Pendant que Napoléon faisait ces dispositions, le prince de Hohenlohe

était dans une complète ignorance du sort qui l'attendait. Toujours

persuadé que le gros de l'armée française, au lieu de s'arrêter devant

Iéna, courait sur Leipzig et Dresde, il supposait qu'il aurait tout au

plus affaire aux corps des maréchaux Lannes et Augereau, lesquels,

ayant passé la Saale, après le combat de Saalfeld, devaient, selon

lui, se montrer entre Iéna et Weimar, comme s'ils fussent descendus

des hauteurs de la forêt de Thuringe. Dans cette idée, ne songeant pas

à faire front vers Iéna, il n'avait opposé de ce côté que le corps du

général Tauenzien, et avait rangé son armée le long de la route d'Iéna

à Weimar. Sa gauche composée des Saxons gardait le sommet de la

_Schnecke_, sa droite s'étendait jusqu'à Weimar, et se liait au corps

du général Ruchel. Cependant le feu de tirailleurs qu'on entendait sur

le Landgrafenberg ayant répandu une sorte d'émoi, et le général

Tauenzien demandant du secours, le prince de Hohenlohe fit prendre les

armes à la brigade saxonne de Cerrini, à la brigade prussienne de

Sanitz, à plusieurs escadrons de cavalerie, et dirigea ces forces vers

le Landgrafenberg, pour en chasser les Français, qu'il croyait à peine

établis sur ce point. Au moment où il allait exécuter cette

résolution, le colonel de Massenbach lui apporta de la part du duc de

Brunswick l'ordre réitéré de n'engager aucune action sérieuse, de se

borner à bien garder les passages de la Saale, et surtout celui de

Dornbourg qui inspirait des inquiétudes, parce qu'on y avait aperçu

quelques troupes légères. Le prince de Hohenlohe, devenu le plus

obéissant des lieutenants, lorsqu'il aurait fallu ne pas l'être,

s'arrêta tout à coup devant ces injonctions du quartier général. Il

était singulier néanmoins, pour obtempérer à l'ordre de ne pas engager

une bataille, d'abandonner le débouché par lequel on devait le

lendemain en recevoir une désastreuse. Quoi qu'il en soit, renonçant à

reprendre le Landgrafenberg, il se contenta d'envoyer la brigade

saxonne Cerrini au général Tauenzien, et de placer à Nerkwitz, en face

de Dornbourg, sous les ordres du général Holzendorf, la brigade

prussienne Sanitz, les fusiliers de Pelet, un bataillon de

Schimmelpfennig, enfin plusieurs détachements de cavalerie et

d'artillerie. Il expédia quelques chevaux-légers à Dornbourg même,

pour savoir ce qui s'y passait. Le prince de Hohenlohe s'en tint à ces

dispositions; il revint à son quartier général de Capellendorf, près

de Weimar, se disant qu'avec 50 mille hommes, et même 70 mille en

comptant le corps de Ruchel, gardé vers Dornbourg par le général

Holzendorf, vers Iéna par le général Tauenzien, faisant front vers la

chaussée d'Iéna à Weimar, il punirait les deux maréchaux Lannes et

Augereau de leur audace, s'ils osaient l'attaquer avec les 30 ou 40

mille Français dont ils pouvaient disposer, et rétablirait l'honneur

des armes prussiennes gravement compromis à Schleitz et à Saalfeld.

[En marge: Bataille d'Iéna, livrée le 14 octobre.]

[En marge: Les divisions Suchet et Gazan s'avancent à travers un

brouillard épais, et s'emparent des villages de Closewitz et de

Cospoda.]

[En marge: Défaite du corps du général Tauenzien.]

Napoléon, debout avant le jour, donnait ses dernières instructions à

ses lieutenants, et faisait prendre les armes à ses soldats. La nuit

était froide, la campagne couverte au loin d'un brouillard épais,

comme celui qui enveloppa pendant quelques heures le champ de bataille

d'Austerlitz. Escorté par des hommes portant des torches, Napoléon

parcourut le front des troupes, parla aux officiers et aux soldats,

leur expliqua la position des deux armées, leur démontra que les

Prussiens étaient aussi compromis que les Autrichiens l'année

précédente, que, vaincus dans cette journée, ils seraient coupés de

l'Elbe et de l'Oder, séparés des Russes, et réduits à livrer aux

Français la monarchie prussienne tout entière; que, dans une telle

situation, le corps français qui se laisserait battre, ferait échouer

les plus vastes desseins, et se déshonorerait à jamais. Il les engagea

fort à se tenir en garde contre la cavalerie prussienne, et à la

recevoir en carré avec leur fermeté ordinaire. Les cris: En avant!

