bataille, il n'y avait pas un seul corps qui fût entier, pas un seul
qui se retirât en ordre. Sur les cent mille Français composant les
corps des maréchaux Soult, Lannes, Augereau, Ney, Murat, et la garde,
cinquante mille au plus avaient combattu, et suffi pour culbuter
l'armée prussienne. La plus grande partie de cette armée, frappée
d'une sorte de vertige, jetant ses armes, ne connaissant plus ni
drapeaux, ni officiers, courait sur toutes les routes de la Thuringe.
Environ douze mille Prussiens et Saxons, morts ou blessés, environ
quatre mille Français, morts ou blessés aussi, couvraient la campagne
d'Iéna à Weimar. On voyait étendus sur la terre, et en nombre plus
qu'ordinaire, une quantité d'officiers prussiens, qui avaient
noblement payé de leur vie leurs folles passions. Quinze mille
prisonniers, 200 pièces de canon, étaient aux mains de nos soldats,
ivres de joie. Les obus des Prussiens avaient mis en feu la ville
d'Iéna, et des plateaux où l'on avait combattu, on voyait des colonnes
de flammes s'élever du sein de l'obscurité. Les obus des Français
sillonnaient la ville de Weimar, et la menaçaient d'un sort semblable.
Les cris des fugitifs qui la traversaient en courant, le bruit de la
cavalerie de Murat qui en parcourait les rues au galop, sabrant sans
pitié tout ce qui n'était pas assez prompt à jeter ses armes, avaient
rempli d'effroi cette charmante cité, noble asile des lettres, et
théâtre paisible du plus beau commerce d'esprit qui fût alors au
monde! À Weimar comme à Iéna, une partie des habitants avaient fui.
Les vainqueurs, disposant en maîtres de ces villes presque
abandonnées, établissaient leurs magasins et leurs hôpitaux dans les
églises et les lieux publics. Napoléon, revenu à Iéna, s'occupait,
suivant son usage, de faire ramasser les blessés, et entendait les
cris de Vive l'Empereur! se mêler aux gémissements des mourants.
Scènes terribles, dont l'aspect serait intolérable, si le génie, si
l'héroïsme déployés, n'en rachetaient l'horreur, et si la gloire,
cette lumière qui embellit tout, ne venait les envelopper de ses
rayons éblouissants!
[En marge: Événements du côte de Naumbourg: autre bataille livrée à
quatre lieues de celle d'Iéna.]
Mais quelque grands que fussent les résultats déjà obtenus, Napoléon
ne connaissait pas encore toute l'étendue de sa victoire, ni les
Prussiens toute l'étendue de leur malheur. Tandis que le canon
retentissait à Iéna, on l'entendait aussi dans le lointain à droite,
vers Naumbourg. Napoléon avait souvent regardé de ce côté, se disant
que les maréchaux Davout et Bernadotte, qui réunissaient à eux deux
cinquante mille hommes, n'avaient guère à craindre le reste de l'armée
prussienne, dont il croyait avoir eu la plus forte partie sur les
bras. Il leur avait renouvelé plusieurs fois l'ordre de se faire tuer
jusqu'au dernier, plutôt que d'abandonner le pont de Naumbourg. Le
prince de Hohenlohe, qui se retirait l'âme remplie de douleur, avait
entendu lui aussi le canon du côté de Naumbourg, et il inclinait à s'y
porter, attiré, repoussé tour à tour, par les nouvelles venues
d'Awerstaedt, lieu où était campée l'armée du duc de Brunswick. Des
coureurs disaient que cette armée avait remporté une victoire
complète, d'autres au contraire qu'elle avait essuyé un désastre plus
éclatant que celui de l'armée de Hohenlohe. Bientôt le prince apprit
la vérité. Voici ce qui s'était passé encore dans cette journée
mémorable, marquée par deux sanglantes batailles, livrées à quatre
lieues l'une de l'autre.
[En marge: Marche de l'armée du duc de Brunswick vers le pont de
Naumbourg.]
[En marge: Description du terrain entre Awerstaedt et Naumbourg.]
