était dans une complète ignorance du sort qui l'attendait. Toujours
persuadé que le gros de l'armée française, au lieu de s'arrêter devant
Iéna, courait sur Leipzig et Dresde, il supposait qu'il aurait tout au
plus affaire aux corps des maréchaux Lannes et Augereau, lesquels,
ayant passé la Saale, après le combat de Saalfeld, devaient, selon
lui, se montrer entre Iéna et Weimar, comme s'ils fussent descendus
des hauteurs de la forêt de Thuringe. Dans cette idée, ne songeant pas
à faire front vers Iéna, il n'avait opposé de ce côté que le corps du
général Tauenzien, et avait rangé son armée le long de la route d'Iéna
à Weimar. Sa gauche composée des Saxons gardait le sommet de la
_Schnecke_, sa droite s'étendait jusqu'à Weimar, et se liait au corps
du général Ruchel. Cependant le feu de tirailleurs qu'on entendait sur
le Landgrafenberg ayant répandu une sorte d'émoi, et le général
Tauenzien demandant du secours, le prince de Hohenlohe fit prendre les
armes à la brigade saxonne de Cerrini, à la brigade prussienne de
Sanitz, à plusieurs escadrons de cavalerie, et dirigea ces forces vers
le Landgrafenberg, pour en chasser les Français, qu'il croyait à peine
établis sur ce point. Au moment où il allait exécuter cette
résolution, le colonel de Massenbach lui apporta de la part du duc de
Brunswick l'ordre réitéré de n'engager aucune action sérieuse, de se
borner à bien garder les passages de la Saale, et surtout celui de
Dornbourg qui inspirait des inquiétudes, parce qu'on y avait aperçu
quelques troupes légères. Le prince de Hohenlohe, devenu le plus
obéissant des lieutenants, lorsqu'il aurait fallu ne pas l'être,
s'arrêta tout à coup devant ces injonctions du quartier général. Il
était singulier néanmoins, pour obtempérer à l'ordre de ne pas engager
une bataille, d'abandonner le débouché par lequel on devait le
lendemain en recevoir une désastreuse. Quoi qu'il en soit, renonçant à
reprendre le Landgrafenberg, il se contenta d'envoyer la brigade
saxonne Cerrini au général Tauenzien, et de placer à Nerkwitz, en face
de Dornbourg, sous les ordres du général Holzendorf, la brigade
prussienne Sanitz, les fusiliers de Pelet, un bataillon de
Schimmelpfennig, enfin plusieurs détachements de cavalerie et
d'artillerie. Il expédia quelques chevaux-légers à Dornbourg même,
pour savoir ce qui s'y passait. Le prince de Hohenlohe s'en tint à ces
dispositions; il revint à son quartier général de Capellendorf, près
de Weimar, se disant qu'avec 50 mille hommes, et même 70 mille en
comptant le corps de Ruchel, gardé vers Dornbourg par le général
Holzendorf, vers Iéna par le général Tauenzien, faisant front vers la
chaussée d'Iéna à Weimar, il punirait les deux maréchaux Lannes et
Augereau de leur audace, s'ils osaient l'attaquer avec les 30 ou 40
mille Français dont ils pouvaient disposer, et rétablirait l'honneur
des armes prussiennes gravement compromis à Schleitz et à Saalfeld.
[En marge: Bataille d'Iéna, livrée le 14 octobre.]
[En marge: Les divisions Suchet et Gazan s'avancent à travers un
brouillard épais, et s'emparent des villages de Closewitz et de
Cospoda.]
[En marge: Défaite du corps du général Tauenzien.]
Napoléon, debout avant le jour, donnait ses dernières instructions à
ses lieutenants, et faisait prendre les armes à ses soldats. La nuit
était froide, la campagne couverte au loin d'un brouillard épais,
comme celui qui enveloppa pendant quelques heures le champ de bataille
d'Austerlitz. Escorté par des hommes portant des torches, Napoléon
parcourut le front des troupes, parla aux officiers et aux soldats,
leur expliqua la position des deux armées, leur démontra que les
Prussiens étaient aussi compromis que les Autrichiens l'année
précédente, que, vaincus dans cette journée, ils seraient coupés de
l'Elbe et de l'Oder, séparés des Russes, et réduits à livrer aux
Français la monarchie prussienne tout entière; que, dans une telle
situation, le corps français qui se laisserait battre, ferait échouer
les plus vastes desseins, et se déshonorerait à jamais. Il les engagea
fort à se tenir en garde contre la cavalerie prussienne, et à la
recevoir en carré avec leur fermeté ordinaire. Les cris: En avant!
