ailes vers son centre, à mesure qu'il sortait des défilés par lesquels
il était entré en Saxe, prescrivit à Lannes, non pas de descendre la
Saale, ce qui l'aurait trop éloigné de lui, et trop rapproché de
l'ennemi, mais de faire un mouvement à droite, et de se porter par
Pösneck et Neustadt, vers Auma, où était fixé le quartier général.
(Voir la carte nº 34.). Augereau devait remplir le vide laissé entre
la Saale et le corps de Lannes. Ordonnant à sa droite un même
mouvement de concentration, Napoléon avait dirigé le maréchal Soult
sur Weida et Géra, le long de l'Elster, et appelé le maréchal Ney à
occuper Auma, lorsque le quartier général en serait parti. De la sorte
il avait 170 mille hommes sous la main, à la distance de sept à huit
lieues, avec la faculté d'en réunir 100 mille en quelques heures, et
tout en se concentrant il s'avançait, prêt à franchir la Saale s'il
fallait y forcer la position de l'ennemi, ou à courir sur l'Elbe s'il
fallait l'y prévenir. Du reste, il n'avait guère fait plus de quatre à
cinq lieues par jour, afin de donner à ses corps le temps de
rejoindre, car ses réserves étaient encore en arrière, notamment
l'artillerie et la cavalerie de la garde, ainsi que les bataillons
d'élite. Bien qu'il sût, depuis les deux combats des jours précédents,
ce qu'il devait penser des troupes prussiennes, il marchait avec la
prudence des grands capitaines, en présence d'une armée qui aurait pu
lui opposer de 130 à 140 mille hommes réunis en une seule masse. Le 12
au soir il quitta Auma pour Géra.
[En marge: Dispositions de Napoléon pour s'emparer des passages
principaux de la Saale.]
La cavalerie, circulant dans tous les sens au milieu des colonnes de
bagages des malheureux Saxons, faisait de riches et nombreuses prises.
On enleva d'un seul coup cinq cents voitures. La cavalerie, ainsi que
l'écrivait Napoléon, était _cousue d'or_. Enfin les lettres
interceptées, les rapports des espions, commençaient à s'accorder, et
à présenter la grande armée prussienne comme changeant de position, et
s'avançant d'Erfurt sur Weimar, pour se rapprocher des bords de la
Saale. (Voir la carte nº 34.) Elle pouvait y venir dans l'une des deux
intentions suivantes: ou d'occuper le pont de la Saale à Naumbourg,
sur lequel passe la grande route centrale d'Allemagne, afin de se
retirer sur l'Elbe, en couvrant Leipzig et Dresde, ou de se rapprocher
du cours de la Saale, pour en défendre les bords contre les Français.
En face de cette double éventualité, Napoléon prit une première
précaution, ce fut d'acheminer immédiatement le maréchal Davout sur
Naumbourg, avec ordre d'en barrer le pont avec les 26 mille hommes du
troisième corps. Il lança Murat avec la cavalerie le long des rives de
la Saale, pour en surveiller le cours, et pousser des reconnaissances
jusqu'à Leipzig. Il dirigea le maréchal Bernadotte sur Naumbourg, avec
mission d'appuyer au besoin le maréchal Davout. Il envoya les
maréchaux Lannes et Augereau sur Iéna même. Son but était de s'emparer
tout de suite des deux principaux passages de la Saale, ceux de
Naumbourg et d'Iéna, soit pour y arrêter l'armée prussienne, si elle
voulait les franchir et se retirer sur l'Elbe, soit pour aller la
chercher sur les hauteurs qui bordent cette rivière, si elle voulait y
rester sur la défensive. Quant à lui, il se tint avec les maréchaux
Ney et Soult, à portée de Naumbourg et d'Iéna, prêt à marcher sur l'un
ou l'autre point, suivant les circonstances.
[En marge: Sur l'avis que l'armée prussienne se rapproche de la Saale,
Napoléon se rend à Iéna.]
Le 13 au matin, des avis plus circonstanciés lui apprirent que
l'ennemi se rapprochait définitivement de la Saale, avec la résolution
encore incertaine de livrer sur ses bords une bataille défensive, ou
de la passer pour courir à l'Elbe. C'était dans la direction de Weimar
à Iéna que se montrait le plus gros rassemblement. Sans perdre un
instant, Napoléon monta à cheval pour se rendre à Iéna. Il donna
lui-même ses instructions aux maréchaux Soult et Ney, et leur
prescrivit d'être dans la soirée à Iéna, ou au plus tard dans la nuit.