L'armée royale avait marché la veille en cinq divisions sur la grande
route de Weimar à Naumbourg. Parcourant ces plateaux, ondulés comme
les vagues de la mer, qui forment le sol de la Thuringe, et viennent
se terminer en côtes abruptes vers les rives de la Saale, elle
s'était arrêtée à Awerstaedt, un peu avant le défilé de Kösen,
position militaire fort connue. Elle avait fait cinq ou six lieues, et
on estimait que c'était beaucoup pour des troupes peu habituées aux
fatigues de la guerre. Elle avait donc bivouaqué le 13 au soir, en
avant et en arrière du village d'Awerstaedt, et très-mal vécu, faute
de savoir subsister sans magasins. Comme le prince de Hohenlohe, le
duc de Brunswick paraissait donner peu d'attention aux débouchés par
lesquels il était possible que les Français survinssent. (Voir la
carte nº 35.) Au delà d'Awerstaedt, et avant d'arriver au pont de
Naumbourg sur la Saale, se rencontre une espèce de bassin, assez
vaste, coupé par un ruisseau, qui va rejoindre après quelques détours
l'Ilm et la Saale. Ce bassin, dont les deux plans sont inclinés l'un
vers l'autre, semble un champ de bataille fait pour recevoir deux
armées, en n'opposant à leur rencontre que le faible obstacle d'un
ruisseau facile à franchir. La route de Weimar à Naumbourg le parcourt
tout entier, descend d'abord vers le ruisseau, le passe sur un petit
pont, s'élève ensuite sur le plan opposé, traverse un village qu'on
nomme Hassenhausen, et qui est le seul point d'appui existant au
milieu de ce terrain découvert. Après Hassenhausen, la route, parvenue
sur le bord extérieur du bassin dont il s'agit, s'arrête tout à coup,
et descend par des contours rapides sur les rives de la Saale. C'est
là ce qu'on appelle le défilé de Kösen. Au-dessous se trouve un pont
auquel on a donné le nom de pont de Kösen, ou de Naumbourg.
[En marge: Négligence de l'armée prussienne à l'égard du défilé de
Kösen.]
Puisqu'on savait les Français de l'autre côte de la Saale à
Naumbourg, il était naturel d'aller prendre position, au moins avec
une division, sur le sommet des rampes de Kösen, non pour franchir le
passage, qu'il s'agissait de masquer seulement, mais pour en interdire
l'accès aux Français, pendant que les autres divisions poursuivraient,
couvertes par la Saale, leur mouvement de retraite. Personne n'y
songea dans l'état-major prussien. On se contenta d'envoyer en
reconnaissance quelques patrouilles de cavalerie, qui se retirèrent
après avoir fait le coup de pistolet avec les avant-postes du maréchal
Davout. On apprit par ces patrouilles que les Français ne s'étaient
point établis au défilé de Kösen, et on se crut en sûreté. Le
lendemain, trois divisions devaient traverser le bassin que nous
venons de décrire, occuper les rampes par lesquelles on descend sur
les bords de la Saale, et les deux autres divisions, sous le maréchal
Kalkreuth, cheminant derrière les trois premières, avaient ordre de
s'emparer du pont de Freybourg sur l'Unstrut, pour assurer à l'armée
le passage de cet affluent de la Saale.
C'est en vain qu'à la guerre on pense à beaucoup de choses, si on ne
pense pas à toutes: le point oublié est justement celui par lequel
l'ennemi vous surprend. Il était aussi grave en ce moment de négliger
le défilé de Kösen, que d'abandonner le Landgrafenberg à Napoléon.
[En marge: Vigilance du maréchal Davout.]
[En marge: Le maréchal Bernadotte refuse de seconder le maréchal
Davout, et le laisse seul en présence de l'armée prussienne.]