Vive l'Empereur! accueillirent partout ses paroles. Quoique le
brouillard fût épais, à travers son épaisseur même, les avant-postes
ennemis aperçurent la lueur des torches, entendirent les cris de joie
de nos soldats, et allèrent donner l'alarme au général Tauenzien. Le
corps de Lannes s'ébranlait en ce moment au signal de Napoléon. La
division Suchet, partagée en trois brigades, s'avançait la première.
La brigade Claparède, composée du 17e léger et d'un bataillon d'élite,
marchait en tête, déployée sur une seule ligne. Sur les ailes de cette
ligne, et pour la garantir des attaques de la cavalerie, les 34e et
40e régiments, formant la seconde brigade, étaient disposés en colonne
serrée. La brigade Vedel déployée fermait cette espèce de carré. À
gauche de la division Suchet, mais un peu en arrière, venait la
division Gazan, rangée sur deux lignes, et précédée par son
artillerie. On s'avança ainsi en tâtonnant dans le brouillard. La
division Suchet se dirigeait sur le village de Closewitz qui était à
droite, la division Gazan se dirigeait sur le village de Cospoda qui
était à gauche. Les bataillons saxons de Frédéric-Auguste et de
Rechten, le bataillon prussien de Zweifel, apercevant à travers le
brouillard une masse en mouvement, firent feu tous ensemble. Le 17e
léger supporta ce feu, et le rendit immédiatement. On se fusilla
ainsi quelques instants, voyant la lueur, entendant le bruit de la
fusillade, mais sans se distinguer les uns les autres. Les Français,
en s'approchant, finirent par découvrir le petit bois qui entourait le
village de Closewitz. Le général Claparède s'y jeta vivement, et, à la
suite d'un combat corps à corps, l'eut bientôt emporté, ainsi que le
village de Closewitz lui-même. Après avoir privé de cet appui la ligne
du général Tauenzien, on continua de marcher sous les balles qui
partaient du sein de cette brume épaisse. La division Gazan, de son
côté, déborda le village de Cospoda, et s'y établit. Entre ces deux
villages, mais un peu plus loin, se trouvait un petit hameau, celui de
Lutzenrode, occupé par les fusiliers d'Erichsen. La division Gazan
l'enleva également, et on put alors se déployer plus à l'aise. En ce
moment, les deux divisions de Lannes essuyèrent de nouvelles décharges
d'artillerie et de mousqueterie. C'étaient les grenadiers saxons de la
brigade Cerrini, qui, après avoir recueilli les avant-postes du
général Tauenzien, se reportaient en avant, et exécutaient leurs feux
de bataillon avec autant d'ensemble que s'ils avaient été sur un champ
de manoeuvre. Le 17e léger, qui tenait la tête de la division Suchet,
ayant épuisé ses cartouches, on le fit passer sur les derrières. Le
34e prit sa place, entretint le feu quelque temps, puis joignit les
grenadiers saxons à la baïonnette, et les rompit. La déroute ayant
bientôt gagné le corps entier du général Tauenzien, les divisions
Gazan et Suchet ramassèrent une vingtaine de canons et beaucoup de
fuyards. À partir du Landgrafenberg, les plateaux ondulés sur lesquels
on venait de se déployer, allaient, comme nous l'avons dit, en
s'inclinant vers la petite vallée de l'Ilm. On marchait donc vite, sur
un terrain en pente, et à la suite d'un ennemi en fuite. Dans ce
mouvement rapide on déborda deux bataillons de Cerrini, ainsi que les
fusiliers de Pelet, restés aux environs de Closewitz. Ces troupes
furent rejetées pour le reste de la journée vers le général
Holzendorf, commis la veille à la garde du débouché de Dornbourg.
[En marge: Napoléon ayant acquis l'espace nécessaire au déploiement de
son armée, suspend l'action pour donner à ses autres colonnes le temps
d'arriver.]
