à droite la division Friant, laquelle échange une vive fusillade avec
la brigade de la division Orange qui lui est opposée. Au centre, à
Hassenhausen même, il soutient les coeurs en annonçant l'arrivée de
Morand. À gauche, où Morand paraît enfin, il court ranger cette
division, non pas la plus brave des trois, car toutes trois l'étaient
également, mais la plus nombreuse. L'intrépide Morand amenait cinq
régiments, le 13e léger, et les 61e, 51e, 30e, 17e de ligne. Ces cinq
régiments présentaient neuf bataillons, le dixième ayant été laissé à
la garde du pont de Kösen. Ils viennent occuper le terrain uni qui est
à la gauche de Hassenhausen. Les Prussiens avaient braqué sur ce
terrain une nombreuse artillerie, prête à foudroyer les troupes qui se
montreraient. Chacun des neuf bataillons, après avoir gravi les rampes
de Kösen, devait déboucher sur le plateau sous la mitraille de
l'ennemi. Ils se déploient néanmoins les uns à la suite des autres, se
formant à l'instant même où ils arrivent en ligne, malgré les
décharges répétées de l'artillerie prussienne. Le 13e léger paraît le
premier, se forme, et se porte rapidement en avant. Mais s'étant trop
avancé, il est obligé de se replier sur les autres régiments. Le 61e
qui vient après, accueilli comme le 13e, n'en est point ébranlé. Un
soldat, que ses camarades avaient surnommé l'Empereur, à cause d'une
certaine ressemblance avec Napoléon, apercevant dans sa compagnie
quelque flottement, court en avant, se place en jalon, et s'écrie: Mes
amis, suivez votre Empereur!--Tous le suivent, et se serrent sous
cette grêle de mitraille. Les neuf bataillons achèvent leur
déploiement, et marchent en colonnes, ayant leur artillerie dans
l'intervalle d'un bataillon à l'autre. Le maréchal Davout, pendant
qu'il conduit ses bataillons, reçoit un biscaïen à la tête, qui perce
son chapeau à la hauteur de la cocarde, et lui enlève des cheveux sans
entamer le crâne. Les neuf bataillons se posent en face de la ligne
ennemie, et font reculer la division Wartensleben, ainsi que la
brigade d'Orange, venue à l'appui. Elles dégagent en gagnant du
terrain le flanc de Hassenhausen, et obligent la division Schmettau à
reployer ses ailes, qu'elle avait étendues autour du village. Après
une assez longue fusillade, la division Morand voit s'amasser sur sa
tête un nouvel orage: c'est une masse énorme de cavalerie, qui paraît
se réunir derrière les rangs de la division Wartensleben. L'armée
royale menait avec elle la meilleure et la plus nombreuse portion de
la cavalerie prussienne. Elle pouvait présenter 14 à 15 mille
cavaliers, supérieurement montés, et formés aux manoeuvres par de
longs exercices. Les Prussiens veulent, avec cette masse de cavalerie,
tenter un effort désespéré contre la division Morand. Ils se flattent,
sur le terrain uni qui sépare Hassenhausen de la Saale, de la fouler
sous les pieds de leurs chevaux, ou de la précipiter de haut en bas,
le long des rampes de Kösen. S'ils réussissent, la gauche de l'armée
française étant culbutée, Hassenhausen enveloppé, Gudin pris dans le
village, la division Friant n'a plus qu'à battre en retraite au pas de
course. Mais le général Morand, à l'aspect de ce rassemblement,
dispose sept de ses bataillons en carrés, et en laisse deux déployés
pour se lier à Hassenhausen. Il s'établit dans l'un de ces carrés, le
maréchal Davout s'établit dans un autre, et ils se disposent à
recevoir de pied ferme la masse d'ennemis qui s'apprête à fondre sur
eux. Tout à coup les rangs de l'infanterie de Wartensleben s'ouvrent,
et vomissent les torrents de la cavalerie prussienne, qui, sur ce
point, ne compte pas moins de dix mille chevaux, conduits par le
prince Guillaume. Elle entreprend une suite de charges qui se
renouvellent à plusieurs reprises. Chaque fois, nos intrépides
fantassins, attendant avec sang-froid l'ordre de leurs officiers,
laissent venir les escadrons ennemis à trente ou quarante pas de leurs
lignes, puis exécutent des décharges si justes, si meurtrières, qu'ils
abattent des centaines d'hommes et de chevaux, et se créent ainsi un
rempart de cadavres. Dans l'intervalle de ces charges, le général
Morand et le maréchal Davout passent d'un carré dans un autre, pour
donner à chacun d'eux l'encouragement de leur présence. Les cavaliers
prussiens réitèrent avec fureur ces rudes assauts, mais n'arrivent pas
même jusqu'à nos baïonnettes. Enfin, après une fréquente répétition de
cette scène tumultueuse, la cavalerie prussienne découragée se retire
derrière son infanterie. Alors le général Morand, rompant ses carrés,
déploie ses bataillons, les forme en colonnes d'attaque, et les pousse
sur la division Wartensleben. L'infanterie prussienne, abordée avec
vigueur, recule devant nos soldats, et descend en rétrogradant
jusqu'au bord du ruisseau. En même temps, le général Friant à droite,
force la première brigade de la division Orange à se retirer, et, par
suite de ce double mouvement, la division Schmettau, débordée sur ses
deux ailes, horriblement décimée, est réduite à lâcher pied, et à
s'éloigner de ce village de Hassenhausen, disputé avec tant de
violence à la division Gudin.
