ministres, d'hommes, de femmes, tous se mêlant d'opiner, de
conseiller, d'approuver ou de blâmer, qu'on discutait la politique et
la guerre. M. d'Haugwitz, qui cherchait à prolonger ses illusions,
comme il avait cherché à prolonger son pouvoir, tâchait de persuader à
chacun que tout allait bien, très-bien, beaucoup mieux qu'on n'aurait
pu l'espérer. Il se vantait d'avoir trouvé chez l'Autriche des
dispositions extrêmement amicales, et parlait même de communications
secrètes qui faisaient présager le concours prochain de cette
puissance. Il célébrait la générosité de l'empereur Alexandre, et
publiait à titre de nouvelle certaine l'arrivée immédiate des troupes
russes sur l'Elbe. Il donnait comme acquise l'adhésion de l'électeur
de Hesse, et l'adjonction à l'armée prussienne de trente mille
Hessois, soldats les meilleurs de la Confédération. Enfin il annonçait
la réconciliation soudaine de la Prusse avec l'Angleterre, et le
départ d'un plénipotentiaire britannique pour le quartier général
prussien. M. d'Haugwitz ne pouvait croire cependant à la vérité de ces
nouvelles, car il savait que l'Autriche, gardant le souvenir de la
conduite tenue à son égard, se joindrait à la Prusse le jour seulement
où Napoléon serait vaincu, c'est-à-dire quand on n'aurait presque plus
besoin d'elle; que les troupes russes arriveraient sur l'Elbe dans
trois ou quatre mois, c'est-à-dire à une époque où la question serait
décidée; que l'électeur de Hesse, toujours astucieux, attendait le
résultat de la première bataille pour se prononcer; que l'Angleterre
enfin, dont la réconciliation avec la Prusse était en effet certaine,
ne pouvait fournir que de l'argent, tandis qu'il aurait fallu des
soldats pour les opposer aux terribles soldats de Napoléon. Il savait
que la question consistait toujours à vaincre avec l'armée prussienne,
réduite à ses propres forces, énervée par une longue paix, commandée
par un vieillard, l'armée française constamment victorieuse depuis
quinze ans, et commandée par Napoléon. Mais cherchant à tromper les
autres, et à se tromper lui-même, un jour, une heure de plus, il
semait des bruits auxquels il ne croyait pas, et s'efforçait de
couvrir de quelques ombres le précipice où l'on marchait.
[En marge: Idées qui dominent les Prussiens, relativement au système
de guerre qu'il convient d'adopter.]
[En marge: L'idée de la guerre offensive prévaut dans tous les
esprits.]
[En marge: Plan que la prudence conseillait d'opposer à Napoléon.]
On n'était pas dans de meilleures dispositions d'esprit pour discuter
les plans de campagne. Tout ce qu'on avait conclu des grandes leçons
d'art militaire données par Napoléon à l'Europe, c'est qu'il fallait
sur-le-champ prendre l'offensive, battre les Français avec leurs
propres armes, c'est-à-dire avec l'audace et la célérité, et comme la
Prusse n'était pas capable de supporter long-temps les frais d'un si
grand armement, se hâter d'en finir, en livrant une bataille décisive
avec toutes les forces réunies de la monarchie. On se persuadait
sérieusement même après Austerlitz, même après Hohenlinden, et cent
autres batailles rangées, que les Français, vifs et adroits, étaient
propres surtout à la guerre de postes, mais que dans une action
générale, où seraient engagées de grandes masses, la solide et savante
tactique de l'armée prussienne l'emporterait sur leur inconsistante
agilité. Ce qu'il fallait surtout pour plaire à ce monde agité, pour
en être écouté avec faveur, c'était de parler de guerre offensive.
