L'Elbe, le premier grand fleuve qu'on rencontre dans cette plaine,

lorsqu'on descend des montagnes du centre de l'Allemagne, est le siége

principal de la puissance prussienne, le boulevard qui la couvre, le

véhicule qui transporte ses produits. Dans son cours supérieur il

arrose les campagnes de la Saxe, traverse Dresde, et baigne le pied de

la forteresse autrefois saxonne de Torgau. Ensuite il passe au milieu

de la Prusse, entoure Magdebourg, sa principale forteresse, protége

Berlin, sa capitale, laquelle est placée au delà, à égale distance de

l'Elbe et de l'Oder, entre des lacs, des dunes et des canaux. Enfin,

avant de se jeter dans la mer du Nord, il forme le port de la riche

cité de Hambourg, qui introduit en Allemagne, par les eaux de ce

fleuve, les productions de l'univers. On comprend à ce simple tracé de

l'Elbe, l'ambition de la Prusse d'en posséder le cours tout entier, et

d'absorber d'un côté la Saxe, de l'autre les villes anséatiques et le

Hanovre, ambition qui sommeille aujourd'hui, car toutes les ambitions

européennes, assouvies aux dépens de la France en 1815, paraissent

sommeiller pour un temps. Mais à l'époque dont nous retraçons

l'histoire, l'ébranlement des États avait mis tous les désirs en feu

et en évidence. La Prusse nous avait demandé les villes anséatiques:

quant à la Saxe, elle n'en avait jamais osé réclamer que la

dépendance, sous le titre de Confédération du Nord; et il est naturel

que Napoléon éprouvât, à l'occasion de la Saxe, toutes les jalousies

qu'il éprouvait à l'occasion de la Bavière, lorsqu'il commettait la

faute d'être jaloux de la Prusse.

[En marge: Point décisif de la guerre quand on opère en Autriche ou en

Prusse.]

L'Elbe est donc le fleuve qu'il faut atteindre et franchir, quand on

veut faire la guerre à la Prusse, comme le Danube est celui dont il

faut descendre le cours, quand on veut faire la guerre à l'Autriche.

Dès qu'on a réussi à forcer l'Elbe, les défenses de la Prusse tombent,

car on lui enlève la Saxe, on annule Magdebourg, et Berlin n'a plus de

protection. Les voies mêmes du commerce sont occupées par

l'assaillant, ce qui devient grave, si la guerre se prolonge. Ainsi

tandis qu'on est obligé à l'égard du Danube, après être arrivé vers

ses sources, d'en descendre le cours jusqu'à Vienne, à l'égard de

l'Elbe, il suffit de l'avoir franchi, pour avoir atteint le but

principal; et, si on a conçu les vastes desseins de Napoléon, il

devient alors nécessaire de courir à l'Oder, pour s'interposer entre

la Prusse et la Russie, pour intercepter les secours de l'une à

l'autre. Il faut même s'avancer jusqu'à la Vistule, battre la Russie

en Pologne, où tant de ressentiments couvent contre elle, et suivre

l'exemple d'Annibal, qui vint établir la guerre au centre des

provinces italiennes, frémissantes sous le joug mal affermi de

l'antique Rome. Tels sont les échelons de cette marche immense vers le

Nord, qu'un seul homme a tentée jusqu'ici, Napoléon! Cette marche

sera-t-elle tentée encore une fois? L'univers l'ignore. Si c'est

l'intention de la Providence, que ce soit au moins une tentative

sérieuse, au profit de la liberté et de l'indépendance de l'Occident!

Mais pour atteindre cette plaine septentrionale, à l'entrée de

laquelle la Prusse est située, il faut traverser la contrée

montagneuse qui forme le centre de l'Allemagne, ou bien la tourner en

allant gagner la plage unie, qui, sous le nom de Westphalie, s'étend

entre les montagnes et la mer du Nord.

Cette contrée, qui ferme l'entrée de la Prusse (voir la carte nº 28),

se compose d'un groupe de hauteurs boisées, long et large, qui d'un

côté se lie à la Bohême, de l'autre s'élève au nord, jusqu'aux plaines

de la Westphalie, au milieu desquelles il se termine, après s'être un

moment redressé pour former les sommets du Hartz, si riches en métaux.

