»L'ordre pour votre rentrée en France était parti; vous vous étiez

déjà rapprochés de plusieurs marches; des fêtes triomphales vous

attendaient! Mais lorsque nous nous abandonnions à cette trop

confiante sécurité, de nouvelles trames s'ourdissaient sous le masque

de l'amitié et de l'alliance! Des cris de guerre se sont fait entendre

à Berlin. Le même esprit de vertige qui, à la faveur de nos

dissensions intestines, conduisait, il y a quatorze ans, les Prussiens

au milieu des plaines de la Champagne, domine encore dans leurs

conseils. Si ce n'est plus Paris qu'ils veulent renverser jusque dans

ses fondements, ce sont aujourd'hui leurs drapeaux qu'ils se vantent

de planter dans les capitales de nos alliés, ce sont nos lauriers

qu'ils veulent arracher de notre front! Ils veulent que nous évacuions

l'Allemagne à l'aspect de leur armée..... Soldats, il n'est aucun de

vous qui veuille retourner en France par un autre chemin que celui de

l'honneur. Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe.

Aurions-nous donc bravé les saisons, les mers, les déserts, vaincu

l'Europe plusieurs fois coalisée contre nous, porté notre gloire de

l'orient à l'occident, pour retourner aujourd'hui dans notre patrie

comme des transfuges, après avoir abandonné nos alliés, et pour

entendre dire que l'aigle française a fui épouvantée à l'aspect des

aigles prussiennes? Malheur donc à ceux qui nous provoquent! Que les

Prussiens éprouvent le même sort qu'ils éprouvèrent il y a quatorze

ans! Qu'ils apprennent que, s'il est facile d'acquérir un

accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du grand

peuple, son inimitié est plus terrible que les tempêtes de l'Océan!»

[En marge: L'armée française se met en marche le 8 octobre, formée en

trois colonnes.]

[En marge: Murat entre le premier en Saxe à la tête de la cavalerie.]

Le lendemain 8 octobre, Napoléon donna l'ordre à toute l'armée de

franchir la frontière de la Saxe. Les trois colonnes dont elle se

composait, s'ébranlèrent à la fois. Murat, qui précédait le centre,

entra le premier à la tête de la cavalerie légère et du 27e léger, et

lança ses escadrons par le défilé du milieu, celui de Kronach à

Lobenstein. À peine arrivé au delà des hauteurs boisées qui séparent

la Franconie de la Saxe, il envoya sur la droite vers Hof, sur la

gauche vers Saalfeld, divers détachements, afin de dégager l'issue des

débouchés, par lesquels devaient pénétrer les autres colonnes de

l'armée. Ensuite il marcha droit de Lobenstein sur Saalbourg. Il y

trouva postée sur la Saale une troupe d'infanterie et de cavalerie,

appartenant au corps du général Tauenzien. L'ennemi fit mine d'abord

de défendre la Saale, qui est un faible obstacle dans cette partie de

son cours, et envoya plusieurs volées de canon à nos cavaliers. On lui

riposta avec quelques pièces d'artillerie légère, attachées

ordinairement à la réserve de cavalerie; puis on lui montra plusieurs

compagnies d'infanterie du 27e léger. Il ne défendit ni le passage de

la Saale, ni Saalbourg, et se retira vers Schleitz, à quelque distance

du lieu de cette première rencontre. Du côté de Hof, sur notre droite,

la cavalerie ne découvrit rien qui pût gêner la marche des maréchaux

Soult et Ney, assez forts d'ailleurs pour se faire jour. À gauche au

contraire, vers Saalfeld, elle aperçut au loin un gros rassemblement,

commandé par le prince Louis. Ces deux corps du général Tauenzien et

du prince Louis faisaient partie de l'armée du prince de Hohenlohe,

qui, malgré l'ordre formel qu'il avait reçu de passer sur la rive

gauche de la Saale, et de venir s'appuyer au duc de Brunswick,

différait d'obéir, et restait dispersé dans le pays montueux que la

Saale traverse à son origine.

[En marge: Marche des trois colonnes de l'armée à travers les défilés

de la Franconie et de la Saxe.]

