Ces six corps, avec la réserve de cavalerie, ne présentaient pas moins

de 170 mille combattants. En y ajoutant la garde, les troupes d'élite,

les états-majors, le parc de réserve, on peut dire que la grande armée

s'élevait à environ 190 mille hommes. Il était à présumer que dans les

premiers jours elle ne serait pas rassemblée tout entière, car de la

garde et des compagnies d'élite il ne devait y avoir d'arrivée que la

garde à pied. Mais 170 mille hommes suffisaient, et au delà, pour le

commencement de cette guerre. Les corps étaient composés des mêmes

divisions, des mêmes brigades, des mêmes régiments que dans la

dernière campagne: disposition fort sage, car soldats et officiers

avaient appris à se connaître, et à se fier les uns aux autres. Quant

à l'organisation générale, elle continuait d'être la même. C'était

celle que Napoléon avait substituée à l'organisation de l'armée du

Rhin, et dont il venait d'éprouver l'excellence dans la campagne

d'Autriche, la première de toutes où l'on eût vu deux cent mille

hommes marchant sous un seul chef. L'armée se trouvait toujours

divisée en corps qui étaient complets en infanterie et artillerie,

mais qui n'avaient, en fait de cavalerie, que quelques chasseurs et

hussards pour se garder. Le gros de la cavalerie était toujours

concentré sous Murat, et placé directement sous la main de Napoléon,

par les motifs que nous avons fait connaître ailleurs. La garde, les

compagnies d'élite formaient une réserve générale de toutes armes, ne

quittant jamais Napoléon, et marchant près de lui, non pour veiller

sur sa personne, mais pour obéir plus rapidement à sa pensée.

[En marge: Les ordres de mouvement donnés pour le 3 et le 4 octobre.]

Les ordres de mouvement furent donnés de manière à être exécutés dans

les premiers jours d'octobre. Napoléon enjoignit aux maréchaux Ney et

Soult de se réunir dans le pays de Bayreuth, pour former la droite de

l'armée (voir la carte nº 34); aux maréchaux Davout et Bernadotte de

se réunir autour de Bamberg, pour en former le centre; aux maréchaux

Lannes et Augereau de se réunir aux environs de Cobourg, pour en

former la gauche. Il concentrait ainsi ses forces sur les frontières

de la Saxe, dans des vues militaires dont on appréciera bientôt

l'étendue et la profondeur. Murat avait ordre de rassembler la

cavalerie à Wurzbourg. La garde à pied, transportée en six jours sur

le Rhin, marchait vers le même point. Ces différents corps devaient

être rendus à leur poste du 3 au 4 octobre. Il leur était expressément

recommandé de ne pas dépasser les frontières de la Saxe.

[En marge: Dernières explications avec la Prusse.]

[En marge: Dispositions de toutes les cours au moment de la guerre de

Prusse.]

[En marge: Rupture des négociations avec l'Angleterre.]

[En marge: Dispositions relatives au gouvernement de l'Empire en

l'absence de Napoléon.]

Tout étant préparé, soit pour la sûreté de l'Empire, soit pour la

guerre active qu'on allait entreprendre, Napoléon résolut de quitter

Paris. Il n'était rien survenu de nouveau dans les relations avec la

Prusse. Le ministre Laforest avait gardé le silence prescrit par

Napoléon, mais il mandait que le roi, dominé par les passions de la

cour et de la jeune aristocratie, étant parti pour son armée, il n'y

avait plus d'espoir de prévenir la guerre, à moins que les deux

monarques, présents à leurs quartiers généraux, n'échangeassent

quelques explications directes, qui fissent cesser un déplorable

malentendu, et pussent satisfaire l'orgueil des deux gouvernements.

Malheureusement de telles explications n'étaient guère à espérer. M.