Vive l'Empereur! accueillirent partout ses paroles. Quoique le

brouillard fût épais, à travers son épaisseur même, les avant-postes

ennemis aperçurent la lueur des torches, entendirent les cris de joie

de nos soldats, et allèrent donner l'alarme au général Tauenzien. Le

corps de Lannes s'ébranlait en ce moment au signal de Napoléon. La

division Suchet, partagée en trois brigades, s'avançait la première.

La brigade Claparède, composée du 17e léger et d'un bataillon d'élite,

marchait en tête, déployée sur une seule ligne. Sur les ailes de cette

ligne, et pour la garantir des attaques de la cavalerie, les 34e et

40e régiments, formant la seconde brigade, étaient disposés en colonne

serrée. La brigade Vedel déployée fermait cette espèce de carré. À

gauche de la division Suchet, mais un peu en arrière, venait la

division Gazan, rangée sur deux lignes, et précédée par son

artillerie. On s'avança ainsi en tâtonnant dans le brouillard. La

division Suchet se dirigeait sur le village de Closewitz qui était à

droite, la division Gazan se dirigeait sur le village de Cospoda qui

était à gauche. Les bataillons saxons de Frédéric-Auguste et de

Rechten, le bataillon prussien de Zweifel, apercevant à travers le

brouillard une masse en mouvement, firent feu tous ensemble. Le 17e

léger supporta ce feu, et le rendit immédiatement. On se fusilla

ainsi quelques instants, voyant la lueur, entendant le bruit de la

fusillade, mais sans se distinguer les uns les autres. Les Français,

en s'approchant, finirent par découvrir le petit bois qui entourait le

village de Closewitz. Le général Claparède s'y jeta vivement, et, à la

suite d'un combat corps à corps, l'eut bientôt emporté, ainsi que le

village de Closewitz lui-même. Après avoir privé de cet appui la ligne

du général Tauenzien, on continua de marcher sous les balles qui

partaient du sein de cette brume épaisse. La division Gazan, de son

côté, déborda le village de Cospoda, et s'y établit. Entre ces deux

villages, mais un peu plus loin, se trouvait un petit hameau, celui de

Lutzenrode, occupé par les fusiliers d'Erichsen. La division Gazan

l'enleva également, et on put alors se déployer plus à l'aise. En ce

moment, les deux divisions de Lannes essuyèrent de nouvelles décharges

d'artillerie et de mousqueterie. C'étaient les grenadiers saxons de la

brigade Cerrini, qui, après avoir recueilli les avant-postes du

général Tauenzien, se reportaient en avant, et exécutaient leurs feux

de bataillon avec autant d'ensemble que s'ils avaient été sur un champ

de manoeuvre. Le 17e léger, qui tenait la tête de la division Suchet,

ayant épuisé ses cartouches, on le fit passer sur les derrières. Le

34e prit sa place, entretint le feu quelque temps, puis joignit les

grenadiers saxons à la baïonnette, et les rompit. La déroute ayant

bientôt gagné le corps entier du général Tauenzien, les divisions

Gazan et Suchet ramassèrent une vingtaine de canons et beaucoup de

fuyards. À partir du Landgrafenberg, les plateaux ondulés sur lesquels

on venait de se déployer, allaient, comme nous l'avons dit, en

s'inclinant vers la petite vallée de l'Ilm. On marchait donc vite, sur

un terrain en pente, et à la suite d'un ennemi en fuite. Dans ce

mouvement rapide on déborda deux bataillons de Cerrini, ainsi que les

fusiliers de Pelet, restés aux environs de Closewitz. Ces troupes

furent rejetées pour le reste de la journée vers le général

Holzendorf, commis la veille à la garde du débouché de Dornbourg.

[En marge: Napoléon ayant acquis l'espace nécessaire au déploiement de

son armée, suspend l'action pour donner à ses autres colonnes le temps

d'arriver.]