Les trois colonnes de l'armée française continuèrent à s'avancer

simultanément par les défilés indiqués, celle de gauche demeurant

toutefois un peu en arrière, parce qu'elle avait à se reporter de

Cobourg sur Grafenthal, ce qui l'obligeait à faire douze lieues par

des routes peu praticables à l'artillerie. Du reste nul obstacle

sérieux n'arrêtait la marche de nos troupes. L'esprit de l'armée était

excellent; le soldat manifestait la plus grande gaieté, et ne

paraissait tenir aucun compte de quelques souffrances, inévitables

dans un pays pauvre et difficile. La victoire dont il ne doutait pas,

était pour lui le dédommagement à tous les maux.

[En marge: Combat de Schleitz.]

Le lendemain 9 octobre, le centre quitta Saalbourg, et s'avança sur

Schleitz, après avoir franchi la Saale. Murat, avec deux régiments de

cavalerie légère, et Bernadotte, avec la division Drouet, marchaient

en tête. On arriva devant Schleitz vers le milieu du jour. Schleitz

est un bourg, situé sur un petit cours d'eau qu'on appelle le

Wiesenthal, et qui se jette dans la Saale. (Voir la carte nº 34.) Au

pied d'une hauteur au delà de Schleitz et du Wiesenthal, on apercevait

rangé en bataille le corps du général Tauenzien. Il était adossé à

cette hauteur, son infanterie déployée, sa cavalerie disposée sur ses

ailes, l'artillerie sur son front. Il paraissait fort de 8 mille

hommes d'infanterie et de 2 mille de cavalerie. Napoléon, qui avait

couché dans les environs de Saalbourg, accourut sur les lieux dès le

matin, et à la vue de l'ennemi il ordonna l'attaque. Le maréchal

Bernadotte dirigea quelques compagnies du 27e léger, commandées par le

général Maison, sur Schleitz. Le général Tauenzien, averti que le gros

de l'armée française suivait cette avant-garde, ne songea pas à

défendre le terrain qu'il occupait. Il se contenta de renforcer le

détachement qui gardait Schleitz, afin de gagner par un petit combat

d'arrière-garde le temps de se retirer. Le général Maison entra dans

Schleitz, avec le 27e léger, et en repoussa les Prussiens. Au même

instant, les 94e et 95e régiments de ligne, de la division Drouet,

passaient le Wiesenthal, l'un au-dessous de Schleitz, l'autre dans

Schleitz même, et contribuaient à précipiter la retraite de l'ennemi,

qui se porta vers les hauteurs en arrière de Schleitz. On le

poursuivit rapidement sur ces hauteurs, et, arrivé sur leur sommet, on

en descendit le revers à sa suite. Murat, accompagné du 4e de hussards

et du 5e de chasseurs (celui-ci resté un peu en arrière), serra de

près l'infanterie ennemie, qui était escortée par 2 mille chevaux. En

voyant le peu de forces dont Murat disposait, quelques escadrons

prussiens se jetèrent sur lui. Murat les prévint, les chargea, le

sabre à la main, à la tête du 4e de hussards, et les repoussa. Mais

ramené bientôt par une cavalerie plus nombreuse, il manda en toute

hâte le 5e de chasseurs, ainsi que l'infanterie légère du général

Maison, qui n'avaient pas encore pu le joindre. Il eut dans

l'intervalle plusieurs charges à supporter, et les soutint avec sa

vaillance accoutumée. Heureusement le 5e de chasseurs accourut au

galop, rallia le 4e de hussards, et fournit à son tour une charge

vigoureuse. Mais le général Tauenzien, voulant se débarrasser de ces

deux régiments de cavalerie légère, lança sur eux les dragons rouges

saxons ainsi que les hussards prussiens. Dans ce moment arrivaient

cinq compagnies du 27e léger, conduites par le général Maison.

Celui-ci, n'ayant pas le temps de les former en carré, les arrêta sur

place, de manière à couvrir le flanc de notre cavalerie, puis fit

exécuter à bout portant un feu si juste, qu'il renversa sur le carreau

deux cents dragons rouges. Alors toute la cavalerie prussienne prit la

fuite. Murat, avec le 4e de hussards et le 5e de chasseurs, courut

après elle, et refoula pêle-mêle dans les bois la cavalerie et

l'infanterie du général Tauenzien. L'ennemi se retira en toute hâte,

jetant sur les routes beaucoup de fusils et de chapeaux, et laissant

dans nos mains environ 400 prisonniers, indépendamment de 300 morts ou

blessés. Mais l'effet moral de ce combat fut plus grand que l'effet

matériel, et les Prussiens purent voir dès lors à quels soldats ils

avaient affaire. Si Murat, comme Napoléon lui en fit la remarque,

avait eu sous la main un peu plus de cavalerie, il n'aurait pas été

autant obligé de payer de sa personne, et les résultats eussent été

plus considérables[4].