de Knobelsdorf, resté à Paris, protestait des intentions pacifiques de

son cabinet. Peu initié au secret des affaires, ne partageant ni ne

comprenant les passions qui entraînaient sa cour, il jouait auprès de

Napoléon le rôle d'un personnage respecté mais inutile. Les nouvelles

du Nord représentaient la Russie comme pressée de répondre aux voeux

de la Prusse, et tout occupée de préparer ses armées. Les nouvelles de

l'Autriche la peignaient comme épuisée, pleine de rancune à l'égard de

la Prusse, et n'étant à craindre pour la France que dans le cas d'un

grand revers. Quant à l'Angleterre, M. Fox une fois mort, le parti de

la guerre désormais triomphant avait résumé ses prétentions dans des

propositions inacceptables, telles que de concéder les îles Baléares,

la Sicile et la Dalmatie aux Bourbons de Naples, c'est-à-dire aux

Anglais eux-mêmes, propositions que lord Lauderdale, sincère ami de la

paix, soutenait méthodiquement, et avec une naïve ignorance des

intentions véritables de son cabinet. Napoléon ne voulut pas le

congédier brusquement, mais il lui fit adresser une réponse qui

équivalait à l'envoi de ses passe-ports. Il prescrivit ensuite une

communication au Sénat, dans laquelle seraient exposées les longues

négociations de la France avec la Prusse, et la triste conclusion qui

les avait terminées. Il ordonna néanmoins de différer cette

communication jusqu'à ce que la guerre fût irrévocablement déclarée

entre les deux cours. Cependant, comme il fallait motiver son départ

de Paris, il fit annoncer que dans un moment où les puissances du

Nord prenaient une attitude menaçante, il croyait nécessaire de se

mettre à la tête de son armée, afin d'être en mesure de parer à tous

les événements. Il tint un dernier conseil pour expliquer aux

dignitaires de l'Empire leurs devoirs et leur rôle, dans les divers

cas qui pouvaient se présenter. L'archichancelier Cambacérès, l'homme

auquel il réservait toute sa confiance, même quand il laissait à Paris

ses deux frères Louis et Joseph, devait la posséder bien davantage,

quand il n'y laissait pas un seul des princes de sa famille. Napoléon

lui confia les pouvoirs les plus étendus, sous les titres divers de

président du Sénat, de président du Conseil d'État, de président du

Conseil de l'Empire. Junot, l'un des hommes les plus dévoués à

l'Empereur, avait le commandement des troupes cantonnées dans la

capitale. Il ne restait à Paris que les femmes de la famille

impériale. Encore Joséphine, effrayée de voir Napoléon exposé à de

nouveaux dangers, avait-elle demandé et obtenu la permission de le

suivre jusque sur les bords du Rhin. Elle espérait, en s'établissant à

Mayence, être plus tôt et plus fréquemment informée de ce qui lui

arriverait. Outre le gouvernement de l'Empire, l'archichancelier

devait avoir celui de la famille impériale. Il lui était prescrit de

conseiller et de contenir les personnes de cette famille, qui

manqueraient en quelque chose, ou aux convenances, ou aux règles

tracées par l'Empereur lui-même.

[En marge: Octob. 1806.]

[En marge: Départ de Napoléon.]

[En marge: Napoléon à Mayence.]

Napoléon partit dans la nuit du 24 au 25 septembre, accompagné de

l'Impératrice et de M. de Talleyrand, s'arrêta quelques heures à Metz,

pour voir la place, et se dirigea ensuite sur Mayence, où il arriva

le 28. Il apprit dans cette ville qu'un courrier de Berlin, qui devait

lui remettre les dernières explications de la cour de Prusse, avait

croisé sa marche avec la sienne, et continuait de courir vers Paris.

Il ne pouvait donc obtenir, qu'en s'avançant en Allemagne, les

éclaircissements définitifs qu'il attendait. Il vit à Mayence le

maréchal Kellermann, préposé à l'organisation des dépôts, le maréchal

Mortier, chargé de commander le huitième corps, et leur expliqua de

nouveau comment ils avaient à se conduire en cas d'événement. Il fit

compléter les approvisionnements de Mayence; il apporta quelques

modifications à l'armement de la place; il pressa le départ des jeunes

soldats tirés des dépôts, le transport des vivres et des munitions

destinés à passer du Rhin dans le Mein, puis à remonter par le Mein

jusqu'à Wurzbourg. Une troupe d'officiers d'ordonnance, courant dans

toutes les directions, se présentant à chaque instant pour lui rendre

compte des missions qu'ils avaient remplies, et habitués à ne rien

affirmer qu'ils ne l'eussent vu de leurs yeux, allaient et venaient

sans cesse, pour lui faire connaître l'état vrai des choses, et le

point auquel était parvenue l'exécution de ses ordres. À Mayence,

Napoléon renvoya sa maison civile, pour ne garder auprès de lui que sa

maison militaire. Il ne put se défendre d'un moment d'émotion en

voyant couler les larmes de l'Impératrice. Quoique plein de confiance,

il finissait par céder lui-même à l'inquiétude générale, que faisait

naître autour de lui la perspective d'une longue guerre au nord, dans

des régions lointaines, contre des nations nouvelles. Il se sépara

donc avec quelque peine de Joséphine et de M. de Talleyrand, et

s'avança au delà du Rhin, bientôt distrait par ses vastes pensées, par

le spectacle d'immenses préparatifs, d'un genre d'émotion qu'il

écartait volontiers de son coeur, plus volontiers encore de son visage

impérieux et calme.