Les trois divisions prussiennes sont ainsi ramenées au delà du
ruisseau marécageux, qui traverse le champ de bataille. L'armée
française s'y arrête un instant, pour reprendre haleine, car ce combat
inégal durait depuis six heures, et nos soldats expiraient de fatigue.
La division Gudin, chargée de défendre Hassenhausen, avait essuyé des
pertes énormes; mais la division Friant avait médiocrement souffert;
la division Morand, peu maltraitée par la cavalerie, comme toute
infanterie qui n'a pas été rompue, atteinte plus gravement par
l'artillerie, se trouvait cependant très en état de combattre, et
toutes trois étaient prêtes à recommencer, s'il le fallait, pour tenir
tête aux deux divisions prussiennes de réserve, restées spectatrices
du combat, sur le bord opposé du bassin où se livrait la bataille. Ces
deux divisions de réserve, Kuhnheim et d'Arnim, sous le maréchal
Kalkreuth, attendaient le signal pour entrer en ligne à leur tour, et
renouveler la lutte.
[En marge: Délibération autour du roi de Prusse pour savoir s'il faut
recommencer le combat.]
Pendant ce temps on délibérait autour du roi de Prusse. Le général
Blucher était d'avis de réunir la masse entière de la cavalerie aux
deux divisions de réserve, et de se jeter sur l'ennemi en désespérés.
Le roi avait partagé d'abord cette opinion; mais on faisait valoir
auprès de lui, que, si l'on différait seulement d'une journée, on
serait rejoint par le prince de Hohenlohe et par le corps du général
Ruchel, et qu'on écraserait les Français au moyen de cette réunion de
forces. La supposition n'était pas très-fondée, car, s'il était permis
de compter sur la jonction des corps de Hohenlohe et de Ruchel, les
Français, qu'on avait devant soi, devaient être rejoints aussi par la
grande armée. Aucune chance ne valait donc celle qu'on pouvait trouver
dans un dernier effort, tenté tout de suite, et avec la volonté de
vaincre ou de mourir, bien que cette chance elle-même ne fût pas
grande, vu l'état des divisions Friant et Morand. Cependant la
retraite fut ordonnée. Le roi avait montré une bravoure rare, mais la
bravoure n'est pas le caractère. D'ailleurs les âmes autour de lui
étaient profondément abattues.
[En marge: L'avis de la retraite prévaut, et l'armée prussienne se
retire couverte par les deux divisions de réserve.]
On commença dans l'après-midi le mouvement de retraite. Le maréchal
Kalkreuth s'avança pour le couvrir avec ses deux divisions fraîches.
