de 12 ou 15 mille Hollandais et des 5 mille Français restés en
Hollande. Il réunit autour de la place de Wesel, nouvellement acquise
à la France, depuis l'attribution du duché de Berg à Murat, une
division française de 10 à 12 mille hommes. Le roi Louis devait se
porter sur Wesel, prendre le commandement de cette division, et, la
joignant aux troupes du camp d'Utrecht, feindre avec 30 mille hommes
une attaque sur la Westphalie. Il lui était même recommandé de
répandre le bruit d'une réunion de 80 mille hommes, et de faire
quelques préparatifs en matériel, propres à accréditer ce bruit.
Napoléon, par des raisons qu'on appréciera bientôt, désirait bien
attirer de ce côté l'attention des Prussiens, mais en réalité il
voulait que le roi Louis, ne s'éloignant pas trop de la Hollande, se
tînt toujours en mesure, soit de défendre son royaume contre les
Anglais, soit de lier ses mouvements aux corps français placés sur le
Rhin ou à Boulogne. Outre les sept corps de la grande armée, dont le
rôle était de faire la guerre au loin, Napoléon avait résolu d'en
former un huitième, sous le maréchal Mortier, qui aurait pour mission
de pivoter autour de Mayence, de surveiller la Hesse, de rassurer par
sa présence les confédérés allemands, de donner enfin la main au roi
Louis vers Wesel. Ce corps, pris sur les troupes de l'intérieur,
devait être fort de 20 mille hommes. Il fallait toute l'industrie de
Napoléon pour le porter à ce nombre, car des 140 mille hommes
stationnés à l'intérieur, en retranchant les dépôts, la garde
impériale, il restait fort peu de troupes disponibles, indépendamment
de ce huitième corps, le maréchal Brune était chargé cette année
comme la précédente, de garder la flottille de Boulogne, en y
employant les marins et quelques bataillons de dépôt, qui s'élevaient
à environ 18 mille hommes. Napoléon ne voulait user des gardes
nationales qu'avec une extrême circonspection, parce qu'il craignait
d'agiter le pays, et d'étendre surtout à une trop grande partie de la
population les charges de la guerre. Comptant néanmoins sur l'esprit
belliqueux de certaines provinces frontières, il ne répugnait pas à
lever en Lorraine, en Alsace, en Flandre, quelques détachements, peu
nombreux, bien choisis, composés avec les compagnies d'élite,
c'est-à-dire avec les grenadiers et les voltigeurs, et soldés au
moment de leur déplacement. Il en avait fixé le nombre à 6 mille pour
le Nord, et à 6 mille pour l'Est. Les 6 mille gardes nationaux du
Nord, réunis sous le général Rampon, établis à Saint-Omer, organisés
avec soin, mais peu éloignés de chez eux, présentaient une utile
réserve, toujours prête à courir auprès du maréchal Brune, et à lui
fournir le secours de son patriotisme. Les 6 mille gardes nationaux de
l'Est devaient se rassembler à Mayence, former la garnison de cette
place, et rendre ainsi plus disponibles les troupes du maréchal
Mortier.
Le maréchal Kellermann, l'un des vétérans que Napoléon avait
l'habitude de mettre à la tête des réserves, commandait les dépôts
stationnés le long du Rhin, et, tout en veillant à leur instruction,
il pouvait, en se servant des soldats déjà instruits, former un corps
de quelque valeur, et si un danger menaçait le haut Rhin, s'y porter
rapidement.
Grâce à cette réunion de moyens on avait de quoi faire face à toutes
les éventualités. Que la Hesse, par exemple, excitée par les
Prussiens, inspirât des inquiétudes, le maréchal Mortier partant de
Mayence était en mesure de s'y rendre avec le huitième corps. Le roi
Louis, placé en échelon, devait lui amener une partie du camp
d'Utrecht et de Wesel. Si le danger menaçait la Hollande, le roi Louis
et le maréchal Mortier avaient ordre de s'y réunir tous les deux. Le
maréchal Brune lui-même y devait venir de son côté. Si, au contraire,
c'était Boulogne qui se trouvait en péril, le maréchal Brune devait
recevoir le secours du roi Louis, que ses instructions chargeaient
d'accourir au besoin vers cette partie des frontières de l'Empire. Par
ce système d'échelons, calculé avec une précision rigoureuse, tous les
points exposés à un accident quelconque, depuis le haut Rhin jusqu'en
Hollande, depuis la Hollande jusqu'à Boulogne, pouvaient être secourus
en temps utile, et aussi vite que l'exigerait la marche de l'ennemi le
plus expéditif.