Cette action n'avait pas duré deux heures. Il en était neuf, et

Napoléon avait dès lors réalisé la première partie de son plan, qui

consistait à s'emparer de l'espace nécessaire au déploiement de son

armée. Au même instant, ses instructions s'exécutaient sur tous les

points avec une ponctualité remarquable. Vers la gauche, le maréchal

Augereau, après avoir dirigé la division Heudelet ainsi que son

artillerie et sa cavalerie dans le fond du Mühlthal, sur la grande

route de Weimar, gravissait avec la division Desjardins les revers du

Landgrafenberg, et venait former sur les plateaux la gauche de la

division Gazan. Vers la droite, le maréchal Soult, dont une seule

division était arrivée, celle du général Saint-Hilaire, s'élevait de

Löbstedt sur les derrières de Closewitz, en face des positions de

Nerkwitz et d'Alten-Göne, occupées par les débris du corps de

Tauenzien, et par le détachement du général Holzendorf. Le maréchal

Ney, impatient d'assister à la bataille, avait détaché de son corps un

bataillon de voltigeurs, un bataillon de grenadiers, le 25e léger,

deux régiments de cavalerie, et avec cette troupe d'élite il avait

pris les devants. Il entrait dans Iéna à l'heure même où s'achevait

le premier acte de la journée. Murat enfin, revenant au galop avec les

dragons et les cuirassiers des reconnaissances exécutées sur la basse

Saale, remontait vers Iéna à perte d'haleine. Napoléon résolut donc de

s'arrêter quelques instants sur le terrain conquis, pour laisser à ses

troupes le temps d'arriver en ligne.

[En marge: Le prince de Hohenlohe averti du danger par la déroute du

général Tauenzien, range son armée en bataille.]

Sur ces entrefaites, les fuyards du général Tauenzien avaient donné

l'éveil au camp entier des Prussiens. Au bruit du canon, le prince de

Hohenlohe était accouru sur la route de Weimar, où campait

l'infanterie prussienne, ne croyant pas encore à une action générale,

et se plaignant de ce qu'on fatiguât les troupes par une prise d'armes

inutile. Bientôt détrompé, il prit ses mesures pour livrer bataille.

Sachant que les Français avaient passé la Saale à Saalfeld, il s'était

attendu à les voir paraître entre Iéna et Weimar, et il avait rangé

son armée le long de la route qui va de l'une à l'autre de ces villes.

Cette conjecture ne se réalisant pas, il fallait changer ses

dispositions: il le fit avec promptitude et résolution. Il envoya le

gros de l'infanterie prussienne, sous les ordres du général Grawert,

pour occuper les positions abandonnées du général Tauenzien. Il laissa

vers la _Schnecke_, qui allait former sa droite, la division

Niesemeuschel, composée des deux brigades saxonnes Burgsdorf et

Nehroff, du bataillon prussien Boguslawski, et d'une nombreuse

artillerie, avec ordre de défendre jusqu'à la dernière extrémité les

rampes par lesquelles la route de Weimar s'élève sur les plateaux. Il

leur donna, pour les seconder, la brigade Cerrini ralliée et renforcée

de quatre bataillons saxons. En arrière de son centre, il plaça une

réserve de cinq bataillons sous le général Dyherrn, pour appuyer le

général Grawert. Il fit rallier à quelque distance du champ de

bataille et pourvoir de munitions les débris du corps de Tauenzien.

Quant à sa gauche, il prescrivit au général Holzendorf de se porter en

avant, s'il le pouvait, pour tomber sur la droite des Français pendant

qu'il s'efforcerait lui-même de les arrêter de front. Il adressa au

général Ruchel l'avis de ce qui se passait, et la prière d'accélérer

sa marche. Enfin il courut de sa personne avec la cavalerie prussienne

et l'artillerie attelée, à la rencontre des Français, afin de les

contenir, et de protéger la formation de l'infanterie du général

Grawert.

[En marge: Renouvellement de l'action vers les dix heures du matin.]

[En marge: Le maréchal Ney s'engage avant l'ordre de l'Empereur, et se

trouve aux prises avec une grande partie de l'armée prussienne.]

