoule sur le pont les troupes qui le

gardent, on les y poursuit, malgré le feu qui part de tous les côtés,

et qui atteint Français et Prussiens. Après une mêlée de quelques

instants, on parvient à l'autre bout du pont, on entre pêle-mêle dans

la ville avec les fuyards. Là, une vive fusillade s'engage au milieu

des rues avec les Prussiens; bientôt cependant on les expulse de la

ville, et on en ferme les portes sur eux.

[Note 8: Nous rapportons ici l'assertion contenue dans les Mémoires du

général Dupont. Nous pouvons affirmer que dans ces Mémoires, encore

manuscrits, et fort intéressants, le général Dupont n'est pas le

détracteur du maréchal Bernadotte. Il le traite en ami, comme tous

ceux qui ont triomphé en 1815, lorsque la France succombait.]

[En marge: Le corps du prince Eugène de Wurtemberg mis en déroute par

la division Dupont.]

Le général Dupont avait éprouvé des pertes, mais il avait pris presque

toutes les troupes qui défendaient le pont, ainsi que leur nombreuse

artillerie. Toutefois l'opération n'était pas terminée. Le corps

d'armée du prince de Wurtemberg se tenait de l'autre côté de la ville,

sur les hauteurs en arrière. Il fallait l'en déloger, si on voulait

demeurer maître de Halle et du pont de la Saale. Le général Dupont

laisse à ses troupes le temps de reprendre haleine; puis, faisant

ouvrir les portes de la ville, il dirige sa division vers le pied des

hauteurs. Le feu de douze mille hommes bien postés accueille les trois

régiments français, qui ne comptaient pas plus de cinq mille

combattants. Ils s'avancent néanmoins en plusieurs colonnes, avec la

vigueur de troupes habituées à ne reculer devant aucun obstacle. En

même temps le général Dupont porte l'un de ses bataillons sur le flanc

de la position, la tourne, puis, quand il aperçoit l'effet produit par

cette manoeuvre, donne l'impulsion à ses colonnes d'attaque. Ses trois

régiments s'élancent malgré le feu de l'ennemi, escaladent les

hauteurs, et, parvenus sur le sommet, en délogent les Prussiens. Un

nouveau combat s'engage avec le corps entier du duc de Wurtemberg sur

le terrain placé au delà. Mais la division Drouet arrive dans le

moment, et sa présence, ôtant tout espoir à l'ennemi, met fin à ses

efforts.

Ce brillant combat coûta aux Français 600 morts ou blessés, et environ

mille aux Prussiens. On fit à ceux-ci 4 mille prisonniers. Le duc de

Wurtemberg se retira en désordre sur l'Elbe, par Dessau et Wittenberg,

se hâtant de détruire tous les ponts. Un de ses régiments, celui de

Trescow, qui venait de Magdebourg le rejoindre par la rive gauche de

la Saale, fut surpris et enlevé presque tout entier. Ainsi la réserve

même des Prussiens était en fuite, et aussi désorganisée que le reste

de leur armée.

[En marge: Napoléon traverse le champ de bataille de Rosbach en se

rendant à Halle.]

Napoléon, venu à Naumbourg, pour voir le champ de bataille

d'Awerstaedt, et complimenter de sa belle conduite le corps du

maréchal Davout, s'y était à peine arrêté, et s'était rendu à

Mersebourg. Sur son chemin se trouvait le lieu où fut livrée la

bataille de Rosbach. Parfaitement versé dans l'histoire militaire, il

savait avec exactitude les moindres détails de cette action célèbre,

et il envoya le général Savary pour rechercher le monument qui avait

été élevé en mémoire de la bataille. Le général Savary le découvrit

dans un champ moissonné. C'était une petite colonne, haute seulement

de quelques pieds. Les inscriptions en étaient effacées. Des troupes

du corps de Lannes, qui passaient sur les lieux, l'enlevèrent, et en

placèrent les fragments sur un caisson qui fut acheminé vers la

France.