Restaient à garder les côtes de France depuis la Normandie jusqu'à la
Bretagne. Napoléon avait laissé plusieurs régiments dans ces
provinces, et, suivant son usage, il en avait rassemblé les compagnies
d'élite, en un camp volant à Pontivy, au nombre de 2,400 grenadiers et
voltigeurs. Le général Boyer était chargé de les commander. Il avait à
sa disposition des fonds secrets, des espions, et des détachements de
gendarmes. Il devait faire des patrouilles dans les lieux suspects,
et, si un débarquement menaçait Cherbourg ou Brest, s'y jeter avec
les 2,400 hommes qu'il avait sous ses ordres. Napoléon ne gardait à
Paris qu'un corps de 8 mille hommes, composé de trois régiments
d'infanterie et de quelques escadrons de cavalerie. Ces régiments
avaient reçu leur contingent de conscrits. Junot, gouverneur de Paris,
avait l'ordre spécial de veiller sans cesse à leur instruction, et de
considérer ce soin comme le premier de ses devoirs. Ces 8 mille hommes
étaient une dernière réserve, prête à se rendre partout où sa présence
serait nécessaire. Napoléon venait d'imaginer un moyen de faire
voyager les troupes en poste, et il l'avait employé pour la garde
impériale, transportée en six jours de Paris sur le Rhin. Les troupes
destinées à voyager de la sorte, exécutaient le jour du départ une
marche forcée à pied, puis elles étaient placées sur des charrettes,
qui portaient dix hommes chacune, et qui étaient échelonnées de dix en
dix lieues, de manière à parcourir 20 lieues par jour. On payait les
charrettes à 5 francs par collier, et les cultivateurs, requis pour ce
service, étaient loin de s'en plaindre. Napoléon avait fait préparer
un travail pour les routes de la Picardie, de la Normandie et de la
Bretagne, afin de transporter en quatre, cinq, ou six jours, à
Boulogne, à Cherbourg ou à Brest, les 8 mille hommes laissés à Paris.
La capitale serait dans ce cas livrée à elle-même.--Il faut, disait
Napoléon au prince Cambacérès, qui lui exprimait ses inquiétudes à ce
sujet, il faut que Paris s'habitue à ne plus voir un aussi grand
nombre de sentinelles à chaque coin de rue.--Il ne devait rester dans
Paris que la garde municipale, s'élevant alors à 3 mille hommes. Le
nom de Napoléon, la tranquillité des temps, dispensaient de consacrer
plus de forces à la garde de la capitale.
Quant aux ports de Toulon et de Gênes, Napoléon y avait laissé de
suffisantes garnisons. Mais il savait bien que les Anglais n'étaient
pas assez malavisés pour essayer une tentative sur des places aussi
fortes. Il n'avait de craintes sérieuses que relativement à Boulogne.
Ainsi, dans le vaste cercle embrassé par sa prévoyance, il avait paré
à tous les dangers possibles. Si l'Autriche, apportant à la Prusse un
secours qu'elle n'en avait pas reçu, prenait part à la guerre, l'armée
d'Italie, concentrée sous Masséna et appuyée sur des places de premier
ordre, telles que Palma-Nova, Mantoue, Venise, Alexandrie, pouvait
opposer 70 mille hommes aux Autrichiens, tandis qu'avec 12 ou 15
mille, le général Marmont se jetterait dans leur flanc par la route de
la Dalmatie. L'Inn, Braunau et les Bavarois devaient suffire dans le
premier moment à la défense de la Bavière. Le maréchal Kellermann
avait les dépôts pour couvrir le haut Rhin. Le maréchal Mortier, le
roi Louis, le maréchal Brune, par un mouvement des uns vers les
autres, étaient en mesure de réunir 50 mille hommes, sur le point qui
serait menacé, depuis Mayence jusqu'au Helder, depuis le Helder
jusqu'à Boulogne. Paris enfin, dans un péril pressant, pourrait se
réduire à ses troupes de police, et envoyer un corps de réserve sur
les côtes de Normandie ou de Bretagne.