Cette action n'avait pas duré deux heures. Il en était neuf, et
Napoléon avait dès lors réalisé la première partie de son plan, qui
consistait à s'emparer de l'espace nécessaire au déploiement de son
armée. Au même instant, ses instructions s'exécutaient sur tous les
points avec une ponctualité remarquable. Vers la gauche, le maréchal
Augereau, après avoir dirigé la division Heudelet ainsi que son
artillerie et sa cavalerie dans le fond du Mühlthal, sur la grande
route de Weimar, gravissait avec la division Desjardins les revers du
Landgrafenberg, et venait former sur les plateaux la gauche de la
division Gazan. Vers la droite, le maréchal Soult, dont une seule
division était arrivée, celle du général Saint-Hilaire, s'élevait de
Löbstedt sur les derrières de Closewitz, en face des positions de
Nerkwitz et d'Alten-Göne, occupées par les débris du corps de
Tauenzien, et par le détachement du général Holzendorf. Le maréchal
Ney, impatient d'assister à la bataille, avait détaché de son corps un
bataillon de voltigeurs, un bataillon de grenadiers, le 25e léger,
deux régiments de cavalerie, et avec cette troupe d'élite il avait
pris les devants. Il entrait dans Iéna à l'heure même où s'achevait
le premier acte de la journée. Murat enfin, revenant au galop avec les
dragons et les cuirassiers des reconnaissances exécutées sur la basse
Saale, remontait vers Iéna à perte d'haleine. Napoléon résolut donc de
s'arrêter quelques instants sur le terrain conquis, pour laisser à ses
troupes le temps d'arriver en ligne.
[En marge: Le prince de Hohenlohe averti du danger par la déroute du
général Tauenzien, range son armée en bataille.]
Sur ces entrefaites, les fuyards du général Tauenzien avaient donné
l'éveil au camp entier des Prussiens. Au bruit du canon, le prince de
Hohenlohe était accouru sur la route de Weimar, où campait
l'infanterie prussienne, ne croyant pas encore à une action générale,
et se plaignant de ce qu'on fatiguât les troupes par une prise d'armes
inutile. Bientôt détrompé, il prit ses mesures pour livrer bataille.
Sachant que les Français avaient passé la Saale à Saalfeld, il s'était
attendu à les voir paraître entre Iéna et Weimar, et il avait rangé
son armée le long de la route qui va de l'une à l'autre de ces villes.
Cette conjecture ne se réalisant pas, il fallait changer ses
dispositions: il le fit avec promptitude et résolution. Il envoya le
gros de l'infanterie prussienne, sous les ordres du général Grawert,
pour occuper les positions abandonnées du général Tauenzien. Il laissa
vers la _Schnecke_, qui allait former sa droite, la division
Niesemeuschel, composée des deux brigades saxonnes Burgsdorf et
Nehroff, du bataillon prussien Boguslawski, et d'une nombreuse
artillerie, avec ordre de défendre jusqu'à la dernière extrémité les
rampes par lesquelles la route de Weimar s'élève sur les plateaux. Il
leur donna, pour les seconder, la brigade Cerrini ralliée et renforcée
de quatre bataillons saxons. En arrière de son centre, il plaça une
réserve de cinq bataillons sous le général Dyherrn, pour appuyer le
général Grawert. Il fit rallier à quelque distance du champ de
bataille et pourvoir de munitions les débris du corps de Tauenzien.
Quant à sa gauche, il prescrivit au général Holzendorf de se porter en
avant, s'il le pouvait, pour tomber sur la droite des Français pendant
qu'il s'efforcerait lui-même de les arrêter de front. Il adressa au
général Ruchel l'avis de ce qui se passait, et la prière d'accélérer
sa marche. Enfin il courut de sa personne avec la cavalerie prussienne
et l'artillerie attelée, à la rencontre des Français, afin de les
contenir, et de protéger la formation de l'infanterie du général
Grawert.
[En marge: Renouvellement de l'action vers les dix heures du matin.]
[En marge: Le maréchal Ney s'engage avant l'ordre de l'Empereur, et se
trouve aux prises avec une grande partie de l'armée prussienne.]