Le maréchal Davout, que Napoléon avait placé à Naumbourg, joignait au
sens le plus droit une fermeté rare, une sévérité inflexible. Il était
porté à la vigilance autant par l'amour du devoir, que par le
sentiment d'une infirmité naturelle, qui consistait dans une
très-grande faiblesse de la vue. Cet homme de guerre illustre devait
ainsi à un défaut physique une qualité morale. Ayant de la peine à
discerner les objets, il s'appliquait à les observer de très-près:
quand il les avait vus lui-même, il les faisait voir par d'autres; il
accablait sans cesse de questions ceux qui étaient autour de lui, ne
prenait aucun repos, n'en laissait à personne, qu'il ne se crût
suffisamment informé, et ne se résignait jamais à vivre dans
l'incertitude où tant de généraux s'endorment, en livrant au hasard
leur gloire et la vie de leurs soldats. Le soir il était allé de sa
personne reconnaître ce qui se passait au défilé de Kösen. Quelques
prisonniers faits à la suite d'une escarmouche, lui avaient appris que
la grande armée prussienne s'approchait, conduite par le roi, les
princes et le duc de Brunswick. Sur-le-champ il avait envoyé un
bataillon au pont de Kösen, et prescrit à ses troupes d'être sur pied
dès le milieu de la nuit, afin d'occuper avant l'ennemi les hauteurs
qui dominent la Saale. Dans le moment le maréchal Bernadotte se
trouvait à Naumbourg, avec l'ordre de se porter là où il croirait être
le plus utile, et notamment de seconder le maréchal Davout, si
celui-ci en avait besoin. Le maréchal Davout se rendit à Naumbourg,
fit part au maréchal Bernadotte de ce qu'il venait d'apprendre, lui
proposa de combattre ensemble, lui offrit même de se placer sous son
commandement, car ce n'était pas trop des 46 mille hommes qu'ils
avaient à eux deux, pour tenir tête aux 80 mille hommes que la
renommée attribuait à l'armée prussienne. Le maréchal Davout insista,
au nom des plus graves considérations. Si le maréchal Lannes, ou tout
autre, eût été à la place du maréchal Bernadotte, on n'aurait pas eu
beaucoup de temps à perdre en vaines explications. Le généreux Lannes,
en voyant apparaître l'ennemi, eût embrassé même un rival détesté, et
eût combattu avec le dernier dévouement. Mais le maréchal Bernadotte,
interprétant les ordres de l'Empereur de la manière la plus fausse,
voulut absolument quitter Naumbourg pour se porter sur Dornbourg, où
l'ennemi n'était point signalé[6]. D'où pouvait provenir une aussi
étrange résolution? Elle provenait de ce sentiment détestable, qui
souvent fait sacrifier le sang des hommes, le salut de l'État, à la
haine, à l'envie, à la vengeance. Le maréchal Bernadotte éprouvait
pour le maréchal Davout une aversion profonde, conçue sur les plus
frivoles motifs. Il partit, laissant le maréchal Davout réduit à ses
propres forces. Ce dernier restait avec trois divisions d'infanterie
et trois régiments de cavalerie légère. Le maréchal Bernadotte
emmenait même une division de dragons, qui avait été détachée de la
réserve de cavalerie, pour seconder le premier et le troisième corps,
et dont il ne lui appartenait pas de disposer exclusivement.
[Note 6: Nous citons une lettre de l'Empereur au prince de
Ponte-Corvo, écrite après la bataille d'Awerstaedt, et qui confirme
toutes nos assertions. Elle renferme l'expression d'un mécontentement
que Napoléon éprouvait encore plus vivement qu'il ne l'exprimait.
_Au prince de Ponte-Corvo._
«Wittenberg, 23 octobre 1806.
»Je reçois votre lettre. Je n'ai point l'habitude de récriminer sur le
passé, puisqu'il est sans remède. Votre corps d'armée ne s'est pas
trouvé sur le champ de bataille, et cela eût pu m'être très-funeste.
Cependant, d'après un ordre très-précis, vous deviez vous trouver à
Dornbourg, qui est un des principaux débouchés de la Saale, le même
jour que le maréchal Lannes se trouvait à Iéna, le maréchal Augereau à
Kala, et le maréchal Davout à Naumbourg. Au défaut d'avoir exécuté ces
dispositions, je vous avais fait connaître dans la nuit, que, si vous
étiez encore à Naumbourg, vous deviez marcher sur le maréchal Davout
pour le soutenir. Vous étiez à Naumbourg lorsque cet ordre est arrivé;
il vous a été communiqué, et cependant vous avez préféré faire une
fausse marche pour retourner à Dornbourg, et par là vous ne vous êtes
pas trouvé à la bataille, et le maréchal Davout a supporté les
principaux efforts de l'armée ennemie. Tout cela est certainement
très-malheureux, etc.