Il enjoignit à Murat de ramener sa cavalerie vers Iéna, et au maréchal
Bernadotte de prendre à Dornbourg une position intermédiaire entre
Iéna et Naumbourg. Il partit immédiatement, envoyant des officiers
pour arrêter tout ce qui était en marche vers Géra, et le faire
refluer sur Iéna.
La veille au soir, le maréchal Davout était entré à Naumbourg, avait
occupé le pont de la Saale, et enlevé des magasins considérables, avec
un bel équipage de pont. Le maréchal Bernadotte s'était joint à lui.
Murat avait envoyé sa cavalerie légère jusqu'à Leipzig, et surpris les
portes de cette grande cité commerçante. Lannes s'était porté sur
Iéna, petite ville universitaire, située sur les bords mêmes de la
Saale, et y avait refoulé pêle-mêle les troupes ennemies restées en
deçà de la rivière, ainsi que les bagages qui encombraient la route.
Il s'était emparé d'Iéna, et avait aussitôt poussé ses avant-postes
sur les hauteurs qui la dominent. De ces hauteurs, il avait aperçu
l'armée du prince de Hohenlohe, qui après avoir repassé la Saale
campait entre Iéna et Weimar, et il avait pu soupçonner qu'un grand
rassemblement se préparait en cet endroit.
[En marge: Déterminations de l'armée prussienne après les combats de
Schleitz et de Saalfeld.]
Effectivement l'armée prussienne y était réunie, et prête à prendre
ses dernières déterminations. Le prince de Hohenlohe s'était décidé à
obéir aux ordres du duc de Brunswick, et à repasser la Saale, pour se
joindre à la grande armée prussienne. Il aurait atteint cette position
en meilleur ordre, et sans perdre ses bagages, s'il avait obéi plus
tôt. Ses troupes y étaient rassemblées confusément, et sans vivres, ne
sachant pas s'en procurer, en demandant vainement à l'armée
principale, qui en possédait tout juste assez pour elle-même. Les
Saxons, dont la conduite avait été honorable, mais que le hasard des
événements avait fait figurer dans les deux premières rencontres, et
qui voyaient leur pays livré sans défense aux Français, se plaignaient
amèrement d'être peu ménagés, mal nourris, et entraînés dans une
guerre qui s'annonçait de la manière la plus sinistre. On fit de son
mieux pour les calmer, et cette fois on les établit en seconde ligne
derrière les Prussiens.
Cependant, malgré ces tristes débuts, on était rassemblé le long de la
forêt de Thuringe, ayant la Saale pour arrêter les Français s'ils
voulaient la franchir, ou pour descendre en sûreté vers l'Elbe s'ils
se hâtaient d'y courir. C'était le cas, puisqu'on avait attaché tant
de prix à cette position, de persévérer dans l'idée qu'on s'en était
faite, et de profiter des avantages qu'elle offrait. La Saale, en
effet, quoique guéable, coule dans un lit qui présente une sorte de
gorge continuelle. La rive gauche, sur laquelle étaient campés les
Prussiens, est couverte de hauteurs abruptes, dont la rivière baigne
le pied, dont une suite de bois couvre le sommet. Au delà se trouvent
des plateaux ondulés, très-propres à recevoir une armée. En descendant
d'Iéna jusqu'à Naumbourg (voir la carte nº 35), les obstacles au
passage deviennent plus grands que partout ailleurs. Il n'y avait,
outre Iéna et Naumbourg, que trois issues par lesquelles on pût
pénétrer, celles de Löbstedt, de Dornbourg et de Cambourg, éloignées
de deux lieues les unes des autres, et très-faciles à défendre.
Puisqu'au lieu de s'établir derrière l'Elbe, on avait voulu se porter
à la rencontre des Français, et combattre en masse, il n'y avait pas
un site plus avantageux que la rive gauche de la Saale pour engager
une action générale. On s'était privé à la vérité des dix mille hommes
composant l'avant-garde du duc de Weimar, et envoyés en reconnaissance
au delà de la forêt de Thuringe; on en avait perdu cinq ou six mille
en morts, prisonniers et fuyards, dans les combats de Schleitz et
Saalfeld; mais il restait encore 50 mille hommes au prince de
Hohenlohe, 66 mille au duc de Brunswick, 17 ou 18 mille au général
Ruchel, c'est-à-dire 134 mille hommes, armée fort redoutable derrière
une position comme celle de la Saale, depuis Iéna jusqu'à Naumbourg.