Il était environ dix heures, et l'action du matin, interrompue depuis
une heure, allait recommencer plus vivement. Tandis qu'à droite, le
maréchal Soult, débouchant de Löbstedt, gravissait les hauteurs avec
la division Saint-Hilaire, tandis qu'au centre le maréchal Lannes,
avec les divisions Suchet et Gazan, se déployait sur les plateaux
conquis le matin, et qu'à gauche, le maréchal Augereau, s'élevant du
fond du Mühlthal, avait gagné le village d'Iserstedt, le maréchal Ney,
dans son ardeur de combattre, s'était avancé avec ses trois mille
hommes d'élite, caché par le brouillard, et avait pris place entre
Lannes et Augereau, en face du village de Vierzehn-Heiligen, qui
occupait le milieu du champ de bataille. Il arrivait au moment même où
le prince de Hohenlohe accourait à la tête de la cavalerie prussienne.
Se trouvant tout à coup en face de l'ennemi, il s'engage avant que
l'Empereur ait ordonné la reprise de l'action. L'artillerie à cheval
du prince de Hohenlohe s'étant déjà mise en batterie, Ney lance sur
cette artillerie le 10e de chasseurs. Ce régiment profitant d'un petit
bouquet de bois pour se former, en débouche au galop, s'élève par sa
droite sur le flanc de l'artillerie prussienne, sabre les canonniers,
et enlève sept pièces de canon, sous le feu de toute la ligne ennemie.
Mais une masse de cuirassiers prussiens fond sur lui, et il est obligé
de se retirer précipitamment. Ney lance alors le 3e de hussards. Ce
régiment manoeuvre comme avait fait le 10e de chasseurs, profite du
bouquet de bois pour se former, s'élève sur le flanc des cuirassiers,
puis se rabat soudainement sur eux, les met en désordre, et les force
à se retirer. Ce n'était pas assez toutefois de deux régiments de
cavalerie légère pour tenir tête à trente escadrons de dragons et de
cuirassiers. Nos chasseurs et nos hussards sont bientôt obligés de
chercher un abri derrière notre infanterie. Le maréchal Ney porte
alors en avant le bataillon de grenadiers et le bataillon de
voltigeurs qu'il avait amenés, les forme en deux carrés, puis, se
plaçant lui-même dans l'un des deux, les oppose aux charges de la
cavalerie prussienne. Il laisse approcher les cuirassiers ennemis
jusqu'à vingt pas de ses baïonnettes, et les terrifie par l'aspect
d'une infanterie immobile qui a réservé ses feux. À son signal, une
décharge à bout portant couvre le terrain de morts et de blessés.
Plusieurs fois assaillis, ces deux carrés demeurent inébranlables.
[En marge: Contenance héroïque du maréchal Ney.]
[En marge: Lannes avec son corps arrive au secours du maréchal Ney.]
Napoléon, sur la hauteur du Landgrafenberg, avait été fort étonné
d'entendre recommencer le feu sans son ordre. Il avait appris avec
plus d'étonnement encore que le maréchal Ney, qu'il supposait en
arrière, était aux prises avec les Prussiens. Il accourt fort
mécontent, et arrivé près de Vierzehn-Heiligen aperçoit de la hauteur
le maréchal Ney qui se défendait, au milieu de deux faibles carrés,
contre toute la cavalerie prussienne. Cette contenance héroïque était
faite pour dissiper tout mécontentement. Napoléon envoie le général
Bertrand avec deux régiments de cavalerie légère, les seuls qu'il eût
sous la main en l'absence de Murat, pour contribuer à dégager le
maréchal Ney, et ordonne à Lannes d'avancer avec son infanterie.
L'intrépide Ney, en attendant qu'on le dégage, ne se déconcerte pas.
Tandis qu'il renouvelle avec quatre régiments à cheval les charges de
sa cavalerie, il porte le 25e d'infanterie légère à sa gauche, afin de
s'appuyer au bois d'Iserstedt, qu'Augereau s'efforçait d'atteindre de
son côté; il fait avancer le bataillon de grenadiers jusqu'au petit
bois qui avait protégé ses chasseurs, et lance le bataillon de
voltigeurs sur le village de Vierzehn-Heiligen, pour s'en emparer.
Mais au même instant Lannes venant à son secours, jette dans ce
village de Vierzehn-Heiligen le 21e régiment d'infanterie légère, et,
se mettant de sa personne à la tête des 100e, 103e, 34e, 64e, 88e de
ligne, il débouche en face de l'infanterie prussienne du général
Grawert. Celle-ci se déploie devant le village de Vierzehn-Heiligen,
avec une régularité de mouvement due à de longs exercices. Elle se
range en bataille, et commence un feu de mousqueterie régulier et
terrible. Les trois petits détachements de Ney souffrent cruellement;
mais Lannes, s'élevant sur la droite de l'infanterie du général
Grawert, tâche de la déborder, malgré les charges répétées de la
cavalerie du prince de Hohenlohe qui vient l'assaillir dans sa marche.