[En marge: Napoléon à Wurzbourg.]

[En marge: Communications de Napoléon avec le duc de Wurzbourg, et

idée d'une alliance avec l'Autriche.]

[En marge: Ouvertures à l'Autriche par l'intermédiaire de M. de La

Rochefoucauld.]

Une grande affluence de généraux et de princes allemands l'attendaient

à Wurzbourg, pour lui offrir leurs hommages. Le nouveau duc de

Wurzbourg, propriétaire et souverain du lieu, avait précédé tous les

autres. Ce prince, qu'il avait connu en Italie, rappelait à Napoléon

les premiers jours de sa gloire, ainsi que les relations les plus

amicales, car c'était le seul des souverains italiens qu'il n'eût pas

trouvé occupé à nuire à l'armée française. Aussi n'avait-il été amené

qu'avec peine à lui faire subir sa part des vicissitudes générales.

Napoléon fut reçu dans le palais des anciens évêques de Wurzbourg,

palais magnifique, peu inférieur à celui de Versailles, pompeux

monument des richesses de l'Église germanique, autrefois si puissante

et si grandement dotée, maintenant si pauvre et si déchue. Il eut avec

l'archiduc Ferdinand un long entretien sur la situation générale des

choses, et particulièrement sur les dispositions de la cour

d'Autriche, dont ce prince était le plus proche parent, puisqu'il

était frère de l'empereur François, et dont il avait une parfaite

connaissance. Le duc de Wurzbourg, ami de la paix, ayant les lumières

des princes autrichiens élevés en Toscane, désirait dans l'intérêt de

son repos un rapprochement entre l'Autriche et la France. Il prit

occasion des derniers événements pour parler à Napoléon de la grave

question des alliances, pour décrier auprès de lui celle de la Prusse,

et vanter celle de l'Autriche. Il essaya de lui suggérer quelques-unes

des idées qui avaient prévalu dans le dernier siècle, lorsque les deux

cabinets de Versailles et de Vienne, unis contre celui de Berlin,

étaient liés à la fois par une guerre commune et par des mariages. Il

lui rappela que cette alliance avait été l'époque brillante de la

marine française, et s'efforça de lui démontrer que la France,

puissante sur le continent plus qu'elle n'avait besoin de l'être,

manquait actuellement de la force maritime nécessaire pour rétablir et

protéger son commerce, détruit depuis quinze années. Ce langage

n'avait rien de nouveau pour Napoléon, car M. de Talleyrand le faisait

tous les jours retentir à ses oreilles. Le duc de Wurzbourg parut

croire que la cour de Vienne saisirait volontiers cette occasion de se

rapprocher de la France, et de se créer en elle un appui, au lieu d'un

ennemi sans cesse menaçant. Napoléon, disposé par les circonstances

présentes à accueillir de pareilles idées, en fut tellement touché

qu'il écrivit lui-même à son ambassadeur, M. de La Rochefoucauld, et

lui ordonna de faire à Vienne des ouvertures amicales, ouvertures

assez réservées pour que sa dignité n'en souffrît pas, assez

significatives pour que l'Autriche sût qu'il dépendait d'elle de

former avec la France des liaisons intimes[1].

[Note 1: Nous citons la lettre suivante, écrite par Napoléon à M. de

La Rochefoucauld, comme preuve des dispositions que nous lui prêtons

en ce moment. Il ne faut attribuer les expressions violentes dont il

se sert en parlant de la Prusse, qu'à l'irritation que lui inspirait

la conduite inattendue de cette cour à son égard. Ce n'est pas dans

ces termes qu'il s'exprimait ordinairement, surtout envers le roi de

Prusse, pour lequel il n'avait cessé d'éprouver et de professer une

estime véritable.

_À M. de La Rochefoucauld, mon ambassadeur près S. M. l'empereur

d'Autriche._

«Wurzbourg, le 3 octobre 1806.