Quiconque eût apporté un plan de guerre défensive, quelque bien
raisonné que ce plan pût être; quiconque, invoquant les règles
éternelles de la prudence, aurait osé dire qu'à un ennemi profondément
expérimenté, singulièrement impétueux, jusqu'alors invincible, il
fallait opposer le temps, l'espace, les obstacles naturels bien
choisis, en sachant attendre l'occasion, que la fortune n'accorde ni
aux téméraires qui la devancent, ni aux timides qui la fuient, mais
aux habiles qui la saisissent quand elle se présente, quiconque eût
osé donner de tels conseils, eût été accueilli comme un lâche, ou
comme un traître vendu à Napoléon. Cependant l'armée prussienne ne
pouvant alors tenir tête à l'armée française, le plus simple bon sens
conseillait de présenter à Napoléon d'autres obstacles que des
poitrines de soldats. Ces obstacles, tels qu'on pouvait déjà les
entrevoir, et tels que l'expérience les révéla bientôt, étaient la
distance, le climat, la jonction des forces russes et allemandes dans
les profondeurs glacées du Nord. Il ne fallait donc pas, en se portant
en avant, épargner à Napoléon une moitié de la distance, transporter
la guerre sous un climat tempéré, et lui fournir l'avantage de
combattre les Prussiens avant l'arrivée des Russes. Il ne fallait pas
surtout devant un ennemi si prompt, si adroit, si habile à profiter
d'un faux mouvement, s'exposer, en prenant une position trop avancée,
à être coupé de sa ligne d'opération, séparé de l'Elbe ou de l'Oder,
et enveloppé, anéanti au début même de la guerre. Les Autrichiens,
qu'on avait tant blâmés l'année précédente, auraient dû servir de
leçon, et empêcher par le souvenir de leurs malheurs, qu'on ne donnât
une seconde fois le spectacle des Allemands surpris, battus, désarmés,
avant l'arrivée de leurs auxiliaires du Nord.
Ainsi la prudence enseignait qu'il fallait, au lieu de s'avancer
jusqu'aux montagnes boisées qui séparent la vallée de l'Elbe de celle
du Rhin, se tenir tout simplement en masse derrière l'Elbe, seule
barrière qui pût arrêter les Français, leur en disputer le passage du
mieux qu'on pourrait, puis l'Elbe franchi par eux, se retirer sur
l'Oder, et de l'Oder sur la Vistule, jusqu'à ce qu'on eût rejoint les
Russes, en tâchant de ne livrer que des actions partielles, lesquelles
sans rien compromettre, auraient rendu aux Prussiens l'habitude de la
guerre, qu'ils avaient perdue depuis long-temps. C'est quand on aurait
pu réunir cent cinquante mille Prussiens à cent cinquante mille
Russes, dans les plaines tour à tour fangeuses ou glacées de la
Pologne, que les difficultés sérieuses auraient commencé pour
Napoléon.
Ce n'était pas du génie, nous le répétons, mais du simple bon sens
qu'il fallait pour concevoir un tel plan. D'ailleurs un Français, un
grand général, Dumouriez, qui avait autrefois sauvé la France contre
ce même duc de Brunswick, et qui depuis, dépravé par l'exil, tâchait
de conseiller nos ennemis, sans en être écouté, Dumouriez envoyait
mémoires sur mémoires aux cabinets européens, pour leur apprendre que
se retirer, en opposant à Napoléon les distances, le climat, la faim
et les ruines, était le plus sûr moyen de le combattre. Napoléon
lui-même le pensait si bien que, lorsqu'il fut informé que les
Prussiens s'avançaient au delà de l'Elbe, il refusa d'abord de le
croire[3].
[Note 3: Voici un fragment de lettre qui révèle la manière de penser
de Napoléon à cet égard:
_À M. le maréchal prince de Neufchâtel._
«Saint-Cloud, 24 septembre 1806.
»Mon cousin, je vous envoie la copie des ordres de mouvement de
l'armée, que je vous ai adressés le 20 du courant au matin, et que je
suis fâché de ne pas vous avoir envoyés douze heures après le départ
de mon courrier du 20 septembre, parce qu'il aurait pu être
intercepté. Cependant je n'ai pas lieu de le craindre. Vous aurez dû
recevoir, le 24 à midi, mon premier courrier du 20. Quand la présente
vous parviendra, ce qui sans doute aura lieu le 27, des ordres auront
été donnés au maréchal Soult, qui sera parti dès le 26; et, comme il
lui faut trois ou quatre jours de marche pour se rendre à Amberg, il
pourrait y être le 30, quoiqu'il n'ait l'ordre que d'y être le 3. Vous
recevrez le présent courrier le 27, afin que vous accélériez le
mouvement du maréchal Soult. _Il importe qu'il arrive vite à Amberg,
puisque l'ennemi est à Hof, extravagance dont je ne le croyais pas
capable, pensant qu'il resterait sur la défensive le long de
l'Elbe....._
»Signé NAPOLÉON.»]