[Note 4:

_Au grand-duc de Berg et de Clèves, à Schleitz._

«Au quartier général impérial et royal, le 10 octobre 1806,

à 5 heures du matin.

»Le général Rapp m'a fait connaître l'heureux résultat de la soirée.

Il m'a paru que vous n'aviez pas sous la main assez de cavalerie

réunie. En l'éparpillant toute, il ne vous restera rien. Vous avez 6

régiments; je vous avais recommandé d'en avoir au moins 4 dans la

main. Je ne vous en ai vu hier que 2. Les reconnaissances sur la

droite deviennent aujourd'hui beaucoup moins importantes: le maréchal

Soult arrivant à Plauen, c'est sur Pösneck et sur Saalfeld qu'il faut

porter de fortes reconnaissances pour savoir ce qui s'y passe. Le

maréchal Lannes est arrivé le 9 au soir à Grafenthal. Il attaquera

demain Saalfeld. Vous savez combien il m'importe de connaître dans la

journée le mouvement sur Saalfeld, afin que, si l'ennemi avait réuni

là plus de 25 mille hommes, je pusse y faire marcher des renforts par

Possheim et les prendre en queue. J'ai donné l'ordre aux divisions

Dupont et Beaumont de se porter sur Schleitz. Il faut, à tout

événement, reconnaître une belle position en avant de Schleitz qui

puisse servir de champ de bataille à plus de 80 mille hommes. Cela ne

doit pas vous empêcher de profiter de la pointe du jour pour pousser

de fortes reconnaissances sur Auma et Pösneck, en les faisant même

soutenir par la division Drouet. La première division du maréchal

Davout sera à Saalbourg, les deux autres divisions seront en avant,

près d'Obersdorf, et sa cavalerie légère en avant. Je donne ordre au

maréchal Ney de se rendre à Tanna. Votre grande affaire doit être

aujourd'hui d'abord de profiter de la journée d'hier pour ramasser le

plus de prisonniers et recueillir le plus de renseignements possible;

2º de reconnaître Auma et Saalfeld, afin de savoir positivement quels

sont les mouvements de l'ennemi. Sur ce, etc.

»NAPOLÉON.»]

Napoléon fut extrêmement satisfait de ce premier combat, qui lui

prouvait combien la cavalerie prussienne, quoique très-bien montée et

très-habile à manier ses chevaux, était peu à craindre pour ses

solides fantassins et ses hardis cavaliers. Il établit son quartier

général à Schleitz, afin d'y attendre le reste de la colonne du

centre, afin surtout de donner à sa droite, conduite par les

maréchaux Ney et Soult, à sa gauche, conduite par les maréchaux Lannes

et Augereau, le temps de franchir les défilés, et de venir prendre sur

ses ailes une position de bataille. D'après ce qu'il voyait, et

d'après ce que lui rapportaient ses espions, qui avaient trouvé le

pays couvert de colonnes détachées, il jugeait qu'il venait de

surprendre l'ennemi dans un mouvement de concentration, et qu'il

allait lui causer un grand trouble. Les rapports de l'aile droite

envoyés par les maréchaux Soult et Ney, apprenaient qu'ils n'avaient

rien devant eux, et qu'ils apercevaient à peine quelques détachements

de cavalerie s'éloignant à leur approche. Au contraire, les nouvelles

de la gauche parlaient d'un corps à Saalfeld, devant lequel le

maréchal Lannes devait arriver le lendemain 10. Napoléon en concluait

que l'ennemi se retirait vers la Saale, et laissait ouverte la grande

route de Dresde. Il était résolu, non pas à s'y engager avant d'avoir

battu les Prussiens, mais à les battre sans retard, soit qu'ils

vinssent à sa rencontre pour lui barrer le chemin, soit qu'il fallût

aller les chercher derrière les bords escarpés de la Saale[5].

[Note 5: Nous citons la lettre suivante, qui indique la pensée de

Napoléon en ce moment.

_Au maréchal Soult, à Plauen._

«Obersdorf, le 10 octobre 1806, 8 heures du matin.