Il était environ dix heures, et l'action du matin, interrompue depuis

une heure, allait recommencer plus vivement. Tandis qu'à droite, le

maréchal Soult, débouchant de Löbstedt, gravissait les hauteurs avec

la division Saint-Hilaire, tandis qu'au centre le maréchal Lannes,

avec les divisions Suchet et Gazan, se déployait sur les plateaux

conquis le matin, et qu'à gauche, le maréchal Augereau, s'élevant du

fond du Mühlthal, avait gagné le village d'Iserstedt, le maréchal Ney,

dans son ardeur de combattre, s'était avancé avec ses trois mille

hommes d'élite, caché par le brouillard, et avait pris place entre

Lannes et Augereau, en face du village de Vierzehn-Heiligen, qui

occupait le milieu du champ de bataille. Il arrivait au moment même où

le prince de Hohenlohe accourait à la tête de la cavalerie prussienne.

Se trouvant tout à coup en face de l'ennemi, il s'engage avant que

l'Empereur ait ordonné la reprise de l'action. L'artillerie à cheval

du prince de Hohenlohe s'étant déjà mise en batterie, Ney lance sur

cette artillerie le 10e de chasseurs. Ce régiment profitant d'un petit

bouquet de bois pour se former, en débouche au galop, s'élève par sa

droite sur le flanc de l'artillerie prussienne, sabre les canonniers,

et enlève sept pièces de canon, sous le feu de toute la ligne ennemie.

Mais une masse de cuirassiers prussiens fond sur lui, et il est obligé

de se retirer précipitamment. Ney lance alors le 3e de hussards. Ce

régiment manoeuvre comme avait fait le 10e de chasseurs, profite du

bouquet de bois pour se former, s'élève sur le flanc des cuirassiers,

puis se rabat soudainement sur eux, les met en désordre, et les force

à se retirer. Ce n'était pas assez toutefois de deux régiments de

cavalerie légère pour tenir tête à trente escadrons de dragons et de

cuirassiers. Nos chasseurs et nos hussards sont bientôt obligés de

chercher un abri derrière notre infanterie. Le maréchal Ney porte

alors en avant le bataillon de grenadiers et le bataillon de

voltigeurs qu'il avait amenés, les forme en deux carrés, puis, se

plaçant lui-même dans l'un des deux, les oppose aux charges de la

cavalerie prussienne. Il laisse approcher les cuirassiers ennemis

jusqu'à vingt pas de ses baïonnettes, et les terrifie par l'aspect

d'une infanterie immobile qui a réservé ses feux. À son signal, une

décharge à bout portant couvre le terrain de morts et de blessés.

Plusieurs fois assaillis, ces deux carrés demeurent inébranlables.

[En marge: Contenance héroïque du maréchal Ney.]

[En marge: Lannes avec son corps arrive au secours du maréchal Ney.]

Napoléon, sur la hauteur du Landgrafenberg, avait été fort étonné

d'entendre recommencer le feu sans son ordre. Il avait appris avec

plus d'étonnement encore que le maréchal Ney, qu'il supposait en

arrière, était aux prises avec les Prussiens. Il accourt fort

mécontent, et arrivé près de Vierzehn-Heiligen aperçoit de la hauteur

le maréchal Ney qui se défendait, au milieu de deux faibles carrés,

contre toute la cavalerie prussienne. Cette contenance héroïque était

faite pour dissiper tout mécontentement. Napoléon envoie le général

Bertrand avec deux régiments de cavalerie légère, les seuls qu'il eût

sous la main en l'absence de Murat, pour contribuer à dégager le

maréchal Ney, et ordonne à Lannes d'avancer avec son infanterie.

L'intrépide Ney, en attendant qu'on le dégage, ne se déconcerte pas.

Tandis qu'il renouvelle avec quatre régiments à cheval les charges de

sa cavalerie, il porte le 25e d'infanterie légère à sa gauche, afin de

s'appuyer au bois d'Iserstedt, qu'Augereau s'efforçait d'atteindre de

son côté; il fait avancer le bataillon de grenadiers jusqu'au petit

bois qui avait protégé ses chasseurs, et lance le bataillon de

voltigeurs sur le village de Vierzehn-Heiligen, pour s'en emparer.

Mais au même instant Lannes venant à son secours, jette dans ce

village de Vierzehn-Heiligen le 21e régiment d'infanterie légère, et,

se mettant de sa personne à la tête des 100e, 103e, 34e, 64e, 88e de

ligne, il débouche en face de l'infanterie prussienne du général

Grawert. Celle-ci se déploie devant le village de Vierzehn-Heiligen,

avec une régularité de mouvement due à de longs exercices. Elle se

range en bataille, et commence un feu de mousqueterie régulier et

terrible. Les trois petits détachements de Ney souffrent cruellement;

mais Lannes, s'élevant sur la droite de l'infanterie du général

Grawert, tâche de la déborder, malgré les charges répétées de la

cavalerie du prince de Hohenlohe qui vient l'assaillir dans sa marche.