Il est vrai que par l'adoption d'un tel plan on perdait le concours de
la Hesse et de la Saxe, les plus belles provinces de la monarchie
abandonnées sans combat à l'ennemi, les ressources dont ces provinces
abondaient, la capitale, et enfin l'honneur des armes compromis par
une retraite aussi brusque. Mais ces objections, graves sans doute,
étaient plus spécieuses que solides. La Hesse, en effet, ne voulait
pas se donner à des gens qui avaient déjà le sceau de la défaite sur
le front. Vingt mille Saxons ne valaient pas le sacrifice d'un bon
système de guerre. Les provinces qu'on se faisait scrupule
d'abandonner, allaient être perdues de gré ou de force par un
mouvement offensif de Napoléon, et quand on lui avait vu parcourir
l'Autriche à pas de géant, sans être arrêté par les montagnes ou les
fleuves, il était puéril d'espérer les défendre contre lui. Ces lignes
de la forêt de Thuringe, de l'Elbe, de l'Oder, qu'on craignait de
livrer, on était certain de se les voir enlever par une seule
manoeuvre de Napoléon, sans en pouvoir faire les degrés successifs
d'une retraite bien calculée, et en perdant, outre les provinces
contenues entre ces lignes, l'armée elle-même, c'est-à-dire la
monarchie. Enfin pour ce qui regardait l'honneur des armes, il fallait
tenir peu de compte des apparences: une retraite qu'on peut imputer au
calcul, n'a jamais compromis la réputation d'une armée.
Au surplus, aucune de ces idées n'avait été discutée dans le conseil
tumultueux, où roi, princes, généraux, ministres, délibéraient sur les
opérations de la prochaine guerre. Il y régnait une telle ardeur,
qu'on ne souffrait la discussion qu'entre des plans offensifs, et ces
plans tendaient tous à porter l'armée prussienne en Franconie, au
milieu des cantonnements de l'armée française, pour surprendre
celle-ci, et la rejeter sur le Rhin, avant qu'elle eût le temps de se
concentrer.
Le plan, qui aurait le mieux convenu à la prudence du duc de
Brunswick, eût été de rester blotti derrière la forêt de Thuringe, et
d'attendre dans cette position que Napoléon débouchât par l'un ou
l'autre côté de cette forêt, par les défilés de la Franconie en Saxe,
ou par la route centrale de l'Allemagne, qui va de Francfort à
Weimar. (Voir la carte nº 34.) Dans le premier cas, les Prussiens, la
droite à la forêt de Thuringe, le front couvert par la Saale,
n'avaient qu'à laisser avancer Napoléon. S'il voulait les assaillir
avant d'aller plus loin, ils lui opposaient les bords de la Saale,
presque impossibles à franchir devant une armée de 140 mille hommes.
S'il courait à l'Elbe, ils le suivaient, toujours couverts par ces
mêmes bords de la Saale. Si, au contraire, ce qui était moins
probable, vu le lieu choisi pour le rassemblement de ses troupes,
Napoléon traversant toute la Franconie, venait gagner la route
centrale d'Allemagne, le trajet était si long, qu'on avait le temps de
se réunir en masse, et de choisir un terrain convenable pour lui
livrer bataille, au moment où il déboucherait des montagnes.
Certainement, à ne pas adopter dès l'origine la ligne de l'Elbe pour
premier théâtre de guerre défensive, il n'y avait pas mieux à faire
que de se placer derrière la forêt de Thuringe, comme le duc de
Brunswick y était disposé.
[En marge: Deux plans de guerre offensive imaginés contradictoirement
par le duc de Brunswick et le prince de Hohenlohe.]
Mais quoique ce fût là son avis, il n'osa pas le proposer. Cédant à
l'entraînement général, il imagina un plan de guerre offensive. Le
prince de Hohenlohe, son contradicteur ordinaire, en imagina un autre.
Pour prendre la position qu'ils occupaient, le duc de Brunswick était
parti de Magdebourg, le prince de Hohenlohe de Dresde, le premier
remontant la rive gauche, le second remontant la rive droite de la
Saale. On pouvait, dans le système de la guerre offensive, passer,
comme nous l'avons dit, par l'un ou l'autre côté de la forêt de
Thuringe, ou remonter la haute Saale, et traverser les défilés qui
mettent en communication la Saxe avec la Franconie, devant lesquels
se rassemblaient alors les Français, ou bien se porter du côté opposé,
traverser la haute Hesse, et marcher d'Eisenach sur Fulde, Schweinfurt
et Wurzbourg. (Voir la carte nº 34.) Le prince de Hohenlohe, voulant
jouer le rôle principal, proposait, en laissant le duc de Brunswick où
il était, de remonter la haute Saale, de franchir les défilés de la
Franconie, de se jeter sur le haut Mein, de surprendre les Français à
peine rassemblés, et de les refouler sur le bas Mein, sur Wurzbourg,
Francfort et Mayence. Une fois le refoulement commencé, le duc de
Brunswick se serait joint à lui, par n'importe quelle route, pour
achever la déroute des Français avec toute la masse des forces
prussiennes.