En plaçant de gros détachements devant les principaux passages, et la
masse un peu en arrière, dans une position centrale, de manière à
pouvoir courir en force sur le point attaqué, on était en mesure de
livrer à l'armée française une bataille dangereuse pour elle, et sinon
de lui arracher la victoire, du moins de la lui disputer tellement,
que la retraite devînt facile, et le sort de la guerre incertain.
Mais le désordre d'esprit ne faisait que s'accroître dans l'état-major
prussien. Le duc de Brunswick, qui avait montré jusque-là une assez
grande justesse de raisonnement, et qui avait paru apprécier les
avantages de la position occupée, dans les divers cas possibles, le
duc de Brunswick maintenant que l'un de ces cas, et le plus prévu, se
réalisait, semblait avoir subitement perdu le sens, et voulait
décamper en toute hâte. Le mouvement du maréchal Davout sur Naumbourg
avait été pour lui un trait de lumière. Il avait conclu de
l'apparition de ce maréchal sur Naumbourg, que Napoléon voulait, non
pas livrer bataille, mais précipiter sa marche vers l'Elbe, couper
les Prussiens de la Saxe, et même de la Prusse, comme il avait coupé
le général Mack de la Bavière et de l'Autriche. La crainte d'être
enveloppé, ainsi que l'avait été le général Mack, et réduit comme lui
à poser les armes, troublait l'esprit ordinairement juste de ce
malheureux vieillard. Il voulait donc partir à l'instant pour gagner
l'Elbe. En Prusse on s'était raillé avec si peu de pitié, avec si peu
de justice, de l'infortuné Mack, qu'on perdait la raison à la seule
idée de se trouver dans la même position, et que, pour l'éviter, on
s'exposait à tomber dans d'autres positions qui ne valaient pas mieux.
Cependant la situation actuelle était loin de ressembler à celle du
général autrichien. Le duc de Brunswick pouvait bien être débordé,
séparé de la Saxe, par un mouvement rapide de Napoléon sur l'Elbe,
peut-être devancé sur Berlin, mais il était impossible qu'il fût
enveloppé et obligé de capituler. Soit qu'il perdît une bataille sur
la Saale, soit qu'il fût prévenu sur l'Elbe, il avait une retraite
assurée vers Magdebourg et le bas Elbe, et bien qu'il fût exposé à y
arriver en mauvais état, il ne pouvait être pris dans les vastes
plaines du Nord, comme les Autrichiens dans le coupe-gorge de la
vallée du Danube. D'ailleurs, tandis que l'armée du général Mack
comptait tout au plus 70 mille hommes, celle du duc de Brunswick en
comptait 144 mille, en ralliant le duc de Weimar, et une telle armée
n'est pas facile à envelopper, au point d'être réduite à poser les
armes. Mais puisqu'on avait tant voulu combattre, tant désiré
rencontrer les Français, songé même à passer les montagnes afin
d'aller les chercher en Franconie, pourquoi, lorsqu'on les rencontrait
enfin sur un terrain excellent pour soi, très-difficile pour eux,
pourquoi ne pas s'y établir en masse, afin de les précipiter dans le
lit profond et rocailleux de la Saale, à l'instant où ils tenteraient
de s'élever sur les hauteurs? Mais tout sang-froid avait disparu,
depuis que l'ennemi qu'on bravait de loin, était si près, depuis qu'à
Schleitz et Saalfeld, la qualité de l'armée prussienne s'était montrée
si peu supérieure à celle des armées autrichiennes et russes.
[En marge: Le duc de Brunswick prend le parti de décamper pour se
rapprocher de l'Elbe.]
Le duc de Brunswick, impatient de se dérober au sort tant redouté du
général Mack, prit le parti de décamper immédiatement, et de se porter
sur l'Elbe à marches forcées, en se couvrant de la Saale, ce qui
entraînait l'abandon de Leipzig, de Dresde, et de toute la Saxe aux
Français. Le prince de Hohenlohe, après s'être tardivement décidé à
repasser la Saale, campait sur les hauteurs d'Iéna. (Voir la carte nº
34.) Le duc de Brunswick lui enjoignit d'y rester pour fermer ce
débouché, pendant que l'armée principale, filant derrière l'armée de
Silésie, irait joindre la Saale à Naumbourg, et la descendrait jusqu'à
l'Elbe.