»Nous avons culbuté hier les 8 mille hommes qui, de Hof, s'étaient

retirés à Schleitz, où ils attendaient des renforts dans la nuit. Leur

cavalerie a été écharpée et un colonel a été pris. Plus de 2 mille

fusils et casquettes ont été trouvés sur le champ de bataille.

L'infanterie prussienne n'a pas tenu. Nous n'avons ramassé que 2 ou

300 prisonniers, parce que c'était la nuit, et qu'ils se sont

éparpillés dans les bois. Je compte sur un bon nombre ce matin.

»Voici ce qui me semble le plus clair: il paraît que les Prussiens

avaient le projet d'attaquer; que leur gauche débouche demain par

Iéna, Saalfeld et Cobourg; que le prince de Hohenlohe avait son

quartier général à Iéna et le prince Louis à Saalfeld. L'autre colonne

débouche par Meiningen sur Fulde. De sorte que je suis porté à penser

que vous n'avez personne devant vous, peut-être pas mille hommes

jusqu'à Dresde. Si vous pouvez leur écraser un corps, faites-le. Voici

mes projets pour aujourd'hui. Je ne puis pas marcher, j'ai trop de

choses en arrière. Je pousserai mon avant-garde à Auma. J'ai reconnu

un bon champ de bataille en avant de Schleitz pour 80 ou 100 mille

hommes. Je fais marcher le maréchal Ney à Tanna: il se trouvera à deux

lieues de Schleitz. Vous-même, de Plauen, n'êtes pas assez loin pour

ne pas pouvoir y venir dans vingt-quatre heures.

»Le 5, l'armée prussienne a fait encore un mouvement sur la Thuringe,

de sorte que je la crois arriérée d'un grand nombre de jours. Ma

jonction avec ma gauche n'est pas encore faite, si ce n'est par des

postes de cavalerie qui ne signifient rien.

»Le maréchal Lannes n'arrive qu'aujourd'hui à Saalfeld, à moins que

l'ennemi n'y soit en forces considérables.

»Ainsi les journées des 10 et 11 seront perdues pour marcher en avant.

Si ma jonction est faite, je pousserai jusqu'à Neustadt et Triplitz.

Après cela, quelque chose que fasse l'ennemi, s'il m'attaque, j'en

serai enchanté; s'il se laisse attaquer, je ne le manquerai pas. S'il

file par Magdebourg, vous serez avant lui à Dresde. Je désire beaucoup

une bataille. Si l'ennemi a voulu m'attaquer, c'est qu'il a une grande

confiance dans ses forces. Il n'y a point d'impossibilité alors qu'il

attaque. C'est ce qu'il peut me faire de plus agréable. Après cette

bataille, je serai avant lui à Dresde et à Berlin.

»J'attends avec impatience ma garde à cheval; 40 pièces d'artillerie

et 3 mille chevaux comme ceux-là ne sont pas à dédaigner. Vous voyez

actuellement mes projets pour aujourd'hui et demain. Vous êtes maître

de vous conduire comme vous l'entendrez, mais procurez-vous du pain,

afin que, si vous venez me joindre, vous en ayez pour quelques jours.

»Si vous trouvez à faire quelque chose contre l'ennemi à une marche de

vous, vous pouvez le faire hardiment. Établissez de petits postes de

cavalerie pour correspondre rapidement de Schleitz à Plauen. Jusqu'à

cette heure, il me semble que la campagne commence sous les plus

heureux auspices.

»J'imagine que vous êtes à Plauen. Il est très-convenable que vous

vous en empariez.

»Faites-moi connaître ce que vous croyez avoir devant vous. Rien de ce

qui était à Hof ne s'est retiré par Dresde.

»_P. S._ Je reçois à l'instant votre dépêche du 9 à six heures du

soir. J'approuve les dispositions que vous avez faites. Le

renseignement que les mille chevaux qui étaient à Plauen se sont

retirés à Géra ne me laisse point de doutes que Géra ne soit le point

de réunion de l'armée ennemie. Je doute qu'elle puisse s'y réunir

entièrement avant que j'y sois. Au reste, dans la journée je recevrai

d'autres renseignements et j'aurai des idées plus précises. Vous-même

à Plauen, les lettres interceptées à la poste vous en fourniront.»]

[En marge: Conduite du prince de Hohenlohe en apprenant l'apparition

de l'armée française.]