Le général Morand avait profité d'un accident de terrain qu'on appelle
le Sonnenberg, et qui était situé à la gauche du champ de bataille,
pour placer des batteries qui faisaient sur la droite des Prussiens un
feu des plus incommodes. Le maréchal Davout ébranla ses trois
divisions, et les porta vivement au delà du ruisseau. On marcha malgré
le feu des divisions de réserve, on les joignit à portée de fusil, et
on les força de battre en retraite, sans désordre, il est vrai, mais
précipitamment. Si le maréchal Davout avait eu les régiments de
dragons emmenés la veille par le maréchal Bernadotte, il aurait fait
des milliers de prisonniers. Il en prit cependant plus de 3 mille,
outre 115 pièces de canon, capture énorme pour un corps qui n'en
possédait lui-même que 44. Arrivé sur l'autre côté du bassin où l'on
avait combattu, il arrêta son infanterie, et apercevant aux environs
d'Apolda les troupes du maréchal Bernadotte, il invita celui-ci à
tomber sur l'ennemi, et à ramasser les vaincus, que son corps épuisé
de fatigue ne pouvait suivre plus long-temps. Les soldats du maréchal
Bernadotte, qui mangeaient la soupe autour d'Apolda, étaient indignés,
et se demandaient ce qu'on faisait de leur courage dans un pareil
moment.
[En marge: Résultats de la bataille d'Awerstaedt.]
L'armée prussienne avait perdu 3 mille prisonniers, 9 ou 10 mille
hommes tués ou blessés, plus le duc de Brunswick, le maréchal de
Mollendorf, le général Schmettau, frappés mortellement, et surtout un
nombre immense d'officiers, qui avaient bravement fait leur devoir. Le
corps du maréchal Davout avait essuyé des pertes cruelles. Sur 26
mille hommes il en comptait 7 mille hors de combat. Les généraux
Morand et Gudin étaient blessés; le général de Billy était tué; la
moitié des généraux de brigade et des colonels étaient morts ou
atteints de blessures graves. Jamais journée plus meurtrière, depuis
Marengo, n'avait ensanglanté les armes françaises, et jamais aussi un
plus grand exemple de fermeté héroïque n'avait été donné par un
général et ses soldats.
[En marge: La seule vue du corps de Bernadotte, quoique inactif, jette
en désordre l'armée prussienne qui se retire.]
[En marge: Horrible déroute de l'armée prussienne.]
L'armée royale se retira, sous la protection des deux divisions de
réserve, que conduisait le maréchal Kalkreuth. Le rendez-vous, assigné
à tous les corps désorganisés par la bataille, était Weimar, derrière
le prince de Hohenlohe, qu'on supposait encore sain et sauf. Le roi y
marcha, fort triste sans doute, mais comptant, sinon sur un retour de
fortune, au moins sur une retraite en bon ordre, grâce aux 70 mille
hommes du prince de Hohenlohe et du général Ruchel. Il cheminait,
accompagné d'un fort détachement de cavalerie, lorsqu'on découvrit sur
les derrières du champ de bataille d'Iéna, les troupes du maréchal
Bernadotte. À leur vue on ne douta plus qu'il ne fût arrivé quelque
accident à l'armée du prince de Hohenlohe. On quitta précipitamment la
route de Weimar, pour se jeter à droite sur celle de Sommerda. (Voir
la carte nº 34.) Mais bientôt la vérité fut connue tout entière, car
l'armée du prince de Hohenlohe cherchait dans le moment auprès de
l'armée du roi, l'appui que l'armée du roi cherchait auprès d'elle. On
se rencontra par mille bandes détachées qui fuyaient dans toutes les
directions, et les uns et les autres apprirent qu'ils avaient été
vaincus, chacun de leur côté. À cette nouvelle le désordre, moins
grand d'abord dans l'armée du roi, parce qu'elle n'était pas
poursuivie, y fut porté au comble. Une terreur subite s'empara de
toutes les âmes; on se mit à courir confusément sur les routes, sur
les sentiers, voyant partout l'ennemi, et prenant des fuyards pleins
d'effroi eux-mêmes, pour les Français victorieux. Par surcroît de
malheur, on trouva sur les chemins cette masse énorme de bagages, que
l'armée prussienne, amollie par une longue paix, traînait à sa suite,
et dans le nombre une quantité de bagages royaux, qui n'étaient pas en
rapport avec la simplicité personnelle du roi Frédéric-Guillaume, mais
que la présence de la cour avait rendus nécessaires. Pressés de se
soustraire au péril, les soldats des deux armées prussiennes
regardaient comme une calamité ces obstacles à la rapidité de leur
fuite. La cavalerie se détournait, et se jetait à travers la campagne,
se sauvant par escadrons isolés. L'infanterie rompait ses rangs,
ravageant, culbutant ces bagages incommodes, et laissant au vainqueur
le soin de les piller, parce qu'avant tout elle voulait fuir. Bientôt
les deux divisions du maréchal Kalkreuth, restées seules en bon ordre,
furent atteintes du désespoir général, et, malgré l'énergie de leur
chef, commencèrent à se dissoudre. Les cadres se dégarnissaient
d'heure en heure, et les soldats, qui n'avaient point partagé les
passions de leurs officiers, trouvaient plus simple, en abandonnant
leurs armes, et en se cachant dans les bois, de se dérober aux
conséquences de la défaite. Les routes étaient jonchées de sacs, de
fusils, de canons. C'est ainsi que se retirait l'armée prussienne, à
travers les plaines de la Thuringe, et vers les montagnes du Hartz,
présentant un spectacle bien différent de celui qu'elle offrait peu de
jours auparavant, lorsqu'elle promettait de se conduire devant les
Français tout autrement que les Autrichiens ou les Russes[7].