Ce groupe montagneux qui sépare les eaux du Rhin de celles de l'Elbe,

couvert dans sa partie supérieure de forêts, jette dans le Rhin, le

Mein, la Lahn, la Sieg, la Ruhr, la Lippe, jette dans l'Elbe,

l'Elster, la Saale, l'Unstrut, et enfin, directement dans la mer du

Nord, l'Ems et le Wéser.

[En marge: Trois routes pour pénétrer en Prusse.]

Diverses routes se présentent pour le traverser. Premièrement, on

peut, en partant de Mayence, se diriger à droite, remonter la vallée

sinueuse du Mein, jusqu'au-dessus de Wurzbourg, et même jusqu'à ses

sources. Là, aux environs de Cobourg, on rencontre les sommets boisés,

qui, sous le nom de forêt de Thuringe, séparent la Franconie de la

Saxe, et desquels s'échappent le Mein d'un côté, la Saale de l'autre.

On les traverse par trois défilés, ceux de Bayreuth à Hof, de Kronach

à Schleitz, de Cobourg à Saalfeld, puis on descend en Saxe par la

vallée de la Saale. (Voir les cartes n{os} 28 et 34.) Telle est la

première route. À gauche de ces sommets boisés qui forment la forêt de

Thuringe, se trouve la seconde. Pour la suivre, on remonte le Mein, de

Mayence jusqu'à Hanau; là on le quitte pour se jeter dans la vallée

de la Werra, ou pays de Fulde, on laisse à droite la forêt de

Thuringe, on descend par Eisenach, Gotha, Weimar, dans les plaines de

la Thuringe et de la Saxe, et on arrive sur les bords de l'Elbe. Cette

dernière voie a toujours été la grande route de l'Allemagne, celle de

Francfort à Leipzig.

La troisième route enfin consiste à tourner le centre montagneux de

l'Allemagne, et à s'élever au nord, jusqu'à ce qu'on ait atteint la

plaine de la Westphalie, ce qu'on fait en suivant le cours du Rhin

jusqu'à Wesel, en le passant à Wesel, en cheminant ensuite à travers

la Westphalie et le Hanovre, les montagnes à droite, la mer à gauche.

On trouve ainsi sur ses pas l'Ems, le Wéser, et enfin l'Elbe, devenu à

cette extrémité de son cours l'un des fleuves les plus considérables

de l'Europe.

De ces diverses manières de pénétrer dans la plaine du Nord, Napoléon

avait choisi la première, celle qui conduit des sources du Mein aux

sources de la Saale, en traversant les défilés de la Franconie.

[En marge: Route préférée par Napoléon.]