»NAPOLÉON.»]
[En marge: Bataille d'Awerstaedt, livrée le 14 octobre, en même temps
que celle d'Iéna.]
Cependant le maréchal Davout n'hésita pas sur le parti qu'il avait à
prendre. Il résolut de barrer le chemin à l'ennemi, et de se faire
tuer avec le dernier homme de son corps d'armée, plutôt que de laisser
ouverte une route que Napoléon mettait tant de prix à fermer. Dans la
nuit du 13 au 14, il était en marche vers le pont de Kösen, avec les
trois divisions Gudin, Friant et Morand, formant 26 mille hommes
présents au drapeau, la plus grande partie en infanterie, heureusement
la meilleure de l'armée, car la discipline était de fer sous cet
inflexible maréchal. C'est avec ces 26 mille hommes qu'il s'attendait
à en combattre 70 suivant les uns, 80 suivant les autres, en réalité
66 mille. Quant aux soldats, ils n'étaient pas habitués à compter avec
l'ennemi, quelque nombreux qu'il fût. En toute circonstance ils se
tenaient pour obligés, et pour certains de vaincre.
[En marge: Le maréchal Davout franchit avant le jour le défilé de
Kösen, et arrive le premier sur le champ de bataille d'Awerstaedt.]
[En marge: Rencontre des deux avant-gardes aux environs de
Hassenhausen.]
[En marge: Dispositions du maréchal Davout.]
Le maréchal après avoir fait prendre les armes long-temps avant le
jour, franchit le pont de Kösen, qu'il avait occupé la veille au soir,
gravit avec la division Friant les rampes de Kösen, et déboucha vers
six heures du matin sur les hauteurs qui forment l'un des côtés du
bassin de Hassenhausen. Peu d'instants après, les Prussiens
paraissaient sur le côté opposé, de façon que les deux armées auraient
pu s'apercevoir aux deux extrémités de cette espèce d'amphithéâtre, si
le brouillard qui à cette heure enveloppait le champ de bataille
d'Iéna, n'eût enveloppé aussi celui d'Awerstaedt. La division
prussienne Schmettau marchait en tête, précédée d'une avant-garde de
cavalerie de 600 chevaux, aux ordres du général Blucher. Un peu en
arrière venait le roi, avec le duc de Brunswick et le maréchal de
Mollendorf. Le général Blucher était descendu jusqu'au ruisseau
fangeux qui traverse le bassin, avait passé le petit pont, et montait
au pas la grande route, quand il rencontra un détachement français de
cavalerie, commandé par le colonel Bourke et le capitaine Hulot. On se
tira des coups de pistolet à travers le brouillard, on fit de notre
côté quelques prisonniers aux Prussiens. Le détachement français,
après cette reconnaissance hardie, exécutée au milieu d'un brouillard
épais, vint se ranger sous la protection du 25e de ligne, que
conduisait le maréchal Davout. Celui-ci fit placer quelques pièces
d'artillerie sur la chaussée même, et tirer à mitraille sur les 600
chevaux du général Blucher, lesquels furent bientôt mis en désordre.
Une batterie attelée qui suivait ces 600 chevaux, fut enlevée par deux
compagnies du 25e, et amenée à Hassenhausen. Cette première rencontre
révélait toute la gravité de la situation. On allait avoir une grande
bataille à livrer. Toutefois l'incertitude produite par le brouillard
devait retarder l'engagement, car on ne pouvait, de part ni d'autre,
tenter aucun mouvement sérieux, en présence d'un ennemi pour ainsi
dire invisible. Le maréchal Davout, venant de Naumbourg pour fermer la
retraite aux Prussiens, tournait le dos à l'Elbe et à l'Allemagne. Il
avait la Saale à sa gauche, à sa droite des hauteurs boisées: les
Prussiens venant de Weimar avaient la position contraire. Le maréchal
Davout, grâce au retard causé par le brouillard, eut le temps de
poster convenablement la division Gudin arrivée la première, et
composée des 25e, 85e, 12e, 21e de ligne, et de six escadrons de
chasseurs. Il plaça le 85e dans le village de Hassenhausen, et comme à
la droite de Hassenhausen (droite des Français), mais un peu en avant,
se trouvait un petit bois de saules, il dispersa dans ce bois un grand
nombre de tirailleurs, qui ouvrirent un feu meurtrier sur la ligne
prussienne, que l'on commençait à discerner. Les trois autres
régiments furent disposés à droite du village, deux d'entre eux
déployés, et rangés de manière à présenter une double ligne, le
troisième en colonne, prêt à se former en carré sur le flanc de la
division. Le terrain à la gauche de Hassenhausen fut réservé pour
recevoir les troupes du général Morand. Quant à celles du général
Friant, leur position devait être déterminée par les circonstances de
la bataille.