[Note 7: Nous ne faisons que reproduire ici le tableau tracé par les
officiers prussiens eux-mêmes dans les différents récits qu'ils ont
publiés.]
L'armée de Hohenlohe fuyait partie à droite vers Sommerda, partie à
gauche vers Erfurt, au delà de Weimar. Une moitié de l'armée royale,
celle qui avait quitté le champ de bataille la première, avec ordre de
se diriger sur Weimar, trouvant cette ville dans les mains de
l'ennemi, allait à Erfurt, portant avec elle ses chefs mortellement
blessés, le duc de Brunswick, le maréchal de Mollendorf, le général
Schmettau. Le reste de l'armée royale marchait vers Sommerda, non que
cela fût ordonné, mais parce que Sommerda, Erfurt, étaient les villes
qui se rencontraient sur les derrières du pays où l'on avait combattu.
Personne n'avait pu donner un ordre depuis que ce délire de terreur
s'était emparé de toutes les têtes. Le roi, entouré de quelque
cavalerie, marchait vers Sommerda. Le prince de Hohenlohe, qui s'était
retiré avec 12 ou 15 cents chevaux, n'en avait pas 200, quand il
arriva le lendemain matin 15 à Tennstädt. Il demandait des nouvelles
du roi, qui en demandait de lui. Aucun chef ne savait où étaient les
autres.
[En marge: Satisfaction de Napoléon en apprenant la bataille
d'Awerstaedt. Son indignation contre le maréchal Bernadotte.]
Pendant cette terrible nuit, les vainqueurs ne souffraient pas moins
que les vaincus. Ils étaient couchés sur la terre, bivouaquant par la
nuit la plus froide, n'ayant presque rien à manger, à la suite d'une
journée de combat, naturellement peu productive en vivres. Beaucoup
d'entre eux, atteints plus ou moins gravement, gisaient sur la terre,
à côté des blessés ennemis, confondant leurs gémissements, car ce
n'est pas dans un si court intervalle que l'ambulance la mieux
organisée aurait pu ramasser douze ou quinze mille blessés. Napoléon,
par bonté autant que par calcul, avait, durant plusieurs heures,
veillé de sa personne à leur enlèvement, et il était rentré ensuite à
Iéna, où il avait trouvé, lui aussi, un redoublement de nouvelles,
c'est-à-dire l'annonce d'une seconde victoire, plus glorieuse encore
que celle qui avait été remportée sous ses yeux. Il se refusait
d'abord à croire tout ce qu'on lui mandait, parce qu'une lettre du
maréchal Bernadotte, pour excuser par un mensonge une conduite
impardonnable, lui disait que le maréchal Davout avait à peine neuf à
dix mille hommes devant lui. Un officier du maréchal Davout, le
capitaine Trobriand, étant venu lui apprendre qu'on avait eu 70 mille
hommes à combattre, il ne put ajouter foi à ce rapport, et lui
répondit: Votre maréchal y voit double.--Mais quand il sut tous les
détails, il ressentit la joie la plus vive, et combla d'éloges,
bientôt après de récompenses, l'admirable conduite du troisième corps.