Les motifs de son choix étaient profonds. D'abord il avait ses troupes

dans la haute Franconie, et s'il les eût transportées vers le nord,

pour gagner la Westphalie, il se serait exposé à faire le double ou le

triple du chemin, et à démasquer son mouvement par la longueur seule

du trajet. Indépendamment de la longueur et de la signification de ce

trajet, il aurait rencontré l'Ems, le Wéser, l'Elbe, et eût été obligé

de franchir ces fleuves, dans la partie inférieure de leur cours,

lorsqu'ils sont devenus de redoutables obstacles. Ces raisons ne

laissaient de choix qu'entre deux partis: ou il fallait prendre la

grande route centrale de l'Allemagne, qui se dirige par Francfort,

Hanau, Fulde, Gotha, Weimar sur Leipzig, et passe à gauche de la forêt

de Thuringe; ou bien il fallait remonter le Mein jusqu'à sa source, et

se jeter de la vallée du Mein dans la vallée de la Saale, ce qui

consistait à passer à la droite de la forêt de Thuringe. (Voir les

cartes n{os} 28 et 34.) Cependant, entre ces deux routes, la seconde

était de beaucoup préférable, par une raison qui tenait au plan

général de Napoléon, et à son système de guerre. Plus il passait à

droite, plus il avait chance de tourner les Prussiens par leur gauche,

de les gagner de vitesse sur l'Elbe, de les séparer de la Saxe, de

leur en ôter les ressources et les soldats, de franchir l'Elbe dans la

partie de son cours la plus facile à traverser, de se rendre maître de

Berlin, et enfin après avoir devancé les Prussiens sur l'Elbe, de les

prévenir sur l'Oder, par où les Russes pouvaient arriver à leur

secours. Si Napoléon atteignait ce but, il faisait quelque chose de

pareil à ce qu'il avait accompli l'année précédente, en tournant le

général autrichien Mack, en l'isolant des secours russes, et en

coupant en deux les forces de la coalition, de manière à battre une

portion après l'autre. Être le premier sur l'Elbe et sur l'Oder, était

donc le grand problème à résoudre dans cette guerre. Pour cela, les

défilés qui conduisent de la Franconie dans la Saxe, en passant à

droite de la forêt de Thuringe, étaient la vraie route que Napoléon

devait préférer, sans compter que ses troupes y étaient toutes

transportées, et qu'il n'avait qu'à partir du point où elles se

trouvaient pour entrer en action.

Mais ce à quoi il devait surtout s'appliquer pour réussir, c'était à

mettre les Prussiens en doute sur son véritable projet, c'était à leur

persuader qu'il prendrait la route de Fulde, d'Eisenach et de Weimar,

c'est-à-dire la route centrale de l'Allemagne, celle qui passe à la

gauche de la forêt de Thuringe. (Voir la carte nº 34.) Dans ce but, il

avait placé une partie de son aile gauche, composée des cinquième et

septième corps, aux ordres des maréchaux Lannes et Augereau, vers

Koenigshofen et Hildburghausen, sur la Werra, donnant à croire qu'il

allait se transporter dans la haute Hesse. Et en effet, il y avait là

de quoi les mettre en erreur. Napoléon ne s'en était pas tenu à cette

démonstration; il avait voulu accroître leurs incertitudes, en

ordonnant d'autres démonstrations vers la Westphalie. La marche du roi

de Hollande, précédée de faux bruits, avait eu cet objet. Cependant

elle n'avait pu tromper les Prussiens, jusqu'à leur persuader que

Napoléon attaquerait par la Westphalie. Outre la présence de l'armée

française dans la Franconie, une circonstance accessoire avait suffi

pour les éclairer. La division Dupont, toujours employée séparément

depuis les combats de Haslach et d'Albeck, avait été envoyée sur le

bas Rhin, afin d'occuper le grand-duché de Berg. La guerre approchant,

elle avait été ramenée sur Mayence et Francfort. Ce mouvement de

gauche à droite enlevait toute vraisemblance à une opération

offensive du côté de la Westphalie, et conduisait à croire que

l'attaque se ferait ou par le pays de Fulde, ou par la Franconie, soit

à gauche, soit à droite de la forêt de Thuringe. Mais lequel de ces

deux passages serait préféré par Napoléon, là était le doute, que ce

profond calculateur entretenait avec un soin infini dans l'esprit des

généraux prussiens.

[En marge: État de l'armée prussienne.]

[En marge: Armée du duc de Brunswick.]

Rien ne peut donner une idée de l'agitation qui régnait parmi ces

malheureux généraux. Ils étaient tous réunis à Erfurt, sur le revers

de la forêt de Thuringe, avec les ministres, le roi, la reine et la

cour, délibérant dans une espèce de confusion difficile à peindre. Les

forces prussiennes, rassemblées d'abord dans chaque circonscription

militaire, avaient été ensuite concentrées en deux masses, l'une aux

environs de Magdebourg, sous le duc de Brunswick, l'autre aux environs

de Dresde, sous le prince de Hohenlohe. (Voir la carte nº 34.) L'armée

principale, portée de Magdebourg à Naumbourg, sur la Saale, puis à

Weimar et Erfurt, était dans ce moment autour de cette dernière ville,

rangée derrière la forêt de Thuringe, son front couvert par la

longueur de la forêt, et sa gauche par les rives escarpées de la

Saale. Le duc de Weimar, avec un fort détachement de troupes légères,

occupait l'intérieur de la forêt, et poussait des reconnaissances au

delà. Le général Ruchel formait la droite de cette armée avec les

troupes de Westphalie.

[En marge: Armée du prince de Hohenlohe.]