Le duc de Brunswick avait formé le projet d'agir par le côté opposé,
de se porter en avant par Eisenach, Fulde, Schweinfurt, Wurzbourg,
c'est-à-dire par la route centrale de l'Allemagne, de tomber sur
Wurzbourg même, et de couper ainsi de Mayence tous les Français qui
étaient dans la Franconie. Ce projet valait assurément mieux, car
tandis que le prince de Hohenlohe, en proposant de déboucher sur le
haut Mein, aurait replié les Français sur le bas Mein, de Cobourg sur
Wurzbourg, et aurait tendu à les rallier en les repliant, le duc de
Brunswick au contraire, en se dirigeant sur Wurzbourg même, aurait
coupé les Français qui étaient sur le haut Mein de ceux qui se
trouvaient sur le bas Mein, se serait interposé entre Wurzbourg qui
était le centre de leurs rassemblements, et Mayence qui était leur
base d'opération. De plus il aurait agi avec 140 mille hommes réunis,
et tenté l'offensive avec la masse de forces qu'il y faut consacrer,
quand on ose la prendre. Mais quel que fût le plan qu'on adoptât, pour
qu'il eût des chances de réussir, il fallait, premièrement, que
l'armée prussienne fût, sinon égale en qualité à l'armée française,
capable au moins de supporter sa rencontre; secondement, qu'on
devançât Napoléon, et qu'on le surprit avant qu'il eût concentré
toutes ses forces sur Wurzbourg. Or, le duc de Brunswick avait donné
ses ordres de mouvement pour le 10 octobre, et Napoléon était à
Wurzbourg le 3, à la tête de ses forces rassemblées, et en mesure de
faire face à tous les événements.
[En marge: Le duc de Brunswick en apprenant l'arrivée de Napoléon à
Wurzbourg, renonce à son projet de guerre offensive.]
Tandis qu'on disputait ainsi sur ces plans offensifs, tous fondés
sur la donnée ridicule de surprendre les Français le 10 octobre,
lorsque Napoléon était déjà le 3 au milieu de ses troupes réunies,
on apprit son arrivée à Wurzbourg, et on commença d'entrevoir ses
dispositions. On comprit dès lors qu'on avait mal calculé en
mesurant son activité sur celle qu'on avait soi-même, et le duc de
Brunswick, qui, sans posséder le coup d'oeil, la résolution,
l'activité d'un grand général, était doué néanmoins d'un jugement
exercé, sentit plus vivement le danger d'aller affronter l'armée
française déjà formée, et ayant Napoléon à sa tête. Il renonça dès
cet instant à des projets d'offensive, conçus par condescendance, et
s'attacha de plus en plus à la position défensive prise derrière la
forêt de Thuringe. Il s'efforça de démontrer à tous ceux qui
l'entouraient, les avantages de cette position, car, leur
répétait-il sans cesse, si Napoléon passait par Koenigshofen,
Eisenach, Gotha, Erfurt, ce qui l'amenait en Allemagne par la grande
route centrale, on pouvait le prendre en flanc, au moment où il
déboucherait des montagnes; si, au contraire, il se présentait par
les défilés aboutissant de la Franconie en Saxe, sur la haute Saale,
on occupait le cours de cette rivière, et on l'attendait de pied
ferme derrière ses bords escarpés. D'autres raisons que le duc de
Brunswick n'avouait pas, lui inspiraient pour cette position une
préférence décidée. Au fond il blâmait la guerre, et il venait de
découvrir avec joie une chance de la conjurer. À en croire les
rapports des espions, Napoléon faisait exécuter de grands travaux
défensifs vers Schweinfurt, sur la route même de Wurzbourg à
Koenigshofen et Eisenach. Il était vrai que Napoléon, afin de
tromper les Prussiens, avait ordonné des travaux dans différentes
directions, notamment dans celle de Schweinfurt, Koenigshofen,
Hildburghausen et Eisenach. Le duc de Brunswick en concluait, non
pas que Napoléon songeait à se présenter par la grande route
centrale de Francfort à Weimar, mais qu'il voulait s'établir autour
de Wurzbourg, et y prendre une position défensive. Ses entretiens
avec M. de Lucchesini contribuaient également à le lui persuader.