Le prince de Hohenlohe, toujours persuadé que lui seul avait deviné

les projets de Napoléon, que lui seul avait imaginé le vrai moyen de

les déjouer, en proposant de le devancer dans les défilés de la

Franconie, flottait entre mille pensées diverses. Tantôt il inclinait

à exécuter les ordres du duc de Brunswick, et à repasser la Saale,

tantôt il formait la folle résolution de se porter vers

Mittel-Pöllnitz, pour y livrer bataille, et donnait ainsi à ses

troupes peu propres à la marche, chargées de bagages, mal

approvisionnées, des ordres et contre-ordres qui les désespéraient.

Sur ces entrefaites, le prince Louis, impatient de rencontrer les

Français, et voulant à tout prix devenir l'avant-garde de l'armée

prussienne, avait obtenu qu'on le laissât à Saalfeld, où il était

encore le 10 octobre au matin.

[En marge: Combat de Saalfeld.]

[En marge: Mort du prince Louis et dispersion de son corps d'armée.]

C'est vers ce point que la colonne française de gauche devait marcher,

aussitôt qu'elle aurait débouché de Grafenthal. Parvenu le 9 à

Grafenthal, Lannes qui formait la tête de cette colonne, se dirigea

sur Saalfeld dès le matin du 10. Il y fut rendu de très-bonne heure.

Les coteaux boisés qui bordent ordinairement la Saale, s'éloignent en

ce point de son lit, et y laissent une plaine marécageuse, au milieu

de laquelle la petite ville de Saalfeld s'élève, entourée de murs, et

assise au bord même de la rivière. Arrivé sur le pourtour de ces

hauteurs, d'où l'on plonge sur Saalfeld, Lannes aperçut en avant de la

ville le corps du prince Louis, qui consistait en 7,000 fantassins et

2,000 cavaliers. Le prince avait pris une position peu militaire. Sa

gauche composée d'infanterie s'appuyait à la ville et à la rivière, sa

droite composée de cavalerie s'étendait dans la plaine. Dominé sur son

front par le cercle des hauteurs, d'où l'artillerie française pouvait

le mitrailler, il avait sur ses derrières un petit ruisseau

marécageux, la Schwartza, qui vient se jeter dans la Saale au-dessous

de Saalfeld, et qui est assez difficile à traverser. Sa retraite était

donc fort mal assurée. S'il eût été capable de quelque sagesse, et

moins obligé par ses bravades antérieures de se montrer téméraire, il

aurait dû se retirer au plus tôt, et descendre la Saale jusqu'à

Rudolstad ou Iéna. Malheureusement il n'était ni dans son caractère,

ni dans son rôle, de reculer à la première rencontre des Français.

Lannes n'avait sous la main ni le corps d'Augereau, formant avec lui

la colonne de gauche, ni même son corps tout entier. Il était réduit à

la simple division Suchet et à deux régiments de cavalerie légère, les

9e et 10e de hussards. Il n'en commença pas moins l'attaque tout de

suite. Il disposa d'abord son artillerie sur les hauteurs d'où l'on

dominait la ligne de bataille du prince Louis, et se mit à la canonner

vivement. Puis il jeta sur sa gauche une partie de la division Suchet,

avec ordre de filer le long des bois qui couronnaient les hauteurs, et

de tourner la droite du prince Louis, en descendant sur les bords du

ruisseau de la Schwartza. En peu d'instants ce mouvement fut exécuté.

Tandis que l'artillerie placée en batterie sur le front des Prussiens,

les occupait en leur tuant du monde, nos tirailleurs se glissant à

travers les bois, commençaient sur leurs derrières un feu imprévu et

d'une justesse meurtrière. Lannes, alors, fit descendre son infanterie

en masse dans la plaine, pour culbuter l'infanterie ennemie. Le prince

Louis, quand même il aurait eu de la guerre une expérience qui lui

manquait, n'avait dans cette position aucun bon parti à prendre. Il

commença par se porter vers son infanterie, afin de soutenir le choc

de la division Suchet. Mais, après des efforts de bravoure dignes d'un

meilleur emploi, il vit ses bataillons rompus, et poussés confusément

sur les murs de Saalfeld. Ne sachant où donner de la tête, il courut à

sa cavalerie, pour charger les deux régiments de hussards, qui avaient

suivi le mouvement de nos tirailleurs. Il les chargea avec

impétuosité, et parvint d'abord à les repousser. Mais ces deux

régiments ralliés, et ramenés vigoureusement en avant, rompirent sa

nombreuse cavalerie, et la poursuivirent avec une telle ardeur, que

réduite à l'impossibilité de se reformer, elle se jeta en désordre

dans les marécages de la Schwartza. Le prince, revêtu d'un brillant

uniforme, paré de toutes ses décorations, se comportait dans la mêlée

avec la vaillance qui convenait à sa naissance et à son caractère.