Ces combinaisons diverses, rédigées avec une clarté frappante, avec
le soin le plus minutieux des détails, avaient été communiquées au
prince Eugène, au roi Joseph, au roi Louis, aux maréchaux Kellermann,
Mortier et Brune, à tous ceux en un mot qui devaient concourir à leur
exécution. Chacun d'eux en connaissait ce qui lui était nécessaire
pour s'acquitter de sa tâche. L'archichancelier Cambacérès, placé au
centre, et chargé de donner des ordres au nom de l'Empereur, avait
seul reçu communication de l'ensemble.
[En marge: Ordres pour l'entrée en campagne de la grande armée.]
Vingt-quatre ou quarante-huit heures suffisaient à Napoléon pour
arrêter ses plans, et pour en ordonner les détails, quand il avait
pris la résolution d'agir. Il dictait alors pendant un ou deux jours,
sans presque s'arrêter, jusqu'à cent ou deux cents lettres, qui toutes
ont été conservées, qui toutes demeureront d'éternels modèles de l'art
d'administrer les armées et les empires. Le prince Berthier,
l'interprète habituel de ses volontés, ayant dû rester à Munich pour
les affaires de la Confédération du Rhin, il appela le général Clarke,
et consacra les journées des 18 et 19 septembre à lui dicter ses
ordres. Napoléon prévoyait qu'une vingtaine de jours s'écouleraient
encore en vaines explications avec la Prusse, après lesquelles la
guerre commencerait inévitablement, car les explications étaient
désormais impuissantes pour terminer une pareille querelle. Il voulut
donc employer ces vingt jours à compléter la grande armée, et à la
pourvoir de tout ce qui pouvait lui être encore nécessaire.
[En marge: État matériel et moral de la grande armée depuis
Austerlitz.]
Ce n'est pas en vingt jours qu'on parviendrait à mettre sur le pied
de guerre une armée nombreuse, les régiments qui devraient la composer
fussent-ils complétement organisés chacun de leur côté. La réunir sur
le point principal du rassemblement, la distribuer en brigades et en
divisions, lui former un état-major, lui procurer des parcs, des
équipages, du matériel de tout genre, exigerait encore une suite
d'opérations longues et compliquées. Mais Napoléon, surpris l'année
précédente par l'Autriche au moment de passer en Angleterre, et cette
année par la Prusse au retour d'Austerlitz, avait son armée toute
prête, et cette fois même toute transportée sur le théâtre de la
guerre, puisqu'elle se trouvait dans le haut Palatinat et la
Franconie. Elle ne laissait rien à désirer sous aucun rapport.
Discipline, instruction, habitude de la guerre renouvelée récemment
dans une campagne immortelle, forces réparées par un repos de
plusieurs mois, santé parfaite, ardeur de combattre, amour de la
gloire, dévouement sans bornes à son chef, rien ne lui manquait. Si
elle avait perdu quelque chose de cette régularité de manoeuvres, qui
la distinguait en quittant Boulogne, elle avait remplacé cette qualité
plus apparente que solide, par une assurance et une liberté de
mouvements, qui ne s'acquièrent que sur les champs de bataille. Ses
vêtements usés, mais propres, ajoutaient à son air martial. Comme nous
l'avons dit ailleurs, elle n'avait voulu tirer des dépôts ni ses
vêtements neufs ni sa solde, se réservant de jouir de tout cela lors
des fêtes que Napoléon lui préparait en septembre, fêtes superbes,
mais chimériques, hélas! comme le milliard promis autrefois par la
Convention! Cette armée héroïque, vouée désormais à une guerre
éternelle, ne devait plus connaître d'autres fêtes que les batailles,
les entrées dans les capitales conquises, l'admiration des vaincus!