Il ordonna au général Ruchel de s'arrêter à Weimar le temps nécessaire
pour rallier l'avant-garde, engagée dans une reconnaissance inutile au
delà de la forêt de Thuringe, et quant à lui, emmenant les cinq
divisions de l'armée principale, il résolut de décamper le 13, de
suivre la grande route de Weimar à Leipzig jusqu'au pont de Naumbourg,
de laisser à ce pont trois divisions pour le garder, tandis qu'avec
deux autres il irait s'assurer du passage de l'Unstrut, l'un des
affluents de la Saale, puis cet obstacle franchi de replier les trois
divisions postées à Naumbourg, d'attirer à lui le prince de Hohenlohe
et le général Ruchel demeurés en arrière, et de longer ainsi les bords
de la Saale jusqu'à la jonction de cette rivière avec l'Elbe, aux
environs de Magdebourg.
Tel fut le plan de retraite adopté par le duc de Brunswick. Ce n'était
pas la peine de quitter la ligne défensive de l'Elbe, dont on n'aurait
jamais dû s'écarter, pour la rejoindre sitôt, et avec de si grands
dangers.
[En marge: Le duc de Brunswick, avec l'armée principale, marche sur
Naumbourg, en laissant le prince de Hohenlohe à Iéna.]
En conséquence, l'armée principale reçut l'ordre de se mettre en
mouvement dans la journée même du 13 octobre. Le prince de Hohenlohe
reçut celui d'occuper les hauteurs d'Iéna, et de fermer ce passage
tandis que les cinq divisions du duc de Brunswick, quittant Weimar,
iraient coucher le soir à Naumbourg. Ces cinq divisions devaient se
suivre à une lieue les unes des autres, et faire six lieues dans la
journée. Ce n'est pas ainsi que marchaient les Français quand ils
avaient un but important à atteindre. Weimar évacué, le général Ruchel
devait s'y porter immédiatement. Toutes ces dispositions étant
arrêtées et communiquées à ceux qui étaient chargés de les exécuter,
l'armée du duc de Brunswick se mit en marche, ayant en tête le roi,
les princes, la reine elle-même, et suivie d'une masse de bagages à
rendre toute manoeuvre impossible. Le canon se faisant entendre de si
près, on ne pouvait plus souffrir la reine au quartier général. Sa
présence, après avoir été une inconvenance, devenait un péril pour
elle, un sujet d'inquiétude pour le roi. Il fallut une injonction
formelle de celui-ci pour la décider à partir. Elle s'éloigna enfin
les yeux pleins de larmes, ne doutant plus depuis les combats de
Schleitz et de Saalfeld, des funestes suites d'une politique, dont
elle était la malheureuse instigatrice.
Pendant que le duc de Brunswick marchait ainsi sur Naumbourg, le
prince de Hohenlohe resté sur les hauteurs d'Iéna avec 50 mille
hommes, et ayant en arrière-garde le général Ruchel avec 18 mille,
s'occupa de rétablir un peu d'ordre dans ses troupes, de faire battre
la campagne par des chariots afin de recueillir des vivres, de
procurer surtout quelque soulagement aux Saxons, dont le
mécontentement était extrême. Partageant l'opinion du duc de Brunswick
que les Français couraient vers Leipzig et vers Dresde, pour être
rendus les premiers sur l'Elbe, il ne s'occupait guère de la ville
d'Iéna, et prenait peu de soin des hauteurs situées en arrière de
cette ville.
[En marge: Arrivée de Napoléon à Iéna dans l'après-midi du 13
octobre.]
Durant cette même après-midi du 13 octobre, Napoléon, comme on l'a vu,
s'était rapidement transporté de Géra sur Iéna, en se faisant suivre
de toutes ses forces. Il y arriva de sa personne vers le milieu du
jour. Le maréchal Lannes, qui l'avait devancé, l'y attendait avec
impatience. Sans perdre un moment, ils montèrent tous deux à cheval
pour aller reconnaître les lieux. (Voir la carte nº 35.) À Iéna même
la vallée de la Saale commence à s'élargir. La rive droite sur
laquelle nous cheminions est basse, humide, couverte de prairies. La
rive gauche au contraire, celle qu'occupaient les Prussiens, présente
des hauteurs escarpées, qui dominent à pic la ville d'Iéna, et qu'on
gravit par des ravins étroits, tortueux, ombragés de bois. À gauche
d'Iéna, une gorge plus ouverte, moins abrupte, qu'on appelle le
Mühlthal, est devenue le passage à travers lequel on a pratiqué la
grande route d'Iéna à Weimar. Cette route suit d'abord le fond du
Mühlthal, puis s'élève en forme de colimaçon, et se déploie sur les
plateaux en arrière. Il aurait fallu un rude assaut pour forcer ce
passage, plus ouvert à la vérité, mais gardé par une grande partie de
l'armée prussienne. Aussi n'était-ce point par là qu'on pouvait songer
à gravir les plateaux, afin d'y livrer bataille aux Prussiens.