Cet ambassadeur, qui avait si malheureusement irrité son cabinet
deux mois auparavant par des rapports exagérés, mêlant maintenant un
peu de vrai à beaucoup de faux, affirmait que Napoléon au fond ne
désirait pas la guerre, qu'il avait sans doute traité légèrement la
Prusse, mais qu'il n'avait jamais nourri contre elle aucun projet
d'agression, et qu'il serait bien possible qu'il vînt se placer à
Wurzbourg, pour y attendre derrière de bons retranchements, le
dernier mot du roi Frédéric-Guillaume.
Il était bien tard pour oser produire cette vérité, et c'était choisir
pour la produire l'instant où elle avait cessé d'être exacte. Si
Napoléon, en effet, avant de quitter Paris, avait été peu enclin à la
guerre, et très-disposé à en finir avec la Prusse au moyen de quelques
explications amicales, maintenant qu'il se trouvait à la tête de son
armée, et que son épée était à moitié hors du fourreau, il allait la
tirer tout entière, et agir avec la promptitude qui lui était
naturelle. Rien ne s'accordait moins avec son caractère, que le projet
de s'établir en avant de Wurzbourg, dans une position défensive. Mais
de ce projet faussement prêté à Napoléon, et des rapports de M. de
Lucchesini, le duc de Brunswick concluait avec une secrète joie, qu'il
était possible d'éviter la guerre, surtout si on avait la précaution
de rester derrière la forêt de Thuringe, et de laisser entre les deux
armées cet obstacle à leur rencontre.
[En marge: Grand conseil de guerre tenu à Erfurt le 5 octobre.]
[En marge: Le conseil de guerre tenu à Erfurt aboutit à l'idée d'une
reconnaissance sur la route d'Eisenach à Schweinfurt.]
[En marge: Dernière note diplomatique adressée à Napoléon.]
Le roi, sans le dire, partageait ce sentiment. On convoqua donc le 5
octobre, à Erfurt, un dernier conseil de guerre, auquel assistèrent le
duc de Brunswick, le prince de Hohenlohe, le maréchal de Mollendorf,
plusieurs officiers d'état-major, les chefs de corps, le roi lui-même
et ses ministres. Ce conseil dura deux jours entiers. Le duc y proposa
la question suivante: était-il prudent d'aller chercher Napoléon dans
une position inattaquable, quand on n'avait plus, comme dans le
premier projet d'offensive, l'espoir de le surprendre?--On disputa sur
ce sujet longuement et violemment. Le prince de Hohenlohe fit encore
surgir, par le moyen de son chef d'état-major, l'idée d'opérer par la
haute Saale, et de franchir les défilés, au débouché desquels Napoléon
avait rassemblé ses troupes. On combattit cette idée du côté du duc de
Brunswick, et on fit de nouveau sentir les avantages de la position
prise derrière la forêt de Thuringe. Les deux généraux en chef
soutinrent ainsi une lutte opiniâtre par l'intermédiaire de leurs
officiers d'état-major. Il n'y eut, au reste, d'accord nulle part.