On pouvait évaluer à 93 mille hommes cette armée principale, en y

comprenant le corps du général Ruchel. La seconde armée, organisée en

Silésie, avait été dirigée sur la Saxe, pour entraîner, moitié

persuasion, moitié crainte, le malheureux électeur, qui n'avait ni

intérêt ni goût à la guerre. Cédant enfin après beaucoup

d'hésitations, il venait de promettre 20 mille Saxons, d'assez bonnes

troupes, et de livrer le pont de Dresde aux Prussiens, à condition

qu'on couvrirait la Saxe, en y plaçant l'une des deux armées

agissantes. Les 20 mille Saxons n'étaient pas prêts, et faisaient

attendre le prince de Hohenlohe, qui remontait lentement la Saale,

pour prendre position vis-à-vis des défilés qui conduisent de la

Franconie en Saxe, en face du rassemblement des troupes françaises. Le

contingent prussien du pays de Bayreuth, sous le commandement du

général Tauenzien, s'était retiré sur Schleitz, à notre approche, et

formait ainsi l'avant-garde du prince de Hohenlohe. Celui-ci, avec les

20 mille Saxons qu'il attendait, et les trente et quelques mille

Prussiens de la Silésie, devait avoir sous la main un corps de plus de

cinquante mille hommes.

[En marge: Évaluation des forces prussiennes.]

Telles étaient les deux armées prussiennes. Pour toute réserve, il y

avait à Magdebourg un corps d'environ 15 mille hommes, placé sous les

ordres d'un prince de Wurtemberg, brouillé avec sa famille. Il faut

ajouter à cette énumération les garnisons des places de l'Oder et de

la Vistule, qui montaient à environ 25 mille hommes. Ainsi les

Prussiens, compris 20 mille Saxons, n'avaient pas plus de 180 ou 185

mille soldats à leur disposition, et n'en comptaient pas en propre

plus de 160 ou 165 mille[2].

[Note 2: Voici le tableau des forces prussiennes le plus exact à notre

avis:

Avant-garde sous le duc de Weimar 10,000 hommes.

Corps principal sous le duc de Brunswick 66,000

Troupes de Westphalie, formant sous le général

Ruchel la droite du duc de Brunswick 17,000

--------------

Total de l'armée principale 93,000 hommes.

Corps du prince de Hohenlohe (Saxons compris) 50,000 hommes.

Réserve sous le prince de Wurtemberg 15,000

Garnisons de l'Oder et de la Vistule 25,000

--------------

Total des forces prussiennes 183,000 hommes.

On peut néanmoins les évaluer à 185,000, car le corps du prince de

Hohenlohe était en général estimé à plus de 50 mille hommes.]

[En marge: État moral de l'armée prussienne.]

On allait donc opposer 180 mille Allemands à 190 mille Français, que

cent mille autres devaient suivre bientôt, et qui étaient tellement

aguerris, qu'ils pouvaient être présentés dans la proportion d'un

contre deux, quelquefois même d'un contre trois, aux meilleures

troupes européennes. Nous ne parlons pas du poids que jetaient dans la

balance le génie et la présence de Napoléon. La folie d'une telle

lutte était par conséquent bien grande de la part des Prussiens, sans

compter la faute politique d'une guerre entre la Prusse et la France,

faute, il est vrai, égale des deux côtés. Du reste, les Prussiens

étaient braves, comme le furent toujours les Allemands; mais, depuis

la fin de la guerre de Sept-Ans, c'est-à-dire, depuis 1763, ils

n'avaient figuré dans aucune guerre sérieuse, car leur intervention en

1792, dans la lutte de l'Europe contre la Révolution française,

n'avait été ni bien longue, ni bien opiniâtre. Aussi n'avaient-ils

participé à aucun des changements apportés depuis quinze ans à

l'organisation des troupes européennes; ils faisaient consister l'art

de la guerre dans une régularité de mouvements, qui sert beaucoup plus

sur les champs de manoeuvre que sur les champs de bataille; ils

étaient suivis d'une quantité de bagages suffisante à elle seule pour

perdre une armée, par les obstacles qu'elle apporte à sa marche. Au

surplus l'orgueil, qui est une grande force morale, était extrême chez

les Prussiens, surtout parmi les officiers, et il était accompagné

chez eux d'un sentiment plus noble encore, d'un patriotisme irréfléchi

mais ardent.

[En marge: Le duc de Brunswick.]