Napoléon se transporta ensuite à Halle. Il ne put s'empêcher d'admirer

le fait d'armes de la division Dupont. On voyait sur le terrain des

morts de cette division, qu'on n'avait pas eu le temps d'ensevelir, et

qui portaient l'uniforme du 32e régiment.--Quoi! encore du 32e!

s'écria Napoléon. On en a tant tué en Italie, que je croyais qu'il

n'en restait plus.--Il combla de ses éloges les troupes du général

Dupont.

[En marge: Ordres pour le passage de l'Elbe sur tous les points.]

Les mouvements de l'armée ennemie commençaient à s'éclaircir. Napoléon

dirigea la poursuite conformément à son plan général, qui consistait à

déborder les Prussiens, à les prévenir sur l'Elbe et sur l'Oder, à

s'interposer entre eux et les Russes, pour empêcher leur jonction. Il

ordonna au maréchal Bernadotte de descendre la Saale jusqu'à l'Elbe,

et de passer ce fleuve sur un pont de bateaux près de Barby, non loin

du confluent de la Saale et de l'Elbe. (Voir les cartes n{os} 34 et

36.) Il prescrivit aux maréchaux Lannes et Augereau, qui avaient eu

deux ou trois jours pour se refaire, de franchir la Saale sur le pont

de Halle, et l'Elbe sur le pont de Dessau, en rétablissant ce dernier,

s'il était détruit. Il avait déjà prescrit au maréchal Davout de

laisser tous ses blessés à Naumbourg, de se porter avec son corps

d'armée à Leipzig, et de Leipzig à Wittenberg, pour s'emparer du

passage de l'Elbe sur ce dernier point. Maître en temps utile du cours

de l'Elbe, depuis Wittenberg jusqu'à Barby, il avait les plus grandes

chances d'être arrivé le premier à Berlin et sur l'Oder.

Chemin faisant, bien que Leipzig appartînt à l'électeur de Saxe,

Napoléon ordonna au maréchal Davout une mesure rigoureuse contre les

négociants de cette ville, qui étaient les principaux trafiquants des

marchandises anglaises en Allemagne. Napoléon, cherchant à punir sur

le commerce de la Grande-Bretagne la guerre qu'elle faisait à la

France, voulait intimider les villes commerçantes du Nord, telles que

Brême, Hambourg, Lubeck, Leipzig, Dantzig, lesquelles s'appliquaient à

ouvrir aux Anglais le continent, qu'il s'appliquait à leur fermer. Il

enjoignit donc à tout négociant de déclarer les marchandises anglaises

qu'il possédait, ajoutant que, si les déclarations paraissaient

mensongères, leur exactitude serait vérifiée par des visites, et les

fausses allégations punies des peines les plus graves. Toutes les

marchandises déclarées durent être confisquées au profit de l'armée

française.

[En marge: Le maréchal Lannes passe l'Elbe à Dessau, le maréchal

Davout à Wittenberg.]