Tandis que le duc de Brunswick était en vive contestation avec le
prince de Hohenlohe, M. d'Haugwitz disputait avec M. de Lucchesini, et
soutenait, à propos des dispositions pacifiques prêtées à Napoléon,
qu'il n'était plus temps d'y compter. Au choc des idées vint se
joindre le choc des passions, et le général Ruchel se permit une
nouvelle offense envers M. d'Haugwitz. Chacun n'emporta de ce débat
qu'une plus grande confusion d'esprit, et une plus profonde amertume
de coeur. Le roi surtout, qui cherchait avec bonne foi à s'éclairer,
qui n'osait se fier à ses lumières, et qui sentait l'imminence du
danger, le roi avait l'âme navrée. Dans l'impossibilité de se fixer,
le conseil, éprouvant le besoin de mieux connaître les véritables
résolutions de Napoléon, s'était arrêté au projet d'une reconnaissance
générale, exécutée simultanément par les trois principaux corps
d'armée du prince de Hohenlohe, du duc de Brunswick, et du général
Ruchel. Le roi fit modifier cette singulière conclusion, en réduisant
les trois reconnaissances à une seule, qui serait dirigée par le
colonel de Muffling, officier d'état-major du duc de Brunswick, sur
cette même route d'Eisenach à Schweinfurt, vers laquelle Napoléon
semblait faire quelques préparatifs de défense. Ordre fut donné au
prince de Hohenlohe de continuer la concentration de l'armée de
Silésie sur la haute Saale, en laissant le général Tauenzien avec le
détachement de Bayreuth, en observation vers les défilés de la
Franconie. À cette mesure militaire on ajouta une mesure politique, ce
fut d'envoyer à Napoléon une note définitive, pour lui signifier les
résolutions irrévocables de la cour de Prusse. On devait exposer dans
cette note les rapports qui avaient existé entre les deux cours, les
mauvais procédés dont la France avait payé les bons procédés de la
Prusse, l'obligation où était le cabinet de Berlin d'exiger une
explication qui portât sur tous les intérêts en litige, et qui fût
précédée par une démarche rassurante pour l'Allemagne, c'est-à-dire
par la retraite immédiate des troupes françaises en deçà du Rhin. On
demandait cette retraite à jour fixe, et on voulait qu'elle commençât
le 8 octobre.
Assurément si on souhaitait encore la paix, la note projetée était un
moyen fort mal imaginé pour la maintenir, car c'était méconnaître
étrangement le caractère de Napoléon, que de lui adresser une
sommation de se retirer à jour fixe. Mais tandis que le duc de
Brunswick et le roi cherchaient à se ménager une dernière chance de
paix, en restant derrière la forêt de Thuringe, ils étaient forcés,
pour contenter les furieux qui poussaient à la guerre, de faire
quelques démonstrations apparentes de fierté, se soumettant ainsi aux
caprices d'une armée qui s'était transformée en multitude populaire,
et qui criait, exigeait, ordonnait, comme fait la multitude quand on
lui livre les rênes.
[En marge: Napoléon se transporte à Bamberg, et fait ses dispositions
pour entrer en Saxe.]
Voilà comment les Prussiens avaient dépensé le temps que Napoléon
employait de son côté en préparatifs si actifs et si bien conçus. Ne
s'arrêtant pas à Wurzbourg, il s'était rendu à Bamberg, où il
différait son entrée en Saxe jusqu'à un dernier mot de la Prusse, qui
fit peser sur elle, et non sur lui, le tort de l'agression. Sa droite,
composée des corps des maréchaux Soult et Ney, était en avant de
Bayreuth, prête à déboucher par le chemin de Bayreuth à Hof, sur la
haute Saale. (Voir la carte nº 34.) Son centre, formé des corps des
maréchaux Bernadotte et Davout, précédé de la réserve de cavalerie, et
suivi de la garde à pied, se trouvait à Kronach, n'attendant qu'un
ordre pour s'avancer par Lobenstein sur Saalbourg et Schleitz. Sa
gauche, consistant dans les corps des maréchaux Lannes et Augereau,
faisant vers Hildburghausen des démonstrations trompeuses, devait au
premier signal se reporter de gauche à droite, de Cobourg vers
Neustadt, afin de déboucher par Grafenthal sur Saalfeld. Ces trois
colonnes avaient à parcourir les défilés étroits, bordés de bois et de
rochers, qui mettent en communication la Franconie avec la Saxe, et
qui viennent aboutir sur la haute Saale. Toutefois la frontière de la
Saxe n'était pas encore franchie, et on se tenait sur le territoire
franconien, le pied levé pour marcher. La garde impériale n'était
pas, il est vrai, réunie tout entière; il manquait la cavalerie et
l'artillerie de cette garde, qui n'avaient pu voyager en poste comme
l'infanterie; il manquait aussi les compagnies d'élite et le grand
parc. Mais Napoléon avait sous la main environ 170 mille hommes, et
c'était plus qu'il n'en fallait pour accabler l'armée prussienne.
[En marge: Proclamation de Napoléon à l'armée française.]
En recevant le 7 la note de la Prusse, il fut extrêmement courroucé.
Le major général Berthier se trouvait auprès de lui.--Prince, lui
dit-il, nous serons exacts au rendez-vous; et le 8, au lieu d'être en
France, nous serons en Saxe.--Il adressa sur-le-champ la proclamation
suivante à son armée:
«SOLDATS,