»Je suis depuis hier à Wurzbourg, ce qui m'a mis à même de

m'entretenir long-temps avec S. A. R. Je lui ai fait connaître ma

ferme résolution de rompre tous les liens d'alliance qui m'attachaient

à la Prusse, quel que soit le résultat des affaires actuelles. D'après

mes dernières nouvelles de Berlin, il est possible que la guerre n'ait

pas lieu; mais je suis résolu à n'être point l'allié d'une puissance

si versatile et si méprisable. Je serai en paix avec elle sans doute,

parce que je n'ai point le droit de verser le sang de mes peuples sous

de vains prétextes. Cependant le besoin de tourner mes efforts du côté

de ma marine me rend nécessaire une alliance sur le continent. Les

circonstances m'avaient conduit à l'alliance de la Prusse; mais cette

puissance est aujourd'hui ce qu'elle a été en 1740, et dans tous les

temps, sans conséquence et sans honneur. J'ai estimé l'empereur

d'Autriche, même au milieu de ses revers, et des événements qui nous

ont divisés; je le crois constant et attaché à sa parole. Vous devez

vous en expliquer dans ce sens, sans cependant y mettre un

empressement trop déplacé. Ma position et mes forces sont telles, que

j'ai à ne redouter personne: mais enfin tous ces efforts chargent mes

peuples. Des trois puissances de la Russie, de la Prusse et de

l'Autriche, il m'en faut une pour alliée. Dans aucun cas on ne peut se

fier à la Prusse: il ne reste que la Russie et l'Autriche. La marine a

fleuri autrefois en France, par le bien que nous a fait l'alliance de

l'Autriche. Cette puissance, d'ailleurs, a besoin de rester

tranquille, sentiment que je partage aussi de coeur. Une alliance

fondée sur l'indépendance de l'empire ottoman, sur la garantie de nos

États, et sur des rapprochements qui consolideraient le repos de

l'Europe, et me mettraient à même de jeter mes efforts du côté de ma

marine, me conviendrait. La maison d'Autriche m'ayant fait faire

souvent des insinuations, le moment actuel, si elle sait en profiter,

est le plus favorable de tous. Je ne vous en dis pas davantage. J'ai

fait connaître plus en détail mes sentiments au prince de Bénévent,

qui ne manquera pas de vous en instruire. Du reste, votre mission est

remplie, le jour où vous aurez fait connaître, le plus légèrement

possible, que je ne suis pas éloigné d'adhérer à un système qui

serrerait mes liens avec l'Autriche. Ne manquez pas d'avoir l'oeil sur

la Moldavie et la Valachie, afin de me prévenir des mouvements des

Russes contre l'empire ottoman. Sur ce, etc.

»NAPOLÉON.»]

Quelque puissant et confiant qu'il fût, Napoléon commençait à croire

que, sans une grande alliance continentale, il serait toujours exposé

au renouvellement des coalitions, détourné de sa lutte avec

l'Angleterre, et obligé de dépenser sur terre des ressources qu'il lui

aurait fallu dépenser exclusivement sur mer. L'alliance de la Prusse,

qu'il avait cultivée, malheureusement avec trop peu de soin, venant de

lui échapper, il était naturellement conduit à l'idée d'une alliance

avec l'Autriche. Mais cette idée, fort récente chez lui, était une

illusion d'un instant, peu digne de la ferme clairvoyance de son

esprit. Sans doute, s'il eût voulu tout à coup payer d'un sacrifice

cette alliance nouvelle, et rendre à l'Autriche quelques-unes des

dépouilles qu'il lui avait arrachées, l'accord eut été possible, et

sincère, Dieu le sait! Mais comment demander à l'Autriche, privée en

dix ans des Pays-Bas, de la Lombardie, des duchés de Modène et de

Toscane, de la Souabe, du Tyrol, de la couronne germanique, comment

lui demander de s'allier au conquérant, qui lui avait enlevé tant de

territoires et de puissance! On pouvait bien espérer sa neutralité,

après la parole donnée au bivouac d'Urschitz, et sous l'influence des

souvenirs de Rivoli, de Marengo, d'Austerlitz, mais l'amener à une

alliance était une chimère de M. de Talleyrand et du duc de Wurzbourg,

l'un cédant à des goûts personnels, l'autre dominé par les intérêts

de sa nouvelle position. Cette tendance à rechercher une alliance

impossible, prouvait bien quelle faute on avait commise en traitant

légèrement l'alliance de la Prusse, qui était à la fois possible,

facile, et fondée sur de grands intérêts communs. Au surplus ce

rapprochement avec l'Autriche était un essai, que Napoléon tentait en

passant, pour ne pas négliger une idée utile, mais dont il ne

regardait pas le succès comme indispensable, dans le haut degré de

puissance auquel il était parvenu. Il espérait, en effet, malgré tout

ce qu'on disait des Prussiens, les battre si complétement et si vite,

qu'il aurait bientôt l'Europe à ses pieds, et pour allié l'épuisement

de ses ennemis, à défaut de leur bonne volonté.