[En marge: Efforts du prince de Hohenlohe pour s'emparer de
Vierzehn-Heiligen.]
[En marge: Napoléon, en voyant arriver le reste de ses colonnes,
ébranle la garde, et donne l'impulsion décisive.]
[En marge: Déroute de l'armée prussienne.]
Le prince de Hohenlohe soutient bravement ses troupes au milieu du
danger. Le régiment de Sanitz se débande, il le reforme sous le feu.
Il veut ensuite faire enlever à la baïonnette par le régiment de
Zastrow le village de Vierzehn-Heiligen, espérant par là décider la
victoire. Cependant on lui annonce que d'autres colonnes ennemies
commencent à paraître, que le général Holzendorf, aux prises avec des
forces supérieures, ne se trouve pas en mesure de le seconder, que le
général Ruchel toutefois est près de le joindre avec son corps
d'armée. Il juge alors qu'il convient d'attendre ce puissant secours,
et fait couvrir d'obus le village de Vierzehn-Heiligen, voulant
l'attaquer par les flammes, avant de l'attaquer avec ses baïonnettes.
Il envoie en même temps officiers sur officiers au général Ruchel,
pour le presser d'accourir, et lui promettre la victoire s'il arrive
en temps utile, car, selon lui, les Français sont sur le point de
reculer. Vaine illusion d'un courage bouillant mais aveugle! À cette
heure, la fortune en décide autrement. Augereau débouche enfin à
travers le bois d'Iserstedt avec la division Desjardins, dégage la
gauche de Ney, et commence à échanger des coups de fusil avec les
Saxons, qui défendent la _Schnecke_, tandis que le général Heudelet
les attaque en colonne, sur la grande route d'Iéna à Weimar. De
l'autre côté du champ de bataille le corps du maréchal Soult, après
avoir chassé du bois de Closewitz les restes de la brigade Cerrini,
ainsi que les fusiliers de Pelet, et rejeté au loin le détachement de
Holzendorf, fait entendre son canon sur le flanc des Prussiens.
Napoléon, voyant le progrès de ses deux ailes, et apprenant l'arrivée
des troupes restées en arrière, ne craint plus d'engager toutes les
forces présentes sur le terrain, la garde comprise, et donne l'ordre
de se porter en avant. Une impulsion irrésistible se communique à la
ligne entière. On pousse devant soi les Prussiens rompus; on les
culbute sur ce terrain incliné, qui descend du Landgrafenberg vers la
vallée de l'Ilm. Le régiment de Hohenlohe et les grenadiers de Hahn de
la division Grawert, sont presque entièrement détruits par le feu ou
par la baïonnette. Le général Grawert lui-même est gravement blessé,
pendant qu'il dirige son infanterie. Aucun corps ne tient plus. La
brigade Cerrini mitraillée recule sur la réserve Dyherrn, qui oppose
en vain ses cinq bataillons au mouvement des Français. Bientôt
découverte, cette réserve se voit abordée, enveloppée de toutes parts
et réduite à se débander. Le corps de Tauenzien, rallié un instant et
ramené au feu par le prince de Hohenlohe, est entraîné comme les
autres dans la déroute générale. La cavalerie prussienne, profitant de
l'absence de la grosse cavalerie française, fournit des charges pour
couvrir son infanterie rompue; mais nos chasseurs et nos hussards lui
tiennent tête, et, bien que ramenés plusieurs fois, reviennent sans
cesse à la charge, soutenus, enivrés par la victoire. Un affreux
carnage suit cette retraite en désordre. On fait à chaque pas des
prisonniers; on enlève l'artillerie par batteries entières.
[En marge: Arrivée en ligne du corps du général Ruchel.]
[En marge: Désastre du corps du général Ruchel.]
Dans ce grand péril survient enfin, mais trop tard, le général Ruchel.