C'est à peine si quelques-uns des braves qui la composaient étaient
destinés à regagner leurs foyers, et à mourir dans le calme de la
paix! Et ceux-là même en vieillissant étaient condamnés à voir leur
patrie envahie, démembrée, privée de la grandeur qu'elle devait à
l'effusion de leur sang généreux!
[En marge: Soins pour vêtir le soldat.]
[En marge: Conscrits tirés des dépôts pour compléter les bataillons.]
[En marge: Remplacement des hommes usés par les fatigues.]
[En marge: Emploi des jeunes officiers sortis des écoles.]
Cependant, si bien préparée que soit une armée, elle ne l'est jamais
au point de ne plus éprouver aucun besoin. Napoléon, à son expérience
profonde de l'organisation des troupes, joignait une connaissance
personnelle de son armée, vraiment extraordinaire. Il savait la
résidence, l'état, la force de tous ses régiments. Il savait ce qui
manquait à chacun d'eux, en hommes ou en matériel, et s'ils avaient
laissé quelque part un détachement qui les affaiblît, il savait où le
retrouver. Son premier soin était toujours de chausser le soldat et de
le garantir du froid. Il fit expédier sur-le-champ des souliers et des
capotes. Il voulait que chaque homme eût une paire de souliers aux
pieds, et deux dans le sac. L'une de ces deux paires fut donnée en
gratification à tous les corps, et la fortune du soldat est si
modique, que ce léger don n'était pas sans valeur. Il ordonna
d'acheter en France et à l'étranger tous les chevaux de selle et de
trait qu'on pourrait se procurer. L'armée n'en avait pas actuellement
besoin, mais, dans sa sollicitude pour les dépôts, il désirait que les
chevaux n'y manquassent pas plus que les hommes. Il ordonna ensuite
de faire partir des dépôts, qui allaient regorger de conscrits, trois
ou quatre cents hommes par régiment, afin de porter les bataillons de
guerre à un effectif de huit ou neuf cents hommes chacun, sachant
qu'après deux mois de campagne ils seraient bientôt réduits à celui de
six ou sept cents. La force de la grande armée devait s'en trouver
augmentée de vingt mille combattants, et il devenait possible alors de
congédier sans la trop affaiblir les soldats usés par la fatigue, car
pour cette armée de la révolution il n'y avait eu jusqu'ici d'autre
terme à son dévouement que les blessures ou la mort. On voyait dans
ses rangs de vieux soldats, attachés à leurs régiments comme à une
famille, dispensés de tout service, mais toujours prêts dans un danger
à déployer leur ancienne bravoure, et profitant de leurs loisirs pour
conter à leurs jeunes successeurs les merveilles auxquelles ils
avaient assisté. Il y avait, dans le grade de capitaine surtout,
beaucoup d'officiers qui n'étaient plus en état de servir. Napoléon
ordonna de tirer des écoles militaires tous les jeunes gens que leur
âge rendait propres à la guerre, pour en former des officiers. Il
appréciait fort les sujets fournis par ces écoles; il les trouvait
non-seulement instruits, mais braves, car l'éducation élève le coeur
autant que l'esprit.
[En marge: Organisation des équipages, et moyens employés pour nourrir
l'armée en campagne.]
Après avoir pris les moyens de rajeunir l'armée, il s'occupa de
l'organisation de ses équipages. Il voulait qu'elle fût expéditive, et
peu chargée de bagages. Son expérience ne le portait point à se passer
de magasins, comme on l'a prétendu quelquefois, car il ne dédaignait
aucun genre de prévoyance, et il ne négligeait pas plus les
approvisionnements que les places fortes. Mais la guerre offensive,
qu'il préférait à toute autre, ne permettait guère de créer des
magasins, puisqu'il aurait fallu les créer sur le territoire ennemi,
qu'on avait coutume d'envahir dès le début des opérations. Son système
d'alimentation consistait à vivre chaque soir sur le pays occupé, à
s'étendre assez pour se nourrir, pas assez pour être dispersé, et puis
à traîner après soi, dans des caissons, le pain de plusieurs jours.