Deux de ses aides-de-camp se firent tuer à côté de lui. Bientôt

entouré, il voulut se sauver; mais son cheval se trouva embarrassé

dans une haie, et il fut obligé de s'arrêter. Un maréchal des logis du

10e de hussards, croyant avoir affaire à un officier d'un grade élevé,

mais nullement à un prince de sang royal, courut à lui, en criant:

Général, rendez-vous!--Le prince répondit à cette sommation par un

coup de sabre. Le maréchal des logis, lui portant alors un coup de

pointe au milieu de la poitrine, le renversa mort à bas de son cheval.

On entoura le corps du prince, qui fut reconnu, et déposé, avec tous

les égards dus à son rang et à son infortune, dans la ville de

Saalfeld. Les troupes prussiennes et saxonnes, car il y avait sur ce

point des unes et des autres, privées de chef, enfermées dans un

coupe-gorge, s'échappèrent comme elles purent, nous abandonnant 20

bouches à feu, 400 morts ou blessés, et un millier de prisonniers.

Tel fut le début de la campagne. Les premiers coups de la guerre,

comme le dit le lendemain Napoléon dans le bulletin de la journée,

venaient de tuer l'un de ses auteurs. On était si près les uns des

autres, que Napoléon à Schleitz entendait le canon de Saalfeld, que

le prince de Hohenlohe l'entendait de son côté sur les hauteurs de

Mittell-Pöllnitz, et que vers Iéna, sur la ligne occupée par la grande

armée prussienne, on percevait distinctement ses roulements lointains.

Tous les hommes sensés dans l'armée prussienne en frémissaient comme

d'un signal qui annonçait de tragiques événements. Napoléon,

discernant le point d'où partaient ces détonations, envoya un renfort

à Lannes, et une foule d'officiers pour chercher des nouvelles. De son

côté, le prince de Hohenlohe rôdait à cheval, sans donner d'ordres, et

en questionnant les allants et venants sur ce qui se passait. Triste

spectacle que de voir tant d'incapacité et d'imprudence, en lutte avec

tant de vigilance et de génie!

[En marge: Terreur panique à Iéna, à la suite du combat de Saalfeld.]

Quelques heures après, les fuyards apprenaient aux deux armées le

résultat de la première rencontre, et la fin tragique du prince Louis,

fin bien digne de sa vie, sous le double rapport de l'imprudence et du

courage. Les Prussiens purent juger ce qu'il fallait attendre de leur

savante tactique, opposée à la manière de faire, simple, pratique et

rapide, des généraux français.

La consternation se répandit de Saalfeld à Iéna et à Weimar. Le prince

de Hohenlohe, instruit déjà par ses propres yeux du découragement qui

s'était emparé des troupes du général Tauenzien, l'esprit frappé de

l'échauffourée de Saalfeld, se porta de sa personne à Iéna, et fit

circuler dans tous les sens l'ordre de rebrousser chemin vers la

Saale, afin de se couvrir de cette rivière, si toutefois, après tant

de mouvements contradictoires, on pouvait se flatter d'y arriver à

temps! C'était le troisième contre-ordre donné à ces malheureux

soldats, qui ne savaient plus ce qu'on voulait d'eux, et qui n'étaient

pas habitués, comme les Français, à faire plusieurs marches en un

jour, et à vivre de ce qu'ils se procuraient en marchant. Quelques

fuyards du corps battu à Saalfeld, courant vers Iéna, et tirant sans

motif, comme des soldats s'en allant à la débandade, furent pris pour

des tirailleurs français. À leur aspect, une terreur indicible se

répandit parmi les troupes qui se dirigeaient sur Iéna, et parmi les

nombreux conducteurs de bagages. Tous se mirent à fuir en désordre, à

se précipiter vers les ponts de la Saale, et de ces ponts dans les

rues d'Iéna. En peu d'instants ce fut une affreuse confusion, fâcheux

présage des événements qui allaient suivre.

[En marge: Marche de Napoléon après les combats de Schleitz et de

Saalfeld.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 6 / 49 段