Pendant ce temps nos troupes continuèrent leur marche vers l'Elbe. Le

maréchal Bernadotte passa ce fleuve à Barby, mais moins promptement

qu'il n'en avait l'ordre. Napoléon, qui s'était contenu après

l'affaire d'Awerstaedt, céda cette fois à son mécontentement, et fit

adresser par le prince Berthier au maréchal Bernadotte une lettre dans

laquelle, à propos du passage tardif de l'Elbe, on lui rappelait

amèrement le départ précipité de Naumbourg, le jour des deux

batailles d'Iéna et d'Awerstaedt[9]. Cependant, comme il arrive, quand

on suit moins les règles de la froide justice que les mouvements de

son âme, Napoléon, trop indulgent la première fois, fut trop rigoureux

la seconde, car la lenteur du maréchal Bernadotte à passer l'Elbe

était bien plus la faute des éléments que la sienne. Lannes se jeta

sur Dessau, et de là sur le pont de l'Elbe, que les Prussiens avaient

à moitié détruit. Il s'empressa de le rétablir. Le maréchal Davout,

parvenu à Wittenberg, trouva les Prussiens également occupés à

détruire le pont de l'Elbe, et prêts à faire sauter un magasin à

poudre peu éloigné de la ville. Les habitants, qui étaient Saxons, et

qui savaient déjà que Napoléon voulait épargner à la Saxe les

conséquences de la guerre, se hâtèrent de sauver eux-mêmes le pont de

Wittenberg, d'arracher les mèches, et d'aider les Français à prévenir

une explosion. C'est le 20 octobre que les maréchaux Davout, Lannes et

Bernadotte franchissaient l'Elbe, six jours après les batailles d'Iéna

et d'Awerstaedt. Il n'y avait pas eu, comme on le voit, une heure

perdue. Deux grandes batailles, une action des plus vives à Halle,

n'avaient pris que le temps employé à combattre, et la marche de nos

colonnes n'en avait pas été suspendue un seul instant. Les Prussiens

eux-mêmes, bien que leur fuite fût rapide, n'atteignaient l'Elbe que

le 20 octobre, et ils le passaient à Magdebourg, le jour même où les

maréchaux Lannes et Davout le passaient à Dessau et à Wittenberg. Mais

ils y arrivaient dans un état de désorganisation croissante,

incapables d'en défendre le cours inférieur, et n'ayant même pas

l'espérance d'atteindre avant eux la ligne de l'Oder, condition à

laquelle était attaché leur salut.

[Note 9: Nous citons cette lettre, qui existe au dépôt de la guerre.

_Le maréchal Berthier au maréchal Bernadotte._

«Halle, le 21 octobre 1806.

»L'Empereur, monsieur le maréchal, me charge de vous écrire qu'il est

très-mécontent de ce que vous n'avez pas exécuté l'ordre que vous avez

reçu de vous porter hier à Calbe, pour jeter un pont à l'embouchure de

la Saale, à Barby. Cependant vous deviez sentir que toutes les

dispositions de l'Empereur étaient combinées.

»Sa Majesté, qui est très-fâchée que vous n'ayez pas exécuté ses

ordres, vous rappelle à ce sujet que vous ne vous êtes point trouvé à

la bataille d'Iéna; que cela aurait pu compromettre le sort de l'armée

et déjouer les grandes combinaisons de Sa Majesté, et a rendu douteuse

et très-sanglante cette bataille, qui l'aurait été beaucoup moins.

Quelque profondément affecté qu'ait été l'Empereur, il n'avait pas

voulu vous en parler, parce qu'en se rappelant vos anciens services il

craignait de vous affliger, et que la considération qu'il a pour vous

l'avait porté à se taire; mais, dans cette circonstance, où vous ne

vous êtes pas porté à Calbe, et où vous n'avez pas tenté le passage de

l'Elbe, soit à Barby, soit à l'embouchure de la Saale, l'Empereur

s'est décidé à vous dire sa façon de penser, parce qu'il n'est point

accoutumé à voir sacrifier ses opérations à de vaines étiquettes de

commandement.

»L'Empereur, monsieur le maréchal, me charge encore de vous parler

d'une chose moins grave: c'est que, malgré l'ordre que vous avez reçu

hier, vous n'avez pas encore envoyé ici trois compagnies pour conduire

vos prisonniers. Il en reste à Halle 3,500 sans aucune escorte:

l'Empereur, monsieur le maréchal, vous ordonne d'envoyer sur-le-champ

un officier d'état-major à la tête de trois compagnies complètes

formant 300 hommes, pour prendre tous les prisonniers qui sont à Halle

et les conduire à Erfurt. Il ne reste ici que la garde impériale, et

l'Empereur ne veut pas qu'elle escorte les prisonniers faits par votre

corps d'armée. Il est neuf heures, et il n'est pas question des trois

compagnies que je vous ai demandées hier.»]

[En marge: Points d'appui créés par Napoléon sur la route de l'armée.]

[En marge: Erfurt assigné comme premier dépôt sur la route de

l'armée.]

[En marge: Wittenberg établi comme second dépôt, et pourvu d'immenses

ressources en tout genre.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 11 / 49 段