Cet approvisionnement, ménagé avec soin, et renouvelé dès qu'on
s'arrêtait, servait pour les cas de concentrations extraordinaires,
qui précédaient et suivaient les batailles. Pour le transporter,
Napoléon avait calculé qu'il lui fallait deux caissons par bataillon,
et un caisson par escadron. En y joignant les voitures nécessaires aux
malades et aux blessés, quatre ou cinq cents caissons devaient suffire
à tous les besoins de l'armée. Il défendit expressément qu'aucun
officier, qu'aucun général fît servir à son usage les charrois
destinés aux troupes. Les transports étaient exécutés alors par une
compagnie, qui louait à l'État ses caissons tout attelés. Ayant
découvert que l'un des maréchaux, favorisé par cette compagnie, avait
plusieurs voitures à sa disposition, Napoléon réprima cette infraction
aux règles avec la dernière sévérité, et rendit le prince Berthier
responsable de l'accomplissement de ses ordres. L'armée était alors
exempte des abus que le temps, la richesse croissante de ses chefs, y
introduisirent bientôt.
[En marge: Wurzbourg devenu le centre de tous les rassemblements en
hommes et en matériel.]
Napoléon commanda ensuite de grands amas de grain, tout le long du
Rhin, et une immense fabrication de biscuit. Ces vivres devaient être
réunis à Mayence, et de Mayence dirigés par la navigation du Mein sur
Wurzbourg. Située dans la haute Franconie, tout près des défilés qui
aboutissent en Saxe, et dominée par une excellente citadelle,
Wurzbourg devait être notre base d'opération. Napoléon rechercha si,
dans les environs, il n'y aurait pas encore d'autres postes fortifiés.
Les officiers, envoyés secrètement en reconnaissance, ayant désigné
Forchheim et Kronach, il ordonna de les armer, et d'y mettre en sûreté
les vivres, munitions, outils, dont il avait prescrit la réunion.
Wurzbourg appartenait depuis quelques mois à l'archiduc Ferdinand,
celui qui avait été successivement grand-duc de Toscane, électeur de
Salzbourg, et enfin, depuis la dernière paix avec l'Autriche, duc de
Wurzbourg. Ce prince sollicitait son adjonction à la Confédération du
Rhin, au milieu de laquelle ses nouveaux États se trouvaient enclavés.
Il était doux, sage, aussi bien disposé envers la France que pouvait
l'être un prince autrichien; et on était assuré d'obtenir de lui
toutes les facilités désirables pour les préparatifs qu'on voulait
faire. Wurzbourg devint donc le centre des rassemblements d'hommes et
de matériel, ordonnés par Napoléon.
L'argent ne manquait plus depuis la crise financière de l'hiver
précédent. Napoléon, d'ailleurs, avait dans le trésor de l'armée une
précieuse ressource. Sans dépenser ce trésor, exclusivement consacré
aux dotations de ses soldats, il y faisait des emprunts, que l'État
devait rembourser ensuite, en payant l'intérêt et le capital des
sommes empruntées. Napoléon avait envoyé beaucoup de numéraire à
Strasbourg, et confié des fonds au prince Berthier, pour vaincre par
la puissance de l'argent comptant les obstacles que rencontrerait
l'exécution de ses volontés.
[En marge: Augmentation de la garde impériale.]
[En marge: Création des fusiliers de la garde.]
[En marge: Nouvelle formation des grenadiers Oudinot.]