[En marge: Le prince de Hohenlohe.]

[En marge: Le général Ruchel, le prince Louis.]

[En marge: Le maréchal Kalkreuth.]

[En marge: Présence de la reine de Prusse au quartier général.]

Leur armée ne péchait pas moins par la confusion des conseils que par

la qualité des troupes. Le roi avait confié la direction de cette

guerre au duc de Brunswick, par déférence pour la vieille renommée de

ce neveu, de cet élève du grand Frédéric. Il y a des réputations

établies qui sont quelquefois destinées à perdre les empires: on ne

pourrait pas en effet leur refuser le commandement, et quand on le

leur a déféré, le public qui aperçoit l'insuffisance sous la gloire,

blâme un choix qu'il a imposé, et le rend plus fâcheux en infirmant

par la critique l'autorité morale du commandement, sans laquelle

l'autorité matérielle n'est rien. C'est ce qui arrivait pour le duc de

Brunswick. On déplorait généralement ce choix parmi les Prussiens, et

on s'en exprimait avec une hardiesse dont il eût été impossible de

trouver ailleurs un exemple, car il semblait que chez cette nation la

liberté d'esprit et de langage dût prendre naissance dans le sein de

l'armée. Le duc de Brunswick, doué de lumières étendues, avantage que

ne possèdent pas toujours les hommes dont la renommée a exagéré le

mérite, se jugeait impropre aux guerres si actives et si terribles du

temps. Il avait accepté le commandement par une faiblesse de

vieillard, pour n'avoir pas le chagrin de le laisser à des rivaux, et

il se sentait accablé sous ce fardeau. Jugeant aussi bien les autres

qu'il se jugeait lui-même, il appréciait, comme elle le méritait, la

folie de la cour et celle de la jeune noblesse militaire, et il n'en

était pas moins effrayé que de sa propre insuffisance. À côté du duc

de Brunswick se trouvait un autre débris du règne de Frédéric, c'était

le vieux maréchal de Mollendorf, lui aussi chargé d'années, mais

modeste, dévoué, n'exerçant aucune autorité, et uniquement appelé à

donner des avis, car le roi, incertain en toutes choses, n'osant pas

prendre le commandement, et ne pouvant se résoudre à le confier

entièrement à personne, voulait consulter au sujet de chacune des

résolutions de son état-major, et juger chaque ordre avant d'en

permettre l'exécution. À la faiblesse des vieillards se joignaient les

prétentions des jeunes gens, convaincus qu'à eux seuls appartenaient

le talent et le droit de faire la guerre. Le principal d'entre eux

était le prince de Hohenlohe, chef de la seconde armée, et l'un des

souverains allemands dépouillés de leurs États par la nouvelle

Confédération du Rhin. Plein de passions et d'orgueil, il devait à

quelques hardiesses heureuses, dans la guerre de 1792, la réputation

d'un général habile et entreprenant. Cette réputation, fort peu

méritée, avait suffi pour lui inspirer l'ambition d'être indépendant

du généralissime, et d'agir d'après ses inspirations personnelles. Il

en avait adressé la demande au roi, qui, n'osant ni accéder ni

résister à ses désirs, avait souffert à côté du commandement en chef,

un commandement secondaire, mal défini, tendant à l'isolement et à

l'insubordination. Voulant attirer la guerre à lui, le prince de

Hohenlohe s'efforçait d'établir le théâtre des opérations principales

sur la haute Saale, où il se trouvait, tandis que le duc de Brunswick

aspirait à le fixer derrière la forêt de Thuringe, où il était venu se

placer. De ce triste conflit devaient naître bientôt les plus

fâcheuses conséquences. Venaient ensuite les déclamateurs, comme le

général Ruchel, celui qui s'était permis d'offenser M. d'Haugwitz, le

prince Louis, qui avait si fort contribué à entraîner la cour, décidés

les uns et les autres à ne favoriser que le plan qui aboutirait à

l'offensive immédiate, dans la crainte d'un retour vers les idées

pacifiques, et d'un accommodement entre Frédéric-Guillaume et

Napoléon. Parmi ces généraux, et contrastant avec eux, se faisait

remarquer le maréchal Kalkreuth, moins âgé que les uns, moins jeune