Mais une autre ressource venait de s'offrir. Les hardis tirailleurs de
Lannes, s'engageant dans les ravins qu'on rencontre au sortir d'Iéna,
avaient réussi à s'élever sur la hauteur principale, et ils avaient
aperçu tout à coup l'armée prussienne campée sur les plateaux de la
rive gauche. Suivis bientôt de quelques détachements de la division
Suchet, ils s'étaient fait place en repoussant les avant-postes du
général Tauenzien. Ainsi, grâce à la hardiesse de nos soldats, les
hauteurs qui dominent la rive gauche de la Saale étaient conquises,
mais par une route malheureusement peu accessible à l'artillerie.
C'est là que Lannes conduisit Napoléon, au milieu d'un feu de
tirailleurs qui ne cessait pas, et qui rendait les reconnaissances
fort dangereuses.
[En marge: Napoléon découvre l'armée prussienne des hauteurs d'Iéna,
et fait ses dispositions pour assurer à son armée les moyens de
déboucher sur ces hauteurs.]
La principale des hauteurs qui dominent la ville d'Iéna, s'appelle le
Landgrafenberg, et depuis les événements mémorables dont elle a été
le théâtre, elle a reçu des habitants le nom de Napoléonsberg. Elle
est la plus élevée de la contrée. (Voir la carte nº 35.) Napoléon et
Lannes, en contemplant de cette hauteur la campagne environnante, le
dos tourné à la ville d'Iéna, voyaient à leur droite la Saale couler
dans une gorge sinueuse, profonde, boisée, jusqu'à Naumbourg, qui est
à six ou sept lieues d'Iéna. Ils voyaient devant eux des plateaux
ondulés, s'étendant au loin, et s'inclinant par une pente insensible
vers la petite vallée de l'Ilm, au fond de laquelle est située la
ville de Weimar. Ils apercevaient à leur gauche la grande route d'Iéna
à Weimar, s'élevant par une suite de rampes de la gorge du Mühlthal
sur ces plateaux, et courant en ligne droite sur Weimar. Ces rampes
qui présentent, comme nous l'avons dit, une sorte de colimaçon, en ont
reçu le nom allemand, et s'appellent la _Schnecke_. Sur cette même
route d'Iéna à Weimar se trouvait échelonnée l'armée prussienne du
prince de Hohenlohe, sans qu'on pût en préciser le nombre. Quant au
corps du général Ruchel posté à Weimar, la distance ne permettait pas
de le découvrir. Il en était de même pour la grande armée du duc de
Brunswick, qui marchant de Weimar sur Naumbourg, était cachée dans les
enfoncements de la vallée de l'Ilm.
[En marge: Napoléon porte le corps de Lannes et la garde sur le
Landgrafenberg.]
Napoléon ayant devant lui une masse de troupes dont on ne pouvait
guère apprécier la force, supposa que l'armée prussienne avait choisi
ce terrain comme champ de bataille, et fit tout de suite ses
dispositions, de manière à déboucher avec son armée sur le
Landgrafenberg, avant que l'ennemi accourût en masse pour le jeter
dans les précipices de la Saale. Il fallait se hâter, et profiter de
l'espace conquis par nos tirailleurs pour s'établir sur la hauteur. On
n'en avait, il est vrai, que le sommet, car à quelques pas seulement
se trouvait le corps du général Tauenzien, séparé de nos troupes par
un léger pli de terrain. (Voir la carte nº 35.) Ce corps était appuyé
à deux villages, l'un sur notre droite, celui de Closewitz, entouré
d'un petit bois, l'autre sur notre gauche, celui de Cospoda, entouré
également d'un bois de quelque étendue. Napoléon voulait laisser les
Prussiens tranquilles dans cette position jusqu'au lendemain, et en
attendant, conduire une partie de son armée sur le Landgrafenberg.