[En marge: L'action engagée avant que les Prussiens aient pu faire
leurs dispositions.]
[En marge: Attaque de la division Schmettau contre la division Gudin,
à la droite de Hassenhausen.]
[En marge: Inutiles assauts de la cavalerie de Blucher contre
l'infanterie du général Gudin.]
Le roi de Prusse, le duc de Brunswick et le maréchal de Mollendorf,
qui avaient franchi le ruisseau avec la division Schmettau,
délibérèrent à la vue des dispositions qu'ils apercevaient en avant
de Hassenhausen, s'il fallait attaquer sur-le-champ. Le duc de
Brunswick voulait attendre la division Wartensleben, pour agir avec
plus d'ensemble, mais le roi et le maréchal de Mollendorf étaient
d'avis de ne pas différer le combat. Du reste la fusillade devint si
vive qu'il fallut y répondre, et s'engager tout de suite. On se
déploya donc avec la division Schmettau, en face du terrain occupé par
les Français, ayant devant soi Hassenhausen, qui, au milieu de ce
terrain découvert, allait devenir le pivot de la bataille. On essaya
de riposter aux tirailleurs français, embusqués derrière les saules,
mais ce fut sans effet, car outre leur adresse, ces tirailleurs
avaient un abri, et alors on se porta un peu sur la droite de
Hassenhausen (droite pour les Français, gauche pour les Prussiens),
afin de se garantir d'un feu plongeant et meurtrier. La division
Schmettau s'approcha des lignes de notre infanterie pour la fusiller,
et le brouillard commençant à se dissiper, elle découvrit l'infanterie
de la division Gudin rangée à la droite de Hassenhausen. Le général
Blucher à cet aspect réunit sa nombreuse cavalerie, et, décrivant un
détour, vint pour charger en flanc la division Gudin. Mais celle-ci ne
lui en laissa pas le temps. Le 25e qui était en première ligne,
disposa sur-le-champ en carré son bataillon de droite; le 21e qui
était en seconde ligne, suivit cet exemple; enfin le 12e régiment qui
était en arrière-garde, forma un seul carré de ses deux bataillons, et
ces trois masses hérissées de baïonnettes attendirent avec une
tranquille assurance les escadrons du général Blucher. Les généraux
Petit, Gudin, Gauthier avaient pris place chacun dans un carré. Le
maréchal allait de l'un à l'autre. Le général Blucher, que distinguait
un bouillant courage, exécuta une première charge, qu'il eut soin de
diriger en personne. Mais ses escadrons n'arrivèrent pas jusqu'à nos
baïonnettes, une grêle de balles les arrêtant sur place, et les
forçant à se détourner brusquement. Le général Blucher avait eu son
cheval tué; il prit celui d'un trompette, recommença la charge jusqu'à
trois fois, mais toujours sans succès, et fut bientôt entraîné
lui-même dans la déroute de sa cavalerie. Nos escadrons de chasseurs,
soigneusement gardés en réserve sous la protection d'un petit bois, se
lancèrent à la suite de cette cavalerie fugitive, et l'obligèrent à
disparaître plus vite en lui tuant quelques hommes.
[En marge: Arrivée en ligne de la division Friant.]
Jusqu'ici le troisième corps conservait son terrain, sans aucun
ébranlement. La division Friant, celle qui s'était si bien conduite à
Austerlitz, parut en cet instant sur le lieu du combat. Le maréchal
Davout, voyant que les efforts de l'ennemi se dirigeaient sur la
droite de Hassenhausen, porta la division Friant vers cet endroit, et
concentra la division Gudin autour de Hassenhausen, qui, d'après
toutes les apparences, allait être attaquée violemment. Il envoya en
même temps l'ordre au général Morand de hâter le pas, pour venir se
placer à la gauche du village.