que les autres, supérieur à tous par ses talents, propre encore aux

fatigues quoique ayant pris une part glorieuse aux campagnes du grand

Frédéric, jouissant de la confiance de l'armée et la méritant, jugeant

la guerre actuelle extravagante, le chef chargé de la diriger

incapable, disant de plus son opinion avec une hardiesse qui

contribuait à ébranler profondément l'autorité du généralissime. C'est

par lui que l'armée aurait voulu être commandée, bien qu'en présence

des soldats français et de Napoléon, il n'eût peut-être pas mieux fait

que le duc de Brunswick lui-même. À ces personnages militaires

étaient venus s'ajouter divers personnages civils, M. d'Haugwitz,

premier ministre, M. Lombard, secrétaire du roi, M. de Lucchesini,

ministre de Prusse à Paris, plus une quantité de princes allemands,

entre autres l'électeur de Hesse, qu'on cherchait vainement à

entraîner dans la guerre, et, enfin, complétant ce pêle-mêle, la reine

avec quelques-unes de ses dames, montant à cheval, et se montrant aux

troupes qui la saluaient de leurs acclamations. Lorsque les gens

sensés demandaient ce que faisait là cette personne auguste, qui, par

son rang et son sexe, semblait si déplacée dans un quartier général,

on répondait que son énergie était utile, qu'elle seule soutenait le

roi, l'empêchait de faiblir, et on alléguait ainsi pour excuser sa

présence, une raison non moins inconvenante que sa présence elle-même.

[En marge: Attitude de MM. d'Haugwitz et Lombard.]

M. d'Haugwitz, M. Lombard, et tous les anciens partisans de l'alliance

française, essayaient d'obtenir leur pardon par un désaveu peu

honorable de leur conduite antérieure. MM. d'Haugwitz et Lombard, qui

avaient assez d'esprit pour juger ce qui se passait sous leurs yeux,

et qui auraient dû se retirer quand la politique de paix était devenue

impossible, pour laisser à M. de Hardenberg les conséquences de la

politique de guerre, affectaient au contraire la plus grande chaleur

de sentiments, afin qu'on crût à la sincérité de leur retour. Ils

poussaient la faiblesse jusqu'à se calomnier eux-mêmes, en insinuant

que leur attachement à l'alliance française n'avait été de leur part

qu'une feinte pour tromper Napoléon, et pour différer une rupture

qu'ils prévoyaient, mais dont le roi, toujours ami de la paix, leur

avait impérieusement commandé de reculer le terme. Se donner comme des

fourbes autrefois, afin de passer pour des hommes sincères

aujourd'hui, n'était ni bien habile, ni bien honorable. Tout ce que

gagnait M. d'Haugwitz à se conduire de la sorte, c'était de perdre en

un jour le mérite d'une politique sage qui lui appartenait, pour

assumer la responsabilité d'une politique désastreuse qui lui était

étrangère.

[En marge: M. de Gentz appelé au quartier général.]

Il y avait alors en Allemagne un pamphlétaire spirituel et éloquent,

ennemi ardent de la France, et dont les passions patriotiques, quoique

vraies, n'étaient pas entièrement désintéressées, car il recevait des

cabinets de Vienne et de Londres le prix de ses diatribes: ce

pamphlétaire était M. de Gentz. C'est lui qui depuis plusieurs années

écrivait les manifestes de la coalition, et remplissait les journaux

de l'Europe de déclamations virulentes contre la France. MM.

d'Haugwitz et Lombard l'avaient appelé au quartier général prussien,

pour qu'il voulût bien rédiger le manifeste de la Prusse, et ils en

étaient devant cet auteur de libelles, aux prières, aux caresses, aux

excuses, l'accablant de prévenances et de marques de distinction,

jusqu'à le présenter à la reine elle-même, et à lui ménager des

entrevues avec cette princesse. Après l'avoir souvent dénoncé à la

France comme un boute-feu vendu à l'Angleterre, ils le suppliaient en

ce moment d'enflammer contre cette même France tous les coeurs

allemands. Ils l'avaient chargé en outre d'être auprès de l'Autriche

la caution de leur sincérité, s'excusant de combattre si tard l'ennemi

commun, par l'assurance de l'avoir détesté toujours.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 4 / 49 段