[En marge: Visite du roi de Wurtemberg à Wurzbourg.]

[En marge: Il est convenu que les auxiliaires allemands serviront sous

les ordres du prince Jérôme.]

On vit encore arriver à Wurzbourg un membre important de la

Confédération du Rhin, c'était le roi de Wurtemberg, autrefois simple

électeur, actuellement roi de la main de Napoléon, prince connu par

l'emportement de son caractère, et par la pénétration de son esprit.

Napoléon avait à régler avec lui les détails du mariage déjà convenu,

entre le prince Jérôme Bonaparte et la princesse Catherine de

Wurtemberg. Après s'être occupé de cette affaire de famille, Napoléon

s'entendit avec le roi de Wurtemberg sur le concours des confédérés du

Rhin, qui, tous ensemble, devaient fournir environ 40 mille hommes,

indépendamment des 15 mille Bavarois concentrés autour de Braunau. Les

Allemands auxiliaires s'étaient mal trouvés de servir sous le maréchal

Bernadotte, pendant la campagne d'Autriche. Les Bavarois surtout

demandaient comme grâce spéciale de ne plus obéir à ce maréchal. Il

fut décidé que l'on réunirait tous les Allemands auxiliaires en un

seul corps, et qu'on les placerait à la suite de la grande armée, sous

les ordres du prince Jérôme, qui avait quitté le service de mer pour

le service de terre. Ce prince étant destiné à épouser une princesse

allemande, et probablement à recevoir sa dot en Allemagne, il était

sage de le familiariser avec les Allemands, et de familiariser les

Allemands avec lui.

L'entretien de l'empereur des Français et du monarque allemand roula

ensuite sur la cour de Prusse. Le roi de Wurtemberg pouvait donner à

Napoléon d'utiles renseignements, car il avait les mains pleines de

lettres écrites de Berlin, lesquelles peignaient avec vivacité

l'exaltation qui s'était emparée de toutes les têtes, même de celles

qu'on devait supposer les plus saines. Le duc de Brunswick, que son

âge, sa raison éclairée, auraient dû préserver de l'entraînement

général, y avait cédé lui-même, et il avait écrit au roi de

Wurtemberg, pour le menacer de planter bientôt les aigles prussiennes

à Stuttgard, si ce prince n'abandonnait pas la Confédération du Rhin.

Le roi de Wurtemberg, peu intimidé par de semblables menaces, montra

toutes ces lettres à Napoléon, qui en fit son profit, et conçut contre

la cour de Prusse un redoublement d'irritation. Napoléon s'informa

beaucoup de l'armée prussienne et de son mérite réel. Le roi de

Wurtemberg lui vanta outre mesure la cavalerie prussienne, et la lui

présenta comme si redoutable, que Napoléon, frappé de ce qu'il venait

d'entendre, en parla lui-même à tous ses officiers, prit soin de les

préparer à cette rencontre, leur rappela la manière de manoeuvrer en

Égypte, et leur dit, avec la vivacité d'expression qui lui était

propre, qu'il fallait marcher sur Berlin _en un carré de deux cent

mille hommes_.--

[En marge: Le territoire saxon ayant été envahi par les Prussiens,

Napoléon considère la guerre comme déclaré.]

Quoique Napoléon n'eût reçu de la cour de Prusse aucune déclaration

définitive, il se décida, sur le seul fait de l'invasion de la Saxe

par l'armée prussienne, à considérer la guerre comme déclarée. L'année

précédente, il avait qualifié d'hostilité l'invasion de la Bavière par

l'Autriche; cette année il qualifia également d'hostilité l'invasion

de la Saxe par la Prusse. Cette manière de poser la question était

habile, car il ne paraissait intervenir en Allemagne que pour protéger

les princes allemands du second ordre, contre ceux du premier. À ces

conditions du reste la guerre était complétement déclarée dans le

moment, car les Prussiens avaient passé l'Elbe, sur le pont de Dresde,

et déjà même ils bordaient l'extrême frontière de la Saxe, comme les

Français la bordaient de leur côté, en occupant le territoire

franconien.