[En marge: Efforts du prince de Hohenlohe pour s'emparer de

Vierzehn-Heiligen.]

[En marge: Napoléon, en voyant arriver le reste de ses colonnes,

ébranle la garde, et donne l'impulsion décisive.]

[En marge: Déroute de l'armée prussienne.]

Le prince de Hohenlohe soutient bravement ses troupes au milieu du

danger. Le régiment de Sanitz se débande, il le reforme sous le feu.

Il veut ensuite faire enlever à la baïonnette par le régiment de

Zastrow le village de Vierzehn-Heiligen, espérant par là décider la

victoire. Cependant on lui annonce que d'autres colonnes ennemies

commencent à paraître, que le général Holzendorf, aux prises avec des

forces supérieures, ne se trouve pas en mesure de le seconder, que le

général Ruchel toutefois est près de le joindre avec son corps

d'armée. Il juge alors qu'il convient d'attendre ce puissant secours,

et fait couvrir d'obus le village de Vierzehn-Heiligen, voulant

l'attaquer par les flammes, avant de l'attaquer avec ses baïonnettes.

Il envoie en même temps officiers sur officiers au général Ruchel,

pour le presser d'accourir, et lui promettre la victoire s'il arrive

en temps utile, car, selon lui, les Français sont sur le point de

reculer. Vaine illusion d'un courage bouillant mais aveugle! À cette

heure, la fortune en décide autrement. Augereau débouche enfin à

travers le bois d'Iserstedt avec la division Desjardins, dégage la

gauche de Ney, et commence à échanger des coups de fusil avec les

Saxons, qui défendent la _Schnecke_, tandis que le général Heudelet

les attaque en colonne, sur la grande route d'Iéna à Weimar. De

l'autre côté du champ de bataille le corps du maréchal Soult, après

avoir chassé du bois de Closewitz les restes de la brigade Cerrini,

ainsi que les fusiliers de Pelet, et rejeté au loin le détachement de

Holzendorf, fait entendre son canon sur le flanc des Prussiens.

Napoléon, voyant le progrès de ses deux ailes, et apprenant l'arrivée

des troupes restées en arrière, ne craint plus d'engager toutes les

forces présentes sur le terrain, la garde comprise, et donne l'ordre

de se porter en avant. Une impulsion irrésistible se communique à la

ligne entière. On pousse devant soi les Prussiens rompus; on les

culbute sur ce terrain incliné, qui descend du Landgrafenberg vers la

vallée de l'Ilm. Le régiment de Hohenlohe et les grenadiers de Hahn de

la division Grawert, sont presque entièrement détruits par le feu ou

par la baïonnette. Le général Grawert lui-même est gravement blessé,

pendant qu'il dirige son infanterie. Aucun corps ne tient plus. La

brigade Cerrini mitraillée recule sur la réserve Dyherrn, qui oppose

en vain ses cinq bataillons au mouvement des Français. Bientôt

découverte, cette réserve se voit abordée, enveloppée de toutes parts

et réduite à se débander. Le corps de Tauenzien, rallié un instant et

ramené au feu par le prince de Hohenlohe, est entraîné comme les

autres dans la déroute générale. La cavalerie prussienne, profitant de

l'absence de la grosse cavalerie française, fournit des charges pour

couvrir son infanterie rompue; mais nos chasseurs et nos hussards lui

tiennent tête, et, bien que ramenés plusieurs fois, reviennent sans

cesse à la charge, soutenus, enivrés par la victoire. Un affreux

carnage suit cette retraite en désordre. On fait à chaque pas des

prisonniers; on enlève l'artillerie par batteries entières.

[En marge: Arrivée en ligne du corps du général Ruchel.]

[En marge: Désastre du corps du général Ruchel.]

Dans ce grand péril survient enfin, mais trop tard, le général Ruchel.