Du côté des Prussiens, la seconde division, celle de Wartensleben,
arrivait tout essoufflée, retardée qu'elle avait été par un
encombrement de bagages qui s'était produit sur les derrières. La
division Orange arrivait aussi à perte d'haleine, long-temps retenue
par la même cause. Le défaut d'habitude de la guerre rendait chez
cette armée les mouvements lents, décousus, embarrassés.
[En marge: Attaque furieuse contre le village de Hassenhausen.]
[En marge: Le duc de Brunswick et le maréchal de Mollendorf
mortellement blessés à l'attaque de Hassenhausen.]
[En marge: Arrivée en ligne de la division Orange.]
Le moment était venu où le combat devait s'engager avec fureur. La
division Wartensleben se dirigea vers la gauche de Hassenhausen,
tandis que la division Schmettau, conduite avec vigueur par les
officiers prussiens, s'avança devant Hassenhausen même, puis replia
ses deux ailes autour de ce village, afin de l'envelopper.
Heureusement trois des régiments du général Gudin s'y étaient jetés.
Le 85e, qui en occupait le front, se comporta dans cette journée avec
une valeur héroïque. Refoulé dans l'intérieur du village, il en
barrait le passage avec une invincible fermeté, répondant par un feu
continu et adroitement dirigé à la masse épouvantable des feux
prussiens. Ce régiment avait déjà perdu la moitié de son effectif
qu'il tenait ferme sans s'ébranler. Pendant ce temps, la division
Wartensleben profitant de ce que la division Morand n'avait pas encore
occupé la gauche de Hassenhausen, menaçait de tourner le village en se
faisant précéder par une immense cavalerie. À cette vue, le général
Gudin avait déployé le quatrième de ses régiments, le 12e, à la gauche
de Hassenhausen, pour empêcher qu'il ne fût débordé. Il était évident
à tous les yeux que, sur ce terrain découvert, le village de
Hassenhausen étant le seul appui des uns, le seul obstacle des autres,
on devait se le disputer avec acharnement. Le brave général Schmettau,
à la tête de ses fantassins, reçut un coup de feu qui l'obligea de se
retirer. Le duc de Brunswick, en voyant l'opiniâtre résistance des
Français, éprouvait un secret désespoir, et croyait toucher à la
catastrophe, dont le pressentiment assiégeait depuis un mois son âme
attristée. Ce vieux guerrier, hésitant dans le conseil, jamais au feu,
veut se mettre lui-même à la tête des grenadiers prussiens, et les
conduire à l'assaut de Hassenhausen, en suivant un pli de terrain, qui
se trouve à côté de la chaussée, et par lequel on peut parvenir plus
sûrement au village. Tandis qu'il les exhorte et leur montre le
chemin, un biscaïen l'atteint au visage, et lui fait une blessure
mortelle. On l'emmène, après avoir jeté un mouchoir sur sa figure,
pour que l'armée ne reconnaisse pas l'illustre blessé. À cette
nouvelle, une noble fureur s'empare de l'état-major prussien. Le
respectable Mollendorf ne veut pas survivre à cette journée: il
s'avance, et il est à son tour mortellement frappé. Le roi, les
princes se portent au danger comme les derniers des soldats. Le roi a
un cheval tué sans quitter le feu. La division Orange arrive enfin. On
la partage en deux brigades, l'une va soutenir la division
Wartensleben à la gauche de Hassenhausen (gauche des Français), pour
essayer de faire tomber la position, en la tournant; l'autre va
remplir à droite l'espace que la division Schmettau a laissé vacant,
pour se jeter sur Hassenhausen. Cette seconde brigade doit surtout
arrêter la division Friant, qui commence à gagner du terrain sur le
flanc de l'armée prussienne.
[En marge: Arrivée en ligne de la division Morand.]
[En marge: Rude engagement de la division Morand contre une grande
partie de l'armée prussienne.]
[En marge: Attaque de toute la cavalerie prussienne contre la division
Morand.]
[En marge: Fermeté de l'infanterie du général Morand.]
[En marge: La division Morand, en se portant en avant, décide un
mouvement général de retraite dans toute l'armée prussienne.]