[En marge: Plan de campagne.]

On ne comprendrait pas le plan de campagne de Napoléon contre la

Prusse, l'un des plus beaux, des plus grands qu'il ait jamais conçus

et exécutés, si on ne jetait un regard sur la configuration générale

de l'Allemagne.

[En marge: Configuration générale de l'Allemagne.]

[En marge: Sol de l'Autriche.]

[En marge: Sol de la Prusse.]

[En marge: La plaine du Nord.]

L'Autriche et la Prusse se partagent le sol de l'Allemagne, comme

elles s'en partagent la richesse, la domination, la politique,

laissant entre elles un certain nombre de petits États, que leur

situation géographique, les lois de l'Empire, et l'influence

française, ont maintenus jusqu'ici dans leur indépendance. L'Autriche

est à l'orient de l'Allemagne, la Prusse au nord. (Voir la carte nº

28.) L'Autriche occupe et remplit presque en entier cette belle vallée

du Danube, longue, sinueuse, d'abord resserrée entre les Alpes et les

montagnes de la Bohême, puis s'ouvrant au-dessous de Vienne, et,

devenue large de cent lieues entre les Carpathes et les montagnes

d'Illyrie, embrassant dans ces vastes berges le superbe royaume de

Hongrie. C'est au fond de cette vallée qu'il faut aller chercher

l'Autriche, en passant le haut Rhin entre Strasbourg et Bâle, en

traversant ensuite les défilés de la Souabe, et en descendant par une

marche périlleuse le cours du Danube, jusqu'au bassin au milieu duquel

Vienne s'élève et domine. La Prusse, au contraire, est établie dans

les vastes plaines du nord, dont elle occupe l'entrée. C'est pourquoi

on l'appelait jadis _Marche du Brandebourg_. Pour parvenir chez elle,

il faut non pas remonter le haut Rhin jusqu'à Bâle, mais le passer

vers la moitié de son cours, à Mayence, ou le descendre jusqu'à Wesel,

et franchir ainsi, ou tourner, le centre montagneux de l'Allemagne. À

peine est-on arrivé au delà des montagnes peu élevées de la Franconie,

de la Thuringe et de la Hesse, qu'on débouche dans une plaine immense,

que parcourent successivement le Wéser, l'Elbe, l'Oder, la Vistule, le

Niémen, qui se termine, au nord, à l'Océan septentrional, et, à l'est,

au pied des monts Ourals. C'est cette plaine qu'on appelle Westphalie,

Hanovre, Prusse, le long de la mer du Nord, Pologne à l'intérieur du

continent, Russie jusqu'à l'Oural. Sur le penchant des montagnes de

l'Allemagne, par lesquelles on y arrive, c'est-à-dire en Saxe, en

Thuringe, en Hesse, elle est couverte d'une solide terre végétale, et

sur le bord des fleuves d'une riche terre d'alluvion. Mais dans les

intervalles qui séparent ces fleuves, et surtout le long de la mer,

elle est constamment sablonneuse; les eaux, sans écoulement, y forment

une quantité innombrable de lacs et de marécages. Pour unique accident

de terrain elle présente des dunes de sable, pour unique végétation

des sapins, des bouleaux et quelques chênes. Elle est grave et triste

comme la mer dont elle rappelle souvent l'image, comme la végétation

élancée et sombre dont elle se couvre, comme le ciel du Nord. Elle est

très-fertile sur le bord des fleuves, mais dans l'intérieur une

culture maigre se développe çà et là au milieu des éclaircies des

forêts de sapins; et si quelquefois elle présente le spectacle de

l'abondance, c'est lorsque de nombreux bestiaux ont engraissé le sol.

Mais telle est la puissance de l'économie, de la persévérance, du

courage, que, dans ces sables, s'est formé un État de premier ordre,

sinon riche, du moins aisé, la Prusse, oeuvre hardie et patiente d'un

grand homme, Frédéric II, et d'une suite de princes, qui, avant ou

après Frédéric II, sans avoir son génie, ont été animés du même

esprit. Et telle est aussi la puissance de la civilisation, que du

sein de ces marécages, entourés de monticules sablonneux, ombragés de

sapins et de bouleaux, le grand Frédéric a fait sortir la royale

maison de Potsdam, le Versailles du Nord, où le génie des arts a su

empreindre de grâce et d'élégance la tristesse de ces sombres et

froides régions.

[En marge: L'Elbe.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 3 / 49 段