L'espace qu'il occupait pouvait contenir le corps de Lannes et la
garde. Il ordonna de les amener sur-le-champ par les ravins escarpés,
qui servent à monter d'Iéna au Landgrafenberg. À gauche il plaça la
division Gazan, à droite la division Suchet, au milieu et un peu en
arrière la garde à pied. Il fit camper celle-ci en un carré de quatre
mille hommes, et il établit son propre bivouac au centre de ce carré.
C'est depuis lors que les habitants du pays ont appelé cette hauteur
le Napoléonsberg, en marquant par un amas de pierres brutes l'endroit
où ce personnage, populaire partout, même dans les lieux où il ne
s'est montré que terrible, passa cette nuit mémorable.
[En marge: Napoléon fait pratiquer pendant la nuit une route pour son
artillerie.]
[En marge: Le maréchal Augereau chargé d'attaquer à gauche, par le
vallon du Mühlthal.]
[En marge: Le maréchal Soult chargé d'attaquer à droite par Löbstedt
et Closewitz.]
Mais ce n'était pas tout que d'amener l'infanterie sur le
Landgrafenberg, il fallait y transporter l'artillerie. Napoléon
courant à cheval dans tous les sens, trouva un passage moins escarpé
que les autres, et par lequel l'artillerie traînée avec grand effort
pouvait passer. Malheureusement la voie était trop étroite. Napoléon
manda sur-le-champ un détachement de soldats du génie, et la fit
élargir en taillant le roc. Lui-même, dans son impatience, dirigeait
les travaux une torche à la main. Il ne s'éloigna que bien avant dans
la nuit, lorsqu'il eut vu rouler les premières pièces de canon. Il
fallut douze chevaux pour traîner chaque voiture d'artillerie jusqu'au
sommet du Landgrafenberg. Napoléon se proposait d'attaquer le général
Tauenzien à la pointe du jour, et de conquérir en le poussant
brusquement, l'espace nécessaire au déploiement de son armée.
Craignant toutefois de déboucher par une seule issue, voulant aussi
diviser l'attention de l'ennemi, il prescrivit vers la gauche à
Augereau de s'engager dans la gorge du Mühlthal, de porter sur la
route de Weimar l'une de ses deux divisions, et de gagner avec l'autre
le revers du Landgrafenberg, afin de tomber sur les derrières du
général Tauenzien. À droite, il ordonna au maréchal Soult, dont le
corps parti de Géra devait arriver dans la nuit, de gravir les autres
ravins, qui de Löbstedt et de Dornbourg débouchent sur Closewitz, afin
de tomber également sur les derrières du général Tauenzien. Avec cette
double diversion à gauche et à droite, Napoléon ne doutait pas de
forcer les Prussiens dans leur position, et de se procurer la place
qu'il fallait à son armée pour se déployer. Le maréchal Ney et Murat
devaient s'élever sur le Landgrafenberg par la route que Lannes et la
garde avaient suivie.
La journée du 13 s'était écoulée; une obscurité profonde enveloppait
le champ de bataille. Napoléon avait placé sa tente au centre du carré
formé par sa garde, et n'avait laissé allumer que quelques feux. Mais
l'armée prussienne avait allumé tous les siens. On voyait les feux du
prince de Hohenlohe sur toute l'étendue des plateaux, et au fond de
l'horizon à droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le
vieux château d'Eckartsberg, ceux de l'armée du duc de Brunswick,
devenue tout à coup visible pour Napoléon. Il pensa que, loin de se
retirer, toutes les forces prussiennes venaient prendre part à la
bataille. Il envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux maréchaux
Davout et Bernadotte. Il prescrivit au maréchal Davout de bien garder
le pont de Naumbourg, et même de le franchir s'il était possible, pour
tomber sur les derrières des Prussiens, pendant qu'on les combattrait
de front. Il ordonna au maréchal Bernadotte, qui était placé en
intermédiaire, de concourir au mouvement projeté, soit en se joignant
au maréchal Davout, s'il était près de celui-ci, soit en se jetant
directement sur le flanc des Prussiens, s'il avait déjà pris à
Dornbourg une position plus rapprochée d'Iéna. Enfin il enjoignit à
Murat d'arriver le plus tôt qu'il pourrait avec sa cavalerie.
[En marge: Dispositions du prince de Hohenlohe.]