Il fut indigné contre le maréchal Bernadotte, et peu surpris. Dans le
premier moment il voulut sévir avec éclat, et songea même à ordonner
un jugement devant un conseil de guerre. Mais la parenté, une sorte de
faiblesse à sévir autrement qu'en paroles véhémentes, firent bientôt
dégénérer sa résolution de sévérité en un mécontentement, qu'il ne
prit du reste aucun soin de cacher. Le maréchal Bernadotte en fut
quitte pour des lettres du prince Berthier et de Napoléon lui-même,
lettres qui durent le rendre profondément malheureux, s'il avait le
coeur d'un citoyen et d'un soldat.
[En marge: Témoignages de satisfaction donnés au maréchal Davout et à
son corps d'armée.]
Le lendemain matin Duroc fut envoyé à Naumbourg. Il portait au
maréchal Davout une lettre de l'Empereur, et des témoignages éclatants
de satisfaction pour tout le corps d'armée.--Vos soldats et et vous,
monsieur le maréchal, disait Napoléon, avez acquis des droits éternels
à mon estime et à ma reconnaissance.--Duroc devait se rendre dans les
hôpitaux, visiter les blessés, leur apporter la promesse de
récompenses éclatantes, et prodiguer l'argent à tous ceux qui en
auraient besoin. La lettre de l'Empereur fut lue dans les chambrées où
l'on avait entassé les blessés, et ces malheureux, criant Vive
l'Empereur! au milieu de leurs souffrances, exprimaient le désir de
recouvrer la vie pour la lui dévouer encore.
[En marge: Dispositions de Napoléon pour suivre l'armée prussienne
dans sa fuite.]
Napoléon, dès le lendemain 15 octobre, se mit en mesure de profiter de
la victoire, avec cette activité qu'aucun capitaine, ancien ou
moderne, n'égala jamais. Il prescrivit d'abord aux maréchaux Davout,
Lannes et Augereau, dont les corps avaient beaucoup souffert dans la
journée du 14, de se reposer deux ou trois jours à Naumbourg, à Iéna,
à Weimar. Mais le maréchal Bernadotte, dont les soldats n'avaient pas
tiré un coup de fusil, les maréchaux Soult et Ney, qui n'avaient eu
qu'une partie de leurs troupes engagées, Murat, dont la cavalerie
n'avait eu à essuyer que des fatigues, furent portés en avant, pour
harceler l'armée prussienne, et en ramasser les débris, faciles à
capturer dans l'état de désorganisation où elle était tombée. Murat,
qui avait couché à Weimar, eut ordre de courir avec ses dragons à
Erfurt le 15 au matin, et Ney de le suivre immédiatement. (Voir la
carte nº 34.) Le maréchal Soult dut, par Sommerda, Greussen,
Sondershausen, Nordhausen, marcher à la suite de l'armée ennemie, et
la poursuivre à travers la Thuringe, vers ces montagnes du Hartz, où
elle semblait, dans son désordre, chercher un refuge. Il fut enjoint
au maréchal Bernadotte de se diriger le jour même sur l'Elbe, en se
portant vers la droite de l'armée par Halle et Dessau. On remarquera
que Napoléon, soigneux de se concentrer la veille d'une grande
bataille, le lendemain, quand il avait frappé l'ennemi, divisait ses
corps, comme un vaste réseau, pour prendre tout ce qui fuyait, habile
ainsi à modifier l'application des principes de la guerre, selon les
circonstances, et toujours avec la justesse et l'à-propos qui assurent
le succès.
[En marge: Napoléon rend la liberté aux prisonniers saxons.]
[En marge: Les Saxons délivrés par Napoléon acceptent avec transport
ses propositions pacifiques.]