Il marche sur deux lignes d'infanterie, ayant à gauche la cavalerie
appartenant à son corps, et à droite la cavalerie saxonne, commandée
par le brave général Zeschwitz, qui était venu spontanément prendre
cette position. Il gravit au pas ces plateaux, inclinés du
Landgrafenberg à l'Ilm. Tandis qu'il monte, autour de lui descendent
comme un torrent les Prussiens et les Français, les uns poursuivis par
les autres. Il est ainsi accueilli par une sorte de tempête, dès son
apparition sur le champ de bataille. Pendant qu'il s'avance, le coeur
navré à la vue de ce désastre, les Français se précipitent sur lui
avec l'impétuosité de la victoire. La cavalerie qui couvrait son flanc
gauche est dispersée la première. Cet infortuné général, ami peu sage
mais ardent de son pays, s'offre de sa personne au premier choc. Il
est frappé d'une balle au milieu de la poitrine, et emporté mourant
dans les bras de ses soldats. Son infanterie, privée de la cavalerie
qui la couvrait, se voit attaquée en flanc par les troupes du maréchal
Soult, et menacée de front par celles des maréchaux Lannes et Ney. Les
bataillons placés à l'extrême gauche de la ligne, saisis de terreur,
se débandent, et entraînent dans leur fuite le reste du corps d'armée.
Pour surcroît d'infortune, les dragons et les cuirassiers français
arrivent au galop, sous la conduite de Murat, impatients de prendre
part à la bataille. Ils entourent ces malheureux bataillons débandés,
sabrent ceux qui essayent de tenir, et poursuivent les autres
jusqu'aux bords de l'Ilm, où ils font une grande quantité de
prisonniers.
[En marge: Les troupes saxonnes sont enveloppées et prises.]
Il ne restait sur le champ de bataille que les deux brigades saxonnes
Burgsdorf et Nehroff, lesquelles, après avoir honorablement défendu la
_Schnecke_, contre les divisions Heudelet et Desjardins du corps
d'Augereau, avaient été forcées dans leur position par l'adresse des
tirailleurs français, et opéraient leur retraite, disposées en deux
carrés. Ces carrés présentaient trois faces d'infanterie et une
d'artillerie, celle-ci formant la face en arrière. Les deux brigades
saxonnes se retiraient, tour à tour s'arrêtant, faisant feu de leurs
canons, et puis reprenant leur marche. L'artillerie d'Augereau les
suivait en leur envoyant des boulets; une nuée de tirailleurs
français, courant après elles, les harcelait à coups de fusil. Murat,
qui venait de culbuter les restes du corps de Ruchel, se rejette sur
les deux brigades saxonnes, et les fait charger à outrance par ses
dragons et ses cuirassiers. Les dragons abordent la première sans y
entrer; mais ils reviennent à la charge, y pénètrent et l'enfoncent.
Le général d'Hautpoul avec les cuirassiers attaque la seconde, la
rompt, et y commet les ravages qu'une cavalerie victorieuse exerce sur
une infanterie rompue. Ces infortunés n'ont d'autre ressource que de
se rendre prisonniers. Le bataillon prussien Boguslawski est enfoncé à
son tour, et traité comme les autres. Le brave général Zeschwitz, qui
était accouru avec la cavalerie saxonne au secours de son infanterie,
fait de vains efforts pour la soutenir; il est ramené, et forcé de
céder à la déroute générale.
[En marge: Affreuse déroute de l'armée prussienne.]
Murat rallie ses escadrons, et court vers Weimar pour recueillir de
nouveaux trophées. À quelque distance de cette ville se trouvaient
réunis pêle-mêle, des détachements d'infanterie, de cavalerie,
d'artillerie, au sommet d'une descente longue et rapide, que forme la
grande route, pour joindre le fond de la vallée de l'Ilm. Ces troupes,
confusément accumulées, étaient appuyées à un petit bois, qu'on
appelle le bois de Webicht. Tout à coup apparaissent les casques
brillants de la cavalerie française. Quelques coups de fusil partent
instinctivement de cette foule éperdue. À ce signal, la masse, saisie
de terreur, se précipite sur la descente qui aboutit à Weimar:
fantassins, cavaliers, artilleurs, tous se jettent les uns sur les
autres dans ce gouffre. Nouveau désastre, et bien digne de pitié!
Murat lance une partie de ses dragons, qui poussent à coups de pointe
cette cohue épouvantée, et la poursuivent jusque dans les rues de
Weimar. Avec les autres, il fait un détour, dépasse Weimar, et coupe
la retraite aux fuyards, qui se rendent par milliers.
[En marge: Horrible spectacle que présente les villes d'Iéna et de
Weimar.]