Il marche sur deux lignes d'infanterie, ayant à gauche la cavalerie

appartenant à son corps, et à droite la cavalerie saxonne, commandée

par le brave général Zeschwitz, qui était venu spontanément prendre

cette position. Il gravit au pas ces plateaux, inclinés du

Landgrafenberg à l'Ilm. Tandis qu'il monte, autour de lui descendent

comme un torrent les Prussiens et les Français, les uns poursuivis par

les autres. Il est ainsi accueilli par une sorte de tempête, dès son

apparition sur le champ de bataille. Pendant qu'il s'avance, le coeur

navré à la vue de ce désastre, les Français se précipitent sur lui

avec l'impétuosité de la victoire. La cavalerie qui couvrait son flanc

gauche est dispersée la première. Cet infortuné général, ami peu sage

mais ardent de son pays, s'offre de sa personne au premier choc. Il

est frappé d'une balle au milieu de la poitrine, et emporté mourant

dans les bras de ses soldats. Son infanterie, privée de la cavalerie

qui la couvrait, se voit attaquée en flanc par les troupes du maréchal

Soult, et menacée de front par celles des maréchaux Lannes et Ney. Les

bataillons placés à l'extrême gauche de la ligne, saisis de terreur,

se débandent, et entraînent dans leur fuite le reste du corps d'armée.

Pour surcroît d'infortune, les dragons et les cuirassiers français

arrivent au galop, sous la conduite de Murat, impatients de prendre

part à la bataille. Ils entourent ces malheureux bataillons débandés,

sabrent ceux qui essayent de tenir, et poursuivent les autres

jusqu'aux bords de l'Ilm, où ils font une grande quantité de

prisonniers.

[En marge: Les troupes saxonnes sont enveloppées et prises.]

Il ne restait sur le champ de bataille que les deux brigades saxonnes

Burgsdorf et Nehroff, lesquelles, après avoir honorablement défendu la

_Schnecke_, contre les divisions Heudelet et Desjardins du corps

d'Augereau, avaient été forcées dans leur position par l'adresse des

tirailleurs français, et opéraient leur retraite, disposées en deux

carrés. Ces carrés présentaient trois faces d'infanterie et une

d'artillerie, celle-ci formant la face en arrière. Les deux brigades

saxonnes se retiraient, tour à tour s'arrêtant, faisant feu de leurs

canons, et puis reprenant leur marche. L'artillerie d'Augereau les

suivait en leur envoyant des boulets; une nuée de tirailleurs

français, courant après elles, les harcelait à coups de fusil. Murat,

qui venait de culbuter les restes du corps de Ruchel, se rejette sur

les deux brigades saxonnes, et les fait charger à outrance par ses

dragons et ses cuirassiers. Les dragons abordent la première sans y

entrer; mais ils reviennent à la charge, y pénètrent et l'enfoncent.

Le général d'Hautpoul avec les cuirassiers attaque la seconde, la

rompt, et y commet les ravages qu'une cavalerie victorieuse exerce sur

une infanterie rompue. Ces infortunés n'ont d'autre ressource que de

se rendre prisonniers. Le bataillon prussien Boguslawski est enfoncé à

son tour, et traité comme les autres. Le brave général Zeschwitz, qui

était accouru avec la cavalerie saxonne au secours de son infanterie,

fait de vains efforts pour la soutenir; il est ramené, et forcé de

céder à la déroute générale.

[En marge: Affreuse déroute de l'armée prussienne.]

Murat rallie ses escadrons, et court vers Weimar pour recueillir de

nouveaux trophées. À quelque distance de cette ville se trouvaient

réunis pêle-mêle, des détachements d'infanterie, de cavalerie,

d'artillerie, au sommet d'une descente longue et rapide, que forme la

grande route, pour joindre le fond de la vallée de l'Ilm. Ces troupes,

confusément accumulées, étaient appuyées à un petit bois, qu'on

appelle le bois de Webicht. Tout à coup apparaissent les casques

brillants de la cavalerie française. Quelques coups de fusil partent

instinctivement de cette foule éperdue. À ce signal, la masse, saisie

de terreur, se précipite sur la descente qui aboutit à Weimar:

fantassins, cavaliers, artilleurs, tous se jettent les uns sur les

autres dans ce gouffre. Nouveau désastre, et bien digne de pitié!

Murat lance une partie de ses dragons, qui poussent à coups de pointe

cette cohue épouvantée, et la poursuivent jusque dans les rues de

Weimar. Avec les autres, il fait un détour, dépasse Weimar, et coupe

la retraite aux fuyards, qui se rendent par milliers.

[En marge: Horrible spectacle que présente les villes d'Iéna et de

Weimar.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 8 / 49 段