Ces ordres donnés, Napoléon accorda quelques soins à la politique. La
direction que suivaient les Prussiens en se retirant, les éloignait de
la Saxe. De plus, Napoléon tenait en son pouvoir une bonne partie des
troupes saxonnes, qui avaient honorablement combattu, quoique fort peu
satisfaites, tant de la guerre à laquelle on avait entraîné leur pays,
que des mauvais procédés dont elles croyaient avoir à se plaindre de
la part des Prussiens. Napoléon fit assembler à Iéna, dans une salle
de l'Université, les officiers des troupes saxonnes. Se servant d'un
employé des affaires étrangères, appelé auprès de lui, il leur adressa
des paroles qui furent immédiatement traduites. Il leur dit qu'il ne
savait pas pourquoi il était en guerre avec leur souverain, prince
sage, pacifique, digne de respect; qu'il avait même tiré l'épée pour
arracher leur pays à la dépendance humiliante dans laquelle le tenait
la Prusse, et qu'il ne voyait pas pourquoi les Saxons et les Français,
avec si peu de motifs de se haïr, persisteraient à combattre les uns
contre les autres; qu'il était prêt, quant à lui, à leur donner un
premier gage de ses dispositions amicales, en leur rendant la liberté,
et en respectant la Saxe, pourvu qu'ils lui promissent, de leur côté,
de ne plus porter les armes contre la France, et que les principaux
d'entre eux allassent à Dresde proposer et faire accepter la paix. Les
officiers saxons, saisis d'admiration à la vue du personnage
extraordinaire qui leur parlait, touchés de la générosité de ses
propositions, répondirent par le serment unanime de ne plus servir, ni
eux ni leurs soldats, pendant cette guerre. Quelques-uns s'offrirent à
partir sur-le-champ pour Dresde, assurant qu'avant trois jours ils
auraient apporté le consentement de leur souverain.
[En marge: Napoléon exécute ses desseins à l'égard de l'électeur de
Hesse, et envoie le 8e corps pour s'emparer de ses États.]
Par cet acte habile, Napoléon voulait désarmer le patriotisme
germanique, si fort excité par les soins de la Prusse, et en traitant
avec cette douceur un prince justement respecté, s'acquérir le droit
de traiter avec rigueur un prince qui n'était estimé de personne. Ce
dernier était l'électeur de Hesse, qui avait contribué par ses
mensonges à provoquer la guerre, et qui, depuis la guerre, cherchait à
trafiquer de son adhésion, résolu de se donner à celle des deux
puissances que la victoire favoriserait. C'était un ennemi secret,
dévoué aux Anglais, chez lesquels il avait déposé ses richesses.
Napoléon n'avait garde en s'avançant en Prusse, de laisser un tel
ennemi sur ses derrières. Les principes de la guerre commandaient de
s'en débarrasser, et ceux d'une loyale politique ne le défendaient
pas, car ce prince avait été pour la Prusse et pour la France un
voisin sans foi. Sur-le-champ, avant d'aller plus loin, Napoléon
ordonna au huitième corps de quitter Mayence, et de se porter sur
Cassel, bien que ce corps ne dût pas compter encore plus de 10 à 12
mille hommes. Il prescrivit à son frère Louis de marcher par la
Westphalie sur la Hesse, et de se joindre au maréchal Mortier avec 12
ou 15 mille hommes, pour concourir à exécuter les arrêts de la
victoire. Toutefois, ne jugeant pas convenable de charger l'un de ses
frères d'une commission aussi rigoureuse, il conseilla au roi Louis
d'envoyer ses troupes au maréchal Mortier, et d'abandonner à celui-ci
le soin d'opérer l'expropriation de la maison de Hesse, avec
l'obéissance et la probité qui le distinguaient. Le maréchal Mortier
devait déclarer que l'électeur de Hesse avait cessé de régner (forme
déjà adoptée à l'égard de la maison de Naples), s'emparer de ses États
au nom de la France, et licencier son armée, en offrant à ceux des
soldats hessois qui voudraient encore servir de se rendre en Italie.
C'étaient pour la plupart des hommes robustes, bien disciplinés, fort
habitués à porter les armes hors de leur patrie, pour le compte de
ceux qui les payaient, notamment pour le compte des Anglais, qui les
employaient dans l'Inde avec beaucoup d'avantage. L'armée hessoise se
composait de 32 mille soldats de toutes armes. C'était un précieux
résultat que de ne plus laisser derrière soi cette force redoutable,
surtout en voulant se porter au nord, aussi loin que le projetait
Napoléon.
Avec ces divers ordres, Napoléon envoya sur le Rhin la nouvelle de ses
éclatants succès, nouvelle qui devait dissiper les espérances de ses
ennemis, les craintes de ses amis, et accroître chez les soldats
restés à l'intérieur le zèle à rejoindre la grande armée. Suivant son
usage, il y ajouta une multitude d'instructions pour l'appel des
conscrits, pour l'organisation des dépôts, pour le départ des
détachements destinés à recruter les cadres, et pour le règlement des
affaires civiles, qui, sous son règne, ne souffraient jamais des
préoccupations de la guerre.
[En marge: Napoléon se transporte d'Iéna à Weimar.]