La garde impériale avait voyagé en poste, comme on l'a vu, grâce aux
relais de charrettes préparés sur la route. On avait expédié ainsi
3,000 grenadiers et chasseurs à pied. Ne pouvant user de ce mode de
transport pour la cavalerie et l'artillerie, on achemina par la voie
ordinaire les grenadiers et les chasseurs à cheval, formant près de
3,000 chevaux, ainsi que le parc d'artillerie de la garde, fort de 40
bouches à feu. C'était une réserve de 7,000 hommes, propres à parer à
tous les accidents imprévus. Napoléon, aussi prudent dans l'exécution
que hardi dans la conception de ses plans, faisait grand cas des
réserves, et c'était surtout pour s'en créer une qu'il avait institué
la garde impériale. Mais, prompt à découvrir les inconvénients
attachés aux plus excellentes choses, il trouvait l'entretien de cette
garde trop dispendieux, et craignait, pour la recruter, d'appauvrir
l'armée en sujets de choix. Les vélites, espèce d'engagés volontaires,
dont il avait imaginé la création, pour augmenter la garde sans puiser
dans l'armée, lui avaient paru trop coûteux aussi, et pas assez
nombreux. Il ordonna donc de composer, sous le titre de _fusiliers de
la garde_, un nouveau régiment d'infanterie, dont tous les soldats
seraient choisis dans le contingent annuel, dont les officiers et
sous-officiers seraient pris dans la garde, qui porterait l'uniforme
de celle-ci, qui servirait avec elle, serait seulement traité en jeune
troupe, c'est-à-dire moins ménagé au feu, jouirait d'une très-légère
augmentation de solde, et aurait bientôt toutes les qualités de la
garde elle-même, sans coûter autant, et sans priver l'armée de ses
soldats les meilleurs. En attendant le résultat de cette ingénieuse
combinaison, Napoléon eut recours au moyen déjà usité d'extraire des
corps, et de réunir en bataillons, les compagnies de grenadiers et
celles de voltigeurs. C'est ainsi qu'avaient été formés, en 1804, les
grenadiers d'Arras, devenus depuis grenadiers Oudinot. On avait pris à
cette époque les compagnies de grenadiers de tous les régiments qui
n'étaient pas destinés à faire partie de l'expédition de Boulogne.
Après Austerlitz, plusieurs de ces compagnies avaient été renvoyées à
leurs corps. Napoléon ordonna de joindre à celles qui étaient
demeurées ensemble les grenadiers et voltigeurs des dépôts et
régiments stationnés dans les 25e et 26e divisions militaires (pays
compris entre le Rhin, la Meuse et la Sambre), de les organiser en
bataillons de 6 compagnies chacun, et de les acheminer sur Mayence.
C'était un nouveau corps de 7,000 hommes, qui, joint à la garde
impériale, devait porter la réserve de l'armée à 14,000 hommes. Il y
ajouta 2,400 dragons d'élite, formés en bataillons de 4 compagnies ou
escadrons, et devant servir soit à pied, soit à cheval, toujours à
côté de la garde. Ces dragons, tirés de la Champagne, de la
Bourgogne, de la Lorraine, de l'Alsace, pouvaient être transportés en
une vingtaine de jours sur le Mein.
[En marge: Force totale de l'armée active.]
Les réserves dont nous venons de décrire la composition, ajoutées aux
conscrits tirés des dépôts, allaient accroître considérablement les
forces prêtes à marcher sur la Prusse. La grande armée était composée
de sept corps, dont six seulement en Allemagne, le second sous le
général Marmont, ayant passé en Dalmatie. Les commandants de ces corps
étaient demeurés les mêmes. Le maréchal Bernadotte commandait le
premier corps fort de 20 mille hommes; le maréchal Davout commandait
le troisième fort de 27; le maréchal Soult était à la tête du
quatrième, dont la force s'élevait à 32 mille soldats. Le maréchal
Lannes, toujours dévoué, mais toujours sensible et irritable, avait
quitté un instant le cinquième corps, par suite d'un mécontentement
passager. Il venait d'en reprendre le commandement au premier bruit de
guerre. Ce corps montait à 22 mille hommes, même depuis que les
grenadiers Oudinot n'en faisaient plus partie. Le maréchal Ney avait
continué de diriger le sixième, resté à un effectif de 20 mille
soldats présents au drapeau. Le septième, sous le maréchal Augereau,
en comptait 17 mille. La réserve de cavalerie, dispersée dans les pays
fertiles en fourrage, pouvait réunir 28 mille cavaliers. Murat,
toujours chargé de la commander, avait reçu ordre de quitter le duché
de Berg: il accourait tout joyeux de recommencer un genre de guerre
qu'il faisait si bien, et d'entrevoir pour prix de ses exploits, non
plus